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Laissons les Ioniens. Pythagore est, chez les Grecs, le

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premier en date des philosophes proprement moralistes On peut le dire, toutes réserves faites, le fondateur de la véritable Morale. Antérieur à Heraclite, il n'en présente pas moins une doctrine autrement précise. Le métaphysique - qui sansdoute est pour lui le mathématique, mais parce que le mathématique lui paraît l'ordre même, le rationnel même — est pour Pythagore inséparable du moral qui est aussi l'ordre, qui est rationnel qui est comme l'autre face du réel, la plus importante. Ce philosophe est l'ancêtre direct de tous ceux qui devaient croire impossible une Morale sans transcendance et apercevoir au sein du réel même un élément moral ; de tous ceux qui déduisent la Morale de la Métaphysique parce que leur raison voit celle-là sortir de celle-ci et impossible sans celle-ci. Peu importe SI son enthousiasme le porte à trop esthétiser l'Ethique, s'il lui arriva d'insister trop sur la valeur eudémonique de son point de vue, et si son Rationalisme s'évanouit parfois en Mysticisme C'est le rationaliste désintéressé et métaphysicien qui domine en lui, qui parle de Dieu et de perfection, qui commande la justice et loue l'amitié au nom de l'harmonie que ces vertus supposent dans les âmes et réalisent dans la société. Nous le classerions à tort parmi les purs Socialistes; il n'est pas si ébloui par la beauté d'une communauté où règne un ordre parfait, qu'il n'en subordonne l'amour aux fins tout individualistes de son idéal social : le but dernier de la collectivité bien organisée lui semble être la conversion, la pureté, la sainteté de ses membres.

4. — Les Eléates, qui professèrent les premiers l'idée d'une Métaphysique distincte de la Science - qu'ils eurent d'ailleurs le tort de mépriser — poussent le Rationalisme jusqu'au paradoxe, jusqu'à l'Intellectualisme pur. L'étroitesse de leurs définitions de l'être et de la raison les conduit à un Rationalisme abstrait dont l'influence ne fut point heureuse ; mais du moins leur Rationalisme se dresse-t-il fièrement contre l'absurdité et l'immoralité de la Religion ambiante. Leur impiété est la piété d'intelligences que révolte cette Religion. Leur Naturalisme, qui n'est point athée, provient manifestement d'une idée nette des conditions logiques du vrai et d'un sentiment moral très pur, qui se veut conforme à la raison.

5.— Les Atomistes, qui professèrent les premiers l'idée d'une Science distincte de la Métaphysique — qu'ils méprisèrentà tort— sont à leur manière, bien qu'empiristes, des rationalistes. Ils sont en effet empiristes par raison, comme croient Têtre tant de Posi-

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tivistes modernes. Utililitaires quelque peu honteux, parfois, et donc avec quelque incohérence, ils sont en général de médiocres et plats moralistes, quand il leur arrive de l'être. Ils sont individualistes S utilitaires conséquents en ceci, et ils vont jusqu'à un Cosmopolitisme qui n'est point le meilleur. Mais il importe de remarquer que la raison les guide mal parce qu'ils l'ont d'abord mutilée, et qu'ils l'ont mutilée par suite de scrupules exagérés; car leur volonté était d'être, en Morale aussi, plus raisonnables que leurs contemporains ; mais ils ont méconnu que la raison est métaphysicienne, s'ils ont bien vu que la Science n'a point à s'embarrasser des concepts dont vit la Métaphysique et des difficultés qu'elle a pour office de résoudre.

(5.— Pourles Sophistes, la plupart utilitaires, sceptiques et individualistes dans l'acception la plus déplorable de ce terme, ces philosophes, qui firent avant Socrate des recherches éthiques, montrent par contraste combien sont liés les trois caractères que nous avons reconnus à la véritable Morale. C'est parce qu'ils sont empiristes, qu'ils pratiquent déjà si bien le principe de la séparation radicale de la Morale et de la Métaphysique. Comment croire à un idéal si le fond de toute idée est l'image sensible? Et pourtant ils eurent l'honneur de découvrir, ou, si Ton préfère, de poser dans toute sa généralité le principe de la relativité, dont il est vrai leur scepticisme abusa ; ils s'en servirent, hélas, pour rapporter toute la Morale à la Ot'aiç, et toute la connaissance de la (pvmç à la sensation. On ne peut nier qu'ils ne servirent par là l'esprit scientifique, ni même que leurs analyses psychologiques n'aient préparé la réfutation de la Sophistique ; il y a plus : l'emploi qu'ils firent de la logique contre la logique et leur effort pour désagréger la raison mirent à découvert, en quelque sorte, le mécanisme essentiel de l'esprit humain. Involontairement, ils servaient par avance un point de vue opposé au leur et fournissaient de quoi l'inventer. 7. __ Socrate^ n'est point ce fondateur de la Morale rationnelle

* Ne point perdre de vue qu'il y a plusieurs sortes d'Individualisme, dont une seule, la meilleure, paraît étroitement liée au Rationalisme moral. Au reste, nous l'avons dit déjà, les alliances et les oppositions les plus étonnantes peuvent avoir lieu, au sein des systèmes philosophiques, entre les idées ou les tendances.

« On reconnaîtra, dans cette interprétation de la doctrine socratique, à côté d'idées qui nous sont propres, l'influence d'idées appartenant à MM . Boutroux et Brochard. Cf. Boutroux : Etudes d'Histoire de la Philosophie ( Alcan, Paris, 1897), et Brochard : Année philosophique 190i (Alcan, Paris, 1902).

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qu'on se plaît trop à célébrer; du moins joua-t-il inconsciemment ce rôle, s'il est vrai, comme nous le pensons, qu'il le joua. Socrate en effet est un empiriste, car, s'il recherche le général, c'est parce qu'il lui paraît résumer la sagesse commune, dont la valeur vient de ce qu'elle est le fruit de l'expérience ; et il est innéiste seulement en ce sens qu'il croit l'esprit assez dénué de tout pouvoir propre pour recevoir en tous les hommes, et cela parce qu'ils habitent le même monde, une même empreinte fondamentale, une même disposition à juger des choses conformément à la nature, laquelle agit sur tous d'une manière identique ; cette nature, ne l'oublions pas, n'est point irrationnelle pour lui, qui croit à la Providence. Il remonte jusqu'à Dieu pour compléter sa Philosophie, dont il ne veut aucunement faire une Physique; mais c'est parce que l'expérience même lui semble requérir ce supplément d'explication, dont le caractère transcendantal lui échappe. — De même, il est utilitaire, et parce qu'empiriste. Son Utilitarisme est éclairé, et noble souvent, mais parce que son âme est élevée et désintéressée, parce qu'il aime à aimer, et que l'idéal de la Cité maintenue par l'amitié l'a séduit. Pourtant il y a là, dans son esprit, une véritable contradiction : sa mentalité morale ne se reconnaît point serve d'une Raison en soi, mais il fait usage de son entendement pour être utilitaire avec le plus de conséquence et de prudence possibles. Il donne ainsi l'illusion de préconiser une Morale rationnelle. Et lui arrive à lui-même d'être dupe, comme le devaient être tant de ses historiens, de l'apparence rationaliste de sa spéculation. Il y a plus : à force de louer la recherche de l'intérêt et de le mettre où il concorde avec le vrai devoir, il en vient à traiter de l'intérêt comme s'il était proprement un idéal, à lui vouer comme un culte désintéressé, à oublier toute l'utilité qu'on peut trouver à être juste. Cette tendance est à son comble quand il rattache la loi morale à la volonté divine, bien qu'expressément il conseille à l'homme d'obéir à Dieu par intérêt, comme au citoyen de respecter les lois de la Cité pour le même motif. Il né se souvient pas toujours que les lois non écrites sont encore essentiellement, pour lui, celles de l'intérêt, celles dont la nature et l'expérience impriment en nous la connaissance et l'amour. Peut-être sent-il obscurément, parmi plusieurs difficultés de son Utilitarisme, celle qui consiste à poser une Divinité qui fait de la justice un devoir sans que la pratique de ce devoir ait d'autre fin que de nous mener au bonheur? Il n'importe : la

santé, les récompenses promises à la vertu par la Religion naturelle, la situation de citoyen cher à toute la Cité, voilà pour lui les vrais, les seuls biens. Son démon n'est point du tout notre conscience morale : il n'avertit que des imprudences. Et l'on peut faire du mal à ses ennemis, fréquenter les courtisanes, boire même avec excès, sans doute à son exemple, quand cela ne rend point malade. — Socrate, enfin, est certainement individualiste, et le doit être ; mais il ne peut l'être de la meilleure manière, bien que la hauteur de son idéal intime le préserve d'admettre certaines conséquences égoïstiques de sa propre doctrine. Il est déterministe; trop pour un penseur qui n'est pas rationaliste, mais comme il convient à un sensualiste, à un sensualiste qui prévoit un peu ce qu'un Platon pourra penser de ridée-force du bien. Il y a, malgré tout, quelque Rationalisme dans l'assimilation, qui lui est chère, du méchant à l'insensé, et quelque Individualisme de bon aloi dans le conseil, qu'il donne souvent, de réfléchir avant d'agir pour pouvoir approuver ses propres actions.

On le voit, bien qu'utilitaire et empiriste en Morale, ce même Socrate qui fut l'ancêtre involontaire des métaphysiciens les plus grands, des rationalistes et des innéistes les plus authentiques, qui définit la Psychologie sans s'en douter et fournit à la Science, qu'il dédaignait, condamnait comme impie et croyait impossible, une devise toujours valable, est aussi le vrai précurseur des moralistes rationalistes, métaphysiciens, partisans du désintéressement, individualistes au meilleur sens du mot; Platon luimême met ses propres opinions dans la bouche de Socrate. Se trompait-il tout à fait sur son maître? Non, car l'homme, en Socrate, était assez différent du philosophe. Ceux surtout qui l'avaient connu devaient voir en sa Philosophie, si riche, plus que n'en peut dégager une critique rigoureuse et froide. Quoi qu'il en soit, Socrate nous présente une des plus merveilleuses confirmations que nous puissions souhaiter pour notre thèse: ce qui manque à sa Morale pour être la véritable tend de soi-même À y rentrer, et sa doctrine reste contradictoire dans la mesure où l'élimination ne se fait pas de ce qui l'éloigné ou de ce qui la rapproche du Platonisme.

8. — Le philosophe qui fonda définitivement la Morale, c'est Platon,^ que l'on ne dépasse guère sans le corriger par Platon

* On ne saurait faire trop grande, à la suite de M. Brochard, la part de Platon dans les idées les plus élevées auxquelles est parvenue l'humanité en

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même, sans développer quelque conséquences des parties les meilleures de sa Philosophie. C'est à la dialectique, c'est-à-dire à l'esprit, qu'il demande la définition du bien. Il est rationaliste formellement, à la façon dont l'est quiconque regarde la réponse d'un esprit normal à la question morale comme celle dont on se doit satisfaire, et le bien lui semble être d'observer la hiérarchie des valeurs qui est conforme à la raison. La valeur suprême se trouve, pour lui, où l'être est le plus exempt de nonêtre, dans l'être plein et achevé qui est le parfait au sens moral comme au sens métaphysique : il est donc rationaliste matériellement, si l'on peut s'exprimer ainsi, aussi bien que formellement. Par malheur, il se souvient trop de la théorie de l'être des Eléates ; sa passion pour les idées abstraites, ce vin dont s'enivre la raison, transforme souvent son Rationalisme en Intellectualisme, en Logicisme ; il lui manque ce qui est l'excès chez Kant : il aurait pu, sans aller jusqu'à dédoubler la raison, sans abandonner le Rationalisme, distinguer dans la raison une catégorie, celle de la valeur, qui appartient à cette faculté mais diffère cependant des autres concepts fondamentaux. Il ne le fit pas, et se perdit dans la définition du bien en soi par des attributs tout à fait abstraits, extérieurs, en somme, à la réalité de l'être, comme celui de l'unité. Son Logicisme l'empêcha de donner à l'idée d'obligation l'importance qu'elle mérite; et pour avoir trop assimilé la moralité à la dialectique, il crut à tort que le bien aperçu tend de lui-même à son propre accomplissement; il alla jusqu'à identifier la Vertu à la Science en général, et pas seulement à la connaissance du bien; la volonté comme le devoir ne jouent dans sa doctrine qu'un rôle effacé.

Mais, et en ceci son Rationalisme est conséquent autant que pur, Platon est transcendantaliste, et sa Métaphysique veut être réaliste. L'union de l'être imparfait à l'Etre parfait est son idéal, un idéal dont la réalité s'impose précisément parce qu'il est transcendant. Même, Platon sort des limites d'une Théologie philosophique; bien qu'on le voie parfois trop complaisant à la nature, trop confiant dans l'appui que nous pouvons trouver en

Métaphysique et en Morale. Qu'il nous soit permis, cependant, de louer Platon moins que M. Brochard, quand le premier, pour donner du bien la définition la plus complète possible, finit par y faire entrer, en somme, tout ce que les hommes ont coutume d'estimer ; ainsi élargie, la définition philosophique du bien devient banale et perd toute valeur. Voir Année philosophique 1905 (Alcan, Paris, 1906). Heureusement, il y a, chez Platon, des définitions du bien plus étroites.

elle pour la dépasser, son idéal le plus constant est une union mystique avec le divin, une union qui n'a plus rien de philosophique. Pas plus qu'il ne pouvait songer à cette distinction de la Métaphysique et de la Philosophie des Sciences dont nous parlions plus haut, il ne pouvait distinguer, comme un Hegel, Philosophie et Religion, mais il sut, du moins, ce que devait être le véritable sentiment religieux.

La Morale platonicienne est, à certains moments du moins, aussi opposée à TEudémonisme que le peut souhaiter la conscience la plus scrupuleuse. C'est l'amour de ce qui est aimable en soi qui y est prêché; l'idéal est ici pleinement idéel ; il attire comme il commande, parce qu'il est vrai. Gomment une Morale rationnelle où l'idée du bien est le principe de toute action bonne ne serait-elle pas désintéressée, et inversement? Gomment, si le bien est l'être, le bien serait-il dans cette négation presque totale de l'être qui est l'égoïsme, lequel n'affirme que l'être-moi? L'entendement n'est plus, chez le Platon qui est pour nous le vrai Platon, au service du désir, mais de la raison qui est la source du vouloir, d'un vouloir distinct du désir jusqu'à le contredire, encore que sa liberté soit méconnue, et donc, avec elle, un des caractères les plus importants du devoir; mais du moins la raison, chez lui, ose-t-elle aller quand il le faut jusqu'à condamner le plaisir, jusqu'à ordonner à l'occasion le sacrifice des joies les plus aimées et des vengeances les plus naturelles, jusqu'à faire consister le bonheur dans ce qui en paraît, à la majorité des hommes, la négation. Le bonheur du juste platonicien est tel que celui qui le possède a conscience de n'avoir recherché ni le plaisir, ni même le bonheur pour eux-mêmes ; il a conquis la félicité parce qu'il a adhéré à l'ordre, et s'il se réjouit de voir réunis la justice et le bonheur, c'est surtout parce que cela satisfait au plus haut point sa raison. Si c'est là encore de l'Eudémonisme, il n'a plus rien de choquant; aller plus loin est inutile.

Individualiste, Platon l'est au fond, car il a pour la raison un culte trop réel et il réalise trop l'idée du bien, pour qu'il lui soit possible de méconnaître la dignité de l'être imparfait doué de raison, et de ne point faire un être personnel de l'Être achevé auquel il identifie la raison en soi. Mais le logicien obstiné et le déterministe qui double ce logicien oublient facilement l'individu, que pourtant le rationaliste et le mystique qu'est aussi Platon recommandent à son attention. G'est pourquoi il n'aper-

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çoit pas avec toute la netteté désirable le droit des personnes, pas plus qu'il ne s'élève à une idée nette et précise de l'obligation ; on sait la connexité de ces deux notions. La liberté du vouloir, que cependant sa notion de l'être, si proche de celle de puissance, devrait le forcer à concevoir, lui échappe finalement. Aussi connut-il mieux le chemin de la perfection individuelle que les droits individuels, et, son Mysticisme aidant, absorba-t-il plus ou moins les uns dans les autres, tantôt les devoirs individuels, tantôt les devoirs religieux. De telles confusions sont assez naturelles; car le devoir individuel pur est difficile à comprendre; il apparaît aisément comme celui de tendre à un idéal qu'il faut faire divin pour ne pas le réduire à une fiction ; de son côté le devoir religieux, surtout intérieur, peut sembler la forme parfaite, sans plus, du devoir proprement individuel. Il absorba trop, aussi, d'une manière générale, la Morale dans la Politique ; mais c'est, en particulier, que d'après lui le plus sûr moyen pour tout individu de réaliser ses fins, consiste à engrener son activité à celle d'une société, à se fondre dans une de ces organisations sociales dont la puissance et la beauté fascinaient l'âme de tout véritable Hellène. Et l'insuffisance de son idée du droit lui faisait tenir pour moral de forcer les hommes au vrai bonheur, à la Vertu. Mais au fond, il ne subordonnait la Morale à la Politique que pour mieux subordonner la Politique à la Morale, et pour mieux réaliser, par la moralité sociale, la moralité individuelle.

On a souvent caractérisé comme esthétique la Morale platonicienne, et ce n'est pas la dénaturer, mais ce caractère y est secondaire. Platon est animé d'un amour intellectuel de la vérité pratique qui forcément est un amour esthétique parce qu'intellectuel et désintéressé; et il se laisse aller à trop espérer de la beauté pour l'avoir découverte dans le vrai et dans le bien ; mais c'est là tout. Ne pourrait-on dire encore que quand il élevait l'amour à la dignité de méthode philosophique, il était fort près de reconnaître dans l'idée de valeur morale une catégorie spéciale de la raison? Il distinguait et unissait de telle sorte la dialectique et l'enthousiasme, qu'il se rapprochait d'une telle opinion sans toutefois pouvoir y arriver nettement : à la dialectique correspondraient les idées fondamentales purement spéculatives; à l'enthousiasme, à l'amour, l'idée de valeur, fondement de la spéculation morale. — Toute sa Morale pratique, hardiment utopique et logicienne, fondée,

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même quand elle essaie le plus de se plier aux conditions de Tunivers donné, sur une justice qui est comme une mathématique, et rattachée à la possession d'une sagesse qui est la garantie suffisante de cette justice, toute sa Morale pratique témoigne en faveur de l'appréciation que nous avons faite de sa Morale théorique, dont elle développe les conséquences avec une parfaite rigueur.

9. — Aristote fut un esprit ouvert à trop de choses et capable de découvrir le vrai de trop de points de vue en un temps où le Savoir positif était très restreint, pour ne pas édifier une œuvre complexe jusqu'à enfermer des opinions inconciliables. Il semble avoir eu des qualités et des défauts inverses de ceux de Platon, ainsi que les défauts de ces qualités et les qualités de ces défauts. Plus apte que lui à voir le réel, il sait mieux tenir compte des faits, ce qui le préserve de telles fantaisies métaphysiques dont son maître se satisfait ; il confond moins Tindividu avec la collectivité qui l'encadre, et il a conscience du péril socialiste. Mais, trop formaliste et trop intellectualiste encore, bien que par suite d'un amour irréprochable pour une Logique vraiment positive, il n'arrive pas à une idée assez claire de l'individualité pour concevoir le droit ainsi qu'il doit l'être. Son aptitude à saisir le fait est limitée, comme elle l'est chez quiconque tend à l'Empirisme ; il aperçoit très bien tous les détails de la surface des choses, mais les dessous, même les dessous empiriquement connaissables des choses lui échappent encore ; ainsi, dans sa perception de l'individualité des personnes, sa vue s'arrête au composé humain, où s'arrête aussi la vue du vulgaire, et à l'intersection de l'individuel et du social ; il ne sait pas aller jusqu'à la personne en ce qu'elle a de purement spirituel et d'absolument persoùnel. Autrement, d'ailleurs, eût-il cru que le meilleur de notre esprit soit en quelque sorte un emprunt fait à la raison absolue? Il ne dégage même pas de sa conception du divin l'idée de la personnalité divine, et Tincertitude de sa doctrine sur l'immortalité témoigne d'une compréhension imparfaite de la notion d'existence individuelle. D'autre part, si Platon était trop métaphysicien, Aristote l'est en un sens trop peu : l'un ne voyait, sous le désir de la joie, que la volonté mue par l'idée du bien ; l'autre ne voit que l'attrait du plaisir sous les désirs les plus nobles et à la racine des volontés les plus tendues vers la réalisation d'un idéal qui semble conçu par la pensée pure. Meilleur psychologue, il pénètre cependant

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moins avant dans les parties les plus profondes de l'âme que le métaphysicien-poète Platon. Et il se trouve être à la fin moins rationaliste que lui, bien que plus prudent en la recherche et plus préoccupé de logique exacte. Mais en revanche, qu'il l'emporte sur Platon quand il analyse ce que dédaignait celui-ci ! Tandis que ce sont seulement les principes du Platonisme quQ nous vivons encore — et gardons-nous de croire que c'est trop peu ! — c'est, de l'Aristotélisme, tout le détail que nous prisons; en grande partie, il nous semble encore actuel.

Le caractère le plus saillant et le plus constant de la Morale d'Aristote est, quoi qu'on dise, l'Hédonisme, ou, si l'on préfère, un Utilitarisme savant et relevé. Il déclare sans détours qu'il veut réhabiliter Vrjâorrj contre Platon. C'est là aussi de l'Empirisme. Mais nul utilitaire, nul empiriste ancien n'eut une tendance plus forte à développer ce que nous appelons l'Empirisme moral d'une manière opposée à ce genre de Philosophie. De là une certaine incohérence et des va-et-vient dans sa doctrine. Peut-être la meilleure manière de l'exposer est-elle de la décomposer en une série de moments d'abord de plus en plus, puis de moins en moins éloignés de l'Utilitarisme etde l'Empirisme. — Aristote cherche le Souverain Bien, qui n'est pour lui que le premier des biens. Cette façon d'aborder le problème moral suppose la croyance à l'identité foncière de tous les biens ; celui qui est le souverain ne différera des autres que par la sagacité qu'exigera sa poursuite et la plus grande somme de bonheur durable dont sera assuré qui l'aura atteint. Il ne s'agit ici que d'un calcul de maximum ; Voptimum n'est qu'un maximum, et le critère de la bonté du bien est tout sensible. Ce bien, la raison le découvre, mais non en elle-même ; elle le découvre où elle aperçoit le plus sûr moyen de satisfaction pour l'être sensible. La réalisation de l'acte propre n'est bonne qu'en tant qu'elle paraît, à la raison avisée, la condition immédiate du bonheur, vers quoi tend tout être. Un incontestable Naturalisme imprègne ici la pensée d'Aristote ; et, s'il est individualiste, ce n'est point, sinon par accident, à la manière dont le sont les Rationalistes purs ; son Individualisme est d'un utilitaire, d'un empiriste.

Mais ce que renferme de dialectique l'établissement de ce point de vue porte Aristote à le dépasser. La majesté de la raison impose à son esprit un respect profond; il ne se défend pas de la révérer pour elle-même, et voici que le bonheur rationnellement poursuivi est approuvé de lui parce que rationnellement

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poursuivi. Est-ce le Rationalisme? Oui et non, car c'est plus; c'est l'Intellectualisme, qui en est l'excès : il faut qu'il y tombe, car ayant commencé par ignorer, du moins en tant que moraliste, l'originalité, l'essence singulière, l'existence distincte de la raison, il n'a pu apercevoir en elle cet élément spécial qui y est la source de toutes nos idées morales. Sans doute, il connaît la faculté des principes ; il lui donne même une origine divine, mais il ne fait d'abord usage de cette théorie que dans son explication de la Science. Il s'en souvient aussi quand il a en partie achevé sa Morale, mais non quand il étudie les bases de cette dernière ; de sorte que son Rationalisme moral, lorsqu'il apparaît, ne trouve pour se développer que la conception d'une raison toute logique, toute spéculative. A ce stade, le bien sera pour lui la vie contemplative et les actions conformes aux idées de la raison éclairée ; le bien sera bon pour être une forme du vrai homogène avec les autres formes du vrai ; le bonheur que procure l'accomplissement du bien sera certain parce que l'excellence du vrai bien doit logiquement, pour Aristote, lui garantir la plus grande fécondité en fait de joie; il sera la conscience, et le signe, et la conséquence immédiate de la réalisation de r« acte propre » ; sa rationalité fera tout à la fois sa valeur et sa puissance eudémonique, et cela passera avant ceci.

Il y aura même un moment où l'Intellectualisme d'Aristote se rapprochera du Rationalisme véritable jusqu'à se confondre avec lui. Quand il spécifie que l'essence du bien est dans un certain alEwr, que désigne-t-il, sinon ce que nous entendons par une certaine valeur qui ne se laisse réduire à aucune autre, conception étrangère à la Logique, mais cependant rationnelle autant que le peuvent être les plus rationnelles dans le domaine de la pure spéculation? Quand il déclare qu'à une âme supérieure le xdXXoç de son action suffit, ne proclame-t-il pas que le désintéressement est la moralité même? Oui, Aristote fut, un moment, le pur rationaliste, le moraliste métaphysicien du désintéressement que nous présentons comme le type du parfait moraliste ; son Intellectualisme est alors presque nul.

L'Empirisme pourtant le rappelle, et cela peut-être, en partie, parce que sa tendance intellectualiste est trop impérieuse pour qu'il se résigne à n'expliquer point l'inexplicable, le primum movens intérieur de la moralité. Aussi considère-t-il avec insistance le bonheur d'être bon ; et voilà le bonheur qui redevient un peu une fin, sous la forme, il est vrai, la plus noble ; mais

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c'est là de l'Utilitarisme encore. Et que ce point de vue risque de l'entraîner loin! Car le bonheur d'être bon, qui suppose en fait que le bonheur n'est pas le Souverain Bien, comme il est près de prendre la paremière place quand on oublie tant soit peu qu'il suppose, en bonne logique, un bien autre que lui ! — Il s'éloigne davantage encore de la vérité quand, se fondant sur la nécessité, pour le bien, de produire le bonheur, il conclut que le bien sans la joie qu'il doit procurer ne serait plus le bien. — Puis, il exige davantage : point de ^îoç rtlsioç si, à la moralité et au bonheur de la réaliser, ne se joignent tous les avantages terrestres. Et ce n'est pas seulement parce que le juste bien né, riche et entouré d'amis peut exercer mieux la libéralité, cette reine des vertus, c'est encore parce que le Souverain bien doit aussi être la somme de tous les biens. Remarquons en passant combien l'intention morale est loin, chez lui, de jouer le rôle qui lui revient : il faut que l'acte vertueux soit effectif pour qu'il y ait mérite aux yeux d'Aristote. — Enfin l'Empirisme et l'Hédonisme triomphent tout à fait : la Tiprj est due aux dieux parce qu'ils sont les bienheureux; les êtres qui sont incapables des joies les plus grandes dont la nature humaine est susceptible sont des êtres inférieurs, dignes d'être des esclaves ; ils sont étrangers ou à peu près à la sphère des êtres moraux ; le travail, qui est pénible, est dégradant; contempler est beau parce que c'est le plaisir le plus complet, le moins accompagné de gêne ; la vie active ne vaut jamais la méditation philosophique. — Bref, l'égoïsme est le dernier mot de ce système, en dépit de ce qui le vient corriger incidemment ; l'homme idéal d'Aristote peut se satisfaire de lui-même et en lui-même ; il se suffit presque à l'égal de Dieu. S'il sort de soi et devient social, c'est en individualiste, ce mot n'étant point pris dans sa meilleure acception, qu'il s'y décide; s'il s'élève vers le divin, c'est par un désir sans amour, car pourquoi aimerait-il un Dieu qui ne peut le connaître, lui rendre son amour et lui être utile ?

Ces considérations vérifient notre thèse; indiquons encore brièvement comment l'étude de la Morale pratique d'Aristote la confirmerait aussi. Il y porte, avec le même souci, propre en lui à l'homme, de préconiser une vie très élevée, les préjugés empiristes et égotistes, le Rationalisme inconsistant et l'Intellectualisme arbitraire que nous avons signalés. Pour distinguer en nous la volonté de la connaissance, il n'en a pas moins une idée fort confuse du droit et du devoir, une estime outrée de la mo-

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ralité effective, de celle qui réside dans les dispositions mises en nous par la nature ou développées par un exercice dont le succès ne dépend pas de nous. Sa Morale demeure toujours aristocratique et parce que très naturaliste et parce que très lojçiciste aussi Sa tendance à faire de ranvjtié la garantie de la justice elle-même ne doit point faire illusion, pas plus que sa tendance à ramener la justice à une sorte de mathénïatique. Il est et il n'est pas, dans sa Morale pratique, tout ce qu'il est et n'est pas dans sa Morale théorique.

— Tandis que la doctrine d'Aristote dégénère entre des mams incapables de la corriger ou même de la développer, que le Platonisme devenu probabiliste, incline à la fois vers l'Empirisme et vers l'Hédonisme, et que le Scepticisme édifie peu à peu, Dour s'ériger en système, une Sophistique nouvelle, la descendance cyrénaïque et la descendance cynique de Socrate donnent naissance à deux Philosophies morales dont les parties essentielles tout au moins s'opposent radicalement; ce sont YEpxcu-

risme et le Stoïcisme. , , .,

10 — Evicure est un Aristippe plus avisé, plus profond, d une nature plus noble aussi et qui, partant, s'efforce de heurter moins les préjugés moraux communs. Nous trouvons en lui à nu pour ainsi dire, et d'autant plus nettes que cet ancêtre des modernes partisans de la Morale scientifique a encore toute la naïveté d'un primitif, les erreurs fondamentales de l Empirisme moral. Cette doctrine s'affirmait plutôt qu'elle ne se démontrait chez Aristippe; de nos jours elle sait déguiser ses faiblesses au moven d'une dialectique compliquée ; chez Epicure, elle se nrouve à l'aide d'arguments qui forment la substance même des arguments subtils imaginés depuis. Dans Aristote, on a vu, des idées d'une inspiration tout autre venaient corriger l Empirisme moral et lui donner l'apparence d'une doctrine acceptable. L'Anti-rationalisme d'Epicure s'affiche sans atténuations ; il a iusciu'à cette audace, de mépriser la science inutile a 1 action, tout comme le devait faire le Positivisme de Comte. Et quand le Savoir est poursuivi par l'épicurien, pourquoi et comment l'est-il ' Il est entendu dès l'abord que la Logique sera sensualiste afin de fonder une Physique matérialiste, qui à son tour fondera une Morale du bonheur. On ne spécule que pour arriver à la certitude que les dieux ne s'occupent pas de nous, qu il n y a pas à craindre une vie ultra-terrestre, que « Pl^^^'^ '•;'«"«« ^« tourne en douleur, que le plaisir est le seul bien, et le plaisir

faible le seul vrai plaisir. Nanti de telles opinions, l'homme pourra être sûr de trouver le bonheur dans des conditions faciles à réaliser ; Ton n'a pas à demander autre chose à la Science que de telles vérités, — ou plutôt de telles croyances, car l'état d'âme qu'elles procurent est l'important. — Que la vérité soit ce qu'il est agréable de croire! Nietzsche aussi voudra faire de la vérité selon le vœu de la nature, mais sa ce nature » ne sera pas celle d'un homme qui aspire simplement à être exempt de douleurs, sans soucis et content de peu. Affaire de tempérament • l'Empirisme bien compris doit au reste les admettre tous. On voit, par la doctrine d'Epicure, les affinités de l'Empirisme et de TAmoralisme, qu'il sert et qui le sert si bien : l'un appelle l'autre naturellement. Pour aimer le vrai à cause de lui-même, ne faut-il pas être désintéressé? Et pour être désintéressé avec logique, ne faut-il pas l'être par raison, par respect pour un idéal rigoureusement métaphysique ? Celui qui tient ses regards rivés aux faits ne pourra longtemps préconiser des actes et surtout des intentions sans traces d'égoisme et du plus bas ; on ne naturalise pas la morale sans l'altérer, et l'on ne moralise la pure nature qu'en la violentant dans l'action, qu'en la dépassant intellectuellement tout d'abord. La crainte d'une Morale dure fait sans doute beaucoup d'Empiristes, que cela met à l'aise d'êtr empiristes ; la crainte de la Raison et de la Métaphysique ne serait-elle pas une sorte de lâcheté, qui procède d'une autre lâcheté plus grave ou tout au moins la prépare? Epicure réduit tout le bien au bonheur, et, comme s'il prévoyait les progrès de la Psychologie matérialiste, au « bonheur charnel », au « plaisir du ventre j> ; de nos jours il aurait admis que tout plaisir et toute douleur, que tout sentiment est d'origine viscérale ; et il aurait sans doute renoncé à la liberté dont la possibilité lui semblait la condition indispensable du bonheur, pour réduire la volonté à quelque action réflexe. Ramener la moralité au bonheur n'est que le premier pas de l'Empirisme; réduire le bonheur à des causes physiologiques est le second, qui éloigne davantage encore de la vraie Morale. Mais Epicure ne fit pas franchement ce second pas : il matérialise l'âme, mais il reconnaît une valeur à certains plaisirs tels que l'amitié, la tempérance, etc., qu'il appelle matériels sans que ce qualificatif ait au fond un sens bien important. Toutefois, c'est uniquement au nom de l'intérêt qu'il les recommande. Et en dépit de tant de fines observations psychologiques, il n'échappe pas au repro-

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che que devait lui faire un Empirisme plus perspicace, de proclamer indûment la supériorité de certains plaisirs : pourquoi, à raison de quels services les estimons-nous donc davantage? Comment les plus nobles sont-ils légitimement tenus pour tels et sont-ils plus doux pour certaines âmes ?

Ainsi qu'il est naturel, Epicure unit à un Individualisme révoltant, au fond du moins, et malgré TAltruisme où, suivant lui, cet Individualisme nous peut porter, un Cosmopolitisme qui n'a rien de généreux. On n'atteint au vrai Cosmopolitisme que si Ton a de la personne humaine une idée métaphysique, celle d'un être qui est en soi quelque chose d'absolu et qui a en soi une valeur absolue, deux idées qui sont connexes et complémentaires. Mais au regard de l'empiriste, il n'y a point en l'homme de réelle unité, de réelle individualité, et la valeur de l'être personnel est donc illusoire tout comme l'idée même de cet être et comme l'idée de valeur absolue, le seul bien étant proprement la jouissance. La Cité de l'épicurien ce n'est pas même la Cité universelle que l'on sert si aisément en se contentant de la magnifier comme font aujourd'hui tant d'internationalistes ; c'est une réunion d'amis qui s'appliquent à se procurer les uns aux autres des plaisirs dans la mesure ou l'Altruisme réussit à favoriser l'Egoisme. — Est-il étonnant que cette doctrine vécut longtemps sans se renouveler, et qu'elle devint une sorte de Religion? D'une réalisa'tion universelle impossible, l'idéal épicurien était réalisable en petit dans des groupes restreints de riches. D'autre part, Tinertie intellectuelle et l'atonie morale qui résultent de l'acceptation du système expliquent bien son succès : ne point faire effort vers le vrai, ne se point contraindre, l'homme aime à s'entendre dire que c'est là la Morale! Avec un peu d'habitude, on oubliait l'hypocrisie sociale et l'hypocrisie intérieure que supposait l'Epicurisme érigé en principe ; l'irréflexion et l'égoïsme pur faisaient le reste.

11. — Après Heraclite, Pythagore et Platon, auxquels ils se rattachent plus ou moins consciemment, les Stoïciens furent, de tous les philosophes anciens, ceux qui contribuèrent le plus à l'édification de la véritable Morale. Leur doctrine, certes, est multiforme et elle évolua grandement. Ils sont à la fois empiristes et rationalistes, théistes et panthéistes ou même polythéistes, matérialistes et spiritualistes, voire même dualistes. Il n'importe : lorsqu'ils sont empiristes, c'est à force de se représenter comme pénétré de raison l'univers qui agit sur l'esprit; leur

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Matérialisme a pour fin de rendre plus manifeste l'objectivité qu'ilg-attribuent à la connaissance ; et ils ne conçoivent pas la possibilité d'une Morale ou mê^ne d'une Science, d'une existence ou d'une essence quelconques qui ne seraient pas enracinées dans l'Absolu, qui n'en seraient point issues, qui n'y tendraient point. D'autre part ils ont, il est vrai, parlé seulement tout d'abord de « suivre la nature » ; mais vite ils se sont expliqués : sous la nature, ils voient la raison ; sous la raison, Dieu même ; et en Dieu la raison encore, vivante et agissante, à l'état pur.' Suivre Dieu, comme ils disent, c'est suivre la Raison ; suivre la Raison, c'est Le suivre, c'est donner à son être propre son maximum de tension, c'est s'unir à l'Etre par excellence. Ils organisent, comme les Epicuriens, leur Logique en vue de leur Physique et celle-ci en vue de leur Morale, mais parce qu'ils croient à l'identité du bien, du vrai et de l'être. Leur Philosophie est une Métaphysique où le Rationalisme est moral et la Morale éminemment rationelle.

Leur langage et parfois leur pensée même sont eudémonistes, mais c'est parce qu'ils ont identifié le vrai bonheur à la vertu : ils se rient de qui ne sait pas où est la vraie joie et souffre de la douleur pour en avoir une mauvaise définition. Ici, leur Rationalisme est outré ; il devient Intellectualisme et violente les faits ; mais l'épicurien qui croit pouvoir l'être sans remords et qui nie avoir du bien une idée autre qu'eudémonique, ne fait pas de moins arbitraire Psychologie. Il n'est pas vrai que le juste soit incapable de souffrir, mais l'entendement des Stoïciens se révolte à la pensée que la moralité pourrait aller sans le bonheur, ou que la joie pourrait exister sans la justice. Partant, comme tous les Anciens, de l'idée confuse de Souverain Bien] il leur semble illogique que le bien suprême, à savoir la vertu' à laquelle ils veulent cependant ramener tout bien, soit dépouillée, ne fût-ce que temporairement, de cette joie qui est le bien inférieur — le bien que pourtant ils se plaisent à déclarer illusoire et non pas seulement inférieur. — Pareillement, à cause de la même idée confuse, il leur semble illogique que la joie soit à quelque degré où n'est pas la vertu, que le bien inférieur ne soit pas une pure illusion où n'existe pas le bien supérieur — auquel le premier, dans la mesure où l'on peut en parler, doit être analogue. - C'est en partie, donc, ce qui subsiste chez eux, mais malgré eux, de l'Eudémonisme ambiant, qui donne à leur doctrine ce flottement dont on a pu arguer pour les rapprocher

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de leurs adversaires ; mais il faut se souvenir de leurs intentions expresses, d'autant plus claires qu'ils se sont donné la peine que Ton sait pour tourner ce qu'ils gardent de TEudémonisme au triomphe d'une doctrine tout opposée; ne s'efîorcent-ils pas de démontrer, du bonheur même, tout ce que les moralistes ont coutume de démontrer de la vertu : qu'on peut toujours le conserver si on le veut, qu'il dépend autant de nous que sa fausse apparence ne dépend point de nous, que celui-là seul qui le possède mérite la louange, etc.? Bref, confondant tout le bonheur véritàl3le avec celui de la bonne conscience et même avec la vertu, et niant presque jusqu'à l'agrément de toute autre sorte de bonheur, ils appliquent au vrai bonheur tout ce qui se dit d'ordinaire de la vertu et de l'intention de l'acquérir. On ne saurait professer un Intellectualisme moral plus rigoureux et mieux caractérisé.

Cependant, qu'ils furent près du Rationalisme que nous préconisons, dans le Formalisme même auquel ils recoururent pour préciser leur idéal souverainement spirituel et désintéressé ! Rien ne leur parait assez pur pour définir le bien, la valeur absolue. Ils en vident si bien l'idée de tout ce qui vient de l'expérience et rappelle ce monde au-dessus duquel ils nous veulent élever, qu'ils s'exposentà la réduire à une simple forme dépourvue de tout contenu ; à peine l'unité et la constance du vouloir pourront-elles servir à en parler ! Mais ce n'est pas là seulement proclamer la rationalité essentielle du bien, c'est encore avoir conscience que la raison fournit la forme de l'idée du bien et entrevoir qu'elle la fournit comme une catégorie à part parmi les autres catégories. Malheureusement, ils n'allèrent pas jusqu'à cette précisio». Ils méconnurent, aussi, que leur théorie était toute proche de la conception d'un bien dont la matière est l'idée même de l'être, et ils ne virent point que la raison unit synthétiquement cette idée à celle de valeur pour achever de déterminer le concept auquel est suspendue toute la Morale.

Leur Intellectualisme eut des résultats positifs regrettables, et fort graves. Leur Formalisme, en effet, plaçait le bien si audessus de toute définition applicable à l'action, que les devoirs où la conscience commune situe la pratique même de la Morale se confondirent, aux yeux de plusieurs, avec les simples « préférables», avec la recherche du bonheur inférieur. Ce bonheur, il était vraiment trop paradoxal de le confondre avec le mal ; aussi l'avaieut-ils appelé le « préférable », et la souffrance le

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« rejetable b ; ils avaient ainsi constitué la sphère de 1' « indifférent». C'était encore bien audacieux, malgré la concession faite au sens commun par l'emploi des termes a préférable » et « rejetable » ; mais, logiquement, la concession menait loin ; car une fois les officia rapprochés de ces actions agréables dans l'agrément desquelles le système même invitait à voir la marque naturelle de leur conformité à la raison et à la volonté divine voici que le devoir commun (ce que la conscience humaine regarde en fait comme tel) ne différait plus guère du simple plaisir, des actes accomplis parce qu'agréables ; et le mal, à raison des satisfactions qu'il peut procurer, recouvrait dans beaucoup de cas comme un droit à l'existence, tandis que l'intention d'être juste, vaguement juste ainsi qu'il convient en une Morale formaliste, devenait la condition suffisante de la vraie justice. Avec un peu de sophistique, on arrivait très vite, par cette voie à une sorte de quiétisme permettant tout. C'était, succédant à la condamnation de toute sensualité et même de toute passion noble, l'autorisation d'être, dans la pratique, tout le contraire du sage que l'on devait être d'intention. On se contenta même quelquefois, de faire profession de Stoïcisme parla parole, l'attitude et la tenue ; c'était le comble du Formalisme ! Et un 'retour au Cynisme, parfois au pire, fut parla favorisé; que de Stoïciens reprenant ou non le titre de Cyniques, vécurent comme ces Epicuriens SI nombreux qu'aurait désavoués Epicure, lui qui vécut plutôt en ascète !— Mais il n'importe ; le Stoïcisme essentiel, qui déclare étrangère au sage la préoccupation du plaisir qui appelle un fou celui qui vit mal, qui exige que l'on juge des actes avec sa raison et qui voit dans la moralité une sorte de divinisation de l'âme, est clairement discernable des aberrations où il tomba pour avoir, par excès de zèle, contredit l'expérience dépassé les bornes du Rationalisme et bâti sur l'idée confuse dé Souverain Bien.

Les Stoïciens ont reconnu la dignité de l'homme, qu'ils auraient même exagérée, suivant Pascal ; aussi furent-ils individualistes, et comme il convient, c'est-à-dire en métaphysiciens • lis proclamèrent l'égalité des hommes : la participation de tous a la raison divine leur confère une valeur transcendante, pareille en tous. Ils ont en conséquence professé le vrai Cosmopolitisme De même ils ont, ainsi que Platon, exalté la poursuite de la pertection individuelle ; et il n'est pas sur que leur doctrine de la possibilité, pour l'homme, de se rendre maître de son jugement

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d'où découle son acte, ne soit pas un équivalent du Libertisme qu'ils rejettent ofticie lie ment ; cette puissance ne fait qu'un avec pet « assentiment» qu'ils attribuent à la volonté dans la connaissance comme la part propre du sujet connaissant. D'ailleurs l'idée de la tension, qui chez eux définit Tàme, semble requérir pour se compléter l'idée d'autonomie. De la perfection individuelle, ils ont montré la racine dans une vie intérieure intense, toute appliquée à l'art de se servir des pensées. La sécheresse de leur Intellectualisme ne les empêcha pas d'avoir ce souci des âmes qui fit d'eux des prédicateurs et des directeurs de conscience, presque des aumôniers. Et ils ont conçu, dans la Cité universelle, une Cité plus petite et plus noble, celle des justes, où il y a, même, une sorte de fraternité de l'homme avec le Dieu personnel. Il fallait posséder l'idée, que leur système impliquait, de la réalité métaphysique de l'individu et de la réalité métaphysique du bien, pour concevoir cette autre idée, merveilleuse, d'un lien réel créé par la justice entre lesjustes, entre les justes et le Dieu même dont la personnalité souveraine était à leurs yeux le prototyi>e de la nature humaine. La légende controuvée des rapports de Senèqueet de St. Paul n'a pas lieu d'étonner; il était naturel qu'on l'imaginât.

12. Du Néoplatonisme, nous devrions parler longuement si nous traitions de iMorale religieuse, car ce syncrétisme métaphysico-moral où se concilient le Bien de Platon, la Pensée pure d'Aristote et l'Ame du monde des Stoïciens, s'assimila aussi une partie du Mysticisme chrétien et tout le meilleur du paganisme compliqué d'alors. H est la plus remarquable eiflorescence de ces tendances platoniciennes et même pythagoriciennes qui vont plus loin que la pure Philosophie, vers la Religion, vers une mysticité dont le besoin se faisait sentir en face de l'Epicurisme qui déshonorait la Philosophie et du Stoïcisme qui n'arrivait pas lui-même à satisfaire les esprits et les cœurs. Le Néoplatonisme devait influer puissamment, et il en était digne, sur la Théologie chrétienne ; mais le simple historien de la Philosophie doit faire à l'étud ) de cette doctrine une part considérable, car, par l'intermédiair*e de la Théologie chrétienne, comme l'a montré récemment M. Picavet, elle a exercé son action jusque sur les doctrines de notre temps. Toutefois, notre dessein étant d'examiner seulement les Philosophies proprement dites, nous serons bref sur le Néoplatonisme.

Une Religion peut éviter le défaut de conseiller un Mysticisme excessif: il lui suffit, pour cela, de maintenir que Dieu

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est raison ; par ce moyen elle préconise, en même temps que le primat du devoir envers le divin, l'obligation de consulter la raison naturelle pour dresser la liste complète des devoirs ; et elle ne dénierait pas sans illogisme une valeur propre aux personnesv humaines, que recommande, aux autres et à elles-mêmes, leur ressemblance avec l'Etre parfait. Au contraire, chose étrange, une Philosophie qui fait profession de Mysticisme se condamne à n'avoir d'autre méthode que l'enthousiasme, qui n'est pas une méthode : elle se nie comme spéculation rationnelle. La Religion considérée dans sa notion est loin de répugner à admettre, pour ce qu'elle ajoute à la raison, une base rationnelle, et elle souhaite pour des motifs multiples une dialectique rationnelle qui la justifie ; mais une Philosophie qui ressemble trop à une Religion risque de n'être qu'une Religion ambiguë et n'est plus à vrai dire une Philosophie. Dans l'intérêt même de la Religion en tant qu'elle peut et doit se servir de la Philosophie, celle-ci doit se déployer sans partir d'autres principes que de prémisses strictement rationnelles. Tel n'est pas le cas du Néoplatonisme, qui est foncièrement mystique.

C'est un Mysticisme intellectualiste, donc très opposé à l'Eudémonisme, bien qu'une sensualité d'espèce très raffinée, une grande paresse intellectuelle, et un égoïsme moral très étroit puissent trouver leur compte à cette vie contemplative que conseille Plotin. L'Individualisme qui règne en ce Mysticisme est donc défectueux ; il est assez anti-social; mais du moins est-il bien fondé en ce qu'il a de légitime, puisqu'il repose sur l'idée de la liberté du vouloir, sur l'idée d'une fin suprême de ce vouloir, qui n'est autre que le Dieu personnel, et sur la conception, hardiment rationaliste, d'une transformation métaphysique de l'être pensant et aimant à mesure qu'il perfectionne sa volonté morale. Nonobstant, le Mysticisme et l'Intellectualisme qui défigurent ce Rationalisme auquel ils conservent, d'ailleurs, au moins en principe, le caractère anti-utilitariste, empêchent le Néoplatonisme d'arriver à une idée nette du droit et du devoir. Mais les Empiristes n'en étaient-ils pas plus loin encore, en fait et logiquement? Aussi est-il intolérable d'en voir certains, de nos jours même, dérober aux aprioristes, qui les ont posées et en avaient le moyen, ces mêmes idées, puis les faire servir à des théories sociales matérialistes, utilitaires parfois jusqu'à en devenir répugnantes. Il est heureux, pour l'honneur de la Philosophie, que peu d'entre eux soient des philosophes de profession.

b. ~ Le Moyen-Age. — Achèverons-nous THistoirede la Philosophie nnorale comme nous l'avons commencée? Non, pour plusieurs raisons. D'abord, l'exposé des doctrines antiques a été fait de telle sorte que l'on put saisir l'identité fondamentale des idées maîtresses de ces doctrines avec celles, modernes pour la plupart, qui ont été exposées dans le précédent chapitre ; d'autres théories, tout à fait récentes, ont fait l'objet de notre premier chapitre. Et puis, la Morale qui se dit moderne affecte très fréquemment d'être tout autre chose que de la Morale; en particulier, elle entend se confondre avec la Sociologie ; or nous ne pouvons entreprendre ici d'exposer et de critiquer toute la Sociologie, science immense et si confuse encore. Enfin, les spéculations du Moyen-Age, qui s'étend en réalité très en deçà et très au delà des dates communément acceptées, et les spéculations modernes qui se rattachent plutôt à la Réforme ou à la pensée catholique, ne sauraient nous occuper dans cet ouvrage autant que celles qui appartiennent à la Philosophie pure. Etant donné ces raisons et le but très spécial de cette revue historique, nous devrons être souvent plus concis que ne le devrait être un historien sans préoccupation dogmatique.

13. — Le Christianisme opéra la diffusion de deux conceptions particulières au peuple juif/ dont l'importance morale est extrême : celle d'un Dieu rigoureusement personnel en qui s'identifient la perfection morale et l'absolu métaphysique; et celle d'une individualité humaine image de Divinité. Ces idées, dont l'avenir philosophique devait être si grand, sont en fait d'origine religieuse, car les Juifs n'avaient pas de Philosophies; c'est à peine si une Théologie s'esquisse dans leurs livres dits « sapientiaux», influencés d'ailleurs par l'hellénisme. Le dogme de la paternité divine, apporté par Jésus, et celui de la double nature du Christ, dont il découle que l'humanité des frères de l'Homme- Dieu participe en lui de la Divinité, posaient les assises d'une doctrine morale où l'idée du droit individuel ainsi que l'idée du devoir en général obtenaient logiquement un rôle aussi principiel qu^ ridée du bien, un rôle qui reléguait au second plan l'idée

' Nous nous rangeons à l'opinion de M. Picavel, qui rattache au Moyen-A^e tout ce cfui appartient, dans Thistuire de la Pliilosopiiie, à l'esprit du Judéo- Christianisrae.Voir Esquisse d'une Histoire génémle et comparée des Philosophies médiévales (Alcan, Paris. 190.'.). — Quant à notre manière d'entendre la Morale du Christianisme, voir notre ouvrajfe intitulé : Le Mysticisme catholique et VAme de Dante (Bloud, Paris, 1906).

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du bonheur. Le seul bonheur qu'il fût désormais permis de prendre pour but, c'était celui de posséder Dieu, qu'on ne peut aimer sans désirer le contempler. Mais la Morale nouvelle, sans cesser d'être rationnelle malgré le Mysticisme qui l'imprégnait, était expressément celle d'une Religion, c'est-à-dire d'une discipline dont la raison d'être est d'être mystique, et qui doit donc laisser à la Philosophie, — qu'elle appelle si elle est rationnelle ainsi que d'ailleurs voulut l'êtrelaReligionchrétienne, — lesoin de faire descendre dans la vie sociale, dans la vie laïque en général, tout ce qu'elle contient d'assimilable par la Philosophie, soit en matière de pure spéculation, soit en matière de préceptes pratiques. Le Christianisme, qui est essentiellement une Religion, doit demeurer cela; par suite il ne faut point tirer de son essence, directement et comme autant de conséquences de la Théologie, ni une Cosmologie, ni une Métaphysique, ni une Morale destinées à supplanter la Science des savants et la Philosophie des philosophes. On peut regretter qu'il n'ait pas suscité plus tôt certaines idées philosophiques comme celles qui forment le meilleur des théories écloses à la fin du XVIIIe siècle, théories qu'il contenait en principe; mais deux choses seraient aussi injustes : lui reprocher de n'avoir point, lui qui est une Religion, développé en tant que Religion des idées que nous regardonsà juste titre comme proprement philosophiques; et ne pas reprocher, à certains docteurs du Christianisme d'avoir, voulu, plus ou moins inconsciemment, substituer la Théologie dogmatique et la Théologie morale et la Science à la Philosophie. Pour ne s'être point fait, de la Religion, l'idée précise qu'il en faut avoir, plusieurs se sont désintéressés, par exemple, du devoir social, ou du moins ne s'en sont souciés qu'en tant que son accomplissement concourt au perfectionnement individuel de l'homme bienfaisant; plusieurs ont réduit à peu près toutes nos obligations aux obligations religieuses, ce qui est fort éloigné de la doctrine évangélique, ou même subordonné absolument, à la recherche du salut personnel, la pratique de tous les préceptes moraux et cultuels, ce qui n'est pas moins anti-chrétien qu'illogique. Ils ont agi de la sorte parce qu'ils estimaient que la Religion devait avoir dit le dernier mot de toutes choses. On ne saurait pourtant prouver que le Christianisme doive révéler jusque dans le détail tout ce que l'office de la pensée humaine paraît être de rechercher. Mais il est regrettable que ses adeptes n'aient point tiré eux-mêmes, des principes qu'ils admettaient,

tout le parti philosophique possible. De ces principes, qui se sont profondément incorporés à la conscience humaine, Ton n'a point encore retiré tous les fruits; nous en avons rencontré quelques-uns, et des plus importants, dans certaines doctrines morales où règne un Rationalisme métaphysique, idéaliste et désintéressé, préoccupé avant tout de l'individu, qui est la vraie réalité humaine, etdu rôle prépondérant que doivent jouer en Ethique les concepts du droit et du devoir.

Pour comprendre comment le Christianisme a pu influer sur la spéculation philosophique et s'y rationaliser en quelque sorte, les considérations suivantes suffiront. La Théologie, en tant que distincte de la Religion, commence avec Saint Paul etle quatrième Evangile ; elle se déploie, durant une première période, avec les Pères anté-augustiniens qui utilisent, pour formuler et exposer le Dogme, et aussi pour l'Apologétique, qui est une partie notable de ce qu'on pourrait appeler la Philosophie religieuse, les procédés dont on se sert en Philosophie pour bâtir sur des fondements non révélés. L'Apologétique, par où elle est non point historique, mais théorique, se rapproche de la Philophie pure, sans toutefois se confondre avec elle : il lui faut, afin de convaincre les non-croyants, emprunter leurs méthodes et prendre quelques-uns de leurs points de départ; la nécessité même de sa propre défense suffit donc à expliquer comment une Religion peut tendre vers une Philosophie d'esprit rationaliste. iMais il est presque fatal qu'un certain nombre d'esprits religieux se laissent aller à rétrécir le champ de la Philosophie en même temps qu'ils introduisent plus de Philosophie dans la Religion, — ce qui est également préjudiciable à l'une et à l'autre discipline, à la Religion qui n'exige point que ce dommage soit fait à la Philosophie, comme à cette dernière qui n'accepte pas d'éléments de source surnaturelle. — C'est pourquoi l'on vit, pendant la période post-augustinienne, parallèlement à un épanouissement grandiose de la Morale chrétienne et de sa technique propre, se développer des tendances philosophiques et théologiques dangereuses à tous égards. Malgré l'assimilation, par les penseurs de ces deux époques, de notables parties de la spéculation antique, et à cause de la prédominance, en ces emprunts, d'éléments néoplatoniciens, c'est-à-dire plus religieux que philosophiques, le Mysticisme philosophique, avec ses lacunes, ses exagérations, son égoïsme spécial, son irrationalité et ce déterminisme métaphysique et psychologique où il lui arrive d'incli-

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ner les esprits, risqua d'étoufler la véritable Philosophie et de donner à la Religion l'apparence de ne pouvoir favoriser qu'une Philosophie sans valeur réelle. Tout le mal venait de ceux qui ne consentaient pas à ne voir, dans la Religion, qu'un genre de spéculation autre et supérieur; comme s'il était le seul auquel il faille se livrer, comme s'il n'y avait point de place, à côté de la Foi, pour une connaissance toute humaine du vrai!

14. — Le Moyen-Age proprement dit diffère de l'époque précédente par une Théologie plus pénétrée de Philosophie, et par la réapparition de la Philosophie elle-même. Les spéculations (le l'Europe occidentale, les seules dont nous ayons à parler, sont redevables à la pensée antique, à la pensée juive et à la pensée arabe, de nombreuses idées qui s'y fondent avec les inductions d'une Science enfantine et ambiguë, avec les doctrines des deux Testaments et celles des Pères. Ces derniers avaient adapté au Christianisme une partie du Platonisme et du Néoplatonisme ; et l'œuvre d'Aristote, dont la grandeur, la cohésion relative et l'incontestable conformité au Sens commun en imposèrent, comme il était naturel, aux penseurs scolastiques, leur fournit, sinon la matière toute entière, du moins une partie de la matière et la forme intégrale de leur Théologie et de leur Philosophie. C'est un peu le hasard des circonstances qui fit le Péripatétisme du Moyen-Age ; ce fait, que de toutes les doctrines antiques, celle d'Aristote fut la première retrouvée dans son ensemble, ne doit pas être négligée par l'historien des idées philosophiques. De plus, les cadres de l'Aristotélisme étaient si généraux, si vagues en dépit de leur précision apparente, qu'ils se pouvaient prêter au développement de doctrines fort diverses, aussi différentes même de celle du Stagyrite que le peut être le Christianisme.

La Religion antique avait introduit dans la Philosophie le concept du transcendant; la Religion chrétienne y renforça l'esprit métaphysique et la disposition théologique ; et cela d'autant plus nécessairement, d'une part, qu'elle est un ensemble de croyances historiques et métaphysiques auxquelles elle ordonne d'adhérer, et, d'autre part, qu'elle rattache la Morale aux dites croyances. Son action sur la Philosophie de ses adhérents devait donc être immense. L'essence de la spéculation philosophique du Moyen-Age considéréeen général n'est pointle Mysticisme, ni l'esprit théologique pur; on parlerait plus justement de Ralionalisme théologique, le premier de ces deux mots

montrant bien la ressemblance de deux sortes de spéculations qu'il faut distinguer, et le second indiquant avec exactitude par où la manière dont le transcendant fut envisagé au Moyen-Age diffère de la manière dont il l'était par les Anciens, qui n'avaient point l'idée d'une orthodoxie. Pourtant, cette expression demande des réserves ou plutôt des explications; car le Moyen- Age est si compliqué ! Les uns se servent de la Foi en philosophes pour arriver à une Philosophie qui est, ou simplement la Foi devenue transparente à la raison, ou une Philosophie maîtresse chez elle après avoir reçu de la Foi l'indication de la véritable manière de philosopher — qu'elle n'aurait su trouver sans son aide bien que cette manière fût la plus conforme à la nature humaine, à la nature non pervertie, ajoutent-ils d'ordinaire. — D'autres se servent en croyants de la Philosophie pour arriver à une Foi que la première devra seulement préparer, ou qu'elle rejoindra si complètement que cette Foi leur apparaîtra comme la vraie et la seule Philosophie. D'autres enfin distinguent fortement Théologie et Philosophie, et s'efforcent d'aller à la première par la seconde sans s'appuyer tacitement sur la première comme sur un corps de principes dont il n'yaurait qu'à tirer des conséquences. Il arrive, naturellement, que la Philosophie des uns et la Théologie des autres ou que la Philosophie et la Théologie des mêmes — car le même penseur se place souvent aux deux points de vue — sont plus ou moins artificiellement ajustées, dès à l'avance, au rôle qu'on leur veut faire jouer; mais en dépit des altérations que l'orthodoxie ou l'esprit philosophique des penseurs du Moyen-Age peuvent subir de ce chef, ils s'efforcent pour l'ordinaire très loyalement d'accorder ce qu'ils jugent a priori susceptibles de s'accorder. Et voulant tout autant rationaliser la Religion que transcendantaliser ou même théologiser la sagesse humaine, ils introduisent tout autant de Rationalisme que de Théologie dans leur Philosophie; leur Théologie, d'ailleurs, est souvent métaphysique de la même manière que leur Philosophie.

15. ~ On doit distinguer deux courants principaux dans les hautes spéculations de cette époque. Le plus considérable se définit par un Rationalisme qui tend à V Intellectualisme^ et qui fait à l'Eudémonisme d'assez graves concessions, soit que le souci de tout expliquer porte à exagérer la part de l'intérêt dans le mécanisme de l'action morale, soit que l'éloignement relatif de l'intellectualiste pour le Mysticisme le porte à rapprocher

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l'action morale des autres sortes d'actions, où l'observation croit en effet découvrir l'intérêt comme unique mobile. Il esta remarquer que la Morale dite scientifique n'a presque point de précurseurs au Moyen-Age : on manquait trop de savoir, alors, pour être empiristeavec quelque ampleur, et l'on péchait plutôt par un Mysticisme exagéré. Mais du moins la sublimité de la Morale régnante ne courut pas de dangers. La sévérité de la Morale religieuse d'une part, et, de l'autre, le dogme d'un Dieu personnel qui commande l'obéissance à sa loi, contribuèrent au plus haut point à renforcer l'idée de l'individu inoral auquel on pensait que Dieu parle et enjoint de scruter sans cesse sa propre conscience. Cette idée est même bien plus intense, en l'esprit de nombreux philosophes de ce temps, que celle de l'individu psychique et métaphysique ; leur Intellectualisme les porte à considérer plutôt l'espèce que l'individu, lorsque leur conscience morale ne les oblige pas à songer à leur moi. La conscience, quand elle pense le droit, pense en général plus énergiquement encore le devoir qui en découle; aussi l'Individualisme, chez ces philosophes, est-il plutôt éthique, au sens étroit du mot, que social ; bref, il est imparfait encore, et il l'est inévitablement, puisque l'idée de la raison, pour des Intellectualistes de leur catégorie, se réduit à celle des principes qui la composent, et ne fonde, par suite, la dignité absolue que d'un seul être, celui dont la raison procède, à savoir Dieu. De Dieu seul la personnalité est tout à fait bien conçue par eux, et c'est de Dieu seul qu'ils savent bien établir les droits. C'est pourquoi,— et c'est souvent, aussi, parce qu'ils insistent (plus qu'il ne serait nécessaire à leur orthodoxie) sur le dogme de la faute originelle, — il leur arrive de méconnaître assez généralement et la capacité de l'homme en matière de spéculation morale, et le pouvoir de l'homme en fait de moralité effective; leur Intellectualisme se plaît à exagérer l'unité de l'humanité en Adam, mais leur zèle à déprécier notre espèce s'accorde mal avec leur estime de nos aptitudes logiques. Au lieu d'exiger seulement un supplément surnaturel de luhiière et de force pour l'obtention des grâces nécessaires à la conquête de mérites surnaturels, ou encore pour faciliter l'accession à un haut degré de perfection naturelle, ils exagèrent, souvent, la nécessité de la révélation et de la grâce jusqu'à presque anéantir, sans le vouloir, mais il n'importe, la raison et la liberté de l'homme. Que deviennent alors ce Rationalisme et cet Individualisme que nous nous

plaisions à reconnaître chez eux ? En même temps, ils rétrécissent ou tendent à rétrécir la moralité à l'accomplissement des devoirs personnels, l'idée de société humaine étant restée trop abstraite en leur esprit. Certains paraissent même vouloir réduire tous les devoirs aux devoirs religieux, bien plus, les confondre avec les prescriptions positives de l'Eglise. Ceux qui sont vraiment allés jusque-là ne sont plus aucunement rationalistes, ni individualistes, sinon dans le sens le moins favorable de ce mot ; leur Ecclésiasticisme, s'il est permis de s'exprimer ainsi, a des conséquences plus déplorables encore que le Déterminisme métaphysico-théologique des maîtres dont il poussent aux dernières conséquences l'Intellectualisme et la tendance à absorber la Philosophie dans la Foi. Jusqu'à l'idée d'une moralité désintéressée achève de disparaître de leur esprit devant une conception toute mécanique et tout égoïste du salut personnel; leur Religion et leur moralité sombrent dans un Formalisme scandaleux aux yeux du philosophe, comme il le fut aux yeux de la Réforme et aussi, il faut le reconnaître, de la Contre- Réforme. Ajoutons encore que l'Intellectualisme et le Théologisme excessifs dont nous venons de dire les suites ne produisirent point leurs tristes fruits-chez les penseurs les pluséminents, ni nièine chez la majorité des penseurs du Moyen-Age; le Sens commun de l'époque sut allier à une préférence, parfois mal éclairée d'ailleurs, pour une Religion plutôt raisonnable, un goût réel, quoique souvent moins éclairé encore, pour une Philosophie plutôt rationnelle et dégagée de l'exagération intellectualiste. Ce dont venait tout le mal avait une tendance, réelle bien qu'insuffisante, à s'éliminer de soi-même.

16. — L'autre courant, dit mystique, est encore rationaliste en sa Métaphysique, mais s'il sauve ainsi, en principe, les fondements de la moralité, son Mysticisme, infusé à la Philosophie — qu'il ne veut ou ne peut pas toujours distinguer de la Religion — se déploie en une dialectique qui, bien que répugnant à l'intellectualisme et faisant davantage appel à l'expérience intérieure qu'aux dogmes mêmes, n'en aboutit pas moins à altérer des vérités, à compromettre la raison dans des aventures oîj elle n'a pas à s'engager, et la Religion elle-même que dégrade un excès de mysticité. L'école mystique ne professe pas l'Eudémonisme, car elle est métaphysicienne et ivre d'idéal, mais la moralité v est trop réduite à l'appétit du sacrifice; on y fait volontiers,' du sacrifice, une fin en soi, ce qui n'est pas raisonnable. Même, un

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certain goût pour des voluptés raffinées et surhumaines se développa dans l'école, conseillant cet amour de la souffrance pour la souffrance que des ascètes sévères blâmeront à cause de l'orgueil et de la sensualité qui s'y mêlent inévitablement. Très propre à exalter les idées de la personnalité divine et de l'individualité humaine, le Mysticisme devient aisément anti-social, ou du moins extra-social ; on oublie le devoir lui-même dans l'enthousiasme avec lequel on s'y attache, quand l'élan de l'âme vers lui devient désordonné; on oublie jusqu'aux droits du Dieu auquel on aspire à se donner. Lejnystique est parfois plein de tendresse pour tous les êtres de l'univers, mais il lui arrive de perdre l'idée de la stricte justice; inditTérent d'ordinaire à son propre droit, il ne conçoit pas sans efforts le droit d'autrui. 11 croit à la liberté et vit de cette croyance ainsi que du désir de mériter sans cesse ; mais il néglige d'agir, trop souvent, tant il est beau et doux de contempler; cela est si doux qu'il lui semble vite qu'il est porté où c'est lui-même qui se porte ; et alors, c'est comme s'il ne croyait plus à sa liberté, à sa responsabilité : ces deux notions s'obnubilent dans son esprit ainsi que les principes de la dialectique, à laquelle il cesse de se livrer; il perd la conscience de soi et finit par n'être plus du tout ni rationaliste, ni anti-eudémoniste, comme il cesse d'être individualiste, sans pour cela, d'ailleurs, gagner en sociabilité ; l'idée même de la personnalité divine se résorbe, à son regard troublé, dans une sorte de vague panthéisme ; encore un pas, il est mùr pour l'hallucination ; il n'a plus d'autre Philosophie que sa Foi. Il est devenu, dans le mode mystique, assez semblable à ce que devient l'intellectualiste que nous décrivions tout à l'heure quand celui-ci, arrivé à un vain Formalisme, a comme renoncé à sa pensée et à sa volonté propres. x\ous ne rechercherons point si, accompagné d'une Philosophie toute différente et qui le complète en quelque sorte par en bas, le Mysticisme purement religieux n'est point, dans certaines conditions, légitime et exempt des défauts signalés par nous en toute Philosophie mystique, en toute Religion qui se fait semblable à une telle Philosophie; nous ne rechercherons point si l'extase même, au sens où les croyants prennent ce mot, n'est pas un fait, exceptionnel sans doute, mais réel et bienfaisante II nous suffit d'avoir montré

• Voir à ce sujet le livre de M. W. James : L'Expérience religieuse (trad. Abauzit, Alcan, Paris, 1906), où cette thèse est en somme admise, et cela en dehors de toute préférence confessionnelle. ^

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que si l'on veut utiliser en Philosophie la Rehgion elle-même, on tombe dans un genre de Mysticisme qui est mortel à la Philosophie, et l'on fait tort à la Religion qui ne saurait, ni admettre une Philosophie qui la singe, ni approuver les conséquences où aboutit alors celle-ci, ni se laisser traiter comme une invention humaine. Parla se trouventaussi condamnées les Pseudothéologies qui utilisent la Philosophie avec indiscrétion pour se rendre plus intelligibles. La Philosophie vit de la seule raison ; la Religion vit, si elle est légitime, de ce qui dépasse la Raison,' dont une certaine indépendance la sert mieux que telles et telles apologies où la Raison est comme falsifiée. Les trop unir, comme font et nombre de Mystiques et nombre d'Intellectualistes, c'est les altérer l'une et l'autre, et l'une par l'autre. Chacune répugne par nature à faire l'œuvre de l'autre. Le méconnaît-on? On transforme la Philosophie en une Mystique absurde, et la Religion en une Philosophie de pure fantaisie.

17. — Pourtant, et cela parce qu'ils étaient des hommes de génie, un St. Thomas et un St. Bonaventure firent plus pour la cause de la Morale rationnelle qu'ils ne favorisèrent les excès des deux courants de spéculation auxquels leurs noms restent attachés. Repoussant le Déterminisme exagéré d'un Gottschalk — qui professait un augustinisme immodéré — plus habile argumentateur que St, Anselme, Albert le Grand et Alexandre de Halès, St. Thomas restreint encore trop la part de la liberté, et il accroît d'autant la part de Dieu dans notre activité ; il se rapproche fort d'Aristote par son Eudémonisme d'ailleurs si pur; mais bien qu'il se défie grandement de la nature humaine, il admet que la conscience contient les « semences intellectualiste » de la moralité et des dispositions à la pratique des vertus naturelles. N'était qu'il conçoit d'une manière trop intellectualiste 1' « ordre » où il fait à juste titre résider le bien, on pourrait le dire, to!ites réserves faites, d'accord avec les Rationalistes sur l'essentiel. En ce qui concerne les concepts de droit, de devoir et d'individualité, il rachète amplement, lorsqu'il touche à la pratique, les insuffisances de sa Morale théorique.

18. —De son côté, après Jean Scot (Erigène)qui tendait à n'en pas douter vers une Morale indépendante où la Philosophie se substituerait à peu près à la Religion (sans en contredire, d'ailleurs, les thèses principales), St, Bonaventure, qui ne craint pas de faire dépendre le bien du bon plaisir divin, sait toutefois

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reconnaître aussi fermement qu'un moderne, à la différence de l'école des Saint-Victor, la part d'autonomie réelle que possède par nature et que garde dans l'action l'individu humain ; son idéal moral est tout à fait désintéressé. Duns Scot, plus hardi encore et dans son Mysticisme et dans son Individualisme distingue aussi nettement que le fait Roger Bacon le théologique du philosophique ; et s'il a le tort de s'éloigner davantage que St. Bonaventure, en principe du moins, du Rationalisme de St. Thomas, son Mysticisme n'est pourtant point tel qu'il lui fasse perdre de vue la réalité de l'agent moral, ni l'importance des œuvres, ni le souci de trouver des motifs de crédibilité en ce qui concerne la révélation. — Chez Abélard, l'Individualisme et le Rationalisme s'accusent, mais perdent en hauteur métaphysique et en esprit de conciliation ce qu'ils gagnent, à certains égards, en positivité. Ici, c'est le Rationalisme hostile à la Religion et même le Naturalisme qui se laissent deviner derrière l'apparente soumission.

— En somme, au Moyen-Age, ce sont tantôt les Intellectualistes, tantôt les Mystiques, qui sont le plus près de la vérité morale; les uns sont plus ou moins au delà, les autres plus ou moins à côté du Rationalisme ; nul n'est réellement en deçà, car l'Empirisme moral n'a pas encore réapparu. Grâce surtout à ce qui subsistait toujours des thèses métaphysiques essentielles du Rationalisme, les meilleurs esprits du Moyen-Age furent, en matière de Morale . philosophique (nous laissons de côté la Morale proprement religieuse), des penseurs très supérieurs à ce qu'on pourrait soupçonner si l'on commençait par étudier seulement leur Philosophie générale. Bien qu'on puisse leur reprocher à tous de n'avoir point scruté jusqu'au fond l'individu humain, dont l'étude leur eût fourni de quoi établir une doctrine plus ferme du droit et de la liberté, une doctrine plus large du devoir, une théorie plus complète de la solidarité humaine ; bien que, toujours pour les mêmes causes, ils n'aient point su élaborer une conception de la raison qui les eût préservés de vaines abstractions, de fantaisies sentimentales non moins vaines, d'un Eudémonisme anti-moral intermittent et alternant avec un enthousiasme parfois puéril pour le sacrifice, d'une confusion fréquente,enfin,et à tout pointde vue dangereuse, entre la Religion et la Philosophie, sans parler d'un Formalisme moral aussi regrettable que les excès du Mysticisme lui-même, les moralistes du Moyen -Age sont nos maîtres à bien des égards.

LA MORALE KAÏIONNELLE

Ils ont fait entrer dans la Morale philosophique le plus important de ce que le Ôiristianisme peut exiger qu'une Morale philosophique contienne de Métaphysique pour être d'accord avec lui; et ils ont perpétué jusqu'au seuil des Temps modernes les traditions platoniciennes et stoïciennes. Leur Morale, étant métaphysique, est généralement rationnelle d'intention là même où elle est théologique avec indiscrétion; elle est le plus souvent désintéressée au fond, grâce à ce Rationalisme et aussi à ce mysticisme qui en constituent, avec l'Eudémonisme aristotélicien christianisé, les caractères pi us constants; elle ne pose pas tous les principes pratiques qu'elle pourrait extraire de ses bases métaphysiques, mais elle s'adresse à l'individu humain comme à l'agent moral réel ; et c'est à l'àme qu'elle parle, non point au composé humain, que le métaphysicien scolastique néglige quand il se fait moraliste ; enfin, ce que cette Morale oublie de rapporter à la justice ou à la charité, elle le rattache d'ordinaire à l'autre vertu, ou à un devoir religieux qui rend strictes toutes les obligations. Bref, cette Morale présente bien des insuffisances, mais combien moins graves que celles de telles ou telles autres doctrines plus récentes.

c— La Renaissance.— 19.— Nulle époque ne rappelle mieux, toutes réserves faites, celle qui précéda la révolution socratique' que la Renaissance. Malgré la fantaisie déployée en tous sens,' et que rien n'arrête, de ses penseurs polygraphes si curieusement doués, mais dépourvus, en majorité,' du sentiment de la mesure et de ce tact intellectuel sans lequel aucun savoir ne se constitue sur des bases solides, la Renaissance a, pour caractère principal, le Réalisme. Mais ce Réalisme est tout le contraire de celui qu'on reproche au Moyen-Age, car il ne va point à l'abstrait ; il a peur des entités vaines ; il n'est pas intellectualiste en principe; il est essentiellement amour du fait, de l'individuel dans la Nature, dans la Science et dans l'Art; il est, par dessus tout, amour du développement effectif des facultés et des puissances de l'individu humain, et cela parfois jusqu'à l'admiration des qualités humaines les plus anti-morales, jusqu'à l'apothéose d'une virtù qui n'a rien de commun aveô la vertu et qui est comme l'héroïsme de l'égotisme; il est sans frein et volontiers s'en vante. On doit condamner les excès où il se porta; et telles des débauches d'idées où il se complut sont aussi naïves que les puérilités antérieures dont se rient les

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hommes de la Renaissance. Cependant, tout ce qui devait s épanouir par la suite est en bourgeons à cette époque. On a exagéré la passivité de la pensée au Moyen-Age ; on a de même exagère la liberté de l'esprit dans la période suivante et la valeur des résultats de l'émancipation. Il n'en est pas moins certain que le Réalisme et V Individualisme d'alors servirent grandement le progrès de la pensée; le Relativisme moderne, an subjectif qu'objectif, en est issu, et comment nier qu'il faille lui faire sa part? Le Réalisme de la Renaissance, c'est le Rationalisme qui s'essaie, qui tâche' de saisir le concreMrop perdu de vue; l'Individualisme de la Renaissance, c'est la raison se cherchant elle-même, non seulement en s'unissant par 1 expérience directe au concret dont l'étude doit la révéler à elle-même comme du dehors, mais encore en s'interrogeant dans son essence, loin des livres et des opinions régnantes ou en critiquant livres et opinions. Or, apprendre à être soi jusquau fond, c'est, en un sens, s'impersonnaliser; la seule règle de qui veut être indépendant, c'est la raison en laquelle communient tous ceux qui cherchent à éliminer, de leur pensée ce qui n est pas elle. Il est vrai que les tendances nouvelles auront leurs dangers; ce sera, en premier lieu, l'Empirisme, où viendront échouer un Rationalisme et un Réalisme à courte vue II y aura aussi des Mystiques étranges, comme /. Bœhme, dont quelques-uns le seront pour vouloir voir trop clair où la vérité nous est trop lointaine ; mais tous du moins prendront de l'individualité humaine, de son importance et de sa puissance une conscience qui n'a pas son analogue dans le passé. Tous les progrès de esprit moderne, et sans doute aussi une partie des défauts qu on peut reprendre en lui, ont leurs origines prochaines dans la Renaissance. ^

-- Les novateurs de cette époque, il ne faut pas l'oublier avaient eu des précurseurs, non seulement en Science, comme un GerbeH ; mais en Morale internationale, comme un GuiheH • en morale pratique a-métaphysique, comme un Hildebrand de Lavardtn II y a plus : nos idées d'une liberté égale au sein de la nation, d un état-contrat, d'un droit individuel imprescriptible dun droit naturel en général, d'une autorité publique supérieure a celle du prince, etc., des philosophes et des théologiens nombreux les avaient déjà exprimées. Mais nul n'avait systématisé ces vues et construit toute une doctrine sur de telles bases. Pourquoi, sinon parce que l'esprit qui devait être celui de la

Renaissance et que nous avons défini n'existait pas encore? 20. —L'Fwmanisme contribua fort à donner confiance en ellemême à la raison, spécialement pour ce qui concerne la Morale. A la lecture de Platon, d'Aristote, des fragments des Stoïciens, on vit ce que la raison, la raison individuelle avait pu par ellemême ; on découvrit à nouveau qu'elle porte en elle un idéal moral : Platon l'avait si bien décrit ! On apprit d'Aristote à tenir compte, et plus que lui, de l'importance de l'individu en tant qu'agent moral. On contempla, chez les Stoïciens, toute la puissance que confère à la personnalité humaine l'adhésion à une règle universelle. Et la critique des textes mena à celle des idées, à la conviction de l'existence, en l'esprit, de ressources pour bien traiter de toutes choses. Le Naturalisme en résulta parfois, mais ce qui s'y mêlait de Panthéisme conservait, bien qu'en l'altérant, la conception d'une raison divine pénétrant tout, devant tout gouverner. Si l'idée d'un monde plus vaste, peut-être infini, pouvait mener les uns à l'Athéisme comme d'autres au Panthéisme, n'y ayant point de place, dans l'univers, pour deux infinis, ou du moins pour deux infinis distincts, en revanche l'infinie petitesse de l'homme perdu au sein de cet univers devait lui conseiller de chercher, dans son individualité môme, de quoi se restituer la grandeur qu'il s'accordait à peu de frais aux temps où régnait la Cosmogonie d'Aristote, d'Eudoxe et de Ptolémée : Nicolas de Cusa l'aperçut déjà. Le souci grandissant de l'individu et de sa valeur renforçait l'idée du droit et maintenait l'idée du devoir individuel, qui, hélas, n'engendre pas aussi facilement que ce souci un sentiment intense du droit. L'estime de l'individu, quelquefois excessive, tendit, il est vrai, à faire prédominer dans l'esprit de certains l'idée du droit; c'est pourquoi, peut-être, ceux qui innovèrent alors en Morale de la façon la plus heureuse, furent des juristes. Un certain Libéralisme résultait de ces dispositions; mais ce qui demeurait d'Intellectualisme inclinait les esprits à l'utopie, à l'utopie socialiste, où une préoccupation exagérée du bien de l'individu aboutit aisément parce qu'elle fait méconnaître les droits essentiels de l'être même dont on veut assurer le bonheur et favoriser le perfectionnement moral.

21. — Chose étrange au premier abord: à peu d'exceptions près, illustres du reste, les philosophes de ce temps ne songent pas directement à l'Ethique ; ils imitent en cela, à leur manière, les savants, pour qui la constitution de la Science théorique est le

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but à peu près unique. Presque tous ces savants sont aus^i métaphysiciens. Et tous veulent reculer les limites du monde au delà des bornes étroites où Aristote le renfermait. Si, en un sens, l'homme leur semble plus petit dans le monde agrandi ils se font une idée plus haute et plus réelle à la fois de l'ordre universel, et l'homme retrouve, au sein de cet ordre, une grandeur nouvelle. Idéalistes et rationalistes, ils regardent avec mépris les bas intérêts; de loin, mais effectivement, ils travaillent au triomphe de la Morale rationnelle, quand même ils feraient, avec G.Bruno, de la conquête' de toute vérité métaphysique ou morale le prix d'un effort où le cœur et la volonté jouent le rôle principal. Cherchant et trouvant partout de l'intelligible dans l'univers, ils ne sauraient se résigner à n'en point chercher dans l'ordre moral, et il leur arrive de conseiller a l'homme de demander à la nature comment il faut régler leur raison.— En face de ces Rationalistes tentés souvent parle Naturalisme, il y a des Mystiques, mais qui plus ou moins travaillent encore pour le Rationalisme en prêchant l'Idéalisme en accroissant, en eux et autour d'eux, la croyance à la puissance des élans spontanés de l'âme, de l'esprit individuel En dépit des différences qui les séparent. Mystiques catholiques et Mystiques protestants concourent à maintenir une partie notable des idées qu'ils entendent combattre et beaucoup de celles dont Ils ne se préoccupent point. Ils ont leur rôle, et, nous l'avons dit déjà, il faut réserver les droits du Mysticisme religieux, le seul qui soit légitime; mais il n'est sans danger que dans la mesure ou il existe, à côté de lui, le contrepoids d'une Philosophie sans Mysticisme. — A l'époque de la Renaissance, la Religion avait fourni à la Philosophie les inspirations dont celle-ci avait besoin pour se constituer enfin par elle-même sur des bases métaphysiques suffisamment transcendantes, mais il était temps que la Raison humaine se remît, reprenant la Tradition antique, à édifier la Philosophie purement humaine qu'elle a le pouvoir et le droit d'engendrer. Elle ne l'a point encore achevée aujourd'hui mais elle en a esquissé certaines parties qu'elle n'eût jamais élaborées si elle eût été toujours serve de la Théologie ce qu'elle n'avait jamais été tout à fait, au reste, même entre' les mains des théologiens qui étaient en même temps philosophes mystiques. Il n'y avait aucune impiété dans le genre de Philosophie où se jeta la Renaissance avec enthousiasme.

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