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Non moins que les nouvelles Métaphysiques et que les

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inventions scientifiques, la découverte de TAmérique, la constitution des grands états centralisés, l'extension des marchés, les progrès de l'industrie, les perspectives ouvertes par l'obscur pressentiment d'une évolution des sociétés, ce fait, enfin, que des problèmes de toute sorte étaient proposés à l'homme par la nature enfin mieux interrogée et par les événements, des problèmes imposante l'esprit de les résoudre en tenant compte à la fois des exigences du réel et des exigences de la pensée plus consciente d'elle-même : tout cela devait accroître et le Rationalisme jyositî/ naissant, et la tendance à V Individualisme. Cette tendance, qui s'accorde avec le Rationalisme, devait être cependant plus entravée par l'Intellectualisme subsistant que favorisée par l'égalité qui allait grandissant, en chaque état, par suite de l'établissement d'une forte autorité centrale. La centralisation, hélas, a tant d'avantages, et ceux qui détiennent le pouvoir ont une telle disposition à centraliser dans leur propre intérêt !

23. — Pourquoi lesnomsde Gentilis, de Bodin, d'Althusius, de Grotius même sont-ils si peu célèbres? Pourquoi, tout d'abord, voit-on seulement, dans T, Morus et dans Campanellaf des précurseurs des Socialistes contemporains? N'est-ce point pour avoir eu, de l'individu, un souci légitime bien qu'excessif, et, du pouvoir social de la raison, une idée grandiose bien que chimérique en partie, que ces deux derniers rêvèrent une société en définitive tyrannique? On parle aussi de la laïcisation du Christianisme tentée par Campanella. On n'a point tort, et il mérite d'autres reproches ; mais son effort merveilleux pour extraire de la raison Ja conception d'un idéal désintéressé, est digne d'un hommage. Quant aux premiers et à tous ceux qui les suivirent, quant à tous ces penseurs qui distinguèrent si bien le droit positif et le droit naturel, qui identifièrent celui-ci avec la raison divine elle-même, qui eurent de la raison humaine en fait de spéculation morale une si haute idée, qui jugèrent qu'une seule Morale doit régler les rapports des individus et ceux des nations, qui abjurèrent la superstition de l'état, qui virent, dans les citoyens, la source immédiate de l'autorité publique et songèrent même à l'établissement d'un contrôle constant de celle-ci par ceux-là : vraiment, malgré leurs utopies et leurs maladresses, ils sont des nôtres ! Leurs principes, nous les professons ; leur idéal, nous y tendons ; ils nous dépassent même par la franchise de leur Rationalisme; et souvent ils vont,

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d'une Politique dont la vraie Morale fait le fond, à la Morale proprement dite, dont il ne leur manque que d'avoir été plus philosophes pour avoir su esquisser une théorie presque parfaite. Mais ils étaient surtout des juristes de profession.

24. — La Renaissance eut ses Sceptiques, brillants écrivains parfois, tel un Montaigne, mais dont les doctrines sont amorphes. Au fond, ils doutaient parce qu'ils avaient attendu de la raison seule ce qu'ils désespérèrent d'en tirer," et ils ont contribué à affermir l'opinion que de la seule raison peut sortir une Morale sûre. — Bacon qui, pour se rattacher encore au Moyen- Age par sa dialectique, n'en est pas moins le premier moderne en Méthodologie, se montre en Morale d'une rare indigence. Et pourtant, sous ce projet bizarre d'édifier, à côté de la Morale théologique qui apprend à gagner le ciel, une Morale humaine qui enseigne à être heureux en ce monde sans donner trop prétexte à la conscience de protester, sous cet Empirisme eudémoniste dont il est l'un des premiers représentants modernes, il y a deux idées précieuses, celle de la capacité de l'esprit en matière d'Ethique, et celle d'un élargissement possible du champ d'application de l'Ethique, d'une adaptation de l'Ethique à des formes de la vie dont on se désintéressait alors. — Pour Hobhes, qui allie si malencontreusement uu Matérialisme simpliste, quasi négateur du fait psychique, et un Logicisme presque mathématique, d'inspiration toute rationaliste ; qui se croit empiriste à procéder ainsi et juge indispensable, pour être conséquent, de réduire le bien à l'intérêt et l'obligation à la crainte; qui a l'audace, ensuite, de donner une couleur morale à l'obéissance intéressée et au despotisme profitant de cette obéissance ; qui,] même, rattache à la volonté divine le devoir du citoyen esclave et celui du maître absolu, sous ce singulier prétexte que Dieu ferait aux hommes une loi de travailler, les uns par la plus plate servilité, les autres par l'exercice de la tyrannie la plus dure, à mériter le bonheur éternel ; qui néglige, au reste, de nous expliquer en quoi ce bonheur serait vraiment mérité et quel intérêt Dieu peut avoir à le proposer, quelles raisons il aurait de le conférer au bon utilitaire à titre de récompense ; pour Hobbes qui édifia la théorie la plus opposée, en tout point, à celle que nous préconisons, il est un des exemplaires les plus parfaits de ce type de philosophes dont la Morale est la négation même de la Morale et de la Raison. Il aboutit logiquement à une abominable combinaison de l'Individualisme et de l'Etatisme.

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25. —Qu'ont fait, enfin, la Réforme et la Contre-Réforme pour la Morale philosophique? La première, qui suscita la seconde, contribua certainement à développer l'Individualisme, qui est un bien, mais qui a ses dangers, les directions qu'il peut prendre étant si diverses. D'abord, elle fut aussi peu favorable à la Métaphysique et à la Philosophie en général qu'à la croyance à la liberté et à l'action morale, qu'elle dédaignait pour n'estimer que la foi seule, dans sa réaction violente contre la justification par la méthode des indulgences. Mais elle suscita en fait de nobles efforts de vie intérieure; et à mesure que le Protestantisme marcha plus résolument dans la voie où il court aujourd'hui et tendit davantage à se dissoudre en une Religion simplement naturelle, voire même en une simple Philosophie, il favorisa, certes, de plus en plus, la spéculation morale rationnelle ; mais, sans doute par crainte de trop ressembler au passé religieux récent, qu'il condamnait toujours autant qu'il avait, dès l'abord, exalté le passé religieux lointain, il favorisa aussi la Morale anti-métaphysique sous les formes sentimentalistes ou empiristes diverses qu'elle aff'ecta depuis. — La Contre- Réforme, en même temps qu'elle amena un renouvellement de la vie religieuse au sein du Catholicisme, n'arrêta pas, en fait, l'essor de la Philosophie, et parfois le favorisa. Un trop grand nombre d'esprits étroits et craintifs n'ont cessé, hélas, de s'opposer au développement de la Philosophie pure ou de réclamer un attachement absolu à la Philosophie du passé. La fièvre du changement est périlleuse quand il s'agit de questions relatives à la destinée de l'homme ; ne soyons donc pas trop sévères à ceux qui confondirent la Religion avec les formes traditionnelles de la spéculation philosophique ; ils sont d'ailleurs de jour en jour moins nombreux ; et puisqu'il ne nient pas en principe que la raison ne soit capable de tirer d'elle-même une Philosophie véritable et non contradictoire avec la Foi, qu'ont-ils à craindre, ceux qui ont la Foi, d'une Philosophie que ne recommande aucune autorité officielle? De son côté, le Protestantisme s'est fort élargi ; il a abandonné les exagérations de la thèse augustinienne qui lui faisaient abaisser, avec la brutalité qu'on sait, l'homme déchu devant le Dieu de là grâce; pourquoi la thèse catholique orthodoxe, d^'après laquelle l'homme déchu ne fait que manquer d'un supplément surnaturel de force et de lumière, d'un privilège, en somme, qui ne lui était paà dû, ne prévaudrait-elle pas dans le Catholicisme sur d'autres thèses

qui enlèvent à l'homme toute confiance en lui-même? Que nul ne déserte, défiant à l'excès de sa raison, le seul terrain où l'entente universelle soit possible!

d. — La Pensée française moderne. — Présenter un tableau à la fois succinct et instructif de l'Histoire de la Morale pendant les Temps modernes, et le présenter de manière à poursuivre la démonstration de notre thèse est chose assez malaisée. Nous tenterons pourtant cette entreprise que facilite un peu la possibilité de diviser notre exposé en trois parties, correspondant aux trois grands mouvements spéculatifs français, anglais et allemand. Nous pourrons d'ailleurs trouver avantage à nous écarter quelquefois de ce plan (ainsi en ce qui concerne Leibnitz et Spinoza), et nous n'avons garde d'oublier que plus on approche de l'époque contemporaine, moins les frontières ont d'importance, car les idées circulent avec une rapidité croissante et s'offrent de plus en plus aux adhésions lointaines dans la fraîcheur de leur éclosion ; d'autre part les faits sociaux, qui ont toujours sur les doctrines une grande influence, retentissent de plus en plus loin à mesure que le monde entier devient plus semblable à une cité. Un temps viendra où l'on pourra exposer les idées de tous ses contemporains comme l'on fait pour celles de chaque époque de la spéculation grecque, sans s'inquiéter beaucoup de leur provenance.

26. — La littérature classique, chez les écrivains profanes comme chez les écrivains religieux, est très riche d'observations et de réflexions morales. Chrétienne en général, cette littérature est presque toujours dominée par le souci des mobiles obligatoires de la volonté humaine; la plupart de ses représentants ont un goût très vif pour certains développements d'esprit métaphysique, qui né pouvaient que rehausser cet éclat sérieux qu'on prisait tant, alors, dans les écrits et dans les discours ; ils étaient raisonnables avec passion en Morale comme ailleurs et n'avaient garde de s'interdire les considérations transcendantes quand l'occasion s'en présentait, quelque sujet qu'ils traitassent.

27. — Avec Descartes, commence un Rationalisme nouveau, dont la note caractéristique est le besoin qu'éprouve l'esprit de s'inspirer tout d'abord de son œuvre propre, de se régler sur la Science. Mais une fois orienté par elle dans une direction qui est bien la sienne propre, la raison du cartésien entend imposer

son absolue souveraineté à toute spéculation ; elle revendique une autonomie sans autres limites que celles du dogme révélé, limites qui sont soigneusement discutées : on veut ne pas accorder trop à la foi. Avec Descartes, la raison se reconnaît dans les Mathématiques surtout, comme plus tard elle verra, dans les Sciences naturelles, une image plus instructive d'elle-même; mais ceci risquera de Tenliser dans TEmpirisme; cela, au contraire, la fît dogmatique avec intransigeance. — Laissons là Gassendi, qui n'est qu'un scolastique égaré dans l'Epicurisme. Il faut encore, avant de parler de Descartes, mentionner, parmi ceux qui demeurent plus ou moins en dehors du courant cartésien, La Rochefoucauld, qui, sans conclure cependant, rouvre la porte à l'Empirisme, et Pascal, qui vécut déchiré entre une croyance invincible à la valeur de la raison et la conviction qu'en fait la raison ne réussit à bien démontrer que sa limitation et ses impuissances, Pascal, qui ambitionna de démontrer assez la Religion pour qu'il parût raisonnable d'y adhérer, mais qui, apercevant toujours l'abîme qui sépare l'homme déchu de ridéal dont il a la nostalgie, ne vit d'autre moyen, pour rhomme,' d'atteindre sa fin, que de mépriser en lui tout ce qui est nature ; il versa dans un Mysticisme excessif pour n'avoir pu distinguer, entre l'homme de la grâce et l'homme déchu, l'homme naturel ; aussi le voyons-nous tour à tour reconnaître et apprécier, et méconnaître et déprécier la valeur ainsi que la puissance de l'individu.

28. — Malgré des concessions plus apparentes et superficielles que réelles et profondes à l'Eudémonisme et bien qu'il ait laissé une œuvre inachevée, Descartes, le Descartes qui exalte au delà de tout la «générosité», doit être regardé comme un grand moraliste. Non seulement il proclama l'excellence de cette vertu souverainement désintéressée par définition, mais il proclama l'existence d'un devoir intellectuel. Et il rêva de trouver dans la Médecine des remèdes à toutes les passions mauvaises; il subordonna le bonheur et la connaissance même à la moralité, et poursuivit à travers toute sa Métaphysique la démonstration de toutes les vérités transcendantes indispensables à la Morale, comme, à travers la Science, qu'il faisait aussi reposer sur la Métaphysique, il se hâtait vers la découverte d'une Morale pratique vraiment neuve* ; celle-ci ne devait pas seule-

• Voir Botttroux : Etudes d'Histoire de la Philosophie (Alcan, Paris, 1897).

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ment consister en une utilisation de la Médecine par la Morale, mais encore en une utilisation de toute la Science pour des fins sociales dont il entrevit la portée éthique. Rationaliser toute la vie humaine par une dialectique qui en montre le but et par une Science qui fournisse les moyens de cette rationalisation : toute sa Philosophie est dans cette formule. Le bien, pour lui, c'est le parfait; c'est l'être au sens le plus plein de ce mot, l'être défini par la puissance, à laquelle se ramènent toutes les diverses sortes de perfections. Si, moins intellectualiste, il eût reconnu dans l'idée de valeur une catégorie distincte au sein de de la raison, et vu, dans l'attribut de la perfection, une idée synthétiquement unie, par l'esprit, à celle de l'être, sa Morale théorique serait celle même que nous professons. Il en était très près quand il mettait à part, dans sa Métaphysique, comme dotée de propriétés tout à fait singulières, l'idée de la perfection. Pourquoi donc n'osa-t-il point appliquer à la Politique l'idée qu'il s'était faite de l'individu, de sa valeur et de sa puissance? 29. — Malehranche, en son Mysticisme à la fois intellectualiste et sentimentaliste, oublie à demi la réalité de l'individu, beaucoup moins celle de la personnalité divine, quoi qu'on ait pu prétendre, mais n'oublie jamais le rapport de l'ordre universel avec le divin. C'est pourquoi, sans pourtant tomber dans le Panthéisme, il se perd trop en Dieu pour garder très nette la notion de ce que sont et peuvent l'esprit et la volonté de l'homme, la notion, aussi, de l'intervalle qui sépare le parfait de l'imparfait; et cela est d'autant plus à regretter que cette dernière notion est de celles qui maintiennent le mieux l'idée de l'obligation, qui font le mieux sentir l'insuffisance de l'Eudémonisme le plus élevé. Si le disciple de Descartes que Malehranche est passionnément tend en Politique à tenir grand compte de l'individu, ni en Politique ni en Morale générale il n'arrive à poser le droit et le devoir dans toute leur netteté; il se laisse porter par l'enthousiasme vers la contemplation d'une Raison suprême presque aussi immanente que transcendante, où s'abîme l'individualité humaine ; on dirait que le créé n'est, à son sens, rien de bien réel et de bien défini par où il ne se ramène pas à son principe» Dans son système, la beauté de la Raison suprême, sensible à l'intelligence, entraîne l'homme vers la félicité par l'attrait qu'elle rayonne, plutôt qu'elle ne lui fait voir le caractère impératif de la loi que cette Raison promulgue et le caractère sacré des personnes auxquelles elle commande. Chose étrange.: son Optimisme meta-

physique, si hardi qu'il ne s'étonne d'aucune souffrance ni d'aucune faute, ne lui sert finalement de rien en Politique ; Malebranche estime si peu l'homme déchu qu'il se résigne, comme aussi Pascal, à toutes les inégalités sociales et à la pérennité du pouvoir absolu, sous prétexte que l'ordre naturel, qui n'est point l'ordre véritable, qui même est en un sens irrationnel, est le seul qui convienne étant donné la faiblesse des humains incapables de constituer des sociétés meilleures. Il est vrai qu'à certains égards son Optimisme métaphysique l'aide à se consoler de ce qu'il regrette par instants. D'une manière générale, il donne trop à Dieu et trop peu à l'homme; et il tend en pratique à un Sentimentalisme qui n'est ni philosophique ni même rigoureusement théologique ; on le lui reprocha dès son époque. Nonobstant, c'est un Rationalisme du meilleur aloi que celui qui règne dans sa théorie des degrés de la perfection et de l'ordre qualitatif des êtres, que doit méditer quiconque veut bien régler ses affections. Mais, au lieu d'insister sur cette partie de sa doctrine, Malebranche préfère, pour l'ordinaire, en donner un exposé sentimentaliste ou même eudémoniste, inviter l'homme à se décider pour ce qui promet le bonheur le meilleur et le plus sûr. C'est le psychologue, peut-être, autant que le mystique, qui cède à la tentation d'imiter en ceci les Empiristes.

30. — La Philosophie de Leihnitz, que Descartes influença plus qu'il ne le pensait et qui platonisa Aristote, est triple. Elle se présente d'abord comme une Métaphysique où la tendance au mieux joue au sein du réel un rôle actif. Un principe correspond dans Tesprit de l'homme à cette tendance, et lui révèle le bien comme d'autres principes lui fournissent le moyen de traiter de l'être en général, des causes efficientes et de la quantité. De ce point de vue, la Morale apparaît comme une conséquence immédiate ou même comme une partie de la Métaphysique. Le bien n'y peut être que le progrès vers une vérité toujours mieux connue et plus aimée, identique à l'ordre que contemple et que veut la Monade suprême. Cette Monade se distingue de cet ordre en tant qu'elle en est la cause éternelle et personnelle, et pourtant cet ordre est inséparable de son essence. — Mais Leihnitz est aussi le logicien qui se laisse aller à réunir tous les concepts premiers en une seule classe. Métaphysique et Morale, au même titre, semblent dériver, aux yeux de ce Leibnitz, d'un principe unique qui serait celui de l'entendement formel. — II sent cependant que l'Intellectualisme ne se suffit point, et qu'il

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n'est pas le véritable Rationalisme, qui, au fond, a sa préférence; mais, précisément à cause de ce Rationalisme, il sent également qu'il est, en son système, des éléments aussi distincts du reste de sa Métaphysique que la Métaphysique peut être distincte de la Science. Et comme il ne veut point les abandonner, bien plus, comme il veut leur donner, à eux aussi, leur complet développement, il y a un Leibnitz mystique, récemment découvert, qui aspire à superposer à la Philosophie proprement dite une dialectique supérieure. Pascal aussi avait eu l'idée d'un ordre supérieur, qu'il appelait a l'ordre de la charité». Mais, tandis que Pascal, trop pressé d'aborder l'apologie d'une Religion positive, ne distingue point, entre la Philosophie qu'il rudoyait, et le Christianisme, la sphère intermédiaire de la Religion naturelle, Leibnitz, sans distinguer pourtant celle-ci de la Philosophie, fait de la première comme un domaine à part au sein de la dernière. — Le Monadisme, qui synthétise sa doctrine de l'être, contient de quoi construire, sur l'Individualisme spiritualiste qui en est la base, une théorie complète du droit et du devoir ; mais, on le sait, Leibnitz n'avait cure de développer ses théories jusqu'à leurs dernières conséquences. Quoi qu'il en soit, son Rationalisme et la nature particulière de son Mysticisme l'inclinent vers une Morale parfaitement désintéressée, car le bonheur, qu'il sait priser, ne vaut pour lui qu'en tant qu'il enveloppe la connaissance des rapports vrais des choses; dans la pratique, il le fait consister en la joie du bonheur que l'on répand autour de soi, dans une charité sans limite pour Dieu et pour autrui; mais il n'a garde d'omettre le rôle du savoir, qu'il veut universel, dans la préparation de la moralité. Cependant, intellectualiste autant que mystique, il ne sut pas se défendre de rêver une organisation de la terre si parfaite et si savante qu'elle rendrait nécessaire des entraves incessantes à la liberté individuelle. *

31. — Spinoza lui aussi est cartésien, mais surtout de méthode. A certains égards, il est comme un Plotin moderne, ou mieux comme un Plotin dépouillé de toute la savoureuse mystique qui fit de lui Tinspirateur des Pères; car c'est se méprendre que

* Les éléments d'une interprétation complète de l'œuvre immense et si complexe de Leibnitz se trouvent spécialement dans la préface mise par M. Boutroux à son édition de la Monadologie (Delagrave, Paris, 1881), dans La Lo^ gique de Leibnitz y de M. Gouturat (Alcan, Paris, 1905) et dans Leibnitz et V Organisation religieuse de la terre, de M. J. Baruzi (Alcan, Paris, 1907).

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de croire Spinoza ivre de Dieu, et de considérer comme une âme religieuse ce subtil exégète, cet apologiste d'une Religion toute philosophique qui n'est qu'une Morale raisonnable. Pour lui, la raison, en Morale, consiste à perdre, à vrai dire, tout préjugé moral, à vivre à peu près la moralité traditionnelle en en dédaignant l'esprit. Il est psychologue, mais il l'est en scolastique, et il passe volontiers par l'infini pour démontrer l'existence de ce que la simple observation suffit à attester; il ajuste le Christianisme à un Panthéisme si douteux, qu'on a pu le dire à bon droit théiste à sa manière, ou encore athée ; et rien ne l'arrête cependant de tout faire pour favoriser l'Empirisme, pas même son Intellectualisme ultra-dogmatique; un savant dispositif de théorèmes confère à son système une prestigieuse unité d'aspect. Il fut ivre, sinon de Dieu, du moins de l'être ; c'est pourquoi il ne trouva rien de mieux, pour définir le bien, que l'accroissement de l'être ^ Cette thèse rationaliste et métapliysique est artificiellement établie par lui, car il est, de tous les Métaphysiciens modernes, le plus éloigné d'avoir jamais songé à l'existence de jugements synthétiques a priori; cela ne déprécie pas, au reste, sa définition. Pourtant, l'Eudémonisme est à la racine de son système et le couronne; mais, chemin faisant, Spinoza oublie les services que rend à l'homme son attachement à la raison, à la faculté qui connaît l'être : il lui arrive d'estimer cet attachement en lui-même, de proclamer que la vertu doit être recherchée pour elle-même, et d'oublier qu'il regarde aussi, à d'autres moments, la vertu comme n'étant pas autre chose que la béatitude. Il est aidé à équivoquer entre le désintéressement et l'intérêt par sa conception si confuse de l'individu ; tandis que d'une part le seul individu réel, pour lui, semble être Dieu, chacun des autres n'étant qu'un simple point de vue sur l'univers, une simple pensée de Dieu parmi les autres, d'autre part l'individualité de chacun de nous est affirmée par Spinoza presque à la façon des égotistes du XIX« siècle : on ne dirait pas, alors, que nous ne sommes qu'une rencontre de modes appartenant à deux attributs de l'être ! Aussi l'on se demande quel sens peuvent avoir ses conseils d'aimer autrui plus quesoi-même et de tout aimer en Dieu, et d'aimer Dieu par dessus tout : l'individu total qui embrasse le monde est lui-même si

< Ce n'est pas assez de parler de la « conservation » de l'être, conune on le fait exclusivement dans nombre d'ouvrages traitant de Spinoza. Qu'on relise, à ce sujet, le 3« livre de l'Etliique.

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différent de ce qu'on entend d'ordinaire par le terme individu î Les droits et les devoirs qu'il reconnaît (il parle davantage des premiers que des seconds), ou du moins les concepts qu'il substitue à ceux que l'on pense d'ordinaire quand on se sert de ces mots, sont vagues et mal fondés précisément dans la mesure où sa Métaphysique les rend flottants ou même tend à les exclure logiquement. Une conception égalitaire résulte, il est vrai, du système; l'idéal de liberté qui le clôt est favorable aussi à l'Individualisme, et au meilleur ; mais Spinoza est trop intellectualiste pour pouvoir entièrement corriger Hobbes ; en Politique, il fait régler par le pouvoir tout ce que le pouvoir peut atteindre, et il n'a pas la ressource, ignorant l'évolution, de croire qu'un jour l'homme pourra vouloir tout autrement qu'il ne fait à présent et être gouverné d'une autre manière.

32. — Rien de plus confus, ni même de plus décevant au premier abord, que l'Histoire de la Morale en France au XVIII^ siècle. Chacun semble alors plus empressé de détruire que d'édifier ; c'est le règne des a Anti » qui commence. On hait la Religion et la Métaphysique avec ardeur, tout en professant d'une manière ou d'une autre un véritable culte pour la Nature, une Nature sur l'essence de laquelle on ne s'explique pas, et dont l'idée enoblit la doctrine de quelques-uns tandis qu'elle sert de prétexte à d'autres pour préconiser des préceptes de vie tout à fait vulgaires. Faire le procès du XVlIIc siècle français est donc facile; mais il faut, pour être juste, reconnaître qu'alors on commença à bégayer des idées que nous pouvons seulement aujourd'hui formuler de façon savante et précise, et qui sont parmi les plus grandes, une fois dégagées de leur gangue et débarrassées d'un alliage impur. — Le Sensualisme de Condillac, dira-t-on, est d'une faiblesse notoire malgré la faveur longtemps croissante qu'il obtint, et la Science de ce temps, toute imprégnée d'un Naturalisme souvent puéril, est employée de préférence comme une arme contre tout ce qui jadis était révéré non sans raison; l'ambitieuse Encyclopédie est une faillite ; pauvre est la Métaphysique de Voltaire; le Sentimentalisme de Rousseau est naïf ou suspect, ainsi que toute la sensiblerie dont on tira vanité si longtemps encore après lui et qui vient en partie de \\ii;Bayle n'avait créé, semble-t-il, l'Histoire de la Philosophie que pour favoriser le Scepticisme ; l'Empirisme des d'Holbach et des Helvétins touche au cynisme, où atteint un Saint- Lambert ; les Mably et les Morellety bassement individualistes au fond, prêchent un

LA MORALE BAÏIONNELLE

Socialisme d'où sortira la conspiration de Babœuf. La Sociologie apparaît à cette époque, sans nom encore, mais elle bâtit sans grand souci de la Morale avec Montesquieu en Politique et avec Quesnay en Economique; ou bien, avec les Turgol et les Condorcet, elle verse dans la superstition du progrès nécessaire par la Science, préparant à la fois un Pragmatisme plus ou moins amoral et un Optimisme évolutionniste à tendance matérialiste. En même temps, les mœurs s'abaissent et tous les arts conspirent à détourner l'homme de l'observation sévère du devoir. — Ces accusations sont toutes légitimes, mais que l'on regarde encore I Sous la confusion des idées, l'on verra une ardente fermentation des esprits ; sous la rage de détruire, le désir d'édifier ou le dépit de découvrir tant de lacunes dans les ensembles d'opinions dont l'époque précédente se satisfaisait trop aisément; on se réjouira de lapositivité des recherches; on comprendra qu'il en devait sortir l'idée d'une moralité normale à l'âme humaine, d'une Morale qui, sans se confondre avec la Science, doit pourtant lui ressembler. Dans Rousseau, on trouvera une partie du meilleur de la Critique de la Raison pratique et les fondements du Libéralisme politique moderne. Chez les Socialistes, on sera frappé de la force avec laquelle, malgré les déviations qu'ils lui font subir, l'idée de justice aspire à se faire jour, à engendrer une théorie du droit non seulement politique, comme chez Rousseau, mais encore social, et la thèse, incontestablement vraie, du primat du social sur le politique devant la raison. Quel noble enthousiasme a soulevé l'idée lixe du progrès! Les caractères se dépriment en ce siècle et les vertus privées se font rares, mais on acquiert néanmoins la conscience du devoir de la solidarité, et du devoir de l'organiser. Un répugnant Sensualisme, allant jusqu'à faire à la vertu cette injure de lui dire: a Sois, situ plais!», obscurcit le concept du transcendant et découronne l'obligation de son caractère divin ; mais le Matérialisme de ceux qui ne défendent le droit que parce qu'ils songent aux besoins, n'est pas si absolu qu'ils réduisent le droit au besoin, et il se produit un fait singulier : l'ardeur des appétits maintient l'idée du droit, base de l'idée du devoir qui retrouvera son empire et se rajeunira grâce à l'engouement dont l'autre idée aura été l'objet pour des raisons de valeur parfois nulle. Et partout, c'est une passion de vérité qui déborde et qui s'étale; elle devient amour de la Raison, si bien que la Nature se trouve supplantée, et avec elle l'intérêt mesquin. Bref, dans les tendances encore

maladroites du XV1II« siècle vers une Science positive de l'homme moral, dans ce Rationalisme plutôt vague et dans ce Sentimentalisme puéril que nous avons dénoncés, il y a de quoi compenser largement les aberrations d'un Empirisme et d'un Utilitarisme que l'on ne saurait trop sévèrement condamner.

33. — La Révolution termine logiquement le XVlIIe siècle ; elle met le comble à ses abominations et à ses erreurs, comme elle sanctionne ses aspirations les plus nobles et proclame à la face de l'univers les vérités les plus précieuses qu'il découvrit. Ivre de raison, intellectualiste à outrance, elle méconnait le réel, qu'elle veut plier tout d'un coup à l'Idéal, et elle enfante la conception de l'état moderne, centralisé à l'excès et où se combinent, avec un Individualisme égalitaire irréprochable en soi, un Autoritarisme qui transporte à la collectivité la souveraineté des anciens rois, lesquels étaient quelque peu pareils à des dieux. Le Lii)éralisme oppressif est son invention, invention à la fois salutaire et malfaisante. Son idéal, nécessaire sans doute d'une façon transitoire, nous vaut, après le règne trop court d'un Libéralisme véritable, la hantise étatiste d'aujourd'hui, qui n'est, espérons-le, que provisoire. Elle accrut le sentiment national et sut parler d'humanité, mais elle absorba trop, à la mode antique, l'homme dans le citoyen, pour qu'on ne l'accuse pas d'avoir favorisé le chauvinisme et contribué à déshabituer l'individu de l'effort personnel, à l'énerver tout en l'exaltant parce qu'elle n'exaltait pas exclusivement en lui ce qui mérite de l'être ; si elle voulut que l'homme fût citoyen pour être plus homme, elle ne se douta pas de la contradiction qui existe entre le politique et le social à certains égards, de la mutilation, combien fatale à la société, que fait subir à l'individu son absorption dans l'état, qui par nature est coercitif, restrictif de la puissance individuelle, la seule effective pourtant, la seule bonne et la seule féconde. D là tout ce qui, dans son œuvre, est manqué.

34. — Le grand essor de la vie économique ne date que d'un siècle ; les changements politiques le favorisèrent fort. Ce mode d'activité tend à rendre l'homme matérialiste, mais il le porte aussi à chercher dans sa raison le moyen d'ajuster les exigences de la moralité aux conditions d'une vie sans cesse employée à la production d'objets servant au bien-être ; nos souffrances ellesmêmes, plus aiguës dans une société très active où la vie économique est intense, nous rappellent que l'on ne vit pas seulement de pain. Les progrès de la culture scientifique et sa diffusion

Socialisme d'où sortira la conspiration deBabœuf. La Sociologie apparaît à cette époque, sans nom encore, mais elle bâtit sans grand souci de la Morale avec Montesquieu en Politique et avec Quesnay en Economique; ou bien, avec les Turgol et les Condorcet, elle verse dans la superstition du progrès nécessaire par la Science, préparant à la fois un Pragmatisme plus ou moins amoral et un Optimisme évolutionniste à tendance matérialiste. En même temps, les mœurs s'abaissent et tous les arts conspirent à détourner Thomme de l'observation sévère du devoir. — Ces accusations sont toutes légitimes, mais que l'on regarde encore! Sous la confusion des idées, l'on verra une ardente fermentation des esprits ; sous la rage de détruire, le désir d'édifier ou le dépit de découvrir tant de lacunes dans les ensembles d'opinions dont l'époque précédente se satisfaisait trop aisément; on se réjouira de lapositivité des recherches; on comprendra qu*il en devait sortir l'idée d'une moralité normale à l'âme humaine, d'une Morale qui, sans se confondre avec la Science, doit pourtant lui ressembler. Dans Rousseau, on trouvera une partie du meilleur de la Critique de la Raison pratique et les fondements du Libéralisme politique moderne. Chez les Socialistes, on sera frappé de la force avec laquelle, malgré les déviations qu'ils lui font subir, ridée de justice aspire à se faire jour, à engendrer une théorie du droit non seulement politique, comme chez Rousseau, mais encore social, et la thèse, incontestablement vraie, du primat du social sur le politique devant la raison. Quel noble enthousiasme a soulevé l'idée fixe du progrès! Les caractères se dépriment en ce siècle et les vertus privées se font rares, mais on acquiert néanmoins la conscience du devoir de la solidarité, et du devoir de l'organiser. Un répugnant Sensualisme, allant jusqu'à faire à la vertu cette injure de lui dire: «Sois, situ plais !•, obscurcit le concept du transcendant et découronne l'obligation de son caractère divin; mais le Matérialisme de ceux qui ne défendent le droit que parce qu'ils songent aux besoins, n'est pas si absolu qu'ils réduisent le droit au besoin, et il se produit un fait singulier : l'ardeur des appétits maintient l'idée du droit, base de l'idée du devoir qui retrouvera son empire et se rajeunira grâce à l'engouement dont l'autre idée aura été l'objet pour des raisons de valeur parfois nulle. Et partout, c'est une passion de vérité qui déborde et qui s'étale ; elle devient amour de la Raison, si bien que la Nature se trouve supplantée, et avec elle l'intérêt mesquin. Bref, dans les tendances encore

LA MORALE RATIONNELLE ET l'hISTOIRE DE LA MORALE 239

maladroites du XV1II« siècle vers une Science positive de l'homme moral, dans ce Rationalisme plutôt vague et dans ce Sentimentalisme puéril que nous avons dénoncés, il y a de quoi compenser largement les aberrations d'un Empirisme et d'un Utilitarisme que l'on ne saurait trop sévèrement condamner.

33. — La Révolution termine logiquement le XV1II« siècle ; elle met le comble à ses abominations et à ses erreurs, comme elle sanctionne ses aspirations les plus nobles et proclame à la face de l'univers les vérités les plus précieuses qu'il découvrit. Ivre de raison, intellectualiste à outrance, elle méconnaît le réel, qu'elle veut plier tout d'un coup à l'Idéal, et elle enfante la conception de l'état moderne, centralisé à l'excès et où se combinent, avec un Individualisme égalitaire irréprochable en soi, un Autoritarisme qui transporte à la collectivité la souveraineté des anciens rois, lesquels étaient quelque peu pareils à des dieux. Le Lii)éralisme oppressif est son invention, invention à la fois salutaire et malfaisante. Son idéal, nécessaire sans doute d'une façon transitoire, nous vaut, après le règne trop court d'un Libéralisme véritable, la hantise étatiste d'aujourd'hui, qui n'est, espérons-le, que provisoire. Elle accrut le sentiment national et sut parler d'humanité, mais elle absorba trop, à la mode antique, l'homme dans le citoyen, pour qu'on ne l'accuse pas d'avoir favorisé le chauvinisme et contribué à déshabituer l'individu de l'effort personnel, à l'énerver tout en l'exaltant parce qu'elle n'exaltait pas exclusivement en lui ce qui mérite de l'être ; si elle voulut que l'homme fut citoyen pour être plus homme, elle ne se douta pas de la contradiction qui existe entre le politique et le social à certains égards, de la mutilation, combien fatale à la société, que fait subir à l'individu son absorption dans l'état, qui par nature est coercitif, restrictif de la puissance individuelle, la seule effective pourtant, la seule bonne et la seule féconde. D là tout ce qui, dans son œuvre, est manqué.

34. — Le grand essor de la vie économique ne date que d'un siècle ; les changements politiques le favorisèrent fort. Ce mode d'activité tend à rendre l'homme matérialiste, mais il le porte aussi à chercher dans sa raison le moyen d'ajuster les exigences de la moralité aux conditions d'une vie sans cesse employée à la production d'objets servant au bien-être ; nos souffrances ellesmêmes, plus aiguës dans une société très active où la vie économique est intense, nous rappellent que l'on ne vit pas seulement de pain. Les progrès de la culture scientifique et sa diffusion

LA MORALE RATIONNELLE ET L*HISTOIRE DE LA MORALE

ti^iili:-

centuplée par les progrès de la démocratie, ont de leur côté notablement enrayé les tendances idéalistes, vu l'avance prise par les Sciences cosmologiques sur les autres. De là un mépris plus ou moins accusé pour la Morale et Téclosion de la Morale dite positive. Mais, en revanche, la raison n'est-elle pas invitée à se priser très haut à l'aspect de ses découvertes, et les derniers pas de la Science n'ont-ils point été faits dans une direction idéaliste? La matière s'est évanouie aux yeux des savants doués d'esprit critique, et jamais la réalité de la causalité psychique n'a été si bien mise en lumière. Mais il fallait arriver à notre époque pour que la Science perdît l'apparence de favoriser le Matérialisme ; contre lui, l'Idéalisme spécial issu de la Révolution n'était guère plus fort que celui des philosophes. Goinme la culture scientifique, la culture littéraire et artistique s'est étendue, et ce fait, joint à l'accroissement de l'intensité des passions, fatalement exaspérées par l'âpreté de la lutte pour la vie, a contribué à rendre les hommes plus difîérents les uns des autres qu'ils ne l'ont jamais été. Oui, au sein de nos sociétés égalitaires, l'Individualisme a gagné un terrain immense, mais est-ce le meilleur qui nous a conquis ? Les convoitises de tout genre et la brutalité même qu'elles produisent infailliblement se sont développées sans qu'on ait trouvé le moyen de les atténuer ; aussi les hommes sont-ils plus divisés qu'autrefois, plus égoïstes en général, et ceux qui ont un idéal le font d'ordinaire si raffiné ou si étrange qu'ils ne peuvent guère être les uns pour les autres des collaborateurs. Pour l'idéal ancien, à combien de nos contemporains il paraît naïf, presque absurde î — Grande fut l'influence du Romantisme sur l'orientation des esprits pendant la première moitié du XIX« siècle. On a dit le Romantisme réactionnaire ; au fond, il ne l'est pas : il est l'Individualisme absolu, sans frein, en littérature et en art ; par là il est bien en harmonie avec l'esprit de la Révolution, dont le Rationalisme n'était pas assez critique pour l'empêcher d'inspirer, à ceux que leur tempérament éloignait de l'idéal collectiviste, le goût de l'anarchie qui se peut manifester sous tant de formes. Le secours d'une Religion positive fit défaut dès cette époque à un très grand nombre d'hommes, et la Morale qu'on leur enseigna manquait de ce prestige transcendant dont l'esprit exige invinciblement qu'elle soit revêtue. Aussi beaucoup, travaillés par une inquiétude mystique, cherchèrent-ils un refuge dans une sorte de Religion de VHumanité qui a sa noblesse ; VOccuitisme rallia les mentalités

mystiques avariées. Mais si ceci est insensé, cela suffit-il^On n'a pas vraiment fait encore l'essai d'une Morale rationnelle laïque complète et plus précise que le code des Principes de 1789. Nous ne chercherons pas ici si une telle Morale aurait une puissance éducatrice suffisante, mais il est clair que quelque chose d'important manque à celle dont se contentent la majorité de nos contemporains, et manque à ceux-là mêmes qui s'atta chent à la Morale dite scientifique. Nous n'entendons pas rendre la Révolution entièrement responsable de l'affaiblissement actuel des croyances morales, loin de là ; mais qui contesterait que ni l'atmosphère morale créée par elle, ni les conditions de l'évolu tion des forces sociales depuis elle, n'aient été assez défavorables a la moralité? Reconnaissons néanmoins que la Révolution ainsi que les divers facteurs dont nous avons étudié l'action subsé quente en attribuant plus ou moins, à la Révolution, la responsabilité première de leur développement et de leur puissance furent par certains côtés très bienfaisants. Grâce à eux, les principes d'une émancipation légitime ont commencé à passer dans les ins titutions et dans les mœurs ; l'ère de la rationalisation des sociétés s est ouverte à la Constituante ; et si la Révolution, dont procède tout l'esprit public nouveau du XIXe siècle, réussit sur certains points où 11 eût mieux valu qu'elle échouât, elle avorta sur cer tains autres où il eût mieux valu qu'elle réussît ; tout compte fait, SI surtout l'on songe que tous ses efïets ne se sont pas encore produits, on aurait tort d'être pessimiste ^ Plus rationnelle encore qu elle ne le fut, elle eût été sans reproche ; elle l'est dans la mesure même où elle fut rigoureusement le porte-parole de la Raison pure. i- t- i<*

35. - Avec Descartes, un nouveau Rationalisme avait commence, qui aspirait à modeler la Philosophie sur la Science ; mais

» Nous sommes de ceux qui croient, avec Spencer - toutes réserves fa, W -- que l'avenir lointain de l'humanité est splendide, mais que son a ven^^ cham est affreux. L'humanité marche vers l'Idéai, mais^ en zT^zaget avec une maladresse évidente. Est-ce si étonnant? La plupart des individus prolf len -Us autrement? L'humanité, c'est la foule où l'élite en part e se n^ et h te n es jamais purement élite. Que l'on a tort de flatter le peuple et d'où bher que 1 humanité, prise en bloc, est peuple! Pourrait-on contester aueTa majorité des hommes ne soit composée de demi-anormaux que g^^ en gênerai des « meneurs » parfois moins normaux encore? La o1 disant <Voon e générale » dont parle Wundt est celle de ces meneurs ; le nie-t41 ? il lui ^ut alors y voir tout simplement la voix même de la raison (U raison des Dogmatiques) proclamant son idéal propre.

peu à peu les Sciences physiques et naturelles étaient devenues pour les philosophes ce qu'avaient été d'abord les Mathématiques ; un courant se formait, insensiblement, que devait caractériser par la suite l'apothéose de la Sociologie, d'une Sociologie plus ou moins asservie à la Biologie. L'esprit général de ce courant serait peut-être exprimé exactement par le mot de Scientisme, qui indiquerait assez bien l'éclipsé subie par l'idée de la raison devant la majesté grandissante de l'œuvre de l'esprit. Du Scientisme découlait un nouvel Empirisme, visible chez ceux-là mêmes en qui prédominaient d'autres tendances. Tous les penseurs français du XIX* siècle furent enclins à philosopher sur des bases positives, en se référant tout d'abord aux faits, aux historiques comme aux naturels, aux intérieurs comme aux extérieurs. La doctrine d'A. Comte marqua le triomphe de la nouvelle tendance, qui s'accordait trop, au reste, avec celles de l'école criticiste, dont la croyance à l'intangibilité de la Science est connue, pour qu'on hésitât à utiliser les idées allemandes ; on les modifia dans le sens positiviste. De là ce mouvement qui aboutit partout à des débats analogues à celui de Du Bois-Raymond et de Haeckel, l'un et l'autre persuadés que l'on doit demander à la Science seule la solution des énigmes de l'univers, mais le premier estimant qu'elle restera muette sur les points les plus importants, et le second naïvement convaincu qu'elle dira ce que n'a jamais pu dire la Philosophie. Secondée par la Science, la Philosophie semble de nouveau tendre, mais avec une certaine timidité, au Rationalisme, à un Rationalisme plus fort et plus prudent tout à la fois que ceux de jadis ; servi par le Relativisme même, l'Idéalisme latent de la Science concourt à renforcer cette disposition ; mais un Pragmatisme obstinément empiriste, venu des pays anglo-saxons, travaille contre elle tout en la servant par ses inconséquences. Là est le vrai péril chez nous, bien plus que dans le Néo-Kantisme et dans le Sentimentalisme que l'on dénonce si âprement dans certains milieux ; il est au maximum dans les conclusions à leur manière idéalistes par lesquelles l'Empirisme contemporain, essayant de monopoliser le respect dû à la Science positive, s'applique à donner le change sur sa véritable nature, et se prétend en état de substituer aux vieux Dogmatismes, à l'antique Morale, des théories qui feront, sans leur rien emprunter, plus et mieux qu'eux. L'équivoque peut durer longtemps encore.

— Nous voudrions pouvoir espérer qu'elle durera peu ; beau-

LA MORALE RATIONNELLE ET l'hISTOIRE DE LA MORALE 243

coup en ont conscience ; mais Ton ne saurait nier que le commencement du XXe siècle ne soit, en somme, fortement dominé encore par les idées qui régnaient au début du XIXe par les pires comme par les meilleures. Pourtant l'Histoire des doctrines pendant les cent dernières années, dans notre pays se laisse diviser en deux périodes à peu près égales, périodes de Sturm iind Drang au cours desquelles l'imagination philosophique s'est donné carrière avec tant de liberté qu'il est délicat d'en bien classer les productions. Nous nous servirons de ce même fil conducteur qui a guidé notre étude sy^tématico-historique (voir Chap. IV) ; et nous viserons à plus de concision encore car les doctrines dont il reste à parier sont trop complexes et trop proches ; à vouloir être complet, nous risquerions d'être inexact.

36. — La foule des Idéologues continueL Gondillac, aggravant d ordinaire ses erreurs. De loin, les Idéologues préparèrent notre Psychophysique ; mais ils firent payer cher ce service en préludant directement au règne de cette Psychologie introspective puérile qui infesta si longtemps nos manuels classiques et faillit dégoûter les meilleurs esprits de l'analyse intime. — A l'Empi risme et à l'Utilitarisme qu'ils enseignent, s'oppose la première reaction catholique, qui s'enlisa très vite dans un Traditionalisme obtus, et défendit si mal la Métaphysique et la Morale en péril qu elle succomba finalement sous les attaques de tous les vrais philosophes, anathématisée par l'Eglise elle-même Elle avait commencé avec J. de Maistre et de Bonald ; elle finit avec Bautain après avoir brillé, avec Lamennais, d'un certain éclat -- Un isolé, Maine de Biran, qui a approfondi Leibnitz et regardé beaucoup en soi, avait retrouvé d'assez bonne heure le chemin du vrai Rationalisme, de celui qui sait voir, dans les nécessités organiques de la raison, le secret des principes qu'elle met en œuvre, la source et la garantie de ses certitudes les plus hautes comme les plus humbles, la preuve, enfin, de l'originalité de sa nature, qu'implique l'originalité de son activité et d'où découle la dignité même des individus. Quelque Mysticisme, mal formule d ailleurs, gâte un peu sa doctrine dont toute la richesse n a pas encore été exploitée. Malheureusement, il eut peu de disciples. - Chez des savants, comme Ampère au premier rang s annonce un Rationalisme sans préjugés intellectualistes comnie sans mélange d'Empirisme ; on voit se dessiner chez eux ce Réaisme modéré, plein d'un noble Idéalisme, qui distinguera plus tard la doctrine philosophique d'un Poincaré. De tels hommes

ont fait plus pour la Morale que bien des moralistes de profession : ils ont créé ou renforcé un état d'esprit qui est celui-là même où la véritable Ethique peut prendre racine et se développer.

37, Nous passerons rapidement sur l'école éclectique, celle des Cousin, des Jouffroy, des /. Simon, des Saisset, des Garnier, auxquels se rattachèrent Paul Janet et Ch. Waddington. L'éloquence et le bon sens, avec une certaine finesse toute littéraire d'ailleurs, étaient les principaux mérites des Eclectiques; ils avaient à peu près ce qu'il fallait pour agir sur beaucoup de leurs contemporains avant que l'esprit scientifique et critique se généralisassent. Ils sauvèrent d'abord nombre d'esprits du Scepticisme et du Matérialisme; mais que leur rôle fut différent quand leur faiblesse devint une vérité pour tous ! On se défia des vérités qu'ils défendaient mal ou superficiellement; et l'Eclectisme mourut peu à peu, moitié naturellement, moitié de maie mort. De bonne heure, les plus intelligents de ceux qui avaient fait leurs premières armes dans cette école, s'en étaient plus ou moins détachés, tels Vacherot; le Néo-Griticisme en attira beaucoup sur le tard ; les partisans de la Morale indépendante furent ou avaient été des disciples de Cousin. Il est clair que lagréable mélange de Platonisme à l'usage des gens du monde et de Philosophie vaguement écossaise, que renfermaient des ouvrages, très bien intentionnés d'ailleurs, comme le Traité du Vra,i du Beau et du Bien, ne pouvaient longtemps satisfaire les esprits au XIX^ siècle. Ceux qui avaient importé en France Kant et Hegel devaient succomber sous les coups des partisans de ces philosophes, que l'Eclectisme, très vite effrayé de leurs audaces, traita bientôt d'intrus. Le Positivisme autour duquel l'école avait fait la conspiration du silence, acheva de la

déprécier.

38. — On peut rejeter en grande partie l'œuvre d'A. Comte et cet esprit positiviste qui, dédaigneux de toute Métaphysique même négative et de toute théorie de la connaissance, s'attache à tirer des faits et croit tirer d'eux seuls (en y comprenant ces faits spéciaux qui sont les découvertes scientifiques en tant que faits humains) les règles de tout savoir; on peut aussi sourire de cet équivalent ambigu des anciennes Religions qui s'appelle le Culte de l'Humanité; trouver peu digne d'un esprit positif de se contenter d'un instinct altruiste pour fonder la Morale, et de réduire toute recherche au rôle de servante de la

Sociologie; juger bien dogmatique, enfin, et bien intellectualiste à sa manière, l'institution de ce mandarinat qui parferait, dit-on, l'organisation sociale conforme aux exigences de la Science. — Mais tout le Comtisme n'est pas là ; il est dans cette magnifique unification du savoir qu'il préconisa plus nettement que le Cartésianisme, et que nous voulons indéfiniment poursuivre ; il est dans l'émancipation de la Science à l'égard de toute Philosophie, principe que nous admettons sans réserve, y voyant la condition sine qua non du progrès scientifique et la sauvegarde même, en un sens, de la- Philosophie ; il est dans l'opinion, si répandue aujourd'hui, que la vie affective ou même l'action renferment des sources de vérité indépendantes qu'il y a lieu de chercher autrement qu'à l'aide de la raison raisonnante. Quand même on ne partagerait pas cette dernière opinion, il reste qu'une certaine partie de la Psychologie est restée sans explorateurs entre Pascal et Comte. Il y a, enfin, du Comtisme en l'esprit de tous ceux qui se défient de la foule tout en espérant beaucoup de l'humanité future, et qui professent un Individualisme contraire à sa Politique. Bref, sous toutes réserves, on peut comparer Comte à un Descartes, à un Kant; et il n'est pas artificiel de rattacher, au moins à demi, ce qu'il y a de noble, d'idéaliste, de désintéressé dans sa Morale, à ce Dogmatisme qui sous-tend son Positivisme, qui en est l'âme !

39. — Quelle confusion est celle du mouvement socialiste qui contribua à créer le Positivisme, puis se développa en dehors de lui, et enfin de nos jours le rejoignit ! Tout le fond du Socialisme actuel, et même quelques idées capitales du Socialisme allemand classique proviennent du mouvement sociologique de la pensée française pendant la première moitié du XIX« siècle, mouvement à peu près socialiste. Il y faut rattacher aussi, entièrement, les doctrines de certains penseurs de la seconde moitié de ce siècle, qui, par suite de leurs habitudes d'esprit ou de leur tempérament, ressemblent plus aux sociologues de l'âge héroïque du Socialisme qu'aux derniers successeurs de ceux-ci. Ici encore le bien se mêle au mal, car tous ces utopistes sont des Métaphysiciens sans le savoir; ils le sont jusqu'à l'Intellectualismepur ou jusqu'à un Mysticisme échevelé, malgré, chez quelques-uns, une sensualité brutale, et, chez d'autres, un souci âpre de la stricte justice. Qu'ils soient plutôt logiciens ou plutôt sentimentaux, ils sont loin, au fond, de l'Empirisme qu'ils exaltent ; car, dans leur ardeur maladroite pour la vérité scien-

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tifique, ils dépassent le pur Positivisme et interrogent la Physique, la Psychologie et l'Histoire avec une sorte de respect superstitieux; ils poussent jusqu'au fanatisme Tamour de la raison, et ils ont pour le bonheur, fût-il presque infâme, un culte de latrie si intense, si enthousiaste qu'il en devient comme désintéressé parfois. Mais il n'en est aucun parmi eux en qui ne brille au moins une étincelle de cette passion rationnelle pour la justice qui dévorait Proudhon, ou de cet Idéalisme humanitaire qui animait P. Leroux ou /. Reynaud ; sous le Socialisme autoritaire d'un Saint-Simon ou d'un Proudhon, comme sous le Communisme absolu d'un Cafec^ ou sous le Communisme provisoire d'un L. Blanc, il y a, tantôt en mieux et tantôt non, quelque chose de l'Individualisme d'un Fourier, ou d'un Leroux, ou d'un Reynaud. Au fond, tous voudraient que la raison régnât, qu'une théorie où la Morale rentrerait, avec la Science, dans une Philosophie générale atteignant l'Absolu, fût librement acceptée de toutes les individualités humaines, dont la grandeur essentielle leur inspire un culte que leurs fantaisies tour à tour bizarres et grossières, hélas, rendent aussitôt presque ridicule. Mais ce sentiment était déjà au fond du cœur d'un Helvétius, qui fondait pourtant le droit sur le a désir i> et d'un Destutt de Tracy, qui le fondait sur le « besoin » ; il était, plus tard, ô combien voilé, mais il était en ce Fourier et ce L. Blanc dont le principe était : « A chacun suivant ses besoins », comme en ce Saint-Simon, mieux inspiré, qui veut que chacun soit traité « selon sa capacité et suivant ses œuvres » ; et on peut l'apercevoir chez Karl Marx lui-même bien qu'il évite, pour garder son altitude matérialiste, de considérer le « travail » en moraliste, ainsi que chez ceux de nos contemporains qui réduiraient volontiers, à une œuvre de compensation, tout l'office de la justice sociale.

40. — Il y eut parallèlement au mouvement socialiste, pendant la première moitié du XIX« siècle, une seconde réaction catholique, assez libérale et très « sociale » comme on a dit depuis ; elle fut, avec les Lacordaire et les Montalembert, d'inspiration très noble, mais très courte ; d'inspiration cartésienne avec Bûchez et quelques autres dont l'entreprise avorta. — Des historiens de la Philosophie, il y a peu à dire, sinon qu'il mirent la pensée française en communication avec la pensée allemande, spécialement avec les spéculations kantienne et hégélienne. Nous retrouverons bientôt les effets de ces importations. — La

doctrine de Kant et la tendance protestante, la première assez longtemps après les tentatives passagères de quelques Eclectiques pour nous l'assimiler, la seconde qui ne s'était que peu fait sentir encore parmi nous, acquirent en France leur droit de cité avec le fondateur du Néocriticisme, en 1848. Mais, pour un temps, les événements politiques détournèrent les esprits de la Philosophie.

41. — Les grandes constructions philosophiques du XIX^ siècle en France sont presque toutes postérieures à 1850. Avant, des essais se font, des matériaux se rassemblent pour des Philosophies mieux ordonnées, mais il est déjà devenu à peu près impossible de classer la plupart des penseurs en les faisant rentrer chacun dans une seule de ces catégories dont le tableau guidait si bien notre exposition au chapitre précédent, et même en ce chapitre jusqu'à notre arrivée au début du XIX^ siècle. Depuis ce moment, nous l'avons vu, chaque philosophe se rattache plus ou moins à plusieurs classes ou sous-classes de penseurs. Il en sera de même à plus forte raison pour ceux de la seconde moitié du siècle, bien que leurs spéculations, souvent plus systématiques et plus personnelles, permettent de se servir plus aisément des vocables employés dans notre Chapitre IV. Au reste, le zèle de beaucoup pour les ensembles ambitieux d'idées s'est ralenti ; on s'est aperçu, dans une notable partie du monde philosophique, que ces ensembles manquaient en général de bases solides ; aussi, de plus en plus, l'activité philosophique se dépense en études spéciales, en monographies dont les résultats n'existeront vraiment et ne seront clairs que dans l'avenir.

42. — A. Comte avait d'abord heurté bien des esprits en faisant de la Psychologie deux parts dont il rejetait l'une dans la Biologie et identifiait l'autre à la Sociologie, et en traitant la Morale à l'inverse de ceux pour qui il n'y a d'autre Sociologie que la Morale, comme si elle n'était autre chose que la Sociologie. Néanmoins, il devait faire école sur ces points aussi : on sait combien le nouvel Empirisme est plus sociologique que psychologique ; ceux mêmes qui s'adonnent le plus à la Psychophysiologie se transforment souvent en sociologues dès qu'ils traitent de Morale. Souvent l'on cherche à ramener directement toute la Sociologie à la Biologie, en quoi l'on s'écarte fort de Comte, qui répugna plutôt à réduire chacune des Sciences qu'il distinguait à celles qui la précèdent dans sa classification. — Ce n'est pas que tous les psychologues aient renoncé à la Psychologie pure pour

la Sociologie ou pour la Psychophysiologie; il serait moins exact encore de prétendre que la tendance empiriste ou matérialiste de la Psychologie n'a fait que s'accentuer depuis Comte. Loin de là ; des penseurs tels que M. V, Egger, partis du Phénoménisme de St. Mill, dépassent hardiment l'Empirisme et professent une Morale aussi rationnelle et désintéressée qu'il est possible. Ils sont dans la mesure convenable, individualistes. M. Tarde*, qui a de nombreux disciples, est un pur psychologue et donc un individualiste en Sociologie ; il admet, avec Cournot, comme des faits supérieurs, les nécessités rationnelles, sans tomber d'ailleurs plus que lui dans l'Intellectualisme ; son Evolutionnisme ne l'empêche point de se relier au Moralisme classique, car il eut trop l'esprit scientifique pour verser, à rexemple des utopistes spencériens ou hégéliens, dans la superstition du progrès nécessaire, dont les premiers auteurs, chez nous, furent Turgot et Condorcet ; il est, en Morale, le rationaliste qu'il est en Science et en Métaphysique. De leur côté, les psychophysiologistes sont en train, avec M. Binet, de chercher une métaphysique; le succès, assez étrange au reste, du Parallélisme, dont la thèse est si peu logique, prouve que l'on veut réserver les droits de l'esprit, ces droits que la Nouvelle Logique revendique au nom de laScience même, non moins que de l'évidence, et que l'on ne peut reconnaître sans croire en même temps, semble-t-il, à l'existence d'individualités autonomes qu'il serait sacrilège et insensé de subordonner par la contrainte à la collectivité, insensé de destituer de tout titre à s'attribuer des devoirs personnels, à se regarder comme des fins en soi î — Depuis longtemps, M. Bihot a concédé que la Psychologie expérimentale ne va pas où Lange pensait en le regrettant que va toute Science, vers le Matérialisme et l'Amoralisme; il entrevoit la possibilité d'un accord de la Critique et de l'Empirisme, de l'Empirisme et de la Morale kantienne qui, somme toute, est une Métaphysique. Tous les nouveaux psychologues doivent beaucoup à Taine qui, comme LiUré, mêlait au Positivisme un certain Intellectualisme aussi favorable au retour de l'esprit rationaliste, lequel mène finalement à la Métaphysique, que le Sentimentalisme spécial de leur maître Comte pouvait être favorable à la réapparition d'une Philosophie et d'une Morale dédaigneuses des étroitesses et des platitudes impertinemment vantées par

' Voir page 56, note 3.

LA MORALE RATIONNELLE ET l'HISTOIRE DE LA MORALE

plusieurs au nom de la Science. L'Individualisme de bon aloi, que menaçaient l'Empirisme et l'abus de la Sociologie et de la Physiologie en Psychologie, a retrouvé des adeptes jusque chez les cliniciens ; mieux informés et enfin convaincus que l'câme phénoménale est une réalité assez solide peur remplacer l'ancienne âme-substance, les psychologues actuels tendent à reconnaître,dans l'unitéetdans l'individualité des séries psychiques qui constituent chacun de nous, des réalités incontestables; à reconnaître, aussi, dans les nécessités suprêmes de l'intelligence, qui font à tel point contraste avec les lois de l'organisme et leurs effets manifestes, des normes a priori. Ces normes obtiennent souvent, de la part des esprits les plus positifs, un genre de respect qui n'est pas sans rappeler celui d'Aristote pour le rovg HvQctH^v, Les psychologues actuels, en majorité, s'occupent de Morale, et ils travaillent en somme, qu'ils le veuillent ou non, à restaurer à peu près toutes les idées qui peuvent orienter l'âme humaine contemporaine vers la Morale que nous préconisons.

43. ~ Les sociologues, de leur côté, sont presque toujours moralistes avec passion, avec indiscrétion. Pour la plupart ils marchent encore ou veulent marcher dans la voie empiriste, non sans une tendance marquée vers ce Matérialisme complique d'Idéalisme hégélien qui nous vint de Marx et qui se prête à une exposition dont une Psychologie, une Sociologie pures fournissent, sans qu'il y paraisse, tout l'essentiel : on réussit assez bien, malheureusement, à faire croire que l'on explique sans faire appel à l'esprit tout le spirituel et tout le social. Le livre récent de M. Lévy-Bruhl, succédant aux études de M. i)ur/c/ieim, achevé d'opérer la jonction de l'Empirisme sociologiste avec le Positivisme traditionnel. Ici, un Empirisme biologiste forme l'arrièreplan d'une sorte de Métaphysique collectiviste qui fournit tout l'essenUel d'un nouvel Hédonisme. Le triomphe de ce courant ne laisse pas d'inquiéter bien des esprits qui lui sont d'ailleurs plus ou moins favorables. M. Bauh, par exemple, craint pour la raison et pour la Morale tout à la fois; il voudrait infuser au Scientisme des Positivistes contemporains de quoi permettre a l'Hédonisme de combler ses lacunes qui éclatent aux yeux du moraliste logicien. M. Belot, qui d'abord paraît plus attaché que M Rauh au point de vue positif, se rapproche finalement plus que lui du point de vue rationaliste. - D'autres sont surtout frappés de la négligence avec laquelle on traite de l'individu dans la Psychologie et dans la Morale des sociologues de celte

LA MOHALE RATIONNELLE

nuance; il voient dans le Collectivisme une Psychologie simpliste, une Morale où les idées de droit, de devoir et de liberté n'ont plus aucun sens et qui mènerait logiquement, en Politique, aussi bien que vers un Socialisme d'état tyrannique, grossier, impossible, vers l'antipode de ce Socialisme, versun^inarchisme absolu non moins impossible, déchaînant la bête et enchaînant la liberté à sa manière tout autant que le ferait le Socialisme d'état. On supplée, dans cette école, à l'idéal rationnel dont l'absence commence à se faire clairement sentir, par un culte mystique de l'Humanité dont Comte a fourni le premier modèle, culte vague dont le dieu évanouissant est une sorte de type abstrait devant lequel les individualités humaines réelles, ou même la pseudo- réalité qu^on attribue à leur ensemble s'abîment à la façon du non-être platonicien devant l'être idéal. Au Brésil, dit-on, l'on administre des sacrements positivistes. Voilà ce que l'on gagne à mépriser la Métaphysique : on tombe audessous du bon sens, à moins qu'on ne cherche héroïquement à marier l'Empirisme et le Rationalisme comme essaient de le faire nos meilleurs sociologues, effrayés des ruines morales accumulées par leurs amis : ce spectacle nous est donné actuellement par plusieurs philosophes prenant part au débat institué par l'Administrateur de la Société française de Philosophie; à l'heure où nous traçons ces lignes, ce débat paraît déjà devoir donner d'excellents résultats. — Nous laissons de côté les irréguliers de l'école empiriste, ceux qui invoquent Darwin et le principe de la lutte pour la vie afin de justifier un Hédonisme plus qu'ignoble, littéralement sauvage, ainsi que les adeptes français de Feuerbach, de Stirner et de Nietzsche, dont la façon de restaurer l'Individualisme rend le Collectivisme presque aimable, tant l'Individualisme qu'ils prêchent réhabilite les convoitises que du moins l'Individualisme déguisé des Collectivistes s'applique à discipliner, à parer de quelque noblesse empruntée à d'autres doctrines, — à celles qui parlent de raison et d'idéal dans la langue d'autrefois.

Nous retrouverons plus loin, dans d'autres camps, des Positivistes sociologues qui prennent dans la Physique des mœurs un simple point de départ pour s'élancer plus haut môme que l'Idéalisme philosophique, celui que sait rejoindre M. Weber; M. Brunetière, par exemple, pense pouvoir aller presque de plain-pied jusqu'au Christianisme. Mais ne considérons que la foule, d'ailleurs immense, des sociologues qui s'appliquent à

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remplacer l'ancienne Morale par leur Sociologie. Aussi bien, celle-là a peu fait pour défendre ses positions, tandis que la Morale dite scientifique est l'une des tentatives philosophiques les plus originales de tout le XIX^ siècle. Le principal souci de beaucoup de sociologues, et il faut les en louer, paraît être d'exorciser les idées cosmologiques de pure fantaisie qui régnèrent jadis dans la spéculation allemande. Mais ils confondent l'Histoire des idées avec leur explication. Ne voyant bien, des dispositions morales de l'homme, que les résultats assez considérables et assez nets pour avoir pu devenir matière d'Histoire ; ils amputent inévitablement l'âme humaine, en leurs descriptions, de ce qu'il y a de plus profond, de plus délicat à apercevoir dans la mentalité morale; par scrupule et par parti pris tout à la fois, ils se refusent à s'interroger eux-mêmes pour reconstruire les mentalités primitives, et finalement ils proposent des explications fantastiques de ces faits moraux que les Innéistes d'autrefois rapportaient, trop vite il est vrai, mais justement, à quelque origine rationnelle, transcendante. Rien n'égale la bizarrerie de certaines de leurs théories, auprès desquelles les explications, vieilles ou non, des croyances morales par l'imposture des prêtres, du remords par la contrainte sociale ou par la gêne de l'être qui se sent anti-social ou extra-social, ou du devoir par le sentiment de l'égalité de valeur des égoïsmes, sembleraient très acceptables. Ils n'ont négligé de faire aucune confusion, les uns assimilant totalement le sauvage et l'enfant en oubliant que le sauvage qu'ils analysent est un adulte, les autres, ou les mêmes, assimilant tout sauvage actuel à l'homme primitif, ou,, à cet homme primitif, tout civilisé dégénéré, etc. Chez presque tous, on constate un va-et-vient entre la vieille théorie de l'intérêt père de la moralité, et la théorie, plus récente, de là solidaritéinstinct inné, ou même entre ces théories et la Morale rationnelle, déguisée sous le concept équivoque d'une sorte d'idéal de « vie raisonnable » où le lecteur peut mettre tout ce qu'il veut sans se trouver en conflit net avec l'écrivain positiviste. Ils se donnent l'apparence de la plus rigoureuse positivité en appelant la moralité une donnée de l'expérience, en approuvant tour à tour les divers moments de l'évolution morale, en rapportant au génie de la conscience collective ce qu'ils sont embarrassés d'expliquer d'une façon plus scientifique et plus claire; et ils s'imagineirt victorieux de leurs adversaires quand ils ont répété à satiété que la moralité et son évolution sont des faits. Qui donc en doute?

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nuance; il voient dans le Collectivisme une Psychologie simpliste, une Morale où les idées de droit, de devoir et de liberté n'ont plus aucun sens et qui mènerait logiquement, en Politique, aussi bien que vers un Socialisme d'état tyrannique, grossier, impossible, vers l'antipode de ce Socialisme, vers un Anarchisme absolu non moins impossible, déchaînant la bête et enchaînant la liberté à sa manière tout autant que le ferait le Socialisme d'état. On supplée, dans cette école, à l'idéal rationnel dont l'absence commence à se faire clairement sentir, par un culte mystique de l'Humanité dont Comte a fourni le premier modèle, culte vague dont le dieu évanouissant est une sorte de type abstrait devant lequel les individualités humaines réelles, ou même la pseudo -réalité qu'on attribue à leur ensemble s'abîment à la façon du non-être platonicien devant l'être idéal. Au Brésil, dit-on, l'on administre des sacrements positivistes. Voilà ce que l'on gagne à mépriser la Métaphysique : on tombe audessous du bon sens, à moins qu'on ne cherche héroïquement à marier l'Empirisme et le Rationalisme comme essaient de le faire nos meilleurs sociologues, effrayés des ruines morales accumulées par leurs amis : ce spectacle nous est donné actuellement par plusieurs philosophes prenant part au débat institué par l'Administrateur de la Société française de Philosophie ; à l'heure où nous traçons ces lignes, ce débat paraît déjà devoir donner d'excellents résultats. — Nous laissons de côté les irréguliers de l'école empiriste, ceux qui invoquent Darwin et le principe de la lutte pour la vie afin de justifier un Hédonisme plus qu'ignoble, littéralement sauvage, ainsi que les adeptes français de Feuerbach, de Stirner et de Nietzsche, dont la façon de restaurer l'Individualisme rend le Collectivisme presque aimable, tant l'Individualisme qu'ils prêchent réhabilite les convoitises que du moins l'Individualisme déguisé des Collectivistes s'applique à discipliner, à parer de quelque noblesse empruntée à d'autres doctrines, — à celles qui parlent de raison et d'idéal dans la langue d'autrefois.

Nous retrouverons plus loin, dans d'autres camps, des Positivistes sociologues qui prennent dans la Physique des mœurs un simple point de départ pour s'élancer plus haut môme que ridéalisme philosophique, celui que sait rejoindre M. Weber; M. Brunetière, par exemple, pense pouvoir aller presque de plain-pied jusqu'au Christianisme. Mais ne considérons que la foule, d'ailleurs immense, des sociologues qui s'appliquent à

remplacer l'ancienne Morale par leur Sociologie. Aussi bien, celle-là a peu fait pour défendre ses positions, tandis que la Morale dite scientifique est l'une des tentatives philosophiques les plus originales de tout le XIX^ siècle. Le principal souci de beaucoup de sociologues, et il faut les en louer, paraît être d'exorciser les idées cosmologiques de pure fantaisie qui régnèrent jadis dans la spéculation allemande. Mais ils confondent l'Histoire des idées avec leur explication. Ne voyant bien, des dispositions morales de l'homme, que les résultats assez considérables et assez nets pour avoir pu devenir matière d'Histoire ; ils amputent inévitablement l'âme humaine, en leurs descriptions, de ce qu'il y a de plus profond, de plus délicat à apercevoir dans la mentalité morale; par scrupule et par parti pris tout à la fois, ils se refusent à s'interroger eux-mêmes pour reconstruire les mentalités primitives, et finalement ils proposent des explications fantastiques de ces faits moraux que les Innéistes d'autrefois rapportaient, trop vite il est vrai, mais justement, à quelque origine rationnelle, transcendante. Rien n'égale la bizarrerie de certaines de leurs théories, auprès desquelles les explications, vieilles ou non, des croyances morales par l'imposture des prêtres, du remords par la contrainte sociale ou par la gêne de l'être qui se sent anti-social ou extra-social, ou du devoir par le sentiment de l'égalité de valeur des égoïsmes, sembleraient très acceptables. Ils n'ont négligé de faire aucune confusion, les uns assimilant totalement le sauvage et l'enfant en oubliant que le sauvage qu'ils analysent est un adulte, les autres, ou les mêmes, assimilant tout sauvage actuel à l'homme primitif, ou,, à cet homme primitif, tout civilisé dégénéré, etc. Chez presque tous, on constate un va-et-vient entre la vieille théorie de l'intérêt père de la moralité, et la théorie, plus récente, de là solidaritéinstinct inné, ou même entre ces théories et la Morale rationnelle, déguisée sous le concept équivoque d'une sorte d'idéal de « vie raisonnable » où le lecteur peut mettre tout ce qu'il veut sans se trouver en conflit net avec l'écrivain positiviste. Ils se donnent l'apparence de la plus rigoureuse positivité en appelant la moralité une donnée de l'expérience, en approuvant tour à tour les divers moments de l'évolution morale, en rapportant au génie de la conscience collective ce qu'ils sont embarrassés d'expliquer d'une façon plus scientifique et plus claire ; et ils s'imaginerrt victorieux de leurs adversaires quand ils ont répété à satiété que la moralité et son évolution sont des faits. Qui donc en doute?

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Mais qu'on les explique! Encore un peu, ils les voudraient plus mystérieux que les Sentimentalistes mystiques! Serait-ce pour les pouvoir dire plus sacrés? Seraient-ils pris de remords parce qu'ils les ont trop traités, d'abord, comme des faits pareils aux autres? Ils ont prévenu, pourtant, que la Morale doit être scientifique, ou n'est pas. Pour échapper à la Métaphysique, dont ils ont la phobie, rien n'égale la hardiesse de leurs inventions, si ce n'est la variété de leurs utopies politiques. Et pourtant, leurs systèmes sont aussi monotones que subtils, monotones comme tels de ces traités de Néo-Scolastique qu'ils méprisent et comme telles déclamations idéalistes des Sentimentalistes d'Outre-Rhin; leurs productions sont aussi difficiles à classer que le peuvent être les variétés d'une espèce végétale ou animale ou encore les fantaisies des poètes. Un parti pris agressif contre tout ce qui ressemble à la Métaphysique est leur principal trait d'union, d'où il suit que leurs arguments se ressemblent plus qu'il n'y paraît d'abord. L'essentiel s'en réfute comme l'essentiel de tous les autres Empirismes.

Toutefois, les artisans de ces systèmes ne furent pas inutiles : ils ont été les seuls, ou à peu près, à réunir les matériaux d'un immense édifice, la Science sociale, qu'ils n'achèveront pas, mais qu'ils auront toujours la gloire d'avoir commencé. Leurs adversaires leurs doivent aussi, ils commencent à s'en douter, quelque reconnaissance, pour avoir inventé un point de vue dont on peut abuser, comme de tout autre, mais qui est très intéressant et, somme toute, relativement neuf; ce point de vue se définit assez bien parle mot «Pragmatisme». Ce mot, pour tous les Pragmatistes, signifie que chaque idée et chaque sentiment, à plus forte raison chaque détermination peuvent être rattachés à une nécessité pratique ; ils étendent à tout le dynamisme mental le genre d'explication employé jadis par l'Empirisme classique pour rendre compte de nos préjugés; mais u'n nombre croissant d'entre eux se séparent notablement des Empiristes en ce qu'ils n'estiment pas moins que les Dogmatiques les conceptions du vrai ou du bien où l'homme est arrivé, soit par la voie de l'intérêt, soit poussé par des besoins que l'égoïsme n'a pas créés. Qui eût pu prévoir un tel avenir pour l'idée, si longtemps discréditée, que les conséquences pratiques d'une opinion la doivent justifier aux yeux du penseur lui-même ? Ce n'est pas ici le lieu de considérer les variétés du Pragmatisme, ici plutôt psychologique, là plutôt sociologique ; montrons seulement quel appui son succès apporte à notre thèse. Il suffit de creuser cette

expression de a nécessité pratique » pour apercevoir que les plus hautes aspirations sont aussi des nécessités de ce genre, et originales ; que le besoin de savoir, de penser logiquement, d'atteindre à l'absolu, sont aussi des nécessités vitales au sens le plus noble de ce mot. Il suffit de réfléchir à ce que suppose objectivement cette nécessité, à savoir que le monde où nous vivons se prête au travail opéré sur lui par l'esprit pour le pénétrer, et de songer, enfin, à l'énergie subjective supposée par ce travail qui réussit si bien, pour arriver à une doctrine où le Pragmatisme cède la place à son contraire. La doctrine où l'on revient ainsi, reconnaît l'existence au fond de l'âme de tendances idéales propres, de dispositions intellectuelles très plastiques peut-être, mais initialement déterminées; elle professe l'objectivité, au moins symbolique, d'une grande partie de notre Savoir, plus que cela, l'objectivité absolue de certaines idées métaphysiques que l'esprit aurait pour propriété essentielle d'engendrer, d'admettre quand il s'interroge lui-même avec une entière sincérité ; elle ne peut manquer, enfin, de placer dans l'individualité spirituelle la source immédiate de tous les phénomènes étudiés par le psychologue et par le sociologue, ainsi que la fin dont doit se souvenir sans cesse quiconque construit une Morale ou une Politique. Nous verrons mieux encore pins loin combien peu les Pragmatistes travaillent pour la cause qu'ils croient la leur.

44. — Il n'est point utile de parler longuement des penseurs qui, plus ou moins mystiques, se rattachent au courant sentimentaliste. La doctrine du P. Gratry est trop fuyante, et celle des écrivains catholiques de la sectonde moitié du siècle qui sont antérieurs à M. Blondel, exception faite cependant pour Ollé- Laprune, est en général trop purement théologique ou trop imprégnée d'Eclectisme, pour nous offrir la matière de considérations profitables. ^ — Au sein du Protestantisme, la doctrine élevée, mais étrange, de Secrélan, fut à peu près abandonnée, finalement, par son auteur lui-même. Ravaisson, d'autre part, exprima en un langage splendide des pensées classiques qu'il renouvela peu et il ne s'attacha à résoudre aucun des grands problèmes qui agitaient les âmes de son temps. Nous fûmes loin d'être tout à fait indemnes du Sentimentalisme verbeux qui fleurit en Allemagne, mais nous n'avons pas de dispositions exagérées pour ce genre de littérature philosophique. Nous avons, il est vrai, des Occultistes, mais la Philosophie n'y

* Voir notre travail sur le Kantisme dans le Catholicisme français : Kantstudien, Band VII, Heft 2/3, Halle, 1902.

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est pour rien, malgré leurs prétentions en ce domaine. On peut trouver bien du Sentimentalisme et même du Mysticisme, certes, chez nos moralistes ; mais ces éléments s'allient, soit à un Positivisme, soit à un Rationalisme, soit à un Griticisme où ils ne jouent point un rôle prépondérant.

45. i L'école éclectique parut longtemps devoir conserver le monopole de la Morale métaphysique, pour laquelle ce patronage était compromettant; car, malgré la belle tenue de la doctrine des Caro et des Paul Janet, cette école, qui abritait tant d'esprits dépourvus d'aptitudes critiques et ignorants des difficultés nouvellement découvertes, devait jeter le discrédit sur les thèses qu'on y défendait. Faible et puéril fut son Rationalisme. Quelle peine on s'y donnait pour concilier l'Eudémonisme avec son contraire, en ressassant Aristote ! A l'égard de toute nouveauté, ou presque, on y observait la même attitude que celle de Cousin ou de ses disciples immédiats : alternativement, colère inintelligente ou silence dédaigneux. Tout le Conservatisme obtus ambiant renchérissait d'ailleurs sur les déclamations éloquentes et comminatoires des Eclectiques de marque; ce qui contribuait encore à accroître la défiance qu'ils inspiraient. Une partie de ceux de nos contemporains qui méprisent la Philosophie, le font pour avoir terminé leurs études à cette époque. Que de fois les meilleures causes sont le plus mal défendues! — Pourtant, avec M. Lachelier et M. Boutroux, les thèses essentielles du Spiritualisme purent retrouver la faveur de l'élite des penseurs français. Ce qui se mêla de Psychologie profonde à la Philosophie du premier, et d'esprit scientifique à celle du second, l'habile et discret usage qu'ils firent de la méthode criticiste, et aussi ce sens platonicien de la beauté du vrai qui les distingue, leur permirent d'agir profondément sur leurs contemporains : ils firent sortir de l'ornière éclectique ceux qui sans eux y auraient persévéré jusqu'à la fin, et redonnèrent au Spiritualisme l'aspect d'une doctrine acceptable pour des esprits modernes. Mais le premier est surtout un métaphysicien ; et l'Histoire de la Philosophie, où il excelle, occupe de préférence le second. Ils n'ont pas construit l'Ethique dont leur pensée contient le germe, et beaucoup le regrettent; * mais ils ont efficace-

« M. Boutroux a pourtant livré pea à peu, depuis quelques années, d'une façon fragmentaire, sa pensée sur le problème moral. 11 est de ceux dont on attend la synthèse des principes de la morale traditionnelle et des tendances nouvelles ; il est, étant donné l'autorité de sa parole, de ceux qui pourraient

ment travaillé à la restauration de la véritable Morale, qui suppose une préparation métaphysique et historique, et suscité, dans les intelligences de notre génération, les dispositions requises pour adhérer à une Philosophie dominée par l'idée de la puissance de l'esprit, par l'idée qui est au fond de la Morale rationnelle. — Sans aller jusqu'à la Métaphysique, des moralistes contemporains que l'on pourrait rattacher en groupe des Eclectiques partisans de la Morale indépendante, paraissent avoir bénéficié grandement du changement opéré dans le Spiritualisme français, changement qui en injposa certaines thèses à des esprits très libres et très hardis. C'est ainsi que l'on voit, par exemple, M. Bougie, sociologue et rationaliste, stigmatiser l'arrogance des sociologues empiristes avec la même ardeur qu'un métaphysicien et défendre, somme toute, l'essentiel de la Morale rationnelle en ce qui concerne les principes immédiats de la pratique.

46. — A cette Morale, un nouveau triomphe semble préparé par une école récente qui n'a pas encore formulé sa Morale ni même achevé d'élaborer sa Métaphysique, mais qui va, en faisant il est vrai des détours, vers la doctrine que nous préconisons ; c'est l'école de M. Bergson, où l'on pousse à ses dernières conséquences les deux idées de la liberté et de l'autonomie de la pensée, sous l'influence de M. Boutroux d'une part et du Kantisme d'autre part. Il y a du Mysticisme dans la Métaphysique bergsonienne, qui explique par les nécessités de l'action, finalement, l'origine de toutes les formules au moyen desquelles l'esprit s'imagine faire la vraie théorie du monde; et la Morale qui doit s'harmoniser avec cette Métaphysique sera d'abord telle qu'elle évoquera le souvenir de Pascal et de Maine de Biran : on peut s'en assurer en lisant tels disciples de M. Bergson dont nous parlerons bientôt. Un monde phénoménal amorphe, entre un esprit qui y introduit librement tout ce qu'il y voit, entre un esprit forcé de se construire une représentation de ce monde mais capable d'en choisir, d'en organiser lui-même tous les éléments, et une réalité sans doute divine en son fond d'où sort ce monde amorphe qui se prête — est-ce par l'effet d'une sorte de grâce? — à l'œuvre intellectuelle que tente l'esprit : voilà en quelques mots, la conception métaphysique que parait apporter la doc-

le plus pour le triomphe de cette sa{?esse à la fois prudente et hardie qui a notre préférence.

trine bergsonienne. * Quelle que soit la forme définitive qu'elle revête, elle réservera, inévitablement, l'essentiel de la thèse aprioriste, et elle maintiendra, avec la réalité et la valeur transcendantes des individualités pensantes, tous les points principaux de la Morale. rationnelle; nulle autre ne lui conviendrait. 47. — Un groupe d'apologistes catholiques, que des protestants éminentsont entrepris récemment d'imiter, s'est constitué grâce à l'initiative de M. Blondel, pour approfondir l'idée de l'action morale. Ils concluent à la concordance de la révélation et de la vie religieuse chrétienne avec les nécessités de l'action telles qu'elles se manifestent à l'observation intérieure ; d'autre part, sous l'inspiration d'un savant, M. Poincaré, qui combine un certain degré d'Indéterminisme bergsonien avec le Rationalisme relativiste d'Ampère, des mathématiciens philosophes, comme MM. Le Roy et Vincent, vont jusqu'à déclarer la Science toute entière, Morale comprise, aussi relative aux nécessités de l'action en général que la Science l'était, pour Kant, aux nécessités de l'entendement. Pragmatisme religieux, Kantisme devenu pragmatiste et Pragmatisme scientifique non empiriste, voilà les résultats les plus curieux de la Philosophie bergsonienne jusqu'à ce jour. Si elle évite l'Agnosticisme où l'on peut craindre qu'elle n'entraîne certains esprits, elle sera le triomphe d'un nouveau Platonisme, et par elle le Pragmatisme empiriste sera détait sur son propre terrain, l'expérience, qu'il sera convaincu d'avoir mal exploité. Mais puisse le Rationalisme absorber la Philosophie de l'Action au lieu de se se laisser absorber par elle ! A cetre seule condition, celle-ci évitera de tomber dans ce Dogmatisme du cœur qu'on lui reproche de favoriser.

48. — En face de ce genre de Spiritualisme, il n'y a que deux directions philosophiques hostiles à l'Empirisme, quelques affinités qui puissent exister entre elles et lui ; ce sont celles que représentent la Philosophie de Guyau et celle de M. Fouillée. Le premier presse l'Empirisme d'être logique ; il le torture afin d'en faire sortir une Métaphysique dont il ne se contenterait pas sans son aveu ; et dans cette Métaphysique, l'on voit la volonté humaine « qu'un idéal soit », imposer au monde, par une sorte de violence, d'être et d'avoir été tel que l'obligation de

^ Quand nous écrivions ces lignes, L'Evolution créatrice n'avait pas encore paru; et quand ce livre parut, il était trop tard pour ajouter quelque cliose à notre paragraphe 46.

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réaliser cet idéal ne soit point absurde, imposer au monde de travailler constitutionnellement à le réaliser pour que nous ne soyons point autorisés à traiter cet idéal de fiction vaine Le second, approfondissant le concept de l'idéal, y découvre une force capable de conduire le réel à l'actualisation de cette idée a son incarnation dans l'être. On dirait que ces deux philosophes se sont partagé la tâche qu'assumait Hegel, l'un nous montrant 1 univers se faisant Idéal, l'autre nous montrant l'Idéal se faisant univers. Tous deux sont aussi, en somme, des Pragmatistes mais décidément spiritualistes, des croyants à la raison des collaborateurs de cet Idéalisme rationaliste que l'Eudémonisme du premier, qui se fond en une théorie sublime dii sacrifice que le Socialisme du même, qui se résout dans le rêve d'une immortalité à la fois individuelle et collective, que le Déterminisme du second, enfin, qui vise à édifier une doctrine nouvelle de la liberté, n empêchent point d'éclater comme le trait le plus significatif de leurs Philosophies. - Bref, la Morale rationaliste triomphe ou tend à triompher dans toutes les écoles françaises ou 11 existe quelque Métaphysique, pendant la seconde moitié du XIXe siècle, et cela en absorbant l'Empirisme, dont elle ne laisse, aux Empiristes, que le déchet. Peu importe si tous ne sont point ralliés à cette manière de philosopher ; trop tôt réconcilies, les chercheurs cesseraient de voir toutes les objections auxquelles il faut encore répondre ; que de problèmes ne seraient pas soulevés, qui doivent l'être ! En Philosophie comme en Politique, U faut des radicaux et des conservateurs ; l'obstination des plus rétrogrades et la folie des plus avancés sont utiles

49. - Pendant la dernière partie du XIXe siècle, les théories cnticistes exercèrent sur l'esprit français une influence longtemps croissante, mais qui ne risqua jamais guère d'être oppressive. Les philosophes élevés dans l'Eclectisme et les Positivistes les avaient d'abord combattues avec ardeur. On leur devint peu à peu plus favorable quand on se rendit compte de la ressemblance du Griticisme orthodoxe avec la Philosophie de la gauche éclectique et avec l'Agnosticisme du Gomtisme. Le besoin très légitime et nouveau chez nous de pénétrer les raisons subjectives profondes de la mentalité morale, suscita un Griticisme français qui afficha parfois une orthodoxie assez puérile mais qui contribua puissamment à conserver, dans notre enseignenient officiel, le goût des affirmations^ transcendantes que Kant s était donné pour but de maintenir.

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50. — En même temps, sous le regard hostile d'abord, puis indifférent, puis sympathique d'une grande partie des penseurs libéraux et idéalistes, le Néocriticisme de Renouvier grandit en importance et se différencia du Kantisme au point qu'une fusion devint possible entre le Néocriticisme et un certain Spiritualisme ; une tendance commune vers Leibnitz rapprocha ceux qui procédaient de Miil et de Kant, et aussi ceux qui sortaient de l'Eclectisme sans avoir de goût pour le Positivisme. Renouvier apportait précisément la Métaphysique que l'on souhaitait ; sa manière critique rassurait ceux qui en désiraient une, mais craignaient d'adhérer aux banalités offertes par les systèmes démodés en France et par les systèmes fantaisistes éclos en Allemagne. Certes, l'Eschatologie de Renouvier, qui n'est qu'une Religion faite de Protestantisme et de rêve, est sans avenir ; mais sa Métaphysique personnaliste et théiste, qui concilie le Spiritualisme leibnitzien avec l'Individualisme moral de Kant et avec l'esprit scientifique le plus moderne, le plus phénoméniste, son Rationalisme absolu qui entend se fonder sur une table des catégories déduite d'une Psychologie très positive, son souci constant de ne point séparer l'action de la théorie, l'art, enfin, avec lequel il harmonisa toute sa Philosophie de manière à donner satisfaction à tout l'homme, voilà qui explique et justifie en partie l'immense succès du Renouviérisme. — Mais la Morale n'est pas la meilleure partie du système néocriticiste ; ce n'est pas tout à fait celle qui aurait dû sortir de la Métaphysique qu'elle accompagne. Au lieu du Rationalisme rigoureusement individualiste et métaphysique qui devrait, logiquement, régner en cette Morale, que trouvons-nous? Tantôt Renouvier retourne au Formalisme kantien et même fait des avances à la Morale dite indépendante ; tantôt il condescend à l'Eudémonisme naturaliste dont le Positivisme ambiant lui donne comme un regret ; tantôt il se rapproche de l'intellectualisme où tendirent les Taine et les Littré; et cet Intellectualisme le mène à l'oubli du vrai Individualisme : l'intolérance et le Socialisme d'état peuvent trouver un appui chez lui. Qu'il fut près, cependant, du point de vue ici préconisé quand il inscrivit, parmi les catégories, tels concepts qui sont à la fois des créations évidentes de la spontanéité rationnelle et la source de la Morale normale, laquelle est 4out ensemble rationnelle et métaphysique, également ennemie du Formalisme et de J'Eudémonisme, individualiste et libérale radicalement! Il le*faut reconnaître : l'édification de la

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Morale véritablement personnaliste, a priori et critique dans la mesure convenable, est à refaire, mais sur la base d'une table des catégories assez semblable à celle de Renouvier; semblable, mais non Identique, car, entre autres torts, il eut celui d'omettre dans sa liste l'idée de valeur, dont son idée de fin est si proche pourtant et celui d'y inscrire l'idée de personnalité, qui résulte d'Idées plus simples. - C'est dans cette voie qu'il fau marcher. Le retour pur et simple à Kant, que conseillent quelques-uns, serait une régression, comme d'ailleurs le retour à Anstote, que l'on opère ce dernier avec l'élégance et la franchise d un logicien naturaliste tel que M. Brochard, ou avec le parti pris de se relier au Moyen-Age. Au reste, Renouvier moraliste corrigé par Renouvier métaphysicien mène à Leibnitz et à Paton c'est-à-dire à un Idéalisme compatible avec tout le meilleur de la pensée contemporaine. , . ^\. ^ ^^^^ passager fut Je succès du Renanisme, cette déviation plutôt naturaliste ou plutôt idéaliste - on ne sait trop - du Kantisme, qui consistait à ramener le fond de la Morale et de la Métaphysique à une vague «catégorie de lldéal y> Ou faut.il dire que c'était là l'Hégélianisme qui expirait dans une sorte d avatar poétique où il était fatal qu'il achevât de se désincarner? De rien Ton ne tire rien, et l'Idée de Hegel ne ait rien : l'Idéal de Renan est moins encore, si c'est possible; il est SI dépourvu de positivité, que l'esprit positif n'est plus du tout gêné par lui de faire à sa convenance la théorie du monde; mais si cet Idéal est tellement peu réel qu'il est comme s'il n'était pas, pourquoi donc en parler? Et si la raison éprouve le besoin d'un agent métaphysique, ne faut-il pas qu'il soit réel, réel et actif? Aussi les Hégéliens de tout pavs qui ont réfléchi, ont cherché quelque Métaphysique plus réaliste ou se sont retournés vers l'Empirisme, qu'une doctrine comme celle de Renan favorisait au plus haut point, par contraste.

^ 5i. - Ne parlons davantage ni d'hier ni d'aujourd'hui • il nen est pas temps encore. Et surtout, parlons peu de demain qui sera ce que le feront des causes qui en partie ne dépendent pas de nous. Nous avons dit nos espoirs à propos de tous les

St Un T P^T*""^ ^"*^^»^^^ •• position des grands problèmes de la Morale pratique avec une ampleur et un détail auparavant inconnus. Rationalisme, Idéalisme, Individualisme au moins latents des grandes doctrines viables, caractères inverses de celles qui furent sans avenir, etc. Doit-on s'effrayer de l'anarchie

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LA. MORALK RATIONNELLE

LA MORALE RATIONNELLE ET L'hISTOIRE DE LA MORALE

des idées et des méthodes qu'il a fallu constater? Non, les questions soulevées aujourd'hui sont trop complexes et trop enchevêtrées pour être résolues vite et d'une façon uniforme. Laissons à l'esprit le temps de faire son œuvre; le souci contemporain de trouver de l'universellement acceptable est un fait rassurant, ainsi que la générosité de tant d'idéalistes qui s'ignorent. D'ailleurs l'expérience est une grande maîtresse, et la raison, pour qui l'expérience finit toujours, somme toute, par travailler, la raison, qui jamais ne se laisse réduire au silence, arrivera bien à faire triompher la Morale qui lui convient. Or, comment celle-ci ne serait-elle point la Morale rationnelle?

(*, __ La Pknsée anglaise contemporaine. — 53. — L'esprit pt-atique, dit-on justement, domina toujours chez les Anglais; de là leur tendance marquée vers l'Empirisme et l'Utilitarisme, leur éloignement pour le pur Rationalisme et surtout pour l'Intellectualisme. Mais si leur tempérament est peu métaphysicien, grand est leur souci de la moralité, et ils portent dans leurs préoccupations éthiques, précisément parce que là même ils veulent être pratiques, un esprit réaliste qui souvent se traduit par quelque Mysticisme. Cette dernière disposition, composant avec leur Empirisme, incline vers le Sentimentalisme ceux qui n'y tendaient point déjà pour avoir été frappés de la réalité intense et de l'utilité des sentiments moraux. Gomme il est naturel, ce Sentimentalisme corrige leurs tendances utilitaires Jusqu'à les faire presque évanouir fréquemment, et cela parfois même a lieu chez des Phénoménistes et des Matérialistes. Cependant, il y a toujours quelque Eudémonisme en leur Morale. L'amour passionné de l'âme anglaise pour la beauté n'est point pour rien dans le combat que se livrèrent toujours, en elle, les points de vue qui sont logiquement mortels à la Morale et ceux qui logiquement la fondent, mais répugnent au tempérament pratique du saxon. Ce tempérament préserva notablement les Anglais du Socialisme et maintint en eux le sens du droit et du devoir individuels, en dépit de cet Utilitarisme qui l'aurait aboli depuis longtemps si l'on avait eu, chez eux, l'esprit plus systématique. Un arrière-fond d'égoïsme gâte souvent leur Individualisme, mais le danger est-il moins grand de ces utopies socialistes dont ils se défient parce qu'elles ne donnent pas pour condition première, aux réformes sociales, la libre initiative individuelle ? Ils préfèrent en général, au désintéressement pur,

un certain équilibre de l'intérêt et du désintéressement. La parfaite cohérence, disions-nous, n'est pas leur qualité maîtresse; mais leur bon sens, leur souci de tenir compte de la totalité des faits extérieurs et intérieurs, les empêchent d'ordinaire de négliger tout à fait ce dont il leur arrive de méconnaître l'importance ; les grands partis pris n'ont jamais été, chez eux, que l'apparence. Pourtant, le Rationalisme et l'Intellectualisme purs sont représentés dans leur Philosophie, mais ils sont joints le plus souvent à quelque théorie plus ou moins sentimentaliste des instincts profonds de l'âme, et ils se rattachent aussi, parfois, à un certain Dogmatisme théologique dont ils sont comme la laïcisation, si l'on peut ainsi parler. D'ailleurs avec le temps, qui efface progressivement les différences des peuples, les Anglais ont fini par posséder des moralistes très analogues à ceux de France ou d'Allemagne, et dans le genre pragmatiste, et dans tous les autres genres. Mais, tandis que la Métaphysique ou ridéalisme sentimentaliste restent plutôt modérés chez les Français et que les œuvres allemandes procédant de ces tendances ont toujours un faux air de théologie et de fantaisie à la X Ville siècle, c'est, en Angleterre, une sorte de Mysticisme poétique et esthétique, souvent social, qui triomphe ; il en doit être ainsi quand se fondent ensemble l'amour du réel, l'amour du bien et l'amour du beau dans des âmes éprises aussi des vérités de fait, et sans cesse préoccupées de vivre leurs opinions avec la certitude expérimentale de leur valeur; il y a du Réalisme dans le Mysticisme. C'est pourquoi il existe quelque chose de commun entre l'Histoire de la Philosophie des Anglais tout entière et les étranges aventures de leur Histoire religieuse ; c'est pourquoi aussi le Pragmatisme religieux rallie tant d'esprits anglais partis en Philosophie du Positivisme : ce Moralisme spécial n'est pas sans ressemblance avec notre Philosophie de l'Action ; qu'on se souvienne de Newmann et du bruit fait il y a quelques années autour du livre de M. Balfour ! Peut-être l'Angleterre a-t-elle plus contribué que tout autre pays à la récollection des matériaux dont se sert la Morale scientifique ; mais, chez elle, ni la tournure d'esprit de la majorité des penseurs, ni l'action des événements n'ont ébranlé, comme en France et en Allemagne, ce fond de croyances métaphysiques qui maintient toujours un Rationalisme au moins latent. Le Mysticisme ou l'Intellectualisme des épigones de Spencer et de Darwin ou des émules de Coleridge, de Carlyle, de Ruskin, ou de

Thomas HillGreen en sont la preuve, qu'ils aient ou non rompu toute attache avec la Théologie positive. Entre eux et les Rationalistes, il y a moins de distance qu'entre Bain ou Mill et ces derniers.

54. — Il est impossible de ne pas réunir en une seule classe Herbert de Cherbury, Locke, et les Toland, les Collins, les Tindal, les Chubb, les Morgan, les Bolingbroke. Cependant, ces Déistes utilitaires, liés de près ou de loin aux Arminiens qui tendaient vers la libre-pensée, laïcisèrent le Christianisme de plusieurs manières fort différentes. Le premier rationalise une Religion déjà réduite à peu près à la Morale, mais son Rationalisme tend au Naturalisme. Le second, au contraire, veut expressément être empiriste et utilitaire, mais il n'est pourtant pas si ennemi de la Métaphysique et même de la Religion positive, qu'il ne couronne sa Morale, dont le fier Libéralisme est connu, par des considérations qui rendent le droit et le devoir sacrés, et qu'il ne sache grand gré au Christianisme des secours qu'il apporte à la recherche tout humaine de la vérité. Les autres tendent plus ou moins au Sentimentalisme, et leur amour de la raison est plutôt tiède. Ils ont des auxiliaires parfois étranges, tel Mandeville, qui oppose, à l'utilité privée de la vertu, l'utilité sociale du vice; mais Mandeville est une exception ; presque toute l'école s'applique à faire valoir la conformité de la Morale avec la nature humaine, à démontrer l'accord de l'intérêt personnel bien entendu avec l'intérêt général. Mais qu'ils sont peu cohérents et défendent péniblement leurs thèses, dont presque toutes, poussées à bout, les porteraient à déserter tout à fait la Morale traditionnelle, tout ensemble théologique et spéculative, pour professer avec les Shaftesbury, les Hume, les Hutcheson, les Ferguson et les Smith, une doctrine essentiellement sentimentaliste, et toute humaine. Et que la Psychologie dont ils partent est superficielle ! Si Locke peut être dit le créateur de la Psychologie moderne, il faut bien reconnaître que cette Psychologie, à son début, fut souvent aussi arbitraire que l'ancienne, en son genre, et aussi incomplète ; mais les lacunes n'étaient pas les mêmes.

55. — Le sens moral, chez Shaftesbury et un peu chez Hutcheson, a quelqae chose d'esthétique; chez Hume, il est plus strictement éthique ; et l'on trouve les deux caractères réunis dans Ferguson. Chez tous quatre, la raison joue encore un rôle assez considérable comme instrument de développement moral :

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la moralité, instinctive selon tous, se sert d'elle pour déployer son activité dans les diverses circonstances où l'homme se trouve placé. Smith, lui, semble ne vouloir expressément interroger que la sensibilité même, une sensibilité qui n'a rien de spécial en cette partie même où elle est la source de la moralité, car tout le système de Smith repose sur la considération du fait brut de la sympathie. Les premiers ne sont point encore si éloignés du Rationalisme qu'ils n'envisagent un peu l'instinct moral comme une sorte d'instinct rationnel original, comme une sorte de faculté d'approuver, qui serait, pour ainsi- dire, celle d'éprouver un plaisir sui generis qu'il n'y a pas lieu d'approfondir, mais qui se constate, qui se produit en nous infailliblement chaque fois que nous pensons à certains actes ou que nous les voyons accomplir ; Butler parle du devoir comme on ne pourrait s'y attendre de la part d'un sentimentaliste. Et tous se réjouissent de la ressemblance qu'ils découvrent entre leurs doctrines et celles des Eudémonistes. Pas plus que les Déistes utilitaires, ils ne dédaignent en général de superposer une Morale théologique à celle qui leur appartient en propre : volontiers ils reconnaissent, dans la voix de l'instinct, celle de Dieu même, et se représentent la divinité rendant obligatoire pour l'homme la recherche du bonheur personnel. — Ceci nous étonne, car cette recherche a-t-elle besoin d'être commandée? Peut-elle jamais être l'objet d'un ordre ? A l'idée de sentiment, c'est plutôt l'idée de caprice que nous lions, et non celle de règle ; les Empiristes qui assimilent Morale sentimentale et Morale vaine sont assez logiques. Nous avons dit ailleurs les principaux défauts constitutionnels de ces doctrines; le moindre, mais l'initial peut-être, est de confondre avec les sentiments moraux les idées sans lesquelles ils seraient inexplicables. Le sacrifice peut-il être par lui-même la source d'une joie? Il ne le semble pas ; il faut, pour qu'il paraisse obligatoire de l'accomplir, que ce soit en vertu d'une idée, vraie ou fausse, qu'il se fasse ainsi juger de nous ; devant la sensibilité pure, il ne saurait être que pénible, et puisqu'il est pénible, et l'est... pour la sensibilité, comment pourrait-il par luimême être agréable ? Rien n'autorise à imaginer deux sortes de sensibilité. — Il en est parmi les Sentimentalistes, qui, comme Hume, font reposer l'altruisme seul sur le sentiment ; constatant que l'altruisme ainsi fondé ne saurait suffire à inspirer la justice, ils demandent à l'Utilitarisme de fonder celle-ci. Quel optimisme est le leur ! Car si par hasard il était démontré qu'il

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y a des sacrifices sans aucune compensation, même d'ordre intime, on ne comprendrait guère qu'à défaut de l'intérêt, il y ait en nous une bienveillance innée nous portant à faire le bien. Leur Psychologie de l'homme moral est parfois puérile, et ils le sentent peut-être un peu ; le même Hume conseille de chercher un équilibre entre les tendances égoïstes et les tendances altruistes ; est-ce parce qu'il se doute que sa Morale ne comporte pas certains héroïsmes et qu'il en prend son parti? Smith, lui, pour éviter de se trouver sans autre critère du bien que l'égoïsme quand il n'y a, en face de A, aucun B avec qui A puisse sympathiser, se résigne à conseiller à A de sympathiser avec un soidisant « spectateur impartial » auquel nous ne pouvons guère donner un autre nom que celui de Raison, de la Raison exempte de toute préférence, de la Raison entièrement libre de toute influence du Sentiment. — En ce qui concerne l'Individualisme, rien n'en éloigne ces divers philosophes, mais rien non plus ne les rapproche du meilleur. Plusieurs d'entre eux ont grandement contribué à la fondation de la Psychologie classique, qui est très individualiste ; mais ils l'ont fait de manière à favoriser l'Empirisme, dont nous savons les méfaits. Il faudra la découverte des jugements synthétiques a priori pour secouer les préjugés de ces psychologues et rappeler l'attention de l'esprit vers les raisons qu'il a de croire à son activité propre, à sa puissance, à l'importance de la spontanéité individuelle, enfin, que l'on ne méconnaît pas sans perdre de vue la source même du droit et des devoirs qui lient les hommes.

56. — Cependant, plus ou moins en rapport d'ailleurs avec le mouvement théologique de l'école de Cambridge, le Rationalisme et l'Intellectualisme lui-même essayèrent, dès ce temps même, de réagir contre l'Utilitarisme et le Sentimentalisme. Les Cudworth, les Cumberland, les Clarke, les Wollaston, les Price font souvent penser à notre Malebranche ; il traitent de la hiérarchie des fins, de l'ordre et du désordre, d'une raison divine identique à la volonté divine ; leur idée de la « convenance » les porte à préconiser un idéal très désintéressé ; et leur attention à la voix de la raison leur fait regarder avec respecl l'individualité morale des êtres en qui elle parle. Mais ils sont trop exclusivement des logiciens ; dans le bien, ils ne voient que la réalisation du vrai en général par les volontés, et non une catégorie rationnelle à part. Bref, ils n'inventent rien qui puisse contrebalancer les doctrines rivales, si bien faites pour séduire

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l'esprit pratique de leurs compatriotes, les moins susceptibles de tous les hommes de se ranger sous la loi d'une Morale qui ne serait qu'un jeu d'abstractions.

57. — Conservateur jusque dans l'innovation et religieux souvent jusque dans l'irréligion, l'esprit anglais devait réagir encore contre l'Empirisme et l'Utilitarisme d'une autre manière que n'avaient fait les philosophes incolores dont il vient d'être parlé. Les Ecossais, spécialement D. Stewart, opposèrent au premier et au second une sorte d'Empirisme semi-rationaliste très positif; ils simplifièrent à l'excès les éléments transcendants qu'ils jugeaient nécessaire d'introduire dans la spéculation morale. L'Intuitionnisme et l'Innéisme de ces philosophes séduisirent bien des esprits inclinés par Hume à vénérer le Sens commun qui est, en somme, intuitionniste et innéiste ; la nouvelle doctrine semblait voisine de la sienne et pourtant offrait ce qui lui faisait défaut. L'appel à Dieu par la conscience leur parut être la base d'une Morale solide autant qu'élevée. Mais l'absolu moral était accessible à trop peu de frais dans cette école ; très vite, ceux qui ne suivaient point Wkewell sur le chemin du Kantisme, revinrent, guidés par Mackintosh et quelques autres, vers l'Empirisme utilitariste qui se renouvelait et devenait largement scientifique.

58. — Avec Bain, qui déjà explique en sociologue, par l'imitation et l'autorité sociale, l'ascendant, sur les volontés individuelles, de certains principes utiles aux groupes, et surtout avec Bentham et Mill, l'Utilitarisme acquit une ampleur qu'il n'avait jamais eue encore. — Si nous faisions ici proprement œuvre d'historien, il nous faudrait parler longuement de Bentham, qui crut trouver le moyen d'identifier la formule de Priestley, « le plus grand bonheur du plus grand nombre » avec la devise de l'égoïsme : « tout pour soi-même » ; plus habile encore que Smith à trouver pour les concepts de la Morale commune des équivalents utilitaires, il construit une « Arithmétique des plaisirs » destinée à prouver que dans la réalité, comme dans les bons romans, la vertu est toujours récompensée; mais la vertu n'est pour lui que le fait de savoir souffrir un peu pour mieux et plus sûrement jouir ensuite, et l'homme vertueux lui semble être ce- ^ui qui sait le mieux rechercher son intérêt personnel. Il énumère les qualités et les défauts des actions au point de vue eudémonique et nous invite à joindre à chacune des actions que nous pouvons être tentés d'accomplir, des coefficients correspon-

dant à ces qualités et à ces défauts. Savoir établirde telles cotes, puis additionner et soustraire, la sagesse n'est pas autre chose; si la vertu ne coïncidait avec le maximum de joie, il faudrait dédaigner la vertu. Il sent pourtant que la joie et la vertu qull prêche ne seraient pas assurées, dans certains cas, si l'homme ne prenait pas un certain plaisir à aimer et à être aimé sans plus songer aux bienfaits qu'il pourra recevoir en échange de ceux dont il est Fauteur; il sent ce qu'il y a d'artificiel dans cette consolation qu'il donne à qui se sacrifie : en augmentant la somme de bonheur qui est dans l'univers, tu augmentes nécessairement ta propre part de bonheur, puisque tu fais partie de l'univers. S'il avait creusé l'idée de la joie d'aimer et d'être aimé, il eût trouvé en l'homme autre chose que cet Egoïsme qu'il découvre au fond de 1' « Ipsedixistisme » lui-même des gens qui croient fermement se dévouer sans arrière-pensée. Nul utilitaire ne proposa, en somme, une doctrine plus délicate à appliquer dans la pratique; d'aucun, la doctrine n'est - plus propre à montrer que l'Utilitarisme et l'Empirisme sont logiquement inséparables. Néanmoins il professe un admirable Libéralisme ; il n'accorde guère à l'Etat que la mission de réprimer le délit, de garantir la sûreté de l'individu; on ne peut être plus libéral ; on l'est même forcément moins lorsqu'on parle plutôt de liberté que de sûreté, car quels abus de pouvoir peuvent être amenés par le désir le plus sincère de protéger les libertés? Les partisans de l'individualisation des peines le comptent parmi les autorités dont ils se peuvent réclamer. Bref ce philosophe, qui dut à son Empirisme de ne rien comprendre aux droits de l'homme, et qui prétendit fonder la Politique sur la Pathologie sociale, se trouve être pourtant l'un des individualistes les plus déclarés des Temps modernes. Gomment expliquer cette disposition chez un anti-rationaliste? Dire qu'il était anglais ne suffit pas. Si l'on y regarde de près, l'on s'apercevra que son Empirisme lui permit d'être individualiste de la bonne manière, parce qu'il était en réalité incomplet : la conception des personnes-atomes sociaux est une thèse rationaliste, métaphysique ! Allons plus loin : lorsque Bentham pose la nécessité, pour le politique, de joindre un intérêt artificiel à l'intérêt naturel trop peu éclairé en général dans la foule, ne prouve-t-il pas qu'il croit au fond à un devoir absolu de faire régner l'idéal moral ? Il est visible qu'alors ce n'est pas au point de vue de l'intérêt qu'il se place !

59. — Nous avons eu l'occasion, au chapitre précédent, de dire le plus important sur les doctrines de St. Mill, de Spencer et de Darwin. La philosophie de Comte, de bonne heure répandue en Angleterre, agit fortement sur les deux premiers, et l'influence du troisième, qui fut sans bornes, fut plus grande sur Spencer que celui-ci n'en convenait. Complétons brièvement les pages que nous leur avons consacrées : ils sont trop grands pour que nous nous contentions de les nommer ici, même après ce que nous dîmes d'eux plus haut. — Si Bentham est l'Utilitarisme triomphant, Mill est l'Utilitarisme dévoré de scrupules et se détruisant lui-même à force de se vouloir logique, logique et moral en même temps qu'empiriste. Toute l'Ethique de Mill pourrait en effet se résumer ainsi : L'utilité sans doute est la mère de la moralité, à tel point que des sentiments aussi animaux que celui de la vengeance sont la source de sentiments aussi élevés que celui de la justice; pourtant, en observant mieux la moralité, on y découvre une préférence pour des actes qui promettent, non pas plus de plaisir, mais un plaisir supérieur à d'autres en qualité. A la rigueur, ceci peut encore paraître interprétable empiriquement ; mais il n'en est pas ainsi quand ce dont la joie est promise par un acte, l'agent qui accomplit cet acte n'en jouira jamais ; faut-il donc renoncera l'Empirisme, à l'Utilitarisme? Non pas, peut-être, car on aime ses descendants: on peut donc être encore égoïste en travaillant pour eux. Cependant, cela est-il bien sûr? S'il n'y a plus là d'égoïsme, comme il le semble en définitive, eh bien, c'est que l'idée des actes utiles a fini par se dissocier de l'idée de leur utilité ; et l'on est devenu désintéressé parce qu'on a oublié, en fin de compte, les raisons égoïstes que l'on avait d'abord d'être altruiste. Comme St. Mill combattait contre lui-même lorsqu'il torturait ainsi son Empirisme pour le sauver ! Et qu'il rendait, malgré lui, la Morale méconnaissable, indigne du respect qu'il lui prodiguait! — Ajoutons, aux idées de Mill, celles d'hérédité, de sélection et d'évolution, et nous obtenons la doctrine de Spencer, ou celle de Darwin, avec ces différences que Spencer, nullement sceptique, croit pouvoir formuler déjà les points principaux d'une Morale relativement parfaite — sa théorie de l'équilibre le lui permet, — et que Darwin fait jouer aux hasards physico-chimiques de la vie fœtale un rôle plus grand que Spencer, lequel est plus psychologue. -^ Tous trois d'ailleurs sont libéraux et individualistes, mais en partie pour la même raison

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que Bentham : ils sont logiciens, dogmatiques, rationalistes au fond.

60. — Chez tous trois (et non pas seulement chez Mill), précisément à cause de ce Rationalisme tout ensemble^ latent et fervent, Ton peut constater un effort continu pour rejoindre la Morale commune, surtout en ce qui concerne la pratique proprement dite. De là, dans leurs systèmes, des corrections si importantes aux partis pris initiaux qu'on croirait parfois voir ces auteurs convertis aux opinions de leurs adversaires. Il est intéressant de noter avec Guyau comment leurs disciples et leurs émules revinrent en grand nombre, plus ou moins complètement, à des points de vue vers lesquels leurs maîtres avaient tendu inconsciemment. Les Lewes, les Sigdwick, les Murphy allèrent depuis Mill où allaient de leur côté, depuis Spencer et Darwin, les Clifford, les Baratt, les Leslie Stephen, vers rintellectualisme, vers un Sentimentalisme plus ou moins sociologique et mystique. L'erreur des grands esprits a comme une vertu qui ramène vers le vrai, ou près du vrai, sinon euxmêmes, du moins leurs continuateurs.

61. — Parallèlement, des esthètes humanitaires ou des humanitaires esthètes venus de directions fort diverses renouvelaient le Sentimentalisme en l'adaptant aux méthodes, aux idéaux récents. Les Owen, les Carlyle, les Ruskin et d'autres rêvent d'une humanité parfaitement heureuse et morale, qui cherche le bonheur en le dispensant. Dans le cercle considérable des espritssur lesquels agissent ces penseurs, on a le culte des héros comme de la nature, et l'on est volontiers socialiste. A ce courant se mêle partiellement un autre courant, très hostile à toute Théologie et à toute Métaphysique, tandis que le vieil esprit religieux ou même catholique se réveille et tente de restaurer, sur des bases à la fois positives et métaphysiques, un Spiritualisme plutôt classique. De nos jours, certains pensent même pouvoir utiliser les Métaphysiques allemandes, si longtemps dédaignées en Angleterre; mais cette tendance paraît sans grand avenir. La majorité des moralistes anglais s'applique de préférence à la solution des problèmes pratiques, et, s'ils sont socialistes, c'est un certain Socialisme empirique, expérimental et prudent qui les attire ; ils sont en général si raisonnables qu'ils méprisent toute utopie ; tout idéal qui ne serait pas intelligible et enseignable leur semble creux. Leurs dispositions pratiques les empêchent de saper les idées traditionnelles du

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droit et du devoir, qui sont en réalité des idées métaphysiques. Bref, un Rationalisme peu raisonneur, mais ferme, est plutôt leur fait, et il ne semble pas que leur goût si vif pour la Nouvelle Logique doive les entraîner vers l'Intellectualisme; ils traitent la Logique en mathématiciens, c'est-à-dire de la manière la plus positive qui se puisse imaginer. Mais le Mysticisme demeure toujours possible chez eux, justement à cause de ce mélange d'esprit positif inné et d'esprit métaphysique récent que nous avons signalé; de là le succès, en Angleterre, des théories élaborées en Amérique par W. James; mais rien n'autorise à croire qu'ils iront très loin dans cette voie ou qu'ils déserteront en masse l'Individualisme auquel les attache leur sagesse, le caractère pratique de leurs conceptions morales et jusqu'au genre de Mysticisme qui les séduit. Ce n'est pas que la Morale dite scientifique n'en attire encore quelques-uns : l'illusion, par exemple, d'une Sociologie capable de fournir autre chose que la connaissance des moyens de réaliser du bonheur, ne connaît guère de frontières aujourd'hui; et l'on y tombe plus facilement que dans cette autre — aussi grande d'ailleurs — qui consiste à se représenter la Logique comme autre chose encore que la Science du raisonnement en général, du raisonnement envisagé indépendamment de tout ce sur quoi l'homme peut raisonner. Mais des esprits vraiment positifs s'aperçoivent en général que tout fait n'est pas forcément analogue à ceux qui ne posent qu'euxmêmes, et qu'il en est qui posent quelque chose qui les dépasse. Un Rationalisme élevé et mesuré leur convient, et convient donc à l'esprit anglais plus que son contraire ou ses exagérations.

f. — La Pensée allemande coNTEMPORAiNE. — 62. — Fût-on persuadé qu'une âme de vérité se cache en toute doctrine qui a pu vivre et se développer, on ne peut s'empêcher de sympathiser quelque peu avec les ennemis de la Philosophie quand on s'est appliqué à l'étude de l'évolution de la pensée métaphysique et morale en Allemagne depuis la mort de Leibnitz jusqu'à nos jours, tant les systèmes éclos pendant cette période sont étranges et divers. Ils ne sont pas absolument inclassables, car, même en Philosophie, l'arbitraire et la fantaisie ont des limites; mais quel rôle les mots paraissent avoir joué dans le déploiement du génie métaphysique allemand ! Que d'efforts intellectuels faits en pure perte ! Ce spectacle attriste comme celui du gaspillage des germes dans la nature. A quoi bon la haute culture où sont

parvenus les auteurs de ces systèmes? Que vaut le développement de rindividualité de leurs auteurs s'ils ont peu augmenté le trésor de la richesse commune? Abstractions vides, enthousiasmes romantiques et pédants en des matières où la poésie n*a que faire et où il faudrait moins de subtilité que de raison à jeun, théologie démarquée, déformations imposées aux données des Sciences et de l'Histoire, variations capricieuses sur des thèmes spéculatifs anciens ajustés par des tours de force aux exigences d'hypothèses pseudo-scientifiques ou sur quelque thèse spécieuse engendrée par l'éternel orgueil, par l'éternelle sensualité, par l'éternel égoïsme humains : voilà ce qui prédomine dans un grand nombre des doctrines qui nous restent à étudier ; et voilà pourquoi l'âme de vérité qu'elles renferment est souvent peu de chose. — Cependant, à les prendre dans leur ensemble, elles révèlent un immense effort du Rationalisme pour se tirer d'embarras où il ne s'est peut-être jeté que pour trouver, de lui-même, une formule plus adéquate. En fait, d'ailleurs, nul penseur digne de ce nom n'a jamais cherché autre chose que la théorie la plus raisonnable, la plus lumineuse, du monde et de lui-même; mais pour mille causes qui toutes s'expliquent psychologiquement, peu se résolvent à demander à la raison même, à la raison seule, ce qu'elle pense sur les sujets où seule elle est compétente. De là des égarements très naturels en des sphères où rien n'avertit par des faits palpables l'imagination philosophique quand elle fait fausse route. La force de nombreux systèmes réside principalement dans l'impossibilité de les réfuter parce qu'ils se placent en dehors des conditions d'une réfutation possible ; mais ils ne doivent point se prévaloir de la force qui leur vient de ce chef, car ils ne la possèdent que pour s'être d'abord construits d'une manière tout artificielle.

63. — Ce fut un malheur, pour Leibnitz, d'avoir Wolf comme héritier. Le Spiritualisme concret du maître fut anémié et altéré par le disciple jusqu'à se distinguer mal d'une certaine Philosophie honnête et vulgaire qui est celle où réussit à se hausser, à ses meilleurs jours, un homme moderne qui n'a que de la conscience et du sens commun. On regarde Wolf comme le premier père de la Philosophie des Lumières, ce qui est vrai, car son Rationalisme timide et plat, sa Morale ambiguë dont on n'arrive point à savoir si elle est plutôt une Morale de la Perfection ou un Eudémonisme, sa tendance, enfin, à rapporter au sentiment ce que sa faible dialectique ne résout point en élé-

LA MORALE RATIONNELLE ET l'hISTOIRE DE LA MORALE 271

ments intellectuels, se retrouveront chez beaucoup de ses contemporains les plus à la mode. Mais ces mérites sont minces; Leibnitz avait mieux fait en toutes choses que ne refit Wolf. Il avait même plus savamment marqué la différence du théologique et du philosophique. En réalité, Wolf présida, et sans originalité, à la décadence de la Philosophie rationnelle. Loin de reprocher, comme fait Luthard, à son Rationalisme, les insuffisances des moralistes sur lesquels il influa, nous accuserons l'insuffisance de son Rationalisme, qui est superficiel, abstrait, incomplet et hésitant. Il eut, en par,ticulier parmi les Théologiens, des adversaires péchant par une défiance excessive de la raison; ceux-ci ne voyaient en lui qu'un intellectualiste. Il l'était, sans doute, à sa manière, en Morale surtout, et Kant le lui reprochera, mais l'Intellectualisme n'est pas le Rationalisme ; il n'en est qu'une déviation.

64. — Déisme anglais et Naturalisme français, c'est toute VAufklàrung, dit-on. On oublie le Panthéisme germanique ; il faut compléter le jugement de Luthard par le mot de Heine. Est-ce à cette tendance panthéistique, et donc poétique et fantaisiste de l 'âme allemande, qu'il faut attribuer les premières altérations du Rationalisme leibnitzien par tant de bizarreries proposées, à l'époque de VAufklàrung, comme autant de vérités inédites, lumineuses et sublimes? Spinoza métaphysicien et Spinoza exégète commencent à hanter alors presque tous les philosophes. L'idée fixe d'une synthèse immense où entreraient toutes les Sciences de la nature et toute l'Histoire, où la raison déduirait tout le réel avec une rigueur quasi mathématique et le suspendrait à un idéal à la fois irréligieux et mystique, mystique et cependant rationnel, rationnel et réel tout ensemble, une telle idée inspire déjà Lessing, Mendelssohn, et leurs émules ; c'est le Romantisme philosophique qui débute, paré de tous les charmes d'une littérature qui en déguise les défauts. Avec Lessing, qui laïcise le Christianisme, et Mendelssohn qui laïcise le Judaïsme, s'ouvre la longue liste des penseurs qui vont s'obstiner à couler une Philosophie dans la Morale d'une Religion dont pourtant ils ne veulent plus, dont ils ne peuvent vouloir, étant de ces Rationalistes pour qui il n'existe d'autre Dieu qu'un Dieu immanent, déjà réel ou in fierl. Ce qu'il y a de plus net dans la doctrine de beaucoup, c'est encore la partie négative. Même chez des esprits comme Reimarus, dont la tendance rationaliste est assez accusée, la Nature s'interpose entre l'esprit en quête du

vrai et la Raison que Ton exalte; de là, en particulier, une sorte de Sentimentalisme qui domine ce qui peut encore demeurer du Rationalisme d'antan; de là, ensuite, un Eudémonisme parfois très généreux, mais parfois aussi trop complaisant aux faiblesses humaines; de là, enfin, un Individualisme de qualité inférieure, qui lutte contre l'Individualisme noble dont lasource est le Rationalisme intégral, auquel on ne se décide pourtant point à renoncer, pratiquât-on, en fait, Tenthousiasme comme principale méthode d'investigation. Au reste, le Panthéisme, contre lequel on se défend mal, est peu favorable au vrai Individualisme. Une Morale très composite dérive de la Philosophie générale qu'on professe, ou même constitue toute celte Philosophie ; car il arrive que l'on craigne de retomber dans la superstition au point de réduire, comme Reimarus, toute la Philosophie à la Morale après avoir réduit déjà, plus ou moins, la Religion à la Philosophie qui s'en dégage. Gela fait, on se trouve fort en peine d'unifier la théorie de la conduite que l'on veut construire. Quelquefois aussi, plus souvent même, afin de mieux vaincre la Superstition, on substitue, à toute Religion positive, une Religion naturelle où la Philosophie se perd, et d'autant plus aisément qu'elle est plus sentimentaliste. On a beau, alors, vouloir aller de la Croyance à la Science et formuler des règles d'action : les bases manquent pour élever une Philosophie générale solide, et l'on n'édifie qu'une pseudo-Morale, sans lien avec la Science positive et sans appui métaphysique assuré, une Morale qui oblige peu puisque le monde, pense-t-on, est si bon dans son fond et va si droit, de lui-même, vers le parfait! Il est toutefois incontestable qu'en Allemagne comme en France, à cette époque, on s'avisa de poser des questions non seulement scientifiques, mais morales, politiques et même métaphysiques dont les sages doctrines du passé n'avaient eu presque aucune idée. Pardonnons à la maladresse des novateurs, et gardons quelque rigueur à l'égard de leurs devanciers, qui laissèrent faire par de moins prudents ce qu'ils auraient pu commencer eux-mêmes à exécuter. Gomme il est naturel, trop violente fut la réaction contre la routine dogmatique de ceux-ci, et bien des innovations heureuses le furent moins qu'elles n'auraient dû l'être ; il nous faudra beaucoup demander au passé pour rectifier et rendre vraiment féconds les points de vue que nous devons à la Philosophie des Lumières, dont les folies engendrèrent les chimères métaphysiques que l'on sait, et dont

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les platitudes favorisèrent un certain Positivisme aussi regrettable que ces chimères.

65—11 exista, parallèlement à VAufklàrung intellectualiste une Aufklarung proprement sentimentaliste qui collabora avec elle et partagea la plupart de ses engouements et de ses haines Elle eut sa méthode propre et ses préjugés ; elle entendit réagir contre le Rationalisme ambiant, qu'elle s'exagérait ; son Naturalisme est plus savant et plus ample, plus téméraire que celui de Rousseau; l'idée de progrès, absente chez ce dernier, mais qui inspire toute l'Encyclopédie, est l'objet d'un culte plus enthousiaste encore, en cette école, que dans l'école voisine, et elle donne naissance à des systèmes qui aff"ectent la forme de véritables Gosmogonies où règne un Optimisme sans réserve. Aussi un Dogmatisme nouveau surgit-il du Sentimentalisme qui semblait la négation même du Dogmatisme; il maintient en général un haut degré de désintéressement, mais il tend, par malheur à rejeter dans l'ombre, plus ou moins, la notion de l'individ J obligé et libre. Les deux écoles, qui compromettent toutes les vérités qu'elles défendent, travaillent finalement l'une pour l'autre, sans profit immédiat pour l'avènement des réformes qu'elles souhaitent ; trop d'étroitesses et d'outrance gâtent leurs meilleures théories. - Il y a d'ailleurs trois directions dans le groupe de penseurs ici considéré. Hamann; Herder, un esthète en Gosmologie. qui construisit un système embrassant toute la Nature et toute l'Histoire, système où le Panthéisme s'allie à Hndividualisme et l'exaltation de la liberté à la dépréciation de la raison personnelle, où l'homme ne se juge afi^ranchi de la nature et destiné à vivre de la vie de l'esprit que pour s'entendre dire : « Efface-toi devant l'humanité et sois satisfait si tu as Harmonisé toutes tes tendances»; ,Jacobi, qui se désole de trouver la pure raison irrémédiablement spinoziste et juge opportun de la faire descendre dans le sentiment pour la rectifier, à l'inverse des Anglais qui font plutôt descendre la raison dans le sentiment pour rectifier ce dernier et travaillent moins, ainsi, en faveur du Subjectivisme; Zimmermann, irréligieusement religieux, Pestalozzi enfin, mystique avec discrétion et Jean-Paul, mystique avec indiscrétion : tels sont ceux que l'on pourrait appeler les Sentimentalistes de droite de VAufklàrung, auxquels s'opposent les Steinbart et les Barth, très utilitaires, tandis que d'autres, comme Basedow, hésitent entre les deux partis. Nous n'avons pas avantage à insister sur ces derniers.

66. — Une place à part est occupée par Gœthe, dont le génie poétique incline vers la seconde de ces écoles, mais dont Tesprit est trop subtil et trop pénétrant pour ne pas sympathiser avec le courant rationaliste. Sa Morale est celle de la beauté ; son idéal consiste dans le développement de toutes les facultés humaines, qu'il subordonne à l'intelligence, mais non sans ajouter à son idéal deux articles qui en altèrent la pureté : l'homme qu'il admire sait aussi bien jouir de toutes ses facultés autres qu'intellectuelles que de son intelligence même, et il est habile autant à hédoniser toute son activité qu'à spiritualiser toutes les joies dont notre nature est susceptible. La beauté de la joie dont on peut tirer parti par l'intelligence, voilà le bien pour lui. Une sorte d'Amoralisme déguisé et aristocratique à l'extrême, un égoisme immense qui s'insinue partout où paraît régner en principe la générosité des idées et des sentiments, résultent finalement de la définition du bien qui est la sienne. Quant à la Métaphysique qui sous-tend cette Morale, elle est panthéistique en ce qui concerne la conception de l'univers où il s'arrête ; et il y a du polythéisme dans sa conception de l'homme : les dieux de la Grèce sont les vrais modèles des hommes qu'il rêve. On peut trouver chez lui, particulièrement, de quoi montrer tout ce que peut la poésie, entendons la plus haute, dans... dirons-nous contre? la Philosophie et la Morale véritables. A l'ancienne Ethique, à celle que l'on pouvait penser froidement et vivre avec précision, l'esprit romantique substitue, avec un écrivain littéraire comme lui, et avec tous les philosophes qu'emporte la même tendance, une Ethique toute de rêve, dont les nouveautés les plus précieuses ont dissous les convictions anciennes sans mettre à la place de quoi leur équivaloir. Il fallait rectifier, élargir, développer ce qui était ; on a détruit, on n'a rien remplacé, sinon par des idées vagues, sans vrai esprit critique, avec des imaginations folles et des haines aveugles. Nous allons voir les suites anarchiques d'un Rationalisme insuffisant et d'un Sentimentalisme sans frein comme ceux dont toute VAufklàrung nous

a offert le spectacle.

67. — Kant eut l'illusion, quand il acheva l'édifice prestigieux de sa Morale, d'avoir fondé cette Science de la façon la plus rationnelle qui soit possible. De fait, la théorie des principes synthétiques a priori, étendue à la Morale, mettait en pleine lumière le rôle actif de l'esprit et, notons-le, de l'esprit individuel dans toute la connaissance. Et Kant ne cessa de faire effort

pour relier la Raison pratique à la Raison pure, après les avoir d'abord séparées. D'autre part, jamais il ne mit en doute l'existence du noumène ; il le conçut comme volonté, et même comme liberté, comme cause, comme cause métaphysique incontestablement ^ En dépit des subtilités assez vaines après tout qu'il accumule à la manière de quelqu'un qui se voudrait excuser d'être si métaphysicien, il rejoint absolument ceux qui font de Dieu l'auteur de la loi morale et des lois naturelles ; et il reconnaît que, logiquement, la liberté fonde le devoir. Quelque eff^ort qu'il fasse, au moment où il constate qu'il ne démontrera pas le devoir à proprement parier, pour donner à la Morale l'aspect d'un bloc suspendu dans la raison et qui s'y trouve effectivement situé ^^ sans que pourtant il se relie au reste de la raison, son Rationa-f lisme est non seulement manifeste, mais très proche de celui de ' ses adversaires : Kant, en effet, a prévenu que la démonstration de l'existence d'une Raison pratique équivaudrait à celle de l'existence d'une Raison pure pratique, dont il s'applique ensuite à traiter de manière à la pouvoir nommer « la Raison pure en tant que pratique » ; chemin faisant, il a soin de présenter la Croyance, en dépit de la subjectivité qu'elle implique, comme non inférieure à la Science, qui est objective ; de présenter le point de vue pratique comme une source de connaissance aussi légitime que l'autre ; et enfin il fait voir la Raison pratique violentant l'autre, l'obligeant à prononcer qu'elle n'est pas seulement pure, mais aussi pratique, ce qui prouve bien qu'il ne voudrait point d'une Raison pratique non munie d'une autorisation de la Raison pure. Au reste, n'identifie-t-il pas la raison à l'être nouménal, c'est-à-dire à l'être véritable? N'identifie-t-il pas — assez vaguement il est vrai — la volonté morale à l'activité même de cette raison, qu'il n'hésite point, parfois, à présenter tout ensemble comme la Loi morale même et comme le fond de notre individualité transcendante? A vrai dire, tout le contraire de Kant se trouve dans Kant : Morale théologique. Morale rationaliste, Métaphysique dogmatique assimilant l'être à la raison et à la volonté. Métaphysique morale assimilant le bien à la raison, à la volonté et à l'être, Panthéisme même, puisque la Loi morale et notre moi-noumène ne se distinguent pas nettement chez lui : il y a de tout cela dans sa doctrine. Il croit aussi fortement qu'un Descartes à la valeur absolue de la raison ; il ne se retient d'être

' Ce point a été très bien mis en lumière par Kuno Fisclier.

LK MORALE BAÏIONNELLK

métaphysicien comme les Dogmatiques que parce qu*il croit l'intuition nécessaire à la base de tout raisonnement objectif et qu'il ne découvre aucune intuition métaphysique ; et il fait en Morale un usage de la logique plus constant et plus serré que les plus décidés Dogmatiques. — Il est inutile d'insister sur le caractère souverainement désintéressé de son idéal ; il ne croit le désintéressement logiquement possible que si la raison commande, et c'est son Rationalisme qui lui permet de poser l'Impératif catégorique ; il nous fallait au moins noter ces deux points. — Ëntin, abstraction faite de la trace de Panthéisme signalée plus haut, nul ne proclama plus nettement que lui la dignité, les droits naturels et les obligations des personnes ; son Individualisme est d'une netteté merveilleuse, et il n'en saurait être autrement : tout rationaliste conséquent, après avoir reconnu la puissance et la dignité inhérentes à la raison, conclut à l'existence réelle et distincte de l'individu qui la renferme, et attribue à l'essence de cet individu un caractère sacré.

Pourquoi des partis pris étroits, des scrupules vains et des hésitations sans cesse renaissantes firent-ils dévier la Philosophie de Kant ? Celui qui donnait pour définition pratique du bien la possibilité d'universaliser la maxime d'une action était, en son Formalisme intellectualiste, rationaliste jusqu'à l'excès; il l'était sans excès quand il insistait sur ce que la Loi morale est une loi, pour exiger le respect à son égard ; il l'était bien en métaphysicien quand il plaçait la moralité dans le respect des personnes, des sujets nouménaux de cette Loi dont la divine essence ne se distingue pas de la leur, et qu'il parlait de notre raison phénoménale sans songer à la distinguer de l'autre. Même, il n'était pas loin de reconnaître, dans l'idée du bien, une catégorie de la raison parmi les autres, lorsqu'il distinguait moins deux raisons que deux fonctions de la raison. L'inventeur de la théorie des jugements synthétiques a priori aurait achevé son œuvre ainsi qu'elle demandait de l'être, s'il eût réuni en un jugement de ce genre les deux idées de bien et d'être. Mais la peur de la Métaphysique et du Dogmatisme le retint. C'est cette même peur qui le fit se contenter d'avoir tiré la liberté du devoir, après avoir déclaré qu'il faudrait pouvoir suivre la marche inverse, et d'avoir tiré le bien du devoir au lieu d'imiter ses prédécesseurs, plus logiques et plus intelligibles, qui faisaient le contraire. Et quelle concession au Rationalisme que d'allerjusqu'à déclarer le devoir unfactum rationis! Mais cette concession, que la Raison pra-

LA MORALE RATIONNELLE ET L'HISTOIRE DE LA MORALE 277

tique extorque à l'autre, suffît-elle? Est-elle de bon aloi9 Le devoir a beau exiger qu'on y croie d'une certitude apodictique

— ce que d'ailleurs un Kantisme rigoureux ne pourrait permettre, vu la distinction, rappelée plus haut, de la Croyance et de la Science, —et qu'on affirme ses postulats pour être logique

— ce qu'un criticiste rigoureux devrait juger insuffisant, ''-- la Raison pure, enfin, a beau n'avoir point d'objections contre la Raison pratique — même observation, - il reste que la Déduction transcendentale dont V Etablissement de la Métaphysique des Mœurs avait constaté la nécessité, la Critique de la Raison pra^ tique renonce à l'opérer; elle n'opère bien que la Déduction métaphysique de l'a priori moral, une déduction qui est en somme, une induction, une induction dont on se pourrait prévaloir pour rétablir, en Morale, le Dogmatisme traditionnel !

Cette peur de la Métaphysique, qui vicie son Rationalisme le rejette en réalité dans le Sentimentalisme \ bien qu'il s'en défende, car son Impératif, au fond, n'a d'autre soutien que

I intensité de la croyance du philosophe en la Morale. Certes,

II tend plutôt, d'un autre côté, vers l'Intellectualisme, puisqu'il va jusqu'à soutenir que celui qui aurait véritablement la Science morale connaîtrait analytiquement toute l'Ethique; et nous l'avons vu formaliste, d'autre part, pour éviter la Métaphysiquetant 11 est vrai qu'on ne peut délaisser le pur Rationalisme, non seulement sans tomber dans des erreurs de méthode et de doctrine, mais sans se condamner à verser dans des erreurs contradictoires entre elles: on est condamné à chercher dans les unes de quoi rectifier les autres et l'on n'arrive ainsi qu'à l'incohérence. Le Sentimentalisme, chez Kant, était un succédané du Pietisme. Faut-il qu'il soit demeuré l'élève des Piétistes pour accorder si résolument, malgré tout, le primat à la Raison pratique, et pour réteblir comme il le fait, à la suite de la Morale, tout l'appareil religieux dont il ne voulait point d'abord? Oui, il est bien le théologien que dénoncent les Positivistes ; autrement Il n'eût point transporté tant de Métaphysique dans sa Morale, et craint de favoriser le Scepticisme s'il ne parlait de Dieu, de Liberté, d'Immortalité, de sentiment religieux.

Mais il voulut, dira-t-on, séparer la Morale de la Métaphysique pour la mettre à l'abri du doute ! En effet, telle fut son intention

'Voir notre article de la Revue de Métaphysique et de Morale de mars

i.lT^V"^?^^

explicite, mais son système montre bien qu'il se trompa sur ses propres sentiments ; et il n'eut point si tort d'être infidèle à son parti pris premier, car ce serait une pauvre sauvegarde pour la Morale, qui ne peut pas s'isoler du reste de la Connaissance, que de divorcer d'avec la Raison spéculative : triste moyen pour donner confiance ! Nous avons signalé bien d'autres idées métaphysiques encore, dans son Ethique, que celles dont il vient d'être parlé en dernier lieu. Au reste, qu'on songe seulement à celte action du moi nouménal sur le moi phénoménal, si dure à admettre pour les Kantiens les plus résolus ! Il y a là de la Métaphysique extravagante et qu'il faut mettre au compte de son Intellectualisme, ainsi qu'une certaine disposition qu'il montre à restreindre cet Individualisme si justement admiré ; dans son mépris tout platonicien pour le monde de l'apparence, il en vient à faire moins grand cas de la liberté des êtres phénoménaux que de la liberté des êtres nouménaux, et sa Politique est moins libérale que sa Philosophie générale : les principes ont pris le pas sur les personnes ; de faux libéraux ont pu se réclamer de lui sans forcer le sens des textes.

QS. — Nous laisserons de côté les Kantiens très orthodoxes dont l'intluence, longtemps grande, ne fit que continuer celle du maître. La Philosophie de Herhart, fort ambiguë, est pourtant une réaction très nette, contre le Kantisme, de ce Sentimentalisme et de cet Intellectualisme que nous avons vus à l'œuvre au XVIII« siècle. Herbart y revient, les combine, mais il ne prépare pas une rivale bien redoutable à la doctrine de Kant. Il est toutefois suivi, faute de mieux, par de nombreux esprits que séduit sa fine Psychologie, fine quand il oublie le parti pris général de son système et qu'il s'applique aux questions pratiques. Bien qu'il se propose de fonder le devoir sur l'être, ce métaphysicien qui craint de prendre ce titre n'entend philosopher que d'après l'expérience et il y réussit assez pour fonder une Morale, sans cohérence il est vrai et qui manque de bases solides, mais qui a le mérite, grâce à l'estime de Herbart pour les sentiments communs et pour les appréciations communes, de ressembler notablement à une Morale exacte, bien déduite des vrais principes. Mais l'Herbartisme proprement dit a-t-il une grande part dans

ce mérite ?

69. — Schiller — comme Gœthe, l'Histoire de la Philosophie le doit mentionner — Schiller, au contraire de Herbart, entend utiliser Kant lui-même pour le corriger. Il semble avoir pris

LA MORALE RATIONNELLE ET l'hISTOIRE DE LA MORALE 279

pour tâche de transformer la Critique de la Raison pratique à l'aide de la Critique du Jugement, en prenant pour acquis le^ principaux résultats de la Critique de la Raison pure, mais en y ajoutant autant de Métaphysique panthéistique qu'il en faut pour opérer cette combinaison. Il pose la raison comme la faculté révélatrice du bien moral, mais il répugne à l'Anti-Eudémonisme, qui est contraire à la nature et rend, dit-il, la Morale kantienne impraticable. Pour concilier moralité et Eudémonisme, il fait appel à l'idée de l'activité esthétique ; il magnifie cette activité parce qu'elle excite les sentiments désintéressés et donne cependant le bonheur, le bonheur le plus haut, celui que seule sait goûter l'âme affranchie, d'une part des instincts grossiers et, d'autre part, de la tyrannie de la raison, dont les impératifs sont superflus pour un être qui va au bien par la route royale de la beauté. Finalement, chez Schiller, le bien est exalté parce qu'il a une excuse et un charme : il est esthétique. On peut juger cette Morale trop aristocratique, d'un Rationalisme hésitant et d'un Eudémonisme à la fois excessif et trop pâle. A vrai dire, elle ne saurait convenir, et encore, qu'à un nombre d'âmes très limité, parmi lesquelles il s'en trouverait très peu de vraiment désintéressées et de très portées à l'action. Les insuffisances, l'arbitraire, le péril de semblables doctrines ne devraient-ils point recommander, aux adversaires de la Morale rationnelle, des doctrines tout à fait opposées à celles qui les séduisent et qu'ils n'estiment que pour avoir été proprement séduits par elles. Combien telles doctrines plus classiques sont moins audacieuses et plus susceptibles de réaliser l'unité des esprits ! Que la vérité n'a-t-elle donc toujours un aspect paradoxal! De quel amour, alors, elle pourrait être l'objet !

— On ne peut parler aussi courtement de ce qui relève de l'esprit de finesse que de ce qui relève de l'esprit géométrique ; mais quand il s'agit de systèmes dont les moindres bizarreries ont été le sujet de pieux commentaires sans fin et divergents à l'extrême, de systèmes, ajoutons cela, qui ne peuvent plus tenter personne, sinon quelques individualités brillantes, habiles à les remettre un peu à la mode, il y a avantage à signaler brièvement les vérités et les erreurs notables qu'ils peuvent renfermer. Ainsi convient-il d'en user avec Fichte, Schelling et quelques autres grands Métaphysiciens.

70. — Fichte faillit corriger Kant et le compléter de la manière la plus heureuse, car il aperçut la nécessité de suspendre la

pensée consciente à la pensée en soi comme à son principe, et il s'efforça de réintégrer le phénomène dans le réel. Il sut aussi découvrir, dans les concepts moraux, la source de connaissances et de certitudes métaphysiques : je suis puisque je dois ; Tordre moral absolu existe parce que seule son idée rend intelligible Tunivers. Mais n'est-il point abusif, déjà, de prouver la pluralité des mois parla nécessité de cette pluralité pour qu'il existe des droits? On peut fonder la Morale sur la Métaphysique sans réduire celle-ci à celle-là et la connaissance de la seconde à celle de la première. Le Rationalisme de Fichte en Morale dépasse les justes limites; il se perd dans un Intellectualisme où le réel est tiré de l'abstrait, et en un Moralisme où l'être entier est expliqué par le devoir. Ici, c'est la doctrine kantienne du primat de la volonté morale qui s'exagère jusqu'à l'invraisemblance; là, c'est déjà l'Hégélianisme. On comprend que Fichte ait pu passer pour un adversaire de la Métaphysique : il est allé plus loin que l'être ! Le Rationalisme ne pousse pas ses exigences aussi loin. Voici donc le noumène-liberté de Kant qui est devenu, chez lui, et le principe, et la matière, et la fin du développement de ce monde phénoménal ; trois conceptions, au reste, qui sont tout à fait inconciliables, sans compter que le phénomène de Fichte apparaît aussi, quelquefois, moins comme un moment ou une forme du devenir nouménal que comme une pure apparence. Parallèlement, son Moi absolu semble tantôt le divin principe du tout, tantôt le fond réel du tout, tantôt la limite vers laquelle se hâte le non-être qui tend à être et ne sera qu'au jour où la liberté parfaite se trouvera réalisée, où il n'y aura plus, au sein de l'univers, de ces mois individuels et de ce non-moi qu'il déclare pourtant indispensables à l'existence réelle du Moi. D'autre part, ce philosophe qui a fait, certes, plus que tous ses prédécesseurs pour exalter la puissance de l'esprit, pousse jusqu'au Subjectivisme le plus absolu la doctrine de l'esprit créateur de ses principes et de ses concepts essentiels ; il accepte que la pensée reconstruise, à l'aide des seuls éléments a priori, ce qui pourtant, selon Fichte lui-même, ne saurait se déduire que du Moi absolu. Comment le moi individuel peut-il connaître ainsf toutes les productions de l'autre? Il faut, semble-t-il, qu'il se réfère à l'expérience. Kant vieillissant avait par avance autorisé la trop audacieuse dialectique où se jeta Fichte avant Schelling et Hegel, cette dialectique qui, au lieu de développer la

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théorie de l'être, où la Science est incompétente, ne vise à rien moins qu'à faire à sa manière, forcément mauvaise et non pas seulement superflue, la besogne de la Science. Dans son Intellectualisme, qui absorbe son Moralisme, Fichte n'hésite pas à confondre volonté et entendement. La logique de son système a beau le porter à ne voir, dans le second, qu'un moment du développement de la première, ce qui constitue une sorte de Mysticisme qui pénètre son Intellectualisme et l'altère dans son fond, il n'en est pas moins de ceux qui prétendent recréer l'univers par un simple jeu de leur pensée. Bref, il s'écarte considérablement du véritable Rationalisme, auquel il avait donné des gages; il n'en garde que ce qu'il en faut pour édifier une Métaphysique où d'ailleurs la fantaisie, plus encore que le souci de ne juger du réel que d'après la Morale, domine comme dominera, chez Hegel, cette même fantaisie plus encore que le souci de ne juger du réel que par la raison. Enfin, si le système de Fichte est assez opposé à l'Empirisme pour placer l'idéal de la conduite dans un désintéressement parfait, et si l'importance qu'il donne à l'idée du moi le porte à proclamer très haut les droits et les devoirs des individus ainsi que des groupes qu'ils forment sous le nom de nations, d'autre part, en sa Métaphysique abstraite et panthéistique où l'idéal se fond en dernière analyse dans la réalité phénoménale qui peu à peu le réalise nécessairement, il réduit trop à des préoccupations temporelles sa législation morale; il fait même évanouir assez la notion dïndividualité pour que l'état selon son cœur soit doté de droits exorbitants, pour que le Socialisme se puisse réclamer de lui ; enfin, l'on ne s'explique aucunement la possibilité de l'apparition des héros qu'il loue d'avoir conquis la liberté du vouloir dans ce monde soumis au déterminisme, dans ce monde qui n'est libre, ou plutôt ne le sera que comme totalité, lorsqu'il sera pleinement réalisé !

71. — Les cinq Philosophies successives de Schelling, toutes d'un Intellectualisme plus ou moins mystique, influèrent sur de nombreux penseurs, philosophes ou savants, théologiens, juristes même. Et tout d'abord son Evolutionnismemétaphysico-historique inspira Hegel. La Morale occupe peu de place dans ses systèmes; c'est la Religion qui en tient lieu, et sa Religion préférée, c'est l'Art, quand ce n'est pas le Christianisme, ou la contemplation amoureuse de ce qu'il découvre au moyen de la fameuse intuition qui lui révéla le principe premier de l'être, de la

pensée, de l'évolution du premier vers la seconde, de la seconde vers la liberté ainsi que la tendance de l'univers entier vers une harmonie parfaite, fin réelle de l'harmonie virtuelle immanente à l'Indifférent initial! Jusqu'au mal s'explique chez lui par Dieu même, par ce désir d'exister dont Dieu sort et que Schelling qualifie d'égoïste. Il incline plus ou moins consciemment à justifier toutes choses et tous événements, comme aussi toutes les doctrines; jamais on ne vit le Rationalisme à la fois plus étalé et plus violé, et la recherche du vrai impersonnel servir de prétexte à une telle débauche métaphysique. Dans la ou plutôt dans les Philosophies de Schelling, il est traité pêle-mêle d'électricité, de magnétisme, de toutes les forces naturelles en même temps que de principes tout à fait abstraits : on y voit le génie de la nature s'épanouir en génie humain et cent autres merveilles dont la moindre n'est pas le Dieu qui se fait lui-même, ou qui se fait monde pour exister et qui, nonobstant, nous est présenté comme le Dieu de la Théologie chrétienne. Il faudrait être bien injuste pour accuser la raison pure d'engendrer de telles fantasmagories, bien naïf pour regretter que Schelling n'ait pas à proprement parler formulé une Ethique !

72. — L'ivresse métaphysique de l'Allemagne ne devait pas cesser entièrement après Hegel lui-même; loin de là ; mais avant de laisser une place, à côté d'elle, pour des engouements tout opposés, qu'elle était donc intense, pour que Hegel ralliât autour de lui presque tous ceux qui pouvaient passer pour des esprits raisonnables dans le monde philosophique de son temps, tous ceux, en d'autres termes, qui ne se laissaient pas séduire par Schelling! En somme, la Philosophie de Hegel se présentait comme une réaction, métaphysique, certes, mais comme une réaction véritable contre Schelling et même contre Fichte ; c'était la réaction de la raison contre l'imagination, en principe et en apparence du moins, puisque le réel était déclaré identique au rationnel. Il est vrai qu'en même temps l'on proclamait que tout le rationnel doit être réel, ce qui est arbitraire ; mais on soutenait aussi que l'on va également bien du fait à l'idée et de l'idée au fait, ce qui semblait faire droit aux revendications de l'esprit scientifique, le favoriser même; cet esprit, qui eût pu être plus exigeant, se contenta d'un arrangement philosophique des faits physiques et historiques qui respectait tant bien que mal les données du Savoir positif, et cela suffit pour que la géniale construction de Hegel passât sans une invraisemblance

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trop criante pour le dernier mot de la raison sur l'univers connu par la Science. — Pourtant, au fond, le véritable Hégélianisme, c'est celui qui déduit tout de l'Idée, qui tire le concret de l'abstrait et remplace l'être par le devenir; c'est celui qui fait suite à la doctrine de Schelling, à celle de Fichte. C'est bien ainsi qu'on le comprit surtout, car les dissidents du système qui lui doivent le plus sont des intellectualistes caractérisés; les autres, ceux qui tendirent plutôt vers le Positivisme, ont pris le goût du fait moins dans la partie objective de la Philosophie du maître que dans les livres des savants^^ de leur temps. Si bien des Métaphysiques ont, pour reprendre une expression de M. Egger, fécondé par leurs cadavres le champ de l'expérience, l'Hégélianisme n'est guère de celles-là. Il ne suffit pas d'être rationaliste, il faut l'être raisonnablement, sans Intellectualisme ; autrement, la ressemblance est grande entre les théories qu'on édifie, appartint-on aux temps modernes, et ces bizarres Gosmogonies orientales où il est de mode de chercher des intuitions très profondes et qui si rarement renferment quelque chose de tel.^ Il faut, sans doute, rattacher la raison individuelle à la raison impersonnelle, ainsi que le vit Cousin, qui ne sut rien extraire de ce rapprochement; mais proposer, comme une sorte de support pour la seconde de ces deux raisons, un être divin, n'est-ce point conclure de façon plus intelligible que si l'on fait sortir toutes choses, jusqu'aux âmes humaines, et jusqu'au divin réduit ou non à l'idée que nous en avons, d'une Idée primitive qui n'est rien encore? S'il est toujours illégitime de construire apriori tout le réel, ne l'est-il plus encore de le construire avec rien? La doctrine classique de la création n'est qu'obscure, celle-ci* est contradictoire, et l'Evolutionnisme optimiste qui règne tout le long de la dialectique hégélienne y est plus étonnant qu'il ne le serait en un système où l'on n'aurait pas commencé par dépersonnaliser, par irréaliser le divin. Que si l'on préfère interpréter autrement l'Hégélianisme et le traiter comme un Panthéisme — on le peut assez bien, il est si complexe ! — mêmes difficultés, ou de plus graves encore, car l'Idée est alors une sorte d'intelligence inconsciente.

Que peut-il en être de l'Ethique en ce système? Elle est tout, mais elle est devenue méconnaissable. Elle est tout, car l'Idée

* Nous adoptons pleinement, sur ce point, le point de vue de Lang. Voir : Cultes, Mythes et Religion (trad. fr., Alcan, Paris, 1896).

marche vers la réalisalion de Fidéal virtuel qu'elle porte en elle; et cependant elle est peu de chose, car ridée se réalise lentement, et elle nie, aux périodes d'antithèse, ce que posaient ses thèses, en attendant des synthèses dont le sort est aussi d'être niées après avoir été affirmées, et de ne se survivre qu'après une complète métamorphose. Bref, la Morale n'est jamais que relative. Ce n'est pas tout ; il y a quelque chose de supérieur à la Morale, pour Hegel, c'est l'Art ; quelque chose de supérieur à l'Art, c'est la Religion, inférieure ellemême à la Philosophie, laquelle atteint, paraît-il, sa perfection avec Hegel, en attendant qu'elle règne sur le monde qui, ce jour-là, sera Dieu enfin réalisé. Moralité et Morale sont ici confondues, et aussi réalité avec moralité, comme moralité avec tendance à la moralité. Droits, devoirs de toute sorte sont assimiles aux conditions effectives de leur découverte successive par la pensée, et cependant dominent la volonté des êtres humains comme des normes transcendantes. Ces normes s'identifient avec la conscience qu'on en acquiert et avec les institutions où elles prennent corps, de même que, dans le monde antérieur à l'homme, les formes abstraites de l'être et de la vie se réalisaient progressivement dans les minéraux, puis dans les plantes, puis dans les animaux. Pas de place, ici, pour l'Eudémonisme vulgaire : la victoire de l'esprit sur une nature qu'il fera nécessairement toute spirituelle est l'unique fin. Pas de place, non plus, semble-t-il, pour un Socialisme tyrannique qui violerait la dignité de ces individus dont la loi suprême se formule ainsi : Soyez des personnes ! Réalisez en vous l'Idée ! Et cependant le même Intellectualisme qui gâte le Rationalisme hégélien le rive à une sorte de Réalisme qui est la condamnation même de ce Rationalisme : si tout le rationnel est réel, que les individus et les peuples se laissent conduire à l'Idéal par la force, qui au fond est divine; cela seul est logique! Devant la majesté de l'impersonnel, que l'individu, qui ne vaut que par et pour l'impersonnel, soit comme s'il n'était point! L'individu n'a d'autre fin que de servir la destinée de l'impersonnel, qui ignore les personnes comme il ignore toutes choses puisqu'il est inconscient, puisque l'Idée dont tout procède est, de sa nature, irréelle î Malheur aux vaincus, et que l'Etat soit tout-puissant! Voilà l'étrange Politique où aboutit la Morale hégélienne parce qu'elle n'est pas fondée sur une Psychologie et une Métaphysique exactes de la raison; elle travaille elle-même à la res-

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tauration d'un Eudémonisme que semblait exclure, pourtant, la Philosophie de l'Idée : le système, en effet, exclut radicalement le devoir et la notion individualiste du droit. Que reste-t-il, dès lors, à proposer aux hommes, sinon la perspective d'un bonheur mondial? Le Socialisme allemand a tiré de l'hégélianisme la conclusion qui convenait : le Marxisme, et cela par le côté même où il est amoraliste, matérialiste, sensualiste dans l'acception vulgaire de ce mot, est l'Hégélianisme complété. — Loin de nous la pensée de contester l'intérêt profond de certaines vues de Hegel et la valeur de son désir d'introduire, dans l'étude des faits, la préoccupation des facteurs logiques de leur histoire; mais quel esprit positif ne regretterait pas que tant de génie ait été gaspillé à édifier un Intellectualisme de cette ampleur, où le Rationalisme n'est plus que sa propre caricature ?

La Scolastique du Moyen-Age était une Philosophie artificielle, mais du moins attachée à des idées que reconnaît le Sens commun ; le Sens commun, il est vrai, ne compte guère pour le philosophe, qui y voit et doit y voir un faisceau de préjugés dont il appartient à la raison d'instituer la critique; mais une Scolastique comme celle de Hegel, qui violente le Sens commun au point de n'avoir d'autre garantie que sa propre cohérence, la raison peut-elle s'en accommoder? Pas beaucoup plus que de l'Occultisme peut-être, auquel elle ressemble à sa manière, par le caractère abstrus de ses concepts. C'est, hélas, un des privilèges de la Philosophie, qu'il y soit possible de déraisonner avec génie, privilège effrayant puisque la Philosophie contient la Morale!

73. — L'Hégélianisme pur ne pouvait guère être professé que par le seul Hegel. Il y eut une Droite hégélienne qui alla vers la Théologie et refit une fois de plus, avec ampleur, la confusion de la Philosophie et de la Religion naturelle ou même de la Religion positive, laquelle s'en trouva fort mal ; le parti dit du Centre recula plus ou moins dans le sens d'un Rationalisme qui ne cessait d'être étrange que pour devenir banal ; et la Gauche, qui prenait goût à la Science et que l'Idéalisme du maître gênait d'autant, se tourna vers l'Empirisme ou même opta pour le Matérialisme. Quelque chose de l'Hégélianisme survécut dans mainte Métaphysique ultérieure, mais on lui emprunta surtout d'élégantes et poétiques dissertations sur l'évolution ; il inspira de belles péroraisons à des Positivistes et des intermèdes intellectualistes aux Sentimentalistes. C'est, somme toute, pour le

vrai Rationalisme que THégélianisme travailla le moins directement ; on lui doit, en Ethique, une partie de l'Amoralisme ou du Moralisme mi- fantastique mi-sceptique qui suivit.

74. — Nous sortirions de notre sujet si nous suivions les Théologiens hégéliens et kantiens dans leur long et laborieux effort pour utiliser les grandes Métaphysiques qui détournaient les esprits de la Religion positive. Eblouis par l'apparence religieuse de ces Métaphysiques, ils ne surent point y voir des Théologies désaffectées et démarquées dont la moindre impiété devait être, bientôt, de présenter toute Théologie — ainsi fit Rietschl — comme le simple pressentiment de Tœuvre solide qu'il revient aux Philosophes d'accomplir. Dans leur joie de pouvoir s'appuyer sur des systèmes où la Religion naturelle s'encadrait si bien, et qui s'émaillaient volontiers de citations bibliques, ces Thélogiens collaborèrent à la laïcisation de la Théologie, tout en croyant sanctifier la Philosophie; et lorsqu'on se fit ouvertement, de cette dernière, une arme de ses ressemblances avec l'autre, ceux d'entre eux qui étaient religieux surtout parce que philosophes tendirent à ne plus être que philosophes; et ceux qui étaient philosophes surtout parce que religieux se tournèrent peu à peu vers d'autres Philosophies. En dernière analyse, l'Hégélianisme a été funeste au Protestantisme qu'il semblait d'abord servir, et dont la force, grande encore, ne se maintient et ne concourt à la conservation de la véritable Morale que grâce à ce qu'il y subsiste de croyances métaphysiques et éthiques traditionnelles. — De tous les courants qui dérivèrent de l'Hégélianisme, les plus importants furent le Matérialisme et le Socialisme; ce qu'il parvint à faire vivre de l'Intellectualisme mêlé de Mysticisme qui fut d'abord sa grande séduction, servit fréquemment à l'ornementde doctrines foncièrement matérialistes, qu'elles fussent des Gosmologies oudesSociologies.On éprouvait un immense besoin de puiser enfin, dans les faits, physiques ou historiques, les éléments de la spéculation philosophique; d'ailleurs les problèmes pratiques qui se posaient, de plus en plus impérieux, obligeaient les esprits à plus de positivité. Le mélange d'Idéalisme et de Matérialisme que nous avons signalé dans les deux courants principaux qui sont sortis de l'Hégélianisme, nous autorise à rapprocher, malgré leurs différences, les deux séries de penseurs dont il va être parlé.

75. — Il resta, chez les Hégéliens qui tournèrent au Matérialisme, assez de fantaisie intellectualiste pour que leur Réa-

LA MORALE RATIONNELLE ET L HISTOIRE DE LA MORALE

lisme, une fois débarrassé de la fragile dialectique qui célébrait le primat de l'Idée sur le fait, ne descendît que peu à peu vers l'Empirisme et l'Utilitarisme absolus. L'école où l'on devait, finalement, voir dans la pensée et dans ses plus nobles conceptions un simple résultat de l'action des forces physiques, l'école qui refusait de compléter, à la manière hégélienne, la Philosophie de la Nature par une Philosophie de l'Esprit ou de rattacher ces deux Philosophies à une Logique, à une Généalogie des Concepts, se montra d'abord, en quelque sorte, matérialiste d'une façon spiritualiste. A Strauss, qui divinise encore l'Humanité considérée dans ses tendances les plus élevées, succède Feuerhachy chez qui c'est l'homme tout entier qui remplace le dieu tout entier; puis vient Stirner, qui divinise l'égoïsme humain lui-même; puis, c'est Bûchner, qui dépouille la nature de tout élément supérieur et la Philosophie de toute phraséologie théologique, en attendant Hœckel qui s'efforcera d'être matérialiste jusque dans ses concessions au Spiritualisme, car il conçoit les « propriétés psychiques de l'atome » sur le modèle de ses propriétés physiques. Fatale était cette revanche du Positivisme : l'Idéalisme était allé si loin! Mais la Métaphysique n'y perdit pas seule: on finit par regarder même toute Morale et jusqu'à l'Art comme un reste de préjugés puérils, chez les enfants perdus de l'école dont nous venons d'esquisser l'évolution.

76. — Quant au courant socialiste, il est devenu si considérable, la Sociologie s'y confond à tel point avec le Socialisme et elle y absorbe une si grande part de l'activité philosophique, que les cadres où nous avons jusqu'ici enfermé l'Histoire critique de la Morale peuvent paraître tout à fait impropres à nous permettre de classer les penseurs allemands les plus récents de manière à les relier aux groupes formés par leurs devanciers. Faut-il essayer d'imaginer d'autres cadres? Non pas, peut-être ; car la masse des travaux très divergents de ces penseurs ne doit pas faire illusion sur l'importance et sur l'originalité de leurs productions; les sources de leurs inspirations et leurs tendances ne présentent point à l'analyse une variété et une nouveauté telles qu'on puisse espérer, ou craindre, une défaite définitive de toute la Philosophie du passé. Du Socialisme français, ce fut la préoccupation de la justice qui passa d'abord le Rhin ; la première forme du Socialisme allemand est désintéressée et rationaliste; mais, sous la double influence de l'Intellectualisme évolutionniste de Hegel et du Matérialisme ci-dessus signalé, ce

Socialisme devint, sous les noms de Matérialisme historique et de Collectivisme — le premier de ces noms exprimant son principe et sa méthode, et le second son idéal, — une branche nouvelle de TEmpirisme utilitariste. Il doit à ses origines cette teinte religieuse qu'il garde souvent encore et que certains lui conservent pour mieux lutter contre les vieilles Religions; mais plusieurs de ses chefs s'eflfraient aujourd'hui de sa transformation en une sorte de Religion de haine, en un culte féroce de la jouissance brutale, en un Individualisme contempteur du droit et du devoir, où il n'est question que de besoins, de lutte pour le pouvoir et pour l'accaparement de tous les moyens de satisfaction. Il hésite, ce Socialisme, entre une conception de la Société-organisme où l'idéal de justice qui fait la force du Collectivisme disparaît devant un Méliorisme global vraiment fantastique, et une conception de la Société-Collection d'organismes qui favorise l'Individualisme le plus bas au point de rejoindre VAnarchisme, TAnarchisme qui est pourtant la négation la plus absolue du Socialisme. Ces oscillations condamnent la doctrine; car elles démontrent qu'elle n'a point en elle de quoi se développer sans s'altérer, sans se détruire. Souvent aussi on la voit, précisément à cause de son Matérialisme, se réduire à une simple Economique et supprimer en réalité toute Politique. Affecte -t-e lie une allure intellectuelle? Elle se perd aussitôt dans la Politique la plus chimérique. Dans tous les cas, elle méconnaît la nature, la dignité, les intérêts évidents de l'individu, soit qu'elle le sacrifie, soit qu'elle exalte ses plus vils instincts. Il lui arrive, sans doute, de l'exalter en ce qu'il a de noble; cela même arrive à l'Anarchisme; mais Socialistes et Anarchistes ont aussi peu les uns que les autres le sens du réel et du possible; ils sont condamnés à manquer d'esprit positif par là même qu'ils s'écartent du véritable Rationalisme, qui seul sait parler d'idéal sans chimère parce que seul il sait tout d'abord et se garder de réaliser des abstractions, et apercevoir, de la réalité, jusqu'aux parties qui n'apparaissent point aux sens. L'usage que fit Marx de la Science et de l'Histoire pour établir sa thèse optimiste d'une organisation nécessaire du monde sur des bases enfin rationnelles, ne fut pas plus heureux que la brillante tentative de Hegel; tous deux, d'ailleurs, sont aussi aprioristesau fond; celui qui fait profession de Rationalisme empirique est plus incapable encore que l'autre de commander i*accomplissement d'une tâche que tou^ deux croient également

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ÏTJ^ur ^^^"^'^^''^ ^^ *^"^P«- I>«s anciens droits, des anciennes vertus ou même des anciennes ambitions jadis honorées pour la part de grandeur et de fierté qui s'y mêlait à l'égoïsme individuel ou national de tout cela, les Socialistes ne veulent retenir que 1 Idée d une « valeur » où il est souvent à peu près impossible de retrouver encore quelque chose d'éthique: ils en traitent d ordinaire d'une manière très abstraite, après l'avoir d abord Identifiée à l'idée de ce qui plaît aux sens : leur Intellectualisme est à base d'Empirisme. Pour la plupart, les sociologués se sont inspirés d'eux pendaift ces dernières années les uns poursuivant une assimilation plus ou moins complète de la Morale à 1 Economique, avec Ehrenfels; d^autres rajeunissant 1 ancien Empirisme psychologique en s'inspirant de Meinong • d autres enfin, qui sont légion, réduisant à peu près la Psychologie a la Sociologie.

Cependant, chez les Philosophes du moins - car, pour la masse du public, elle va au Socialisme d'état d'un pas décidé et ne rebroussera chemin qu'après les inévitables catastrophes I ^^/^s^'^t!^^ peu las, semble-t-il, d'une Sociologie trop serve du Socialisme. En Allemagne et ailleurs, on remarque une tendance à reprendre certaines idées naguère traitées avec dédain : le Pragmatisme, là aussi, travaille à restaurer son conraire; Il finit par être pénible d'entendre dire, par exemple, que la société poursuit des fins, mais qu'il n'y a aucune dialectique qui en recommande quelqu'une ; ainsi s'exprime M. Simmel qui joue en Allemagne le même rôle que M. Lévy-Bnihl en France. Mais gardons-nous de commencer une nomenclature qui serait trop longue. Un fait très significatif, c'est que l'Eudémonisme non utilitaire, celui qui se tient à mi-chemin entre la Morale empiriste et la Morale métaphysique, n'a cessé de briller d un assez vif éclat, et que des Ethiques analogues à ce les du danois Hôffding se font de moins en moins rares en Allemagne ; mieux étudiés, les faits sociaux montrent qu'ils ne sont que des faits. Si ce mouvement s'accentue, si la Sociologie dont 1 inspiration première était aussi rationnelle qu'expérimenl taie, continue à ramener le Socialisme, d'abord moraliste et rationaliste, vers son idéal premier, à savoir la rationalisation et la morahsation effectives de la société, l'on verra une fois de plus la vérité se dégager de l'erreur et du paradoxe. Sous les colères les plus folles et les plus sauvages des ennemis de l\)rdre^ social actuel, il y a, comme le remarque M. de Vogué, ainsi que .

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SOUS les espoirs qui naissent des plus abominables convoitises^ des idées justes et des désirs nobles; de son côté M. H. Michel observait avec raison que la peur est au fond de la plupart des protestations anti-socialistes. Quand le Socialisme ne se traînera plus dans l'ornière d'un Empirisme étroit ou livré aux fantaisies de l'Intellectualisme, il ne sera plus; mais il aura été l'enfance de la Sociologie, le prélude d'une Politique enfin rationnelle ; ce sera là sa gloire, car ce qu'il aura amené, à travers mille erreurs, de juste et de bon, ne se serait pas produit sans lui ; jamais la pensée paresseuse des moralistes qui savaient les principes de la vérité en Ethique n'en aurait déduit toute seule les conséquences. ^

— On répète à satiété que la Philosophie allemande s'imprégna toute entière de la pensée de Kant, puis de celle de Hegel. Leur influence fut, elle est encore considérable ; mais ils éveillèrent des tendances contre lesquelles ils eussent protesté avec la dernière rigueur; leurs doctrines suscitèrent des réactions au sein desquelles ce qui peut subsister d'involontairement kantien ou hégélien est peu de chose. L'espoir, ou le danger, n'est plus précisément aujourd'hui, en Allemagne, dans ce qui vient en droite ligne de ces deux philosophes. L'avenir, l'avenir immédiat du moins, y appartient surtout aux disciples fidèles ou mitigés de Marx, aux Néo-Positivistes, un peu aussi aux Néo- Idéalistes.

77. — Peut-on former un groupe nettement caractérisé en réunissant les diverses réactions qui se sont produites contre les grandes Métaphysiques de la première moitié du siècle ? En réalité, ces réactions eurent un aspect syncrétique, qui déroute rhistorien par son imprécision ; à part leur aversion pour les grandes Métaphysiques et une certaine velléité de philosopher plus raisonnablement, elles ont peu de ressemblances entre elles. — Le mouvement auquel sont attachés les noms de Fries, «le général de la platitude » suivant Hegel, et de Beneke, est fort complexe et ne fut guère fécond. Il promettait une Philosophie du monde et de l'action fondée sur la Psychologie sans être positiviste; mais au lieu du Rationalisme mesuré qu'on

^ Depuis plusieurs années, le Marxisme s*est peu à peu laissé devancer par des doctrines dont sans doute il reste le principe, mais en face desquelles il paraît passablement vieux déjà. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail, mais faut-il le regretter beaucoup ? Il est manifeste que le Socialisme n'a pas encore trouvé sa formule parfaite.

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attendait, que se produisit-il ? Une doctrine où domine le sentiment ou le « pressentiment», où le souvenir de Kant se mêle à des réminiscences de Jacobi, où l'on unit subrepticement Fichte à Leibnitz; timide essai d'Idéalisme et même de Théologie, dans lequel bien et plaisir ne sont même pas nettement distingués. On croit, dans cette école, avoir philosophé lorsqu'on a exprimé en langage philosophique un certain nombre d'idées de sens commun; on s'y juge victorieux de Hegel parce qu'on arrive, pour avoir, il est vrai, omis d'analyser avec profondeur les con' cepts dont on se sert, à démontrer commodément des propositions intelligibles pour tous.

78. — Plus philosophes et plus rationalistes sont les Lotze, les Fechner, les Trendelenburg . Mais que les deux premiers eussent mieux fait de se renfermer dans la Psychologie, et le troisième dans l'Histoire des doctrines! En eff'et, ce à quoi tiennent surtout Lotze et Fechner, parmi les résultats de leurs travaux, c'est à ce qu'ils gardèrent, en l'anémiant et en l'énervant, des doctrines qu'ils combattirent. Toutefois Lotze eut, des conditions de la certitude en Morale, une intuition de haute valeur lorsqu'il déclara que la certitude morale est sans garantie si les autres certitudes, y compris celle de la Science, ne sont point légitimes, et quand il proclama requise, par la Morale même, la convergence de la Morale et de la Métaphysique. Mais , à lui comme à Fechner, il faut un peu de Panthéisme pour qu'il y ait vraiment de la Métaphysique ; par cette porte, le vague et l'arbitraire envahissent tout le système.

79. -- Il en est ainsi à un haut degré chez un esprit bien plus brillant, Schleiermacher, dont l'influence, grâce surtout à son génie littéraire, fut si grande sur des penseurs de toute catégorie. Lui aussi, et plus que les précédents, il tendit d'abord au Rationalisme, mais son tempérament romantique l'inclina vers un Naturalisme flottant, où flnalement Métaphysique et Morale, l'une entraînant l'autre, se vont fondre en un Sentimentalisme mystique assez pareil à beaucoup d'autres dont les auteurs ne valent point Schleiermacher. C'est en vain qu'il annonce l'intention de fonder le devoir sur l'être ; il cherche l'être dans la Nature, ce qui n'avance guère plus que de le chercher dans des abstractions quintessenciées. On peut lui concéder qu'il y a, dans les démarches de la Nature, une imitationou même une ébauche de la moralité, et que la Culture fait suite à la Nature plutôt qu'elle n'en est la négation et le mépris

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obligatoires, que la Culture enfin est le triomphe de Fesprit sur la matière ; mais, même entendu ainsi, le Naturalisme est-il propre à constituer une Métaphysique sans lacunes, à s'imposer comme Taboutissement nécessaire et dernier de la réflexion appliquée à la Science et à THistoire? Ce Naturalisme peut-il engendrer une Morale individuelle, sociale et religieuse décomposable en formules nettes, en préceptes immédiatement praticables? Certes, la Morale traditionnelle était plus aisée à préciser, à enseigner et à vivre. Celle de Schleiermacher est une Morale de cabinet, comme d'autres sont des Morales à l'usage de la rue, les jours d'émeute ; dans la sienne, le juste est celui qui a le secret de l'évolution de l'univers; dans ces dernières, le héros est celui qui a l'audace de faire violence à la réalité pour la plier à sa chimère ; mais Ton ne voit pas, cependant, la conscience humaine approuver d'autres hommes que ceux qui suivent dans l'action journalière la Morale traditionnelle : la seule innovation que celle-ci demande, c'est d'être appliquée plus logiquement, plus amplement. Il est visible au reste qu'un désir latent de perfectionner la Morale commune inspire Schleiermacher alors même qu'il semble s'éloigner le plus résolument des voies battues; c'est pourquoi, de lui aussi, nous dirons qu'il a rempli un rôle utile, bien que le temps ne soit pas venu encore de voir à quel point lui et ses pareils ont servi le vrai Rationalisme moral. Son influence sur les philosophes et sur les théologiens est connue ; une partie des Néo-Idéalistes actuels lui doivent beaucoup; et quand le Dogmatisme moral, pour qui l'Allemagne aussi travaille, aura dépouillé sa gangue sentimentaliste, on s'apercevra que Schleiermacher a contribué à élargir la connaissance de notre nature morale : ces poètes — Schleiermacher en est un en Philosophie — savent voir parfois ce qui échappe aux esprits positifs. Mais en attendant, quelle dépréciation aura fait éprouver à la Philosophie toute entière le Romaniisme de Schleiermacher et de ses émules !

80. — Quand un penseur joint, à une imagination philosophique très active, un grand talent littéraire et une érudition très vaste en matière de Psychologie et de Biologie^ il n'est pas de paradoxe qu'il ne puisse rendre vraisemblable. C'est ainsi que Schopenhauer, puis Hartmann, purent restaurer à leur manière la chose en soi de Kant et renouveler avec éclat les tentatives téméraires des grands Métaphysiciens dont l'ère semblait close, sans exciter d'abord une opposition violente; on les voulut

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ignorer assez longtemps, mais quel succès ils obtinrent ensuite! Ils fondent la Morale sur la Métaphysique, ce qui est bien; mais s'ils ont raison d'envisager la moralité comme le rétablissement de l'ordre et la négation effective de l'absurde, pourquoi donc optent-ils pour la définition par le néant de la forme la plus souhaitable de l'être ? Pourquoi veulent-ils qu'existence et mal soient synonymes ? Gomment purent-ils soutenir que la Volonté est le seul principe intelligible de l'être réel, qu'ils trouvent d'ailleurs absurde? Gomment, enfin, osent-ils attendre de ces volontés sans liberté que sont noà volontés individuelles, la destruction finale de la Volonté universelle fondamentale? On ne comprend rien à la dépendance où ils placent l'intelligence par rapport à la Volonté, surtout quand Schopenhauer fait jouer au corps le rôle d'intermédiaire entre celle-ci et celle-là. Voilà certes un Rationalisme où la raison ne se reconnaît pas. Est-ce pour racheter la témérité de cette doctrine qu'ils l'inclinent vers un Eudémonisme susceptible, pensent-ils, de séduire les Positivistes? Il ne semble pourtant pas que ceux-ci se puissent satisfaire d'une théorie du bonheur où l'état idéal n'est jugé réalisable que par la seule Volonté cosmique impersonnelle. D'autre part il y a, dans la pitié du pessimiste juste et bon par compassion en attendant qu'il découvre un moyen d'anéantir toute douleur en tarissant la source de toute conscience, une contradiction flagrante; de même dans l'ascétisme que nous conseille ce pessimiste. En eff'et, si l'existence est mauvaise, mieux vaudrait, osons le dire, s'entretuer et se suicider. Mais cela même suffirait-il, si la thèse du retour éternel est irréfutable? Les âmes sentimentales qu'enthousiasme la Morale de la pitié, oublient que Schopenhauer ne recommande pas le désintéressement dans le même esprit qu'elles; son détachement est d'un pessimiste, d'un eudémoniste, d'un utilitaire plutôt que d'un pur rationaliste ; c'est le hasard, qu'il aide un peu, de sa dialectique, qui l'amène à conseiller ce que conseillent les systèmes qu'il combat, mais il n'y a rien de commun entre la doctrine de ce bouddhiste égaré au XIX^ siècle et la Morale de Kant ou du Christianisme. Bien plus : tout ce qui peut rester d'individualiste, tout ce qui subsiste du droit ou de l'obligation dans ce genre de systèmes où très logiquement et très explicitement les concepts du droit et de l'obligation sont tournés en dérision, n'occupe plus chez Schopenhauer et chez Hartmann qu'une place usurpée; car l'individuel n'est-il pas ici, encore une fois.

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