‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 14 sur 38 · LA MORALE RATION N'KLLE · texte numérisé non relu

LA MORALE RATION N'KLLE

LA MORALE RATIONNELLE ET L*HISTOIRE DE LA MORALE

le ràal même, Tabsurde même? C'est en effet, suivant ces philosophes, ce qui devrait ne pas être ! En un sens, Schopenhauer et Hartmann sont juste à l'antipode de Nietzsche, et aussi de Hegel qui prétendait aider l'Absolu à s'affirmer; ici, il s'agit de l'aider à se nier.

81. — Dùt-on déplaire à la majorité des Néo- Kantiens, des Néo-Idéalistes et des Néo- Positivistes^ il les faut rapprocher les uns des autres. Car on ne peut nier que les merveilleux efforts de Laas, d'Avenarius et de Mach pour tirer toutes les conséquences du principe de relativité, ne se rattachent autant à la tradition kantienne qu'au mouvement phénoméniste dont St. Mill fut, au XIX* siècle, le plus brillant promoteur. D'un autre côté, en Allemagne même, on appelle fréquemment Néo-Positivistes les mêmes philosophes que des critiques autorisés nomment Néo- Idéalistes; et le contraire a lieu aussi. Il n'est pas rare non plus qu'un empiriste avéré exécute subitement un saut dans l'Absolu, à l'imitation de Kant. Quels sont, enfin, les Néo-Kantiens qui ne songent point à rajeunir Kant, à l'accorder avec les psychologues les plus actuels? Et qu'ils sont peu nombreux, parmi les psychologues philosophes, ceux qui repoussent tout le Kantisme ! Le résultat le plus clair, jusqu'ici du moins, de toutes ces compromissions en ce qui concerne la Morale, c'est le désarroi de la spéculation pratique. Qu'on ne conteste pas l'influence de la spéculation pure sur celle-ci ! Jamais peut-être elle ne fut si évidente.

82. — A prendre dans son ensemble Vécole néo- kantienne, elle apparaît à certains égards comme la réaction de la conscience morale allemande contre les tendances dissolvantes du Positivisme et contre les audaces inconsidérées d'un Idéalisme non moins dangereux. Laissant de côté les purs commentateurs de Kant, nous signalerons seulement deux néo-kantiens très représentatifs, Lange et Paulsen, qui ont fait œuvre originale. Le premier cherche un refuge dans la Critique de la Raison pratique parce que la foi en l'idéal moral, qu'il ne se peut résoudre à abjurer, lui parait être le seul moyen d'éviter l'Amoralisme où mène nécessairement, selon lui, la Science et l'étyde critique de la pensée spéculative. Singulière attitude, pour l'esprit, que de se résigner à vivre en désaccord avec lui-même, la pensée et l'action allant au rebours l'une de l'autre? Le second, qui fait profession de respecter avant tout la Science positive, puise dans sa foi morale l'espérance indestructible d'apercevoir, dans

l'idée d'une raison que la nôtre réalise imparfaitement, que notre esprit est impuissant à concevoir par lui-même, mais que le Gemûth l'aide à poser, la solution de la contradiction blessante du fait et de l'idéal. Or, est-il bien certain que ce Sentimentalisme subtil suffise à soutenir les volontés, à arrêter l'œuvre destructrice d'une raison à qui on laisse entendre qu'elle doit sacrifier quelque chose d'elle-même pour être favorable à la moralité ?

83. — Avec Eucken qui s'enchante de l'idée qu'une force immanente porte les esprits vers un idéal toujours plus large et plus haut, avec Dilthey qui découvre, dans tout ce qui est proprement humain, c'est-à-dire spirituel, le signe d'une puissance effective capable de réaliser historiquement la sublime destinée de notre espèce, avec bien d'autres qui les suivent, le Néo-Idéalisme allemand s'applique à obtenir sans Métaphysique, avec l'agrément de la Science et sans verser cependant dans l'Optimisme terre-à-terre des Empiristes, les résultats mêmes dont jadis les Morales métaphysiques paraissaient détenir le monopole. Combien ils sont éloquents ! Que leur langage ressemble à celui des Théologiens élevés à l'école de Kant, qui compensent, par la chaleur de leurs accents, ce qui manque de transcendance précise à leur Religion toute humanisée ! Entre les mains de ces derniers, l'Histoire et la Psychologie deviennent presque une révélation, comme entre les mains des premiers, à cette différence près que les dits Théologiens laissent flotter, derrière les faits humains, une Divinité plus ou moins vague, tandis que les Néo-Idéalistes, se souvenant de Hegel, relèguent en général au terme de l'évolution ce qui peut se nommer l'Absolu ou le Parfait. Leur Idéalisme a quelque chose de flou, ce à quoi il doit une partie de sa poésie; il craint la dialectique serrée, qui le rapprocherait du Dogmatisme; et il est assez eudémoniste — par défaut de Rationalisme, évidemment — pour que les Néo- Positivistes ne s'en défient pas trop, ou même lui empruntent. Ils sont individualistes ou socialistes, ou même l'un et l'autre à la fois, car ils ont peur d'être très précis sur la nature du moi, toujours afin d'éviter l'apparence du Dogmatisme. Il nous est pénible de le dire, mais le Néo-Idéalisme contribue grandement à rendre la Philosophie contemporaine aussi vague que l'ancienne avait pu être pédante; le Néo-Kantisme conservait du moins les cadres, les généralités lumineuses et les préceptes nets de la vieille Morale. On peut douter que la forme sous

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laquelle la Métaphysique est servie par le Néo-Idéalisme allemand soit propre à lui rallier ceux qui n'en ont point le goût inné. Au reste, pourquoi donc avoir si peur de la Métaphysique quand on a tout de Tesprit métaphysique, l'apparence exceptée?

84. — Le Néo-Positivisme est multiforme et il n*a pas encore abouti à la grande Philosophie qui sera la synthèse de ses différentes directions. Ses chef les plus originaux, les Laas, les Avenarius et les Mach ne sont pas arrivés à dégager ce Phénoménisme relativiste parfaitement cohérent qu'ils aspirèrent à constituer, et qui doit, selon nous, préparer, avec levRenouviérisme, le triomphe de l'Idéalisme leibnitzien enfin mis au point, si toutefois la tendance de Riehl à anéantir la Métaphysique devant la théorie de la connaissance la plus étroitement positiviste qui fut jamais, ne prévaut point. Le ce Monisme de la conscience », où se concentre toute la force du Subjectivisme, devra s'allier à l'autre direction, où se concentre toute la force du Relativisme (Gorrélativisme), afin que décidément l'on voie jusqu'où peuvent aller le Phénoménisme et l'Empirisme exacts inaugurés par Mill unis au Griticisme, dans quelle mesure ces tendances, toutes légitimes, se peuvent concilier et féconder entre elles, bref à quel point le XIX® siècle philosophique a travaillé pour Leibnitz. Car il semble bien que le Rationalisme spiritualiste soit au terme des efforts philosophiques que nous venons d'énumérer ; Immatérialisme et passion de la Logique : tout le Néo-Positivisme est là. Et cependant l'on a cru , l'on croit encore quelquefois, dans cette école, travailler pour le Matérialisme. Quelle illusion ! Peut -on tenter l'analyse exhaustive du donné immédiat, qui est le donné conscienciel, sans reconnaître au spirituel l'existence, sans le reconnaître seul en possession de l'existence ? Alors, à moins de faire de chacun des éléments mentaux un être vivant et pensant, on est amené à reconnaître dans l'activité pensante la source du dynanisme mental et de celui qui se manifeste comme extérieur à notre mentalité. Moniste dès qu'il veut éviter les postulats qu'il dénonce en toute autre conception de l'univers, le Néo-Positivisme, on le voit, est ou sera forcé aussi de l'être pour tirer les conséquences logiques du Psychologisme où l'enferme nécessairement son souci d'exactitude : poser que nous sommes pensée, que rien n'est qui ne soit tel et ne se prête être pensé, préconiser, donc, un Dynamisme spiritualiste univer-

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sel, telle est la destinée du Néo-Positivisme, s'il ne dévie pas. Ce sera, pour le Griticisme, une belle façon de renaître ; en dernière analyse, il sera ce qu'il eût dû être dès le commencement, le soutien du vrai Rationalisme, du Rationalisme intégral, dédaigneux du Physiologisme et du Parallélisme, apte néanmoins à faire concourir tout le Savoir positif au triomphe d'un Apriorisme enfin sans puérilités. Spiritualiste demain et attaché au principe de causalité de nouveau aperçu essentiel à la raison, pourquoi ne serait-il pas théiste? On peut l'être autrement que les imbéciles, à ce qu'il semble ! Fervent d'un idéal désintéressé, il le sera, parce que rationaliste et spiritualiste ; il sera individualiste aussi, car il est impossible à qui reconnaît la royauté souveraine de la raison pure, s'il fait réflexion qu'elle n'agit que dans et par et pour des individualités, de ne pas révérer, dans les individus pensants, des êtres véritablement sacrés : sacrés et libres, pourquoi pas ? La spontanéité des individualités est l'apparence, et la raison d'autre part n'exige que la rigidité des formes de l'action , non la fatalité des courants qui circulent dans ces formes. Et puis, si l'idée de la valeur éthique est jugée irréductible, et elle doit l'être pour des psychologues qui pratiquent l'analyse exhaustive du mental, d'où pourrait venir le soupçon qu'elle ne le serait pas tout comme les autres éléments rationnels qui semblent irréductibles à l'analyse exhaustive, comme les principes logiques par exemple, qui s'évanouissent lorsqu'on veut les dissoudre, étant indispensables à la critique même que l'on en tente ? Mais dans un système où l'Empirisme est tué, l'Utilitarisme est vaincu, car son ennemi mortel, le Spiritualisme, a triomphé, et avec lui triomphe le vrai Individualisme ; dans un système de ce genre, le bien, pratiquement, ne saurait être que ce qui accroît la conscience, la puissance, l'étendue de la vie spirituelle, c'est-à-dire de l'être, puisque l'être y est défini par l'esprit.

Peut-être le Néo-Positivisme allemand est-il appelé, une fois sorti de l'état chaotique où il s'agite, à faire, par la voie de l'analyse abstraite des facultés humaines, ce que le Pragmatisme anglo-américain réalisera, une fois dégagé de ses préjugés empiristes, par la voie de l'analyse concrète des tendances humaines, et ce que le Pragmatisme français essaie spécialement d'accomplir en étudiant le mécanisme de la connaissance vulgaire, de la Science et des pressentiments qui dépassent le domaine de celle-ci. Ge ne serait pas la première fois qu'une doctrine enfan-

terait tout autre chose que les conclusions prévues par ses promoteurs. Oui,Laas ne reconnaît à l'homme que des besoins; et Riehl rejette TArt, la Religion, la Morale loin de la Science et de la Philosophie tout à la fois ; et tels des chefs de l'école paraissent ignorer l'existence d'une Ethique; qu'importe? Un aprioriste doit savoir gré à Laas, par exemple, de désigner les principes logiques par le nom de faits ; et le pragmatiste qui définit le vrai par l'harmonisation des concepts est d'accord au fond avec le dogmatique qui situe le vrai dans ce qui satisfait l'intelligence.

85. — Il y a même de soi-disant Positivistes qui, soit par leurs conclusions, soit au cours de leurs recherches, témoignent d'une préférence singulière pour des idées opposées à leur partipris explicite. Wundt, par exemple, qui est plus près de Comte que de Mach, et qui professe un Volontarisme notablement empiriste, Wundt qui est au fond aussi spiritualiste que notre Renouvier et qui accorde à notre faculté de synthèse une puissance créatrice analogue à celle dont la dotent les Innéistes, Wundt qui croit l'esprit capable d'inventer une moralité dont il ne craint pas de comparer les principes à ceux de la Mathématique même, et qui ne se distingue des Dogmatiques, en Morale, que par deux points, par l'imprécision qu'il laisse à son idéal et par son souci de présenter historiquement, en pur évolutionniste, les conquêtes successives de la pensée morale toujours avide de se proposer des buts plus hauts, Wundt est le type le plus parfait de cette catégorie d'esprits, si nombreux à notre époque, qui ont conscience de l'identité de la vraie Morale et de la Morale rationnelle, disons mieux, métaphysique, mais qui ont un invincible effroi d'être classés parmi les Métaphysiciens, et qui préfèrent être illogiques. L'ampleur de son Positivisme l'a rapproché de ses adversaires, mais jamais il ne s'avouera ce qu'il est; c'est un beau cas d'impénitence empirique. De même il est de ceux qui montrèrent le mieux la positivitéde la notion d'individu, et pourtant il se fait l'apôtre d'un Socialisme d'Etat rigide, monarchiste même : le mythe, qui lui est si cher, d'une Volonté générale unissant dans chaque nation les hommes en un seul être, gâte une partie de sa Psychologie et toute sa Sociologie, au désespoir des élèves admirables qu'il forma dans son Laboratoire de Leipzig. Spinoza le hantait-il, lui aussi, Spinoza qui partage avec Kant la paternité d'une si grande partie, pas toujours la meilleure, de la spéculation allemande au XIX^ siècle ?

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Au reste, sa Morale n'est pas si neuve, bien qu'il ait remplacé — il en tire vanité — l'idée du bien par celle du but, l'idée de vertu par celle de motif, et l'idée de devoir par celle de norme ! Il a fait école cependant, même en France. Dans son pays, lehring, entre autres, paraît avoir une attitude fort semblable. Cet éminent juriste et sociologue, qui superordonne la sphère de l'esprit à celle des sens et verse nonobstant dans le Positivisme puisqu'il voit dans la moralité la source et le critère de la Morale, est l'un des écrivains qui ont le plus fait de nos jours pour donner l'illusion de l'inutilisé de la Métaphysique en matière d'Ethique. Le procédé dont il use est très commode ; il consiste à conserver les plus essentielles, les plus faciles à traduire en un langage positiviste, soit plutôt psychologique, soit plutôt sociologique, des idées métaphysiques indispensables à la constitution d'une Morale ; puis à déclarer que ces idées ne sont pas du tout métaphysiques, et qu'il n'y a aucune nécessité de chercher quelque explication de ces idées. C'est en somme escamoter le problème posé par l'existence du fait moral. On est coutumier de ce tour d'adresse dans l'école.

86. — Il est de mauvais goût, nous le savons, de parler très mal de Nietzsche : il a tant de génie ! Mais nous savons aussi que sa doctrine est assez vague pour qu'on lui en attribue plus d'une, et que certains l'ont systématisé après avoir déclaré qu'il n'était pas systématisable. Il faudrait choisir. Après tout, il est permis de regretter qu'il y eut plusieurs hommes de génie en Nietzsche, et peut-être, en chacun de ces hommes, plusieurs espèces de génie : cette façon d'expliquer sa folie finale serait respectueuse, en somme; mais s'il fut ce que nous croyons, il est impardonnable de systématiser Nietzsche. Ne parlons donc que deNietzschéisme. A vrai dire, le Nietzschéisme est une mode, et qui n'empêche généralement pas ceux qui la suivent d'en suivre d'autres concurremment. L'esprit scientifique, qui mine des fantaisies moins énormes et travaille à la restauration du Rationalisme, est absent de l'œuvre presque entière de Nietzsche, en dépit de certaines apparences ; et sa Philosophie, si Philosophie il y a, €st plutôt la négation de la Philosophie. Une négation bien instructive ! En effet, la Morale s'y trouve transformée en une sorte d'Anti-Morale, mais où subsiste — son ombre va-t-elle nous traiter de a mercier » ou de a génisse ï> ? — l'essentiel, oui, pas moins, de la véritable Morale. Il a l'idée d'un idéal, d'un devoir, qu'il décrit, il est vrai, comme nous décrivons leurs con-

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traires ; il a Tidée de l'identité de la puissance et... dirons-nous du t bien •? Il a Tidée que la réalité humaine vraie, que le sujet... dirons-nous « moral »? est Findividu même. Que tout cela, transposé, serait excellent ! Lui-même paraît en avoir eu, parfois, quelque velléité : il est si riche, si compréhensif ! Sans aucune ironie, le Rationalisme lui doit de la reconnaissance, car le Nietzschéisme est une démonstration vivante, et par Tabsurde, comme quoi les concepts de la Morale traditionnelle sont éternels, impossibles à oblitérer tout à fait en Tàme humaine. Il n'est pas jusqu'à sa conception du Sur-Homme qui ne soit la déviation d'une vérité, à savoir celle de l'auto-divinisation du Juste, proclamée par les Stoïciens. Sans doute, on peut voir en Nietzsche ce que l'on veut, et de là vient une partie de son succès ; mais on y peut voir aussi le témoignage de la raison en faveur de la Morale qui s'y trouve bafouée ; on ne fait de l'Anti-Morale qu'avec de la Morale, comme on n'est jamais sceptique qu'en dogmatique. Et puis, malgré ce que nous avons dit plus haut (n® 43), il n'était pas mauvais que l'individu fût ainsi glorifié, à l'excès, à la face du Collectivisme rogue ou exalté qui a imposé à tant d'esprits, et des meilleurs, la chimère d'une Humanité en soi. Par malheur, les exagérations de Nietzsche ne signalent pas à tous les vérités qu'elles altèrent. Si l'on peut reprocher à Hegel, pour parler un langage théologique, d'avoir poussé à l'extrême l'orgueil de l'esprit, aux Empiristes de toute école d'avoir, sinon toujours préconisé, du moins toujours favorisé à quelque degré la concupiscence de la chair, on peut ajouter que Nietzsche a proclamé, comme la vertu suprême, l'orgueil de la vie. Ce n'est pas qu'il ne se relie quelque peu aux Matérialistes ci-dessus étudiés, mais en réalité sa doctrine doit être plutôt regardée comme l'extrême aboutissement du Subjectivisme kantien en ce qu'il avait d'abusif. Pour lui, en effet, n'est vrai que ce que veut vrai l'homme assez volontaire pour décréter que cela seul sera, que cela seul est, qu'il juge devoir être, qu'il déclare réel. C'est là la folie du Subjectivisme, la dissolution totale du Rationalisme, la négation la plus audacieuse de l'absolu que l'homme ait jamais osée. Le Nietzschéisme çst absurde comme de la musique qui voudrait avoir un sens dialectique, ou mieux, c'est le plus atroce blasphème contre la Morale qu'un sophiste pouvait imaginer. Mais il était irresponsable? Alors tout ce que l'on dit contre lui retombe sur les Nietzchéens ! 87. — Pour le plus grand déplaisir de Hœckel et de nom-

breux Matérialistes attardés, en Allemagne comme ailleurs la plupart des savants actuels, même en ces disciplines comme la Biologie, où le Matérialisme conféra longtemps un brevet d'intelligence, se désintéressent de plus en plus de la Philosophie ou bien se montrent favorables aux doctrines spiritualistes. La puissance de l'esprit et le rôle de la vie mieux connus, l'impossibilité bien constatée de faire tenir tous les phénomènes dans les formules rigoureusement mécanistes de jadis, des doutes profonds sur les principes rigides de l'ancienne Physique et de l'ancienne Chimie, le succès des nouvelles théories sur la constitution de la matière, des conceptions comme celle des «dominantes», etc., autant de faits qui marquent la fin d'une époque de terre-à-terre, de Matérialisme étroit et hargneux; on ne se déclare plus guère matérialiste sans s'excuser un peu. Jamais, évidemment, la Science ne justifiera la Métaphysique, qui n'a presque rien à attendre d'elle, qui ne peut tirer d'elle que des secours indirects, et qui ne saurait croître comme fait la Philosophie des sciences ; mais ne peut-on espérer que la raison percevant de mieux en mieux, tout à la fois, sa puissance, ses limites et l'impossibilité de maintenir les petits systèmes prétentieux de jadis, sera de plus en plus disposée à chercher avec confiance en elle-même la source de tous les principes de la connaissance ainsi que de tous les mouvements qui nous élèvent au-dessus de l'animalité, et jusqu'au prototype, enfin, de la réalité? On verrait alors le fondement légitime de tout sentiment de respect dans la dignité même de l'être individuel qui pense ; du culte de la raison, qui n'est rien en dehors des esprits qui pensent, on passerait au culte de l'individualité enfin bien comprise. Mais peut-être des catastrophes seront-elles nécessaires pour hâter la réalisation de ces possibilités : la masse des hommes, désorientés par les chimères ou les platitudes des chercheurs, ne les suivrait pas très vite s'ils devenaient tout à coup des sages, car le temps des grands enthousiasmes contagieux est passé, et les idées ne filtrent que lentement à travers les foules quand cette diathèse n'existe pas.

88. — Présentement, toutes les Sciences philosophiques sont cultivées en chacun des pays de l'Europe, de l'Amérique et même de l'Asie où ont pu pénétrer les œuvres des philosophes français, anglais et allemands. L'Italie, la Suisse, la Belgique, la Hollande, le Danemark, les Etats Scandinaves, tous pays larger

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ment tributaires de la France, de l'Angleterre eldeTAllemagne, ont produit, en tout genre de Philosophie, des travaux d'une grande originalité; en Amérique, enfin, les progrès récents ont été considérables. Mais ce que nous avons dit suffît à justifier notre thèse, car nous avons raconté les phases les plus remarquables de la spéculation philosophique et fait voir l'intime rapport de ces trois choses : Rationalisme, Morale désintéressée et véritable individualisme. Parler maintenant de Rosmini, ou de Tolstoï, qui renouvela de si curieuse façon le Sentimentalisme, ou même de Spir qui reconnut si clairement la nécessité d'un Idéal supérieur pour fonder la Morale, ne nous avancerait en rien. L'Histoire a assez témoigné en faveur du Rationalisme moral. — Quant à la Philosophi^de demain, nous avons discrètement exposé nos espérances. Nous vivons à une époque critique qui est aussi celle des monographies, de la documentation exacte et du syncrétisme essayiste; nous marchons vers une époque organique qui sera peut-être telle que l'on aime à se la figurer quand on a le culte de la Raison ; mais n'imitons pas les prophètes que nous avons blâmés : travaillons à faire l'avenir plutôt qu'à le conjecturer !

89. — Nous savions à l'avance qu'il était vain de chercher^ dans l'Histoire de la Morale, la trace d'un mouvement rectiligne et continu de l'esprit humain vers un but comme marqué d'avance ; ici aussi, le hasard, la discontinuité sont comme des lois; et le nombre est infini des contingences dont il faudrait .tenir compte pour traiter en déterministe de l'Histoire des idées; alors même que le Déterminisme serait démontré, cette tache serait impraticable. Il ressort cependant de notre revue que toute doctrine morale individuelle, que les doctrines morales de toute école et de toute époque témoignent d'un effort pour diminuer l'écart qui peut exister entre elles et la Morale rationnelle, pour lui équivaloir dans une certaine mesure. Et cet effort, à certaines exceptions près, devient plus visible à qui sait regarder, à mesure qu'on approche de notre temps; de loin» mais réellement, l'Histoire des idées morales ressemble à la recherche que nous avons imaginée faite par un esprit individuel sans préjugés (voir Ghap. IV, §iii). Nous avons lu dans cette Histoire l'irrésistible attraction de la Morale rationnelle sur l'esprit humain. Il est temps, maintenant, d'esquisser cette Morale qui ne doit être ni empiriste, ni intellectualiste, ni mystique, où iout doit être suspendu à une catégorie de la raison, celle de la

valeur éthique définie par l'idée même de Vêtre, qui est l'objet même de cette raison, le lien des deux idées étant rigoureusement synthétique. Innover de tout point en pareille matière, nous ne l'oserions point, en eussions-nous le désir, car il n'est pas possible qu'en Morale, en Morale théorique du moins, il y ait encore beaucoup à découvrir; et il serait insensé d'aller ici au rebours de tout ce qu'enseigne l'Histoire de l'Ethique. Nous voulons seulement, dans la Deuxième Partie de cet ouvrage, développer avec plus d'ampleur qu'on ne le fait d'ordinaire la Morale qui est au fond celle de tous^ la Morale normale, celle vers laquelle nous ont tour à tour aiguillé toutes les recherches dont l'ensemble forme les Préliminaires de la Morale.

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