‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 17 sur 38 · LK MORALE RATIONNELLE · texte numérisé non relu

LK MORALE RATIONNELLE

dur à admettre, et de beaucoup. A-t-on Tamour du vrai avant d'avoir en quelque manière l'idée du vrai? Pourquoi pourraiton n'avoir l'idée du bien qu'après avoir ressenti l'amour du bien ? Si nous rattachons l'idée du bien au sentiment de l'approbation, c'est du moins l'intelligence que nous nommons sa mère; et nous identifions ce sentiment à une impulsion intellectuelle ; et nous regardons l'intelligence comme capable de cet enfantement parce qu'elle contient déjà l'idée d'être ; c'est du moins intelligible ! Les plus précieux des sentiments amoraux, les plus dignes de collaborer avec le sentiment moral naissent naturellement en nous ; il en existe autant qu'il peut exister, pour nous, de valeurs extra-morales (valeurs hédonistiques, valeurs esthétiques); mais de même qu'elles ne sont recherchées, estimées, aimées que pour être des valeurs conscientes, des valeurs pensées comme telles, de même la valeur morale, dont l'idée amène un bouleversement si grand de toutes les autres, suppose un acte psychique et intellectuel pour être reconnue, un acte à part puisqu'elle est originale. Qu'on laisse là la qualification de la mentalité humaine originelle par les mots d'égoïsme ou d'altruisme: le plaisir lui-même est certainement recherché d'abord sans égoïsme, car l'idée du moi n'est pas assez formée d'abord pour que l'égoisme soit primitif. Egoïsme, c'est encore subjectivisme; et toute forme du subjectivisme est une conquête de la réflexion ; il y a tant de degrés dans la réflexion ! On ne songe pas d'abord que le plaisir est son plaisir: on n'est pas outillé pour cela. Spinoza eut le tort — qu'il répara d'ailleurs étrangement en niant formellement la Morale — de réduire tout sentiment au sentiment moral : il ne fait d'abord, en effet, de tous nos sentiments qu'une seule espèce, dont il annonce que l'étude est l'Ethique même; puis il réduit l'Ethique à l'égoisme savant. Il aurait évité cette erreur s'il n'avait cru devoir ramener, psychologiment, tout sentiment à l'égoisme ; or, psychologiquement, l'altruisme n'en peut sortir. Il eût fallu poser une amoralité initiale ; puis montrer l'intelligence créant peu à peu des sentiments amoraux et le sentiment moral parce qu'elle crée des idées qui les peuvent éveiller, des idées qui éclosent, l'une de la cogitation de l'être pur et simple, — c'est celle du bien, mère de la moralité, — d'autres de la cogitation de telles et telles déterminations de l'être, l'être-moi, l'être-autrui, le pseudo-être-beauté, etc. ; toutes ces dernières sont les idées - mères des sentiments amoraux, susceptibles de s'unir au sentiment moral ou de

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le combattre, de l'exalter ou de le vicier, de se magnifier par lui ou de se justifier sophistiquement par quelque alliance monstrueuse avec lui. Alors, Spinoza n'eût pas tout dérivé, en Ethique, de l'égoisme; il n'eût pas, lui, métaphysicien pourtant, confondu des sentiments dont la source est dans les idées a priori, avec des sentiments dont la source est, dans une large mesure (quoique non complètement), empirique.

Arrivé à ce point de notre exposition, nous apercevons qu'il nous est inutile ici de traiter en détail des impératifs moraux, auxquels l'examen du Sociologisme, mieux à sa place dans la seconde section de ce chapitre, nous ramènera. L'individu moral les trouve en lui, et ils sont aussi importants que les sentiments ; mais étudier ceux-ci, n'est-ce pas apprendre à connaître ceux-là, puisque l'un des caractères les plus spéciaux des sentiments moraux est d'imposer comme du dehors et comme d'en haut certaines manières de vivre et tout d'abord de penser la vie? Quoi qu'il en soit, nous savons maintenant que le Biologisme n'aurait jamais osé proposer ses thèses si , pour en diminuer l'étrangeté. il n'avait intercalé le fait psychique du sentiment entre les idées morales et les faits que l'observation révèle à l'anatomo- physiologiste, s'il n'avait introduit tacitement du psychique et même de l'intellectuel dans le pur mécanique. Il est, en moins franc, le Matérialisme même.

Nous pensons donc avoir démontré que les sentiments moraux ne dérivent ni des sentiments amoraux, ni des nécessités biologiques ; que les idées morales ne s'expliquent bien que par la raison même. Nous avons prouvé la vérité de l'Innéisme sous une certaine forme, autant du moins qu'on le peut en Ethologie. A moins de se donner d'abord la Morale, on ne peut la tirer des données de la Psychologie de l'amoral ; on n'a pas le droit de la considérer comme une donnée de l'observation en esquivant le problème de son origine : où elle apparaît pour la première fois, il y a autre chose à faire que de suivre son évolution ; il faut rechercher sa genèse en logicien. Et comment le positiviste expliquerait-il la force du préjugé moral d'une part, et d'autre part ce fait que lui le juge, ce préjugé, et plus ou moins s'en libère? Gomment peut-il se faire, si le Positivisme est le vrai, que le dévouement soit souvent si spontané, que, pareil à l'artiste intéressé qui oublie tout intérêt, s'il est vraiment artiste, aussitôt qu'il a pris le pinceau ou l'ébauchoir, l'homme de bien, estimé de l'empiriste lui-même, oublie son moi aux moments où

son moi court les plits grands dangers? On nous dit bien ce que rhomme, paraît-il, oublie; mais Ton se met peu en peine de nous montrer comment on peut oublier ce que Ton oublie. Oui, la pure moralité est un fait, mais dont s'étonne infiniment celui qui a vraiment l'esprit scientifique !

Telle sera notre description de la conscience morale indivividuelle, qui est la source de la moralité humaine. Ce n'est pas seulement une géographie de cette conscience que nous avons esquissée, mais une anatomie et une physiologie. Le cadre de cet ouvrage ne nous permettait pas de raconter l'Ontogenèse et la Phylogénèse de la conscience; mais pour le faire, ne faut-il pas connaître d'abord leur point d'aboutissement et savoir par la conscience même ce qu'est la moralité. Or quand on sait cela, on aperçoit que la même logique qui maintient ensemble les divers éléments de la conscience d'un adulte normal de notre civilisation a dû présider à l'éveil progressif, en lui, de cette conscience.

Un simple regard jeté sur la description explicative qui précède, suffit pour constater que la Morale normale à la conscience humaine individuelle — on ne sait trop ce que pourrait être une conscience sociale — est rationnelle, métaphysique, désintéressée et cependant individualiste au meilleur sens de ce mot. Insistons sur ce dernier caractère : l'individu est la seule source du savoir moral, le seul être capable de moralité. Il est étrange à quel point les Sociologistes , dont nous reparlerons bientôt, oublient ces vérités et font évanouir dans le vague les idées de loi morale, de Science morale, de responsabilié morale et de mérite.

I II. — Ethologie inductive sociale.

Il faut rechercher, maintenant, si l'étude positive des sociétés et de leurs successions conduit à la même conclusion que l'étude de l'Ethologie inductive individuelle, si l'anatomie et la physiologie des sociétés, si leur Phylogénèse (ici le point de vue phylogénétique absorbe tout à fait le point de vue ontogénétique, car chaque transformation d'une société est à vrai dire l'apparition d'une société nouvelle), sont favorables ou non à 1^

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thèse de l'originalité de la mentalité morale et aux thèses connexes à celle-ci.

Trois hypothèses se présentent; ou bien le social explique le moral ; ou bien le moral explique le social ; ou bien il y a interaction d'un élément moral spécial et de tous les autres éléments dont résulte la société. Pour qui est persuadé que la Sociologie n'est qu'Inter-psychologie, le choix est fait dès à l'avance ; de même pour qui a remarqué, d'une part le Biologisme d'arrièreplan de la plupart des formes du Sociologisme, et, d'autre part, quel mélange de Psychologie pure'et de fantaisie dialectique contiennent toutes ces doctrines. Nonobstant, il importe de réfuter à part l'Empirisme sociologique, car, après tout, il n'est pas évident par soi que le psychisme social n'ait pas une vertu spéciale qui le rende propre à produire ce dont serait incapable le psychisme individuel, et ce dont on ne pourrait même prévoir l'apparition à la lumière d'une Biologie sans mystères.

Si l'on admet la première hypothèse, on ne peut invoquer en sa faveur que l'un des six principes qui vont être examinés. — Il y» d'abord la contrainte légale, dont l'invention s'explique par son utilité même, que prouve son succès ; son succès dispenserait de chercher, pour rendre compte de la moralité, des mobiles moraux primitifs, et d'imaginer quelque contrat social exprès ou tacite. Mais la contrainte consistant en un système de menaces, comment le sociologue peut-il espérer expliquer par elle nos instincts bienveillants et nos tendances proprement morales? Quand même toute action morale serait de pure justice, il n'y aurait aucun profit à se prévaloir de ce fait. En effet, les coutumes et les lois pourraient-elles, à la longue, s'imposer aux hommes de telle manière qu'ils dussent cesser de voir, dans la contrainte extérieure, autre chose qu'une contrainte extérieure? L'état mental dépressif que produit le comminatoire contient-il le secret de l'invention de l'idée d'une contrainte purement intérieure et de nature éthique? N'est-il pas évident que le mode d'action des lois et coutumes consiste essentiellement à accentuer l'idée du caractère contraignant de la législation écrite ou non écrite? Si cette législation agissait seule, l'idée n'en serait jamais dépassée ; elle peut renforcer l'idée morale, mais il faut d'abord posséder cette dernière, et l'on peut observer en bien des âmes ce phénomène significatif : le fait de la légalité les incline à réduire le champ de la moralité aux articles qui ont une sanction dans les codes. Aussi cet autre phénomène social,

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à savoir le souci constant, indiscret parfois il est vrai, d'introduire plus de justice dans les institutions pénales, est-il une preuve incontestable de l'existence, en Thomme, d'une idée rigoureusement éthique de la loi. Un délinquant utilitaire ne peut au reste s'empêcher, s'il est encore vraiment un homme, de ressentir quelque remords, un remords où il est incapable de voir seulement l'effet de l'existence séculaire des codes : malgré lui, il l'approuve, le code qui le condamne, et son approbation est autre chose que la constatation d'une nécessité psychologique acquise. Gomment ce clairvoyant ne se pourrait-il débarrasser d'une idée fausse dont il voit le mécanisme ?

On parle fréquemment de l'influence souveraine qu'exerce l'opinion générale sur les esprits individuels, et l'on pense ainsi soit compléter l'explication par la contrainte légale (à laquelle la société dans son ensemble consent), soit apporter une théorie plus profonde de la moralité. Mais on oublie qu'une opinion générale a toujours commencé par être individuelle; qu'elle n'est très contagieuse que s'il existe des raisons fortes — bonnes ou mauvaises — de l'accepter ; et que, la généralisation d'unf opinion eùt-elle une autre origine, la majesté dont la société paraît revêtue aux yeux de ses membres doit être l'objet d'une croyance intelligible. Or, d'où vient que la société paraît à l'individu plus grande que lui, et non pas seulement plus forte? Serait-ce parce qu'elle peut l'écraser? Mais alors comment les forces de la nature inanimée ou les grands fauves n'ont-ils pas paru à l'homme, de façon durable, des êtres d'une dignité supérieure à la sienne? Il les adora, dira-t-on ! Oui, mais ce culte eut-il quelque chose de moral avant l'apparition d'une réflexion morale indépendante et caractérisée comme telle? Et ce culte se généralisa-t-il comme firent les croyances morales? Allons plus loin; si l'homme adora de tels êtres, ne fut-ce pas, souvent, parce que, étant donné la ressemblance de la force et d'une supériorité d'une autre espèce, il teinta de moralité la force même ? La société n'a pu paraître une grandeur morale que parce qu'elle est comme l'individu agrandi ; l'individu aperçoit mieux sa valeur propre quand il est juxtaposé à d'autres que quand, il se considère isolément. Il connaît déjà mieux sa valeur quand c'est le toi et non plus le soi qu'il considère; car c'est en extériorisant ridée du moi que l'homme commence à se penser; autrement, il ne fait encore que vivre. La conception de la moralité n'est complète, et même précise, que pour qui s'est élevé à l'idée gé-

nérale de l'homme : le fait social aide à cette généralisation, et par là à l'élaboration de la Morale, mais il ne la crée pas. Sans la société, l'individu, en admettant qu'il eût pu vivre, aurait mis sans doute un temps bien plus long à inventer la moralité; mais il l'aurait pu faire pourtant, car il est faux que tout devoir soit social ; il est faux que l'idée de la valeur de B, naisse en A. pour une autre raison, en dernière analyse, que la croyance de A en sa propre valeur. Wundt ramène à tort la moralité au culte de la totalité de l'humanité, et Kant a tort de la ramener à la vénération de la qualité abstraite a humanité » ; la Moralité a pour objet toutes les individualités humaines, y compris, pour chacun de nous, la nôtre ; la Morale sociale est la Morale interindividuelle. Autrement, pourquoi révérerais-je la société? Que vaudrait une somme dont les facteurs seraient sans valeur, ou dont chaque facteur ne devrait compter que devant les autres et devrait se compter lui-même pour rien? Inutile aux autres, il faudrait encore que je me respectasse moi-même, ou bien je dois déclarer que l'humanité est partout sans dignité intrinsèque. Mais qui n'admet la justice de la revendication d'un droit personnel et ne reconnaît que l'on doit sculpter son âme ? On ne nie cela qu'en apparence : voyez plutôt la Pédagogie des Sociologistes : elle est la négation même de leur Sociologisme, car elle enseigne largement la moralité personnelle ! Le commencement de la moralité, c'est de savoir distinguer en soi-même l'individu et la personne, et si l'individu s'élève jusqu'au culte de l'humanité, il la pense plutôt au sens divisé, comme agrégat de facteurs analogues à lui-même. Nos adversaires ont pris la cause pour l'effet : la croyance de l'individu à sa valeur est l'origine première de la croyance à la valeur, à la majesté de la société; la première ne peut pas plus sortir de la seconde que l'altruisme de l'égoisme; sans cette croyance, l'illusion qui consiste à penser l'humanité au sens composé et à doter cette abstraction d'une majesté souveraine ne serait jamais née ; sMl n'y avait en nous une idée morale indépendante de l'idée de société, la société aurait été plus blasphémée que révérée par ses membres, car elle est dure à l'individu, et si elle le sert, combien aussi elle le dessert ! Combien, en apparence au moins — et les hommes s'en réfèrent plutôt à la première apparence — les maux qui nous viennent d'autrui sont plus frappants encore que les bienfaits de la symbiose !

On pourrait cependant supposer que l'idée de la supériorité

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de la société, d'où suit Tobligation de la justice et de la bonté» fut inventée de la même manière que bien d'autres idées, par le simple jeu de Timagination d'un homme qui se trouve en situation d'avoir des imitateurs; et que la contagion d'une telle idée se répandit grâce à l'existence, en l'homme, d'un certain instinct de perversité qui le pousse à se torturer lui-même, à se contraindre, à se traiter plus mal encore lui-même qu'il ne traite volontiers les autres. On sait à quels rites cruels tant de peuples se soumirent ou se soumettent encore, et il y a, dans nos sociétés, des âmes qui paraissent goûter surtout l'on ne sait quelle volupté dans la souffrance, dans le rétrécissement de leur vie, dans la compression de toutes leurs puissances. Notre Morale aurait-elle une origine de ce genre.? Certaines rétlexions subtiles de Nietzsche pourraient aider à le croire; mais vraiment, il faudrait condamner comme lui toute la moralité pour penser ainsi î On y gagnerait de réduire entièrement le moral à l'amoral, selon le suprême vœu du strict Empirisme; mais celui-ci préfère maintenant, et cela vaut déjà mieux, déclarer que le fait moral fait partie du donné; il hésite de plus en plus à désaffecter le moral du sacré qui s'y trouve aux yeux de l'honnête homme. Mais alors, la foi qu'il garda à la Morale n'est-elle pas injustifiée? Qu'il l'abjure donc, ou qu'il revienne franchement à rinnéisme des Ecossais, ou plutôt qu'il disparaisse devant le Rationalisme, qui est plus positif que lui et qui vaut mieux que l'Innéisme écossais.

Les Sociologistes peuvent encore invoquer trois autres principes. — En premier lieu, l'on peut s'imaginer qu'une fois l'intérêt individuel identifié avec l'intérêt social, qui le parait contenir et le contient jusqu'à un certain point, le premier s'efface logiquement devant le second, de plus en plus. Nous avons fait à plusieurs reprises la critique de ce point de vue, mais puisque la marche de notre dialectique nous y ramène, essayons-en une réfutation plus exhaustive encore s'il est possible. Admettons que l'on puisse démontrer la parfaite coïncidence des deux intérêts ; ne devient-ils pas évident que l'on sera sur d'avoir travaillé à l'intérêt général en recherchant son propre bien? Cette conséquence juge le principe. De plus, comment, jointe à l'idée du non-soi, ou même à l'idée de l'humanité tout entière, le concept de la joie se transformerait-il en un concept de la moralité? Enfin, au cas où l'humanité prise dans son ensemble devrait opter entre le bonheur général et cette poursuite des fins spiri-

tuelles qui sont, chez Wundt, l'équivalent confus de la définition du bien qu'il se refuse à donner, admettrait-on que l'humanité devrait préférer le bonheur et pourrait déclarer vaines les dites fins spirituelles? Ce cas se présenterait s'il était démontré que la suppression radicale d'une certaine catégorie d'hommes entraînerait à jamais le bonheur et la prospérité universels; il n'est pas si paradoxal de faire cette supposition : les progrès de la médecine pourraient la justifier un jour. Une telle décision impliquerait que les fins spirituelles se réduisent au bonheur universel ; mais qui oserait la déclarer juste? Qui ne protesterait au nom des droits du moindre des sacrifiés? Si l'on hésite devant le plus parfait des Eudémonismes dès qu'il est exposé sans réticences, c'est qu'au fond, tout comme les Anti-eudémonistes , l'on ne voit dans la fin-bonheur que la matière la plus ordinaire de la forme-action morale, c'est que l'idée de moralité est, en soi, hétérogène à l'idée de bonheur. Se défendon contre cette argumentation en alléguant que le bonheur de tous moins un ne serait plus le bonheur universel ? Alors on reconnaît que l'universalité dont on fait cas et que l'on considère pour parler de moralité, n'est pas celle du bonheur, mais celle qui se résout en l'idée de la collectivité des êtres humains; bref l'on regarde le bonheur comme moralement souhaitable pour les hommes parce que, malgré soi, on professe pour l'homme un respect pareil à celui de Kant, qui fait reposer la moralité sur la dignité de la personne humaine. Dignité, valeur éthique ! on est à l'antipode de l'Eudémonisme, du plus généreux même des Eudémonismes. ^

Supposons à présent que l'empiriste ait compris combien l'utilité des pactes est illusoire quand l'on peut craindre de ne traiter qu'avec de vulgaires Utilitaires, et que les liens de l'amitié ne sauraient enchaîner fortement et longtemps ceux qui n'auraient en eux qu'un altruisme naturel, c'est-à-dire, en somme, égoïste au fond, ou bien teinté d'un vague esthétisme (amour esthétique = encore amour de la joie, rien de plus); supposons le même empiriste persuadé que le plaisir de la vertu n'est pas explicable comme les autres ; que le bonheur d'autrui

* Le moment décisif de toute la dialectique morale de l'Ethologie est l'examen de l'équation proposée par l'Empirisme sociologiste : bien = bonheur universel. Voir, plus loin, le moment décisif de la dialectique de l'Ethocritique.

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ne peut naturellement faire le nôtre même si nous somme» doués d'une imagination et d'une faculté de sympathie extraordinaires; que rhypocrisie, ou la faculté d'être dupe, ou encore le dévouement général et absolu, qui seraient indispensables pour créer un état de choses utilitaire, sont des impossibilités; que fera-t-il? Ce que firent beaucoup d'Empiristes : désespérant de fonder scientifiquement leur Morale, ils se sont décidés à la fonder... métaphysiquement. Comment en effet qualifier d'autre sorte ce raisonnement qu'il leur arrive de faire : « Nous nous sentons sociaux, ou tout au moins la réflexion nous a amenés à juger que nous le sommes et que nous devons achever de l'être, à considérer toutes les unités humaines comme valant autant que nous ou même davantage. » Voilà, certes, de la Métaphysique, et d'étrange Psychologie! Qu'est ce social intérieur à. l'individu et plus grand que lui ? Serait-il immoral de me sacrifier à un seulement de mes semblables, et ne serais-je moral que si c'est à plusieurs que je me sacrifie? Gomment, dans cette théorie, justifiera- t-on le devoir individuel? Guyau s'ingénie à démontrer à l'individu qu'il est déjà une colonie, une société. Mais que vaut celte remarque, qui appelle tant de réserves? Je dois à autrui une part de moi-même, mais pas tout moi-même ; je ne suis pas que social, et je ne suis tout à fait un avec autrui que pour une certaine Métaphysique et en un certain point seulement de mon être. Pourquoi me dois-je quelque chose à moimême et dois-je quelque chose à autrui? Tout autre considération écartée, les penseurs dont il s'agit ont le tort de postuler tacitement la dignité de la personne humaine en général ; ce n'est pas, au fond, sur le social qu'ils font reposer le moral, mais sur la notion de l'être humain, précieuse et vénérable parce que son objet est l'être le plus élevé dont nous ayons connaissance.

Quelle force est celle du préjugé d'après lequel la moralité serait identiquement l'altruisme ! Et pourtant, quoi de plus immoral qu'un altruisme dépourvu de ce contrepoids : le sentiment de la dignité personnelle? Mieux inspirés sont ces Pragmatistes qui se disent aussi Humanistes et qui reconnaissent en l'homme, à côté d'un besoin d'aimer avec désintéressement, un besoin de rechercher toute forme de culture qui élève la nature humaine, ainsi qu'un besoin de s'approuver soi-même en toute occasion. Suivant eux, la moralité sortirait toute entière de ces besoins ; elle les exprimerait sous forme d'impératifs,.

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mais qui seraient hypothétiques et nonobstant équivaudraient — pourquoi vouloir cette équivalence si l'on est vraiment empiriste?— à des impératifs catégoriques? En somme, leur doctrine est la traduction esthétique, sentimentaliste et mystique à sa manière du Rationalisme moral ; ceci n'est pas nouveau. Mais ce qui est le plus intéressant à constater, c'est que les Pragmatistes en sont venus là poussés par la nécessité de corriger, à mesure qu'ils étudiaient l'homme de plus près, le Sociologisme dont ils étaient parlis. Jusque dans la Loigique ils voyaient, et beaucoup d'entre eux voient encore le résultat d'un fait sociologique : les hommes approuvent, d'une manière générale, tout ce qu'ils ont le bonheur de pouvoir approuver en commun; jusqu'au vrai est une «valeur», et il n'y a de valeurs que les valeurs communes. La plus haute valeur morale, dira quelqu'un, c'est l'a utilité finale » des actions ; l'Economie politique les inspire souvent, et cela est naturel puisque tout problème, à leurs yeux, est analogue aux débats qui ont lieu sur un marché: il ne s'agit que d'une chose, tomber d'accord. La théorie est ingénieuse, ou plutôt spécieuse, et combien emseitig ! C'est parce que le vrai est l'accord, au moins relatif, de la pensée et du réel, que les hommes s'entendent sur le réel ; et un accord entre dès faits mentaux inter-individuels est à la base de toute croyance à l'accord de la pensée et du réel. De même,, toute valeur qui devient une valeur pour tous est fondée en raison ; les Pragmatistes veulent eux-mêmes, pensons-nous, que leur système soit fondé de la sorte ! — Et les corrections auxquelles beaucoup d'entre eux se sont décidés sont encore insuffisantes: la beauté du bien ne peut frapper que celui qui a des raisons d'appeler bien le bien ; le culte du bien en général suppose qu'on lui attribue une valeur supérieure s'ajoutantà la propriété agréable —agréable, souvent, pour autrui seul— de ce que l'on nomme un bien moral. Certes, le point de vue moral pur n'intervient pas partout où il y a des jouissances supérieures, mais bien loin qu'on puisse s'appuyersurl'amoralité de certaines de ces jouissances pour démontrer que le moral caractérisé comme tel n'est qu'un degré plus haut de ce que nous approuvons sans oser le déclarer déjà moral (exemple, l'activité artistique), il faut regarder tout approuvé comme déjà moral, appeler d'un autre nom que celui d'approuvé ou de moral ce qui se fait révérer de nous sans éveiller proprement l'assentiment de notre conscience morale, et distinguer autant le moral de tout agréa-

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ble en tant qu'agréable qu'il faut se refuser à distinguer, de la moralité, les actes héroïques dépassant l'ordinaire mesure des forces humaines. Enfin, pour se déterminer par l'idée de la joie du devoir accompli à pratiquer le devoir, il faut avoir conçu le devoir autrement qu'en esthète, il faut l'avoir envisagé sans songer du tout à la joie. La joie du bien est le privilège de ceux qui peuvent mépriser toute joie: à l'analyse, la joie ne révèle rien de moral, d'où qu'elle provienne. On peut aller au bien sans le connaître encore, attiré par la beauté de l'acte qui se trouve être bon, mais seulement si l'acte est facile ; s'il ne l'est point, sa beauté ne séduira que si elle est, aux yeux de l'homme, la beauté du bien.

Le Sociologisme est donc erroné ; le moral n'est pas né du social, qui pourtant l'a favorisé ; mais s'il le favorisa sans l'avoir pu créer, il s'ensuit que le social, qui constitue la plus grande •partie de la matière du moral, ne possède sur le développement de notre moralité d'autre pouvoir que celui qu'il tient d'une diathèse morale indépendante de lui. Tout appui prêté par le pur social au moral prouve donc contre l'Empirisme sociologique; il signifie une victoire du moral, qui se sert du social pour se réaliser; rien d'empirique dans le moral; et, dans le social, des traces continuelles du premier.

Comme nous n'avons cessé de reconnaître l'indépendance relative du social, nous n'avons point à examiner la seconde des hypothèses énoncées plus haut. Reste la troisième, qui est celle d'une action réciproque entre un facteur moral non issu de causes sociales, et des facteurs sociaux non issus de causes morales. Tout porte à admettre cette dernière hypothèse, si conforme au Sens commun que la raison approuve de croire à des obligations personnelles irréductibles, à la possibilité d'un désintéressement parfait, à une conscience essentielle à l'individu, n'existant que dans l'individu, ne connaissant point d'autres devoirs sociaux que lesdevoirsinter-individuels,à une conscience qui est telle qu'elle doit s'expliquer la moralité par la Morale, la Morale par la Raison, la Raison par la Raison : 'Amyxtj aTfjvai!

11 est d'usage, dans l'école sociologiste, d'insister sur la coïncidence des progrès de l'Ethique et de l'agrandissement des cercles sociaux. Oui, l'idée que Ton se doit à tous les hommes a été plus ou moins tardive, et la moralité fut d'abord restreinte à la famille, puis au clan, etc. Que conclure de là? Rien d'autre sinon que la généralisation des concepts qui doivent être généralisés

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au maximum ne se fait pas toujours d'un seul coup. L'hommedoit découvrir l'humanité"; il Ta fait petit à petit; mais rien' n'autorise le moraliste à poser comme un dogme intangible que l'homme s'est senti naturellement devenir ami d'un nombre croissant d'hommes et qu'il a grandi en moralité pour s'être de^ plus en plus rendu compte du fait brutal de la solidarité et de la nécessité de ce fait. C'est à force de penser, qu'il a engendré la Morale intégrale; et il l'inventa parce que son esprit était' capable de cette invention, comme il inventa la parole parce qu'il en était capable. Quelle lutte contre' lui-même suppose l'avènement de la moralité, son règne relatif sur le reste des tendances, les unes comprimées, les autres transfigurées par ce point de vue supérieur ! Le fait de la solidarité lui révélait sa dépendance, et il n'a point haï ceux qui l'enchaînaient î Ce fait lui révélait aussi des moyens d'exploiter ses semblables, et il s'est refusé à les vouloir exploiter ! Qu'on ne parle plus de ce qui a bien pu se passer dans une soi-disant conscience sociale qui n'est qu'un mythe! Qu'on s'émerveille plutôt de voir le fait moral triompher peu à peu dans un nombre croissant de consciences individuelles et y maintenir l'altruisme, y créer le souci du respect de soi, l'amour de la beauté du bien ! C'est là le miracîe de la conscience', c'est le miracle de l'a priori moral ; sans lui, jamais les circonstances de la vie humaine individuelle ou sociale n'eussent servi à l'éclosion, au maintien, au progrès de la moralité. L'empiriste prend les conditions extérieures ou même les effets de l'action de l'instinct moral pour les causes et pour la substance de la moralité. Vouloir être social pour l'être : le fait social n'explique pas cela; la société est surtout l'œuvre de la moralité; elle pouvait commencer sans celle-ci, mais vivre, prospérer, favoriser les progrès de la moralité, elle ne le pouvait sans être dominée par un autre instinct que le pur instinct de la sociabilité. Tout ce qu'elle est dénonce l'action d'un amour de l'idéal, d'une aptitude au sacrifice, d'un souci de la dignité humaine indéniables. L'homme sociable partage ses joies, il est généreux au point, parfois, de ne se réserver que la joie de donner; il a créé des sociétés habita-' blés, il a créé le fait moral social ; mais il ne l'a pu faire que parce que l'individu humain engendre tout d'abord, spontanément, le fait moral intérieur !

La moralité est donc bien un élément de la mentalité humaine essentielle ; c'est un fait aussi irréductible à l'égoïsme à l'altruisme lui-même, à la tendance esthétique , aussi distinct

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des autres faits de la socialité qu'il peut être distinct du fait mental initial de l'activité religieuse. Ce fait affirme son originalité jusque dans les connexions qui se sont établies entre les autres et lui ; ce qu'il est devenu, il l'est devenu par sa vertu même. Etrangères à lui furent les occasions de sa première apparition et de ses progrès successifs, mais il a su les plier à son service, et il a transfiguré la face du réel. Il s'est mêlé à tout ce qui est humain; il a utilisé toutes les suggestions qui lui pouvaient venir de l'expérience individuelle ou sociale, et il a favorisé tout ce qui le pouvait favoriser lui-même en retour ; on découvre son action au sein de tout développement esthétique, religieux, scientifique, économique et politique. Une Psychologie et une Sociologie exactes reconnaissent dans Va priori moral un fait sans lequel le fait social serait en grande partie inintelligible, un fait comme l'égoïsme ou l'altruisme naturels, aussi réel qu'eux bien que supérieur à eux. Il n'est pas d'autre Ethique scientifique que celle qui fait sien et développe ce point de vue ; devant toute autre Ethique scientifique, la plus abominable des sociétés serait aussi intéressante que la plus noble ; si la vraie Sociologie constate le triomphe de la moralité, c'est que la moralité existe en soi, indépendamment du social. La Science du social pur pourrait être la connaissance d'un social amoral dont elle n'aurait pas le droit de s'étonner ; le mal vaut le bien devant la Science, et si le savant est forcé de reconnaître au moral un droit de cité dans le monde des faits, c'est qu'en ce monde il y a des faits d'ordres divers, c'est qu'il y a du surhumain dans l'homme, qui n'est homme qu'à cause de cela.

Mais considérons les faits sociologiques de plus près encore ;. nous verrons avec la dernière évidence qu'ils témoignent en= faveur de l'identité de la véritable Morale avec celle qui mérite les qualifications de rationnelle, de métaphysique, de désintéressée, d'individualiste, et pour la thèse de l'identification de cette Morale avec la cause même de la moralité réelle. Ne revenons pas, pour l'instant, sur la connexité des caractères que nous venons de rappeler; laissons là ceux qui jugent qu'une société peut être plus morale que ses membres et qui sont indulgents aux moyens déshonnêtes dont il peut résulter quelque avantage pour le corps social, ceux qui verraient volontiers dans.

le remords une maladie — car il est de tels biologistes — au lieu d'y apercevoir la réaction normale de la conscience contre la dissolution morale menaçante. Considérons la Sociologie dans son ensemble.

L'étendue de cette Science est immense, et tout ce qui y rentre s'y entre-croise plus ou moins. En partie ou en totalité, les langues, les religions, l'activité esthétique y compris toutes les formes du jeu, l'activité scientifique, les coutumes et les institutions familiales, civiles et politiques (point de vue richesse, point de vue pouvoir et point de vue'moral), enfin les techniques agricoles, industrielles et commerciales, sont des ensembles de phénomènes connexes ; tous se doivent expliquer en partie par l'influence qu'exerce, sur des individualités psychiques, l'idée qu'il existe d'autres individualités psychiques pensant, sentant, désirant et voulant de telle ou telle façon. Les causes physiques qui ont des effets sociaux n'en ont de tels que par l'intermédiaire de faits psycho-individuels. Il s'agit de discerner ce que la Sociologie oblige à penser de l'action d'un des facteurs énumérés, le facteur moral, au sein de tous les autres, en prenant garde de confondre la part qui lui revient avec ce que les autres facteurs auraient assimilé déjà de lui. *

Le point de vue phylogénétique, ainsi que nous le remarquions, est icf le plus important, car l'Ontogenèse d'une société, qui d'ailleurs n'offre rien de pareil à une Embryogenèse, rentre dans la Phylogénèse des formes^sociales. De plus, la comparaison de la soi-disant maturité, de la soi-disant perfection typique d'une société quelconque avec ce qu'on nomme ainsi chez l'individu est chose assez fantaisiste, ainsi que cette distinction, fort contestable quand on la prend trop ,au sérieux, des périodes critiques et des périodes organiques ; en tout ceci, la préoccupation de la Biologie est patente, mais assez puérile. Les sociétés se renouvellent sans cesse par génération : leur croissance et leur décroissance se rapprochent donc plus de celles d'une espèce que de celles d'un individu ; s'agit-il de la société humaine prise dans son ensemble, l'analogie devient identité. Mais les étapes des changements des sociétés sont si distinctes qu'il y a bien, malgré la dernière observation, plutôt Phylogénèse qu'Ontogenèse dans l'évolution sociologique. L'anatomie et la physiologie d'une société, à un instant donné, ne révèlent que le résultat passager de tendances dont toute la réalité est dans les mouvements qu'elles suscitent ; c'est le devenir de ces mouvements

-y^i>*^sè4SasÉ;

KTHOLOGIE INDUGTIVE

âTS

q«i offre le pltts d'intérêt ; Tétude des sociétés ne peut aboutir à des connaissances claires que si l'on s'applique à l'examen de ces mouvements mêmes. Il est vrai que les commencements des sociétés ne sont pas moins obscurs que ceux des individus ; mais, à partir de certaines époques, le développement des premières devient assez net et significatif pour être d'une étude fructueuse. Et si les résultats d'une étude ontogénétique de l'être moral individuel ne sont pas tout à fait démonstratifs (pour les philosophes à préjugés sociologistes tout au moins), parce qu'il est. malaisé de distinguer ce qui vient à un individu de son propre fonds de ce qui lui vient de son ambiance : tout au contraire, l'étude phylogénétique des sociétés bénéficie de cefeit qu'il n'est rien, en dehors d'elles, qui les ait pu éduquer ; une société qui en éduque une autre et celle-ci même n'en font qu'une

^eule

Or, si l'on considère d'ensemble le développement de tout ce qui peut être dit social, voici, semble-t-il, comment il le faut interpréter. La Philosophie est plus aisée ici, et plus siire même, que l'étude scientifique du détail des choses ; il en est ainsi déjà en Biologie, comme le remarque M. Le Dantéc.

L'homogénéité presque absolue des sociétés primitives est une hypothèse inexacte, car le spontané ne peut pas n'être pas fort divers ; on en convient aujourd'hui parmi les linguistes, les ethnologistes, les mythologues, etc. Mais il est manifeste que, d'une manière générale \ l'hétérogénéité a infiniment augmenté. Le passage s'est effectué d'une hétérogénéité confuse à une hétérogénéité plus harmonieuse en même temps que plus grande; il n'est aucune forme nouvelle d'hétérogénéité qui n'ait réalisé des adaptations plus ou moins stables par le moyen d' <i interférencesaccords » succédant à. des « interférences-luttes ». Malgré le hasard des inventions et de leurs interférences, et sous la double action de l'imitation et de la logique, deux lois dynamiques immanentes à notre nature, primitives, essentielles et chacune invincible à toute autre qu'à' sa rivale ; malgré des régressions partielles et souvent regrettables, compensées au reste par des irréversibilités qui limitent les imitations en leur imposant 1^ frein de la logique, d'une logique finaliste; malgré la multiplication de ressemblances souvent sans aucune j ustification logique, mais dont le nombre et la variété fournissent plutôt une matière

>Nou8iiou8 inapirons ici ttotablement de M. T*rde. . .

aux originalités qu'elles ne leur font obstacle ; malgré les divergences résultant des inventions imitées et qui sont plus appa*^ rentes que réelles, plus heureuses que malheureuses, généralement fécondes en accords louables et favorables à des originalités précieuses, finalement, l'idéal vers lequel semblent avoir en fait marché les sociétés humaines paraît consister dans ces deux choses que certains jugent contradictoires et que la dialectique réunit aussi aisément que la pratique, hélas ! trouve de difficultés à les accorder, la rationalisation du social, et l'individualisation progressive de tous les éléments sociaux, individus et groupements de toute sorte ; et cela se produit sans que la rationalisation et l'association coordonnent ou subordonnent en écrasant l'individu ; l'individu se montre toujours, au contraire, plus apte en fin de compte à vivre rationnellement ainsi qu'à s'associer, à mesure qu'il devient plus conscient. — Jamais les hommes n'ont tant différé entre eux que dans nos civilisations avancées; jamais non plus ils n'ont été si préoccupés d'une organisation rationnelle du monde et si habiles à coopérer. Quelques reproches que l'on puisse faire à certaines écoles où l'on part de cette idée, d'ailleurs juste, que la physiologie sociale est l'agent des modifications de l'anatomie sociale, pour projeter de modifier cette physiologie jusqu'à violenter la nature des éléments anatomiques de la société; quelque folie qu'il y ait à compter pour rien les individus et la famille, à nier le droit, inhérent à l'individu comme les propriétés chimiques à l'atome, de s'associer librement à d'autres pour des fins consenties : on ne peut nier que l'individualisation des unités humaines et de leurs groupements consentis ne soit, tout autant que la rationalisation des sociétés, le but ultime de l'évolution sociale en droit et même en fait. Les politiques, en général peu philosophes, voudraient réaliser la rationalisation par la socialisation^ parce que la solution du problème social leur semble plus simple ainsi. C'est plus simple, en effet, à la première apparence; mais à la réflexion, c'est plus compliqué que la voie contraire, et c'est anti-naturel. L'évolution témoigne de sa direction partielle par des principes a priori innés à l'esprit humain, et qui sont ceux que nous avons formulés.

Approfondissons donc cette rationalisation du social ainsi que cette individualisation progressive, toujours pluscônscientes^ toujours plus voulues des éléments sociaux. Ces deux faits se . tiennent et se complètent. En dépit des déclarations bruyantefe

ÉTHOLOGIE INDUCTIVE

des collectivistes, le Collectivisme n*est qu*un Individualisme d^uisé; non seulement TAnarchisme où aboutissent ses enfants perdus pour avoir désespéré de voir Tindividu assez protégé et favorisé par le Collectivisme, mais encore la sollicitude infinie de la majorité des socialistes pour le sort de tous les membres de la société, démontrent qu'un certain Individualisme, indiscret et maladroit sans doute, mais réel, fait le fond de la doctrine qui parait devoir Texclure. Et en dépit du Matérialisme qu'on atTecte volontiers dans ce parti, il y a^ sous-jacente à toutes les revendications faites au nom des besoins sociaux, l'idée que chacun d'eux doit être satisfait dans la plus large mesure; plus que cela, souvent : l'idée que chacun doit pouvoir développer ses facultés de telle sorte qu'il puisse en tirer le maximum de satisfaction que leur exercice est susceptible de procurer; plus que cela encore : l'idée que chacun doit être rétribué suivant ses œuvres ou même recevoir une sorte de compensation pour ce qui lui manque à un point de vue quelconque, afin qu'il ne puisse envier les plus favorisés de la nature ou des circonstances. Le Socialisme le plus opposé en apparence à l'Individualisme et à la Morale rationaliste, est en somme un effort gigantesque pour rationaliser la société dans toutes ses parties, pour que l'esprit puisse un jour se reconnaître en elle et se dire que, grâce à son effprt, le sort de la moindre des individualités est enfin réglé suivant ses exigences. Oui, qu'il en ait ou non conscience, le Socialisme veut une société intelligible, rationnelle, rationnelle pour qu'elle soit enfin morale, morale et rationnelle parce que chacun de ses membres s'y verrait traité comme une fin en soi, comme un être égal aux autres. Elargir, perfectionner, compléter l'idéal ancien, le faire plus rationnel pour qu'il soit plus moral, voilà le but qu'il poursuit, et voilà aussi {pourquoi il ne réussira pas à se réaliser tel quel : il méconnaît partiellement, hélas, lesUois imprescriptibles de la nature humaine. Héritier des sociétés de jadis en ce qu'il garde d'esprit centralisateur et parce qu'il parle à sa manière de raison d'état, mais infiniment plus soucieux qu'elles des individualités, il travaille cependant en partie à réaliser le vœu fondamental de la nature dans le règne humain ; son but est la production, la sauvegarde, le perfectionnement d'individualités de plus en plus riches et précieuses, et cela malgré l'augmentation toujoursgrandissan te, et inévitable, du nombre des connexions et des interdépendances. C'est ainsi qu'on ▼oit le Socialisme, souvent, favoriser les syndicats, les coopéra-

tives et les mutualités, dont le plus clair résultat serait de rendre superflu le Socialisme, qui n'existe vraiment qu'où il mérite le nom de Socialisme d'état. — Plus un être est élevé dans la hiérarchie des êtres, plus on le voit se servir, pour se libérer, de ce qui semble fait pour l'asservir, et contracter des alliances moins nécessitantes en même temps que plus compliquées et plus nombreuses. L'humanité, continuant la nature inférieure, s'est constituée en des sociétés de plus en plus avides de liberté et d'indépendance, de plus en plus autonomes et qui ne s'upiformisent, dans la mesure toute relative où il est vrai qu'elles le font, que pour permettre à leurs membres de développer davantage leur personnalité, de s'associer plus aisément à leur gré, de décider plus souverainement de leurs destinées individuelles ou librement collectives. Sous la socialisation partout croissante, on peut voir l'efTort croissant et de plus en jplus marqué de l'individu pour se servir d'elle, pour s'émanciper graduellement ; arriver à rendre limite ou à même à abolir toute nécessité de contrainte sociale : tel est l'idéal réel de l'homme, et le vrai idéal ! Non, il n'est pas vrai que demain ou aprèsdemain les sociétés accepteront enfin joyeusement la contrainte sociale ; rien ne l'annonce ; ce serait une faillite et une abomination. Elle ne voudront, bientôt, que des contraintes à l'institution desquelles chacun de leurs membres aura effectivement et non plus fictivement consenti ; elle n'accepteront plus qu'un minimum de contraintes d'état*. Le maximum de raison ne peut être, d'ailleurs, qu'où se trouve le minimum de force violente. Si la rationalisation du social a, parmi ses conditions et des effets les plus notables, la moralisation du social, l'exaltation de l'individualité et la conscience grandissante des droits et des devoirs individuels, de même l'individualisation progressive des unités humaines, telle qu'elle tend à se réaliser, a pour conditions et pour effets la rationalisation du social et de l'individuel, et même leur moralisation progressive. Individualisation de fait et mentalité individualiste vont ensemble, car on ne peut deve'-

* Un indice de cet état d'esprit est la tendance, toute récente, des syndicats à se mouvoir indépendamment des Parlements. Nous reviendrons plus loin sur ce fait, que ne pouvait faire prévoir le succès du parti dont la devise était de substituer totalement l'économique au politique ; car ici l'économique aspirait à se forger un organisme sans trace aucune d'étatisme, tandis que là le Travail se veut organiser lui-même tout à fait en dehors de l'organisme politique existant, mais en élaborant un droit nouveau.

LA. MORALE RATIONNELÈE

nir davantage soi-même sans s'estimer plus haut, et s'estimer plus haut c'est déjà vouloir être plus soi-même et faire plus qu'auparavant pour soirmêrae. Il y a là quelque danger, car l'égoisme a plus d'une manière de tenter Thomme, mais quelles vertus sont sans dangers ? U y a un Individualisme mauvais et absurde, mais il n'est point le seul ; à lui s'oppose celui qui s'identifie avec l'amour du vrai et du bien poussé jusqu'à l'héroïsme, et c'est ce dernier que nous voyons à l'œuvre surtout, peut-être, dans l'histoire de l'humanité ; si l'autre y occupa plus de place, comme les pessimistes le prétendent, il put moins que le second. Celui-ci consiste dans un effort, pour adapter la société au moi, qui vraiment se confond avec un effort du moi pour s'adapter aux fins de la société; un tel Individualisme conseille des œuvres identiques à celles dont l'altruisme pur est coutumier. Qui voudrait opposer les deux inspirations? Qui blâmera celui qui fut bon, de l'avoir été parce qu'il s'y crut obligé par sa raison, parce qu'il vit, dans le dévouement, sa véritable destinée ? Déjà nous louons celui qui estime les joies de l'imagination, de l'art et de la science plus que le jouisseur, et nous louons encore davantage l'homme tendre qui a besoin d'être bon pour être heureux, l'homme qui met son plaisir dans le plaisir d'autruii L'intérêt n'est donc point par lui-même opposé à la moralité. Mais qui dira qu'il reste encore de l'égoïsme où l'esprit a tout à .fait vaincu la matière, où le souci d'être le fidèle serviteur de la raison est tout l'égotisme qui subsiste en une âme humaine ? Vouloir vivre d'une vie en laquelle des idées vraies justifient tous les désirs, d'une vie logique, toute suspendue à des fins supérieures, n'estrce point identifier son moi avec la Raison même, avec le divin ? Celui qui agit ainsi atteint au plus haut degré où il soit donné à un individu de s'élever, et, ce faisant, il s'est tout entier, rationalisé, si l'on peut s'exprimer ainsi, il est 4evènu comm« un exemplaire vivant de la moralité. t. Que si l'on doute encore, non plus de l'identité du vrai Individualisme avec la Morale rationnelle, ou de leur identité à tous deux avec la véritable Morale, mais de la spécificité absolue du ^moral au sein des éléments sociaux, que l'on considère donc le spectacle d'ensemble que présente l'évolution du règne humain; 6in s'étonnera d'y voir triompher ce qui ne saurait être rapporté à la ÎÊ^^xte; natiire.* on Vferra dî^ris cette évolutioh le triomphe même d'un idéal moral, 4^^^^ dont l'invention et

la poursuite ne peuvent s'expliquer pour aucun empiriste. Il

p:thologie inductive

n'est pas une nation, pas une grande institution politique ou autre qui soient nées, qui se soient défendues, conservées et développées par d'autres moyens que l'effort de la réflexion et le dévouement des hommes à des idées. De son côté, l'évolution linguistique, ainsi que l'évolution juridique ou l'évolution religieuse décèleftt un souci permanent de rationalité et de moralité. Ce souci, dans l'art, qui vit de spontanéité, a même souvent risqué de faire évanouir la beauté. Partout où l'on constate des régressions, il y a, en tant que l'on peut parler absolument de régression, diminution de raison et de moralité ; ces deux facteurs ne diminuent point où la régression n'est qu'apparente ; ils s'accroissent toujours quelque peu où elle mérite plutôt de s'appeler progrès partiel, ou même maladroit, ou encore inopportun. La face du monde elle-même est devenue autre grâce à la présence de l'homme, non seulement parce que son activité volontaire et éclairée l'a su modifier, mais encore parce qu'il est devenu impossible à l'esprit de la regarder autrement qu'à travers des constructions de la raison et des préoccupations morales multiples. Le mal et l'absurde ont eu beau, sur tant de points, se tailler un riche domaine dans l'univers : ils ont beau avoir pour complice l'indéracinable égoïsme et l'iriéliminable sottise, il n'importe ; la nature supérieure de l'homme a été plus forte dans sa faiblesse que sa nature inférieure malgré toute sa force. Plus de raison afin qu'il y ait, par elle, plus de moralité ; plus de moralité afin que, par elle, il y ait plus de raison : ce double vœu, qui n'en fait qu'un, est en somme la devise de l'humanité; c'est le grand fait qui domine tous les faits. Certes, l'on peut et l'on doit étudier la Morale en sociologue ; en un sens même les Sociologistes ont raison de déclarer que la moralité est un donné; mais ce donné, c'est celui du renoncement à l'égoïsme, à la vie selon la pure nature ; il est l'élément dont la notion même s'oppose à celle de tous les autres éléments sociaux ; il fait la guerre à tous les autres et son histoire est celle de la victoire de l'idéal sur le réel, l'histoire delà réalisation progressive de ce qui, en soi, n'a rien d'un fait, de l'Idée, en un mot.

Le Sociologisme a d'ordinaire pour opinion principale que le bien est sorti peu à peu de ce qui finit à la longue par apparaître comme mauvais ; aussi est-il logiqueennes'indignant point contre le mal encore présent, qui sans doute se transformera aussi, ultérieurement, en son contraire; ce mal n'est peut-être que la simple rançon du bien qui se fait, ou une simple trace, sans

ÊTHOLOGIE INDUGTIVE

importance, du mal qui fut! Bref, le Sociologisme est, à sa manière, moniste, moniste jusqu'à faire rentrer le crime dans les faits sociaux normaux. Rien n*est plus contraire à l'enseignement des faits. NousTavonsvu : l'histoire impartialement interprétée prêche le dualisme au moraliste ; elle dit la guerre d'une nature inférieure et d'une nature supérieure, sans s'oppoBer au reste, loin de là, à ce que la seconde paraisse l'âme de la première, qui serait à l'autre comme la gangue et comme l'obstacle en même temps que comme l'auxiliaire humble et malléable : est-il étonnant que le germe développé ne fasse point tout ce qu'il veut des matériaux restés bruts ou presque bruts dont il demeure entouré et qui n'ont point su encore évoluer comme il a fait? Les monades qui ont réussi se servent des autres, mais avec peine ; nous allons vers un état de choses dont la limite, peut-être inaccessible, serait Veœplicatio de tout ce qui est encore complicatio. Cette utopie, que l'on peut ne point proposer avec une rigidité hégélienne, est moins étrange que le monisme des Socîologistes. Ils ne veulent point qu'on les range avec les Matérialistes ; ceux-ci sont pourtant les seuls qui possèdent à peu près le droit de nier l'existence de tout élément supérieur, et l'action, dans le monde, d'un tel facteur.

On objectera peut-être la criminalité croissante, où l'astuce, cependant, tend à dominer tandis que la violence deviendrait moins commune (?) ; on objectera le débordement de l'égoïsme sous ses formes les plus basses et les plus absurdes, la diffusion des utopies les plus folles, décelant toutes, plus ou moins, une lassitude immense de l'àme contemporaine, une crainte de l'effort sans analogue jadis. Pourtant, les pessimistes ont tort. Une partie du mal vient de ce que la lutte pour la vie, plus dure à présent pour mille raisons, parmi lesquelles il faut compter la multiplication des moyens de jouissance et la facilité relative de nombreuses formes du bien-être, a dû presque imposer à beaucoup la « profession » de malfaiteur; une autre partie du mal vient de l'excès d'activité qui a surmené depuis un siècle les organismes ; une autre encore de la nécessité où les moralistes novateurs de toute sorte sont de balbutier, de mêler à nombre d'erreurs les vérités inédites qui luiront, claires et belles, bienfaisantes sans réserve, quand on aura pu enfin séparer l'or du fumier. Nul ne pourrait nier que les œuvres de relèvement moral et d'assistance matérielle ne soient plus nombreuses qu'autrefois ; contesterait-on que jamais les préocupations éthiques

ne furent plus envahissantes, plus passionnées, plus généralisées? On aborde des questions de Morale dont on ne se soucia guère durant des siècles. Une élite — et cela suffit à notre thèse,— une élite qui est légion — ceci est merveilleux, — une élite, hélas, très mêlée encore — mais ceci est inévitable, — croit que l'humanité n'a pas le droit de se reposer avant d'avoir réglé le sort de l'enfant, de la femme, des nations mineures ou en tutelle, le sort des humbles de toute catégorie ; elle croit à des sacrifices sociaux obligatoires et à la nécessité de refondre tout le droit. Quel grand spectacle! Pardonnons aux A. Comte de rêver un Etat aussi étrange à sa manière que la République de Platon : une humanité que ne travaillerait pas un principe supérieur ne s'inquiéterait pas de vouloir imposer aux faits la réalisation d'un idéal, quel qu'il soit ! Jamais plus énergiquement que dans nos sociétés contemporaines, la Raison et la Morale n'ont nié que le fait brut ait le droit d'exister et que le progrès se fasse tout seul. Jamais l'homme ne s'est affirmé en face de la nature, et même de la nature humaine en tant que pure nature, avec plus d'hostilité. Le Monisme peut être dans les livres ; le Dualisme est au cœur de la mentalité moderne. Voyez plutôt la Perse et la Chine elle-même qui veulent rationaliser leurs gouvernements. Tous les peuples, tous les hommes veulent conquérir le réel à l'esprit ; on se rue avec amour vers l'Idéal ; la guerre demeure déclarée au réel tant qu'il ne sera point soumis.

En résumé, l'Ethologie inductive sociale rejoint l'Ethologie inductive individuelle. Celle-ci établit que, loin d'être un produit de la société, la Morale est le ressort principal des progrès de la société ; celle-là relie logiquement tout le contenu de la conscience à des idées qui semblent ne pouvoir sortir que de l'esprit lui-même. Et l'affectivité éthique toute entière, irréductible à des facteurs biologiques comme à des facteurs sociologiques, s'explique aussi en dernier ressort par des inventions éthiques idéelles, dont l'esprit est l'auteur. — La Morale que veut la raison est rationaliste, métaphysique, désintéressée et cependant individualiste ; l'étude psychologique, sociologique et biologique de l'homme aboutit à constater que cette Morale est bien en fait la Morale de l'homme individuel et de la société, et qu'aucune source empirique ne peut lui avoir donné naisssance.

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ÉTHOCRITIQUE

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