CHAPITRE II
Ethoeritique.
1 1. — Ethocritique inductiue.
On nous reprocherait injustement d'avoir trop insisté sur l'origine des idées morales ; ce serait nous blâmer de faire valoir notre argument capital. Persuadé que la Morale n'existe que si elle possède un fondement rationnel, parce que autrement elle ne serait pas absolue, et donc ne serait pas — de même que la Logique n'existe qu'à une telle condition, — il nous faut prouver à fond la rationalité de la Morale.
C'est pourquoi nous ne pensons pas avoir fait assez encore sur ce point ; on peut en effet nous dire que nous avons plutôt prouvé l'impossibilité d'expliquer a posteriori la Morale que la nécessité de la tenir pour a priori. Une Ethocritique doit achever l'œuvre de l'Ethologie. Mais l'Ethocritique ne doit pas se borner à déduire, de la notion pure de pensée, l'essentiel de l'idéation morale, elle doit premièrement reconnaître par voie inductive l'existence de l'a priori moral. Ceci n'est plus à vrai dire de l'Ethologie ; car, quoi qu'on fasse, l'a priori ne se laisse pas constater comme tel ; il n'est pas du donné, mais seulement du supposé par le donné. C'est à la raison raisonnante, non k l'intuition intérieure, que l'induction le peut révéler. Donc, si l'Ethologie prétend conclure directement et définitivement à l'existence de la priori, et non plus se contenter d'éliminer la conclusion contraire, il se mêle à elle une dialectique qui^ en somme, n'est plus de son ressort ; on lait de l'Ethocritique, et non plus de l'Ethologie.
Voici comment une Ethocritique encore assujettie à induire peut résoudre le problème de l'existence d'un a priori moral.
Tous les concepts pouvant servir de matière à la notion du' moral se réduisent à deux i celui du bonheur (égoïste ou non égoïste), et celui de l'être (l'idée de perfection se ramène à cette dernière). Quant au concept formel de la moralité, il est celui d'une certaine valeur spéciale, inanalysable, que nous nommons simplement valeur, toute autre valeur pouvant se ramener, d'una manière ou d'une autre, à ce que l'on nomme communément le désiré. — Or, de quelle nature peut être le lien des deux élér ments considérés, le matériel et le formel ? Ceux d'entre les Empiristes qui identifient les deux éléments commettent un illogisme monstrueux, car ils traitent le j ugement moral fondamental qu'ils formulent comme une sorte de jugement analytique a posteriori: la Logique n'en connaît point de tels. Pour les Empiristes qui voient, en ce jugement, un jugement synthétique a posteriori, de quelle manière peuvent-ils s'y prendre pour soutenir cette opinion ? Ni l'idée de valeur n'est réductible à une expérience, ni le lien de cette idée avec celle de bonheur ne reçoit de l'expérience la confirmation dont ils font si grand bruit ; d'ailleurs, existât-il une confirmation de ce genre, l'origine a posteriori de l'idée de valeur et du jugement moral ne serait pas établie pour cela. Ils raisonnent aussi mal que ferait un aprioriste pour qui l'analyse découvrirait a priori, soit, dans l'idée de la valeur, celle du bonheur ou de l'être, soit, dans l'une de ces deux dernières idées, la première. En concluera-t-on que la moralité soit une illusion ? Non, puisqu'en un sens précisé plus haut la moralité est, psychologiquement, un fait indéniable. On concluera donc seulement que le jugement moral fondamental est synthétique a priori, et qu'il lie des a priori, l'idée de bonheur étant, non seulement hétérogène à l'idée de valeur, mais encore incapable en soi de fournir directement une matière à celle de valeur, et l'idée d'être étant, quoique hétérogène à celle de valeur, non seulement a priori, mais encore susceptible de fournir à cette idée une matière intelligible, et même la seule susceptible de lui fournir une telle matière. La seule! Donc l'induction est complète, qui réduit les seules matières possibles du bien aux idées de bonheur et d'être. D'autre part, il n'y a pas de milieu entre la thèse aprioristique, qui paraît s'imposer, et la thèse contraire, qui paraît mener à l'absurde. Donc, pour une double raison, qui n'en fait qu'une au fond, à savoir que l'induction opérée par l'Ethologie est bien une induction complète, on peut affirmer en Ethocritique que les raisonnements éthologi-.
ÉTHOCRITIQUE
ques prouvant Timpossibilité de Tapostérionsme en Morale prouvent parfaitement la légitimité de Tapriorisme.
La remarque de l'impossibilité d'imaginer, au fondement de la Morale, autre chose qu'une matière et une forme du moral, renforce encore ce point de vue. Enfin, il n'est pas d'autres manières d'unir des concepts que celles qui ont été tour à tour examinées, de même qu'il n'existe d'autre approuvé que l'approuvé moralement et le pseudo-approuvé, lequel n'est que de réprouvé agréable ; de même qu'il n'est pas d'approuvables autres que le bonheur sous ses deux formes (égoïstique et altruistique) et que l'approuvable pour motifs métaphysiques (motifs aisés, en somme à réduire à un seul, qui est la bonté reconnue par l'esprit à l'être même). Insistons sur ce dernier point; il y a deux sortes d'approbation, deux seulement: l'une toute passive, ou du moins aussi passive qu'il est possible à un fait psychique d'être passif; c'est l'approbation de la joie, qui n'est qu'une pseudo-approbation et qui ne rend pas clairement compte d'elle-même ; l'autre, incontestablement active, c'est l'approbation pour cause intellectuelle, qui va à l'être à travers l'impression et qui témoigne, à l'analyse, qu'elle est au fond l'approbation de l'être même, de tout ce qui le maintient, l'accroît, le fait conscient de soi et augmente ainsi sa sécurité, sa puissance et sa fécondité ; on voit par là comment le bonheur, à titre de constatation sensible de la sécurité, de la puissance et de la fécondité de l'être que l'on est ou que l'on perçoit à côté de soi, peut être secondairement rattaché au bien moral, lui servir pratiquement de définition en de très nombreux cas, et donner à l'empiriste l'illusion qu'il est le bien même*.
Assurés par de tels raisonnements, tout dialectiques il est vrai, que l'Ethologie inductive est bien un système d'inductions complètes, nous le sommes enfin de l'apriorité de ce qui a été démontré non-a posteriori.
— Et cette première partie de l'Ethocritique nous conduit à la seconde, car nous savons désormais que l'esprit est vraiment une source originale de connaissances. Tout confirme cette vue; l'étude de l'expérience révèle à chaque pas l'action de l'esprit, et il n'est aucune idée nécessaire pour comprendre le monde qui n'apparaisse comme irréductible à du pur donné. L'être, ne fut-il que celui du phénomène, est-il donné? Rapport, ressemblance, somme, la pensée de tout cela est-elle possible autrement que grâce à des créations intellectuelles de l'esprit pensant ? Non, tout cela est du construit, de l'inventé : autant de cadres préparés par l'esprit pour comprendre le monde où il n'y a de donné que des apparences, des discontinuités, des choses susceptibles d'être dites en rapport, semblables, composées, mais où rien n'est donné sous la forme où nous le pensons. Qu'est-ce au reste que penser, sinon ajouter au donné de quoi le comprendre? Penser, c'est aprioriser, qu'il s'agisse de Science,^ de Morale ou de Métaphysique ; seule, l'étendue sans bornes de la force pensante la dérobe aux yeux de l'empiriste : l'a priori est tellement mêlé, il est si intimement uni à l'a posteriori que celui-là se confond pour lui, avec l'autre ; il est dupe de la même illusion que ces scolastiques qui pensaient percevoir ce qu'ils regardaient cependant comme transcendant aux sens. Le résultat le plus éclatant de la Psychologie est l'impossibilité de nier l'activité de l'esprit, visible jusque dans les plus humbles de nos^ états de conscience, qui tous supposent au moins... la conscience, c'est-à-dire une réaction propre et déterminée de l'esprit.
Donc, nous sommes invités à tenter de déduire, de l'idée pure de pensée, l'essentiel de la mentalité morale sans plus nous appuyer même sur des inductions complètes. Si cette entreprise réussit, rien ne pourra plus être objecté à ces deux
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^ Il y aurait liea de montrer que la préoccupation de l'être est au fond, non seulement de toutes nos préoccupations intellectuelles ou morales, mais aussi de tout notre dynamisme hédonistique (tendances esthétiques y comprises) ; et que partout où il y a moralité, il y a, à quelque degré, cogitation de l'être sous une forme abstraite et pure. Il y a Moralité possible avant Science ou Philosophie possibles, parce que la Science et la Philosophie requièrent la pensée de l'être sous une forme plus abstraite et plus pure encore que ne fait la moralité. L'Etre se laisse assez vite qualifier éthiquement, et l'on en juge étbiquement à moins de frais que l'on n'en juge scientifiquement ou philoso-
tiquement. L'éclosion définitive de la moralité suppose l'esprit arrivé à un point de développement qui lui rende possible, ne disons point d'exprimer par la parole, mais de penser l'être en tant qu'être. Alors il est qualifié spontanément sous le mode moral ; avant, la pensée ne peut engendrer qu'une cogitation morale imparfaite, tout embarrassée d'éléments hédonistiques ou esthétiques^ très mélangée de préoccupations dont plusieurs devront être rejetées par la suite. Mais au fond, c'est toujours de l'idée, de la conscience de l'être que procèdent les impulsions de l'homme, toutes ses impulsions, aussi bien celles qui le portent vers la joie que celles qui le portent vers le beau, le bien, le vrai. Voir plus loin, même chapitre.
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LA MORALE BATIONNELLE
ÉTHOGRITlgUE
thèses connexes : la Morale est a priori ; la Morale a priori est la véritable.
% ih Ethocritîqm déductive .^
Si ridée d*une Ethocritique déductive est légitime, il nous faudra retrouver, en partant de l'idée pure de pensée, ou encore de ridée pure de pensée individuelle, considérées en général et in se, c'est-à-dire par le moyen d'une dialectique tout à fait a priori, les éléments premiers à l'affirmation desquels nous nous sommes élevés inductivement. Il importe à notre thèse de saisir à sa racine même le processus qui donne naissance non seulement à l'a priori moral, mais aux principes de toute la connaissance. Vouloir démontrer les principes serait folie, mais Ton peut et l'on doit montrer comment ils naissent. C'est la seule manière dont leur justification puisse être achevée.
» Voici, pour la commodité du lecteur, le tableau des Catégories auquel aboutit l'Ethocri tique.
A. Catégories fonctions de la Pensée en soi, ou en tant qu'AffirmatlTité :