CHAPITRE III
Métamorale.
I — Les Bases métaphysiques de la Morale,
La Morale a été rattachée, par l'Ethocritique, à la raison comme à un absolu intérieur; il s'agit ensuite de la rattacher à rabsolu objectif. Ce travail n'est pas superflu, car, bien que la Morale garantisse la légitimité de ses exigences métaphysiques par là même qu'elle se révèle comme une somme de vérités certaines dont la valeur s'étend logiquement aux propositions métaphysiques requises par elle, il faut reconnaître, non seulement qu'il n'y a de parfaite assurance pour l'esprit, en l'un et l'autre domaine, que si la Morale et la Métaphysique coïncident lorsqu'on les a abordées chacune en oubliant l'autre, mais encore que la Morale invite elle-même le philosophe à'ia vérifier en essayant de l'oublier. Etant donné que l'idée d'une Métaphysique contient nécessairement celle de la possibilité, pour l'esprit, de se construire une théorie optimiste de l'usage de la raison, et qu'elle contient cette idée aussi nécessairement que celle de la possibilité de construire une théorie vraie de l'être, la Morale ne peut se montrer favorable à la Métaphysique sans pousser à la tenter par une voie rigoureusement théorétique. Certes, l'absolu objectif demeurera toujours «objectif pour le sujet pensant», mais en outre qu'il n'y a pas là, nous l'avons dit, de quoi justifier le Scepticisme, connaissons-nous d'autre moyen de nous confirmer dans notre confiance naturelle en l'esprit, que de le voir s'accorder avec lui-même en prenant plusieurs chemins différents pour arriver aux mêmes conclusions ? Nous vîmes déjà l'idée morale fondamentale aspirer d'elle-même à compléter celle de l'être ; nous verrons telle question métaphysique impossible à résoudre sans un appel à des considérations morales (question de fim-
mortalité personnelle) ; mais nous vîihes aussi l'idée de l'être exiger elle-même d'être complétée par l'idée de la valeur. Nous verrons encore, sans cesse, l'absolu moral exiger le soutien de la Métaphysique proprement dite, et celle-ci revenir vers la Morale pour se parfaire, quand ce ne sera pas pour réussir à se mettre tout à fait debout. Mais on n'est point autorisé, toutefois, à considérer ces deux Savoirs comme formant ensemble un vaste cercle vicieux, car indépendants autant que solides sont leurs points de départ, et très largement indépendante aussi est leur marche respective. De sorte que leur solidarité doit être plutôt une preuve de leur égale valeur et de leurs affinités naturelles l'un pour l'autre.
Une théorie dogmatique de l'être suppose une théorie optimiste du connaître, de même que l'affirmation de la valeur de la Morale implique, au point de vue que nous avons établi dans ce livre, la possibilité d'une théorie de ce genre. Mais nous nous sommes aussi imposé, par avance, la nécessité de ne considérer comme vraie qu'une théorie de la connaissance méritant le nom de normale. Pour distinguer parmi d'autres une telle théorie, ne faudrait-il pas connaître d'abord tel qu'il est l'être en général et notre être en particulier ? C'est heureusement inutile, la normalité d'un savoir consistant à le pouvoir engendrer et continuer d'engendrer sans être arrêté par quelque idée invincible provenant de notre propre fonds ou de l'action exercée sur nous (s'il y a lieu de parler d'une action de ce genre) par l'objet que nous voulons connaître. C'est dire que la véritable théorie de la connaissance est celle qui consiste à se rendre compte des conditions dans lesquelles l'esprit s'attribue nécessairement, en fait, le droit d'affirmer, et que cette théorie ne commande la théorie de l'être — laquelle n'a pas à la commander — que de la manière suivante : la première pose que tout cela est, qui est nécessairement décrété réel par la pensée consciente de ses nécessités essentielles.
Il y a trois méthodes métaphysiques, dont les deux dernières se confondent en somme. L'on peut, appliquant directement la règle qui résulte de la Métaphysique du connaître, et qui est : « Sois toi-même jusqu'au bout, intellectuellement », solliciter la pensée à émettre successivement, en ne tirant de la Science qu'une aide indirecte, en ne se réglant sur elle que pour ne la point contredire et pour y suppléer, la série des décrets qu'elle porte spontanément sur l'être quand on a souci delà faire parler
i.A MORALE RATIONNELLE
METAMORALE
elle-même. Ces décrets sont premièrement les affirmations qu'énoncent les principes énumérés plus haut, puis tout ce qui suit de ces principes. Nous avons esquissé quelque chose de tel dans notre Essai critique sur le Droit d'Affirmer, mais sans guère toucher à un genre de recherche qui devrait entrer dans une Métaphysique complète et qui consisterait à rassembler ce que l'observation du monde où nous vivons nous suggère de transcendant au phénoménal, pour le rattachera la Métaphysique traitée d'abord de la manière qui vient d'être indiquée. —On pourrait encore aborder les diverses parties de la Métaphysique dans l'ordre où sont rangées, en une classification rationnelle des Sciences, les questions qui appellent un complément extra-scientifique. — On peut, enfin, examiner une à une les thèses métaphysiques supposées par la Morale. Mais ces deux dernières méthodes coïncident, du moins en ce sens que la Morale implique, à quelques exceptions près, autant d'affirmations métaphysiques qu'il y a, en Métaphysique, de parties principales*.
Cependant la Morale, on le verra mieux encore bientôt, est loin d'exiger une connaissance complète du peu de Métaphysique qu'il est possible à l'homme d'édifier. Ce peu serait trop. Si en effet il faut de la Métaphysique pour fonder la Science de l'action, que tous les hommes ont le droit de posséder assez pour être sûrs de sa valeur (autrement, il n'y aurait pas de Morale !), il est évident que la valeur de cette dernière est suspendue à la possibilité d'établir à peu de frais les fondements métaphysiques qu'elle requiert.
Nous allons essayer de fournir un nombre limité d'arguments en faveur de ces divers fondements tout théoriques, mais en laissant au lecteur le travail, d'ailleurs aisé, qui consisterait à imaginer, de nos arguments, une forme plus simple et vraiment populaire. — Malgré ce qui a été dit de la façon simple dont la Métaphysique du connaître pouvait être traitée, nous croyons utile de l'exposer d'une manière plus détaillée que la Métaphysique de l'être.
^ Ne point oublier que rexamen de la portée de la notion de phénomène et que la qaestion de la portée de la Science du phénomène, appartiennent à la Métaphysique.
1. — En premier lieu, quelle opinion est-il normal à la raison d'avoir sur elle-même ? En tant que pratique, et même jusqu'à un certain point en tant que théorique <, la Morale exige la possibilité d'un certain Dogmatisme jusqu'en matière de Science ; il nous faut en conséquence aborder dans son ensemble la question de la valeur du Savoir.
— Considérons d'abord les Mathématiques pures ; seule l'Algèbre en réalise le type parfait, mais il est permis de rapprocher de ce type Arithmétique, Géométrie et Mécanique dans la mesure où l'Algèbre et la Logique,' ou même la Logique seule en certains cas, sont employées à constituer des parties ou des formes de ces trois dernières Sciences. La valeur de toute application de ces Sciences au concret dépend d'abord, comme d'une condition nécessaire bien que non suffisante, de leur valeur intrinsèque. Or, en Mathématique pure, l'esprit n'a pointa comparer ce qu'il pense avec quelque réalité extérieure, ce qui pourrait bien n'être utile ou même indispensable ailleurs, souvent du moins, qu'à cause de l'impossibitité où se peut trouver la raison de puiser en elle-même la matière première de son activité, ou de prendre avec elle un contact assez intime pour se fier exclusivement à l'analyse de l'idée qu'elle en a. En Mathématique pure, l'objet de la raison est un absolu, mais qui ne se distingue pas du fait de le construire. Il est donc bien construit quand la catégorie d'identité est bien appliquée à celle du nombre. (Hâtons-nous d'ajouter que nous n'appelons point identités les équations ; toutefois, pour qu'une équation soit exacte, il faut que ses deux membres puissent exercer une fonction identique). Mais ce qui est construit n'est cependant qu'une construction de l'esprit. Il n'y a ici qu'une objectivité intérieure et idéelle, qu'un absolu abstrait. Vexactitude est le nom du vrai mathématique. La rationalité est, ici déjà, la vérité même, mais en soi cette rationalité est l'opposé de ce que Ton nomme communément réalité ; elle est la réalité que l'on crée en y croyant, mais à laquelle on croit parce qu'on la crée. Pas de place en ce domaine pour le Scepticisme, mais non plus pour un Savoir concret : vérité, en l'espèce, = pensée nécessaire de la vérité du pensé. — Et pourtant, malgré l'indifférence de la pure Mathématique pour toute vérification expérimentale, cette Science,
« Voir la fin de l'avant dernier paragraphe, et ce qui a été dit plus haut des rapports de la Métaphysique et de la Science.
METAMORALE
qui tourne en quelque sorte le dos au réel, ne va point sans la pensée que ce qui est vrai pour elle est vrai souverainement, et que la vérification empirique qu'elle dédaigne, qui n'ajouterait rien à sa certitude, est possible, certaine, immanquable. Ses résultats se peuvent traduire et se traduisent en sensations, mais elle dirait volontiers: «Je pose que l'expérience d.oit m'être favorable et cela dans tout le domaine de l'Expérience et de la Science inductive ; je pose que la déduction mathématique doit pouvoir être employée avec succès, sans mécompte, où qu'on la pousse. » Elle ne dirait pas : « Je suis bonne parce que l'Expérience m'est favorable. » Elle dirait plutôt : « J'éprouve que je suis universellement et éternellement bonne; je ne me passe pas, sans doute, de quelques schèmes qui rappellent le réel, le donné ; mais je m'en sers seulement comme d'appuis Imaginatifs; ma force essentielle, ma certitude, ma lumière viennent de moi ; elles accompagnent toute l'activité que je déploie, elle ne font qu'un avec elle. »
— Ainsi, la certitude est légitime en Mathématique pure, et Ton vient déjà de montrer par anticipation que cette Science doit être applicable à la multiplicité réelle, à l'étendue, au mouvement, au phénomène physique en général, objets propres de l'Arithmétique, de la Géométrie, de la Mécanique et de la Physique. En même temps. Ton a constaté que }a certitude de la Mathématique pure était de source rationnelle et que celle de ses applications éventuelles pouvait bien provenir de la même source. Il serait insensé de méconnaître que, sans une Physique pure, ou inductive, la Physique mathématique ne serait pas possible et n'aurait jamais pris naissance ; mais sans les motifs qui poussent l'esprit à poser absolument la logicité des choses, ridée ne s'imposerait pas à l'esprit, comme elle le fait, de poser catégoriquement l'applicabilité du mathémathique au concret. Parmi ces motifs qui montrent que la foi de l'esprit en lui-même est bien la cause véritable de sa confiance dans cette applicabilité, distinguons celui-ci: la Géométrie et la Mécanique se prêtent d'elles-mêmes à recevoir la forme mathématique proprement dite, parce que leur objet, spatial, ou spatial et temporel, existe pour la raison essentielle en tant qu'il est éminemment ajustable aux catégories d'identité et de nombre. Et pour la Physique, n'est-elle pas commencée par la Géométrie et la Mécanique, qui n'existent que grâce à nos sensations d'étendue et de durée ? Ne voit-elle pas les phénomènes les plus compli-
qués de son ressort coulés, en quelque sorte, dans les moules de l'espace et du temps dont nous venons de rappeler l'affinité pour deux catégories essentielles de cette raison qui a invinciblement foi en elle-même et ne conçoit d'être possible que l'être soumis aux normes de la pensée ? Nous ne pouvons pas plus douter, en principe du moins, de la Physique-mathématique, que de la pensée en soi dont notre pensée se reconnaît participante ; nous ne pouvons douter qu'une intelligence parfaite ne contiendrait une Science du phénomène analogue à la nôtre.
D'autre part, le phénomène n'étant en un sens qu'un rapport, et non une chose, nous ne saurions avoir besoin de comparer nos perceptions à des réalités absolues ; n'y eùt-il pour notre Science d'autre justification, cette remarque pourrait ^déj à nous rassurer passablement à son sujet; pourrait-on parler d'une Science idéale absolue de ce qui n'est pas quelque chose en soi? C'est déjà un Savoir parfait, en pareille matière, que la synthèse la plus harmonieuse que la raison peut arriver à construire avec les apparences. Une synthèse de ce genre mérite déjà le nom de Science et contient déjà de la vérité. Une partie essentielle d'une Science méritant absolument le nom d'objective ne consiste-t-elle pas dans l'accord qu'elle réalise entre nos idées ? L'objectivité sans rationalité, ce n'est pas le vrai Savoir, Platon l'a dit le premier.
Pourtant, souvenons-nous que, pour être sans reproche, une Science des apparences doit permettre de prévoir l'avenir, de vivre commodément parmi les apparences en en utilisant la connaissance. Or, l'esprit construit une Physique qui présente ces avantages : elle est rationnelle et utile ; mais ce n'est pas parce qu'elle est utile qu'il est certain qu'elle est rationnelle et vraie; elle est vraie parce que rationnelle, l'être devant être soumis à la pensée ; elle est proclamée éventuellement utile parce que vraie ; et vraie, surtout, parce que rationnelle. Son objet n'est pas un absolu, comme l'est celui de la Mathématique pure, c'est un relatif, c'est un symbole. De ce relatif, de ce symbole, il n'y a pas, même en Dieu, de Science réelle ; car le réel du phénoménal, objet de notre dialectique métaphysique et d'une dialectique métaphysique jusque dans l'intelligence parfaite que nous supposons, c'est un tout autre objet que le phénoménal ; de celui-ci, il n'y a pas d'autre savoir possible qu'une systématisation très logique, utile et capable aussitôt de l'être dès qu'elle arrive à être logi-
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que (la Logique tenant les fils cachés du phénomène), et dont la vérité, inférieure en ceci à celle du pur mathématique (qui est à sa manière un absolu, abstrait, il est vrai, mais absolument connu) n'est absolue qu'en tant que pouvant se présenter sous la forme la plus susceptible de plaire à Tesprit conscient de ses catégories. Science absolue (en un sens) du relatif, voilà €e que peut être notre Physique, ce qu'elle est, toutes réserves faites, si notre raison est la Raison, ce dont elle ne peut douter. Nous ne sommes donc pas réduits à considérer notre Physique comme un simple résumé exact de notre expérience passée, mais nous y devons voir la législation exacte du phénomène, une Science déjà vénérable par l'ampleur des synthèses qu'elle formule, et dont la possibilité de fait, sans prouver sa valeur, tend à prouver du moins la probabilité de la rationalité de nos vues acquises et conséquemment leur vérité probable, étant donné que rationalité = vérité. Et rationalité ne signifie-t-il point réalité, puisque la pensée, en nous, s'insère dans le réel, et qu'elle est du réel qui traite du réel ? Il n'y a pas pour nous, en Physique, de contemplation directe du réel, mais s'il est vrai que le phénomène est le symbole de l'activité réelle qui se déploie derrière lui, la raison atteint donc en quelque manière ce réel à travers le phénomène; et si une Science rationnelle du phénomène a toute la perfection requise en l'espèce dans la simple harmonie qu'elle imagine, au cas où l'harmonie imaginée est la plus claire et la plus étroite : c'est la similitude de cette harmonie avec l'ordre rationnel que la pensée est contrainte de supposer derrière le phénomène, c'est cette similitude qui lui fait affirmer la valeur relativement absolue de la Science du relatif, du phénoménal ; c'est à cause de cette similitude que le succès de la Science est un signe de la valeur de la Science, un signe que ce succès durera ; par lui-même, cependant, le fait de ce succès n'est qu'un motif inférieur de certitude scientifique, ce n'est même pas le vrai motif de la certitude scientifique qui existe en fait. L'accord des perceptions avec les anticipations est déjà lui-même, pourtant, un accord d'idées, un accord delà pensée avec elle-même, et il en est partout comme en Physique, avec ces différences qu'en Mathématique et en Logique il suffit d'un accord entre des idées, là déterminées, ici quelconques, et qu'en Métaphysique l'accord se doit faire entre des idées, déterminées sans doute comme en Mathématique, mais d'un tout autre ordre. Quoi qu'il en soit, il s'agit tou-
jours, pour la pensée, de concilier des idées avec d'autres plus fortes et plus tenaces ; et si cette conciliation n'est pas pour elle toute la vérité, c'est du moins la condition première de la vérité*. Où elle semble exiger davantage, c'est qu'il s'agit d'idées fortes et tenaces dont les prétentions ne peuvent être ijiéconnues par elle sans qu'elle ne se suicide en quelque sorte : en Physique, prétention que l'harmonie soit utile pratiquement en même temps que maxima idéellement ; en Géométrie, prétention que les axiomes de l'intuition spatiale soient respectés; en Métaphysique, prétention que l'être lui-même soit atteint. Cette dernière prétention est la plus osée, mais quoi? On ne peut l'étouffer. Et donner satisfaction à ces prétentions, c'est encore accorder des idées, car c'est plier les unes aux exigences des autres. Qu'est-ce à dire, sinon que partout la vérité est la satisfaction même de l'esprit? C'est cette satisfaction que l'on nomme rationalité ; où jaillit la première, on dit qu'est la seconde, que l'on interprète comme le signe même de la vérité.
Après avoir débuté par la considération de la Physique-mathématique, nous sommes passé, insensiblement, à celle de la simple Physique inductive, moins sûre seulement parce que moins précise; pour obéir simplement à la Logique au lieu d'obéir aussi à la Mathématique, elle n'en est pas moins, cela est évident, pénétrée de prétentions rationalistes, et nous avons pu constater que s'il y a de la certitude ici même, c'est parce que l'esprit s'approuve d'approuver, c'est parce qu'il rencontre les conditions d'une auto-harmonisation et réussit des synthèses qui lui permettent de dire : « Ici aussi, je puis développer sans obstacle mon activité propre; » il aperçoit en la Physique inductive un moyen de déployer cette activité : c'est pour cela même qu'il la construit avec confiance.
La confiance de l'esprit en la Science ne peut-elle venir que de la rationalité du Savoir? Nous avons montré qu'il en est ainsi ; mais que répondrons-nous à qui persiste à nous, dire, au nom de l'Expérience : a Ce doit être parce qu'elle réussit que la Science s'impose à l'adhésion de l'esprit. » Certes, si elle ne réussissait point, on n'en ferait point de cas et l'on dirait qu'elle ment à son nom ; mais d'où vient la part de vérité que peut contenir l'objection ? Si l'on approuve la Science à cause de son
1 Nous nous sommes souvenu ici de l'importance attribuée par M. Pauihan au fait de la Systématisation. ,
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succès, n'est-ce pas plutôt en pensant aux procédés qui lui permettent de réussir qu'aux résultats exacts où il se trouve qu'elle atteint? Apparemment, nous voulons que la Science soit rationnelle parce que nous jugeons que le fond des choses doit Têtre; si les réalités cachées sont soumises à une législation rationnelle, il s'en suit que leurs symboles phénoménaux doivent présenter une certaine régularité, non point la régularité d'un système dont les éléments s'expliqueraient à fond les uns par les autres, mais celle d'un système d'effets résultant du concours de deux causes, l'être-objetetlesujet connaissant, qui sont, eux, des complexus d'éléments absolument réels au sein desquels tout doit s'expliquer à fond avec une rationalité parfaite : là une rationalité consistant toute dans la possibilité d'établir, au moyen d'hypothèses ingénieuses, un ordre qui permette de penser des apparences, c'est-à-dire de purs effets dont aucun n'est cause par rapport à aucun autre ; ici une rationalité consistant dans l'explicabilité radicale de tous éléments par d'autres du même ordre, les uns étant causes, des causes causées (sauf une, sans doute), les autres effets, des effets causants. L'idée de la régularité du phénoménal n'a d'autre portée que celle-ci : elle est croyance à la rationalité du réel profond ; et la construction d'une théorie cohérente du phénoménal est la preuve que id Science a imaginé d'heureux moyens de se représenter synfhétiquement les effets phénoménaux de l'action composée des choses et de l'esprit. Car l'esprit veut que le réel soit rationnel; c'est pourquoi il croit avoir la vraie Science quand il a pu construire une Science qui réussit. Mais pour qu'il y ait déjà vraie Science, il n'est pas besoin qu'il y ait Science du réel profond ; les effets seuls de ce réel nous étant donnés, il y a vraie Science si seulement il y a Science très commode. On n'a pas à parler de véritables causes, de principes absolus, où l'on n'a affaire qu'au phénomène de l'être. Mais, ne l'oublions pas : commodité signifie à la fois commodité pour l'esprit, qui pense et raisonne, de penser et de raisonner comme il fait, et possibilité d'établir à part, en les considérant sans remonter plus haut, une théorie des effets phénoménaux des causes inaccessibles de tout ce qui apparaît, causes qui doivent obéir à une législation rationnelle puisqu'elles ont des effets qui se laissent ordonner par nous, causes qui, peut-être, sont pareilles, natura, K ces phénomènes qui nous les traduisent, à ceux qui font partie intégrante de notre vie psychique.
Si nous insistons de la sorte sur la question de la valeur de la Science, sur sa rationalité et sur l'identité de sa certitude et de sa rationalité, ce n'est pas seulement pour garantir à l'action morale un domaine où elle se puisse déployer sans craindre que la prévision de ses effets soit déçue. Notre but principal est de rendre plus certaine la Métaphysique dans l'intérêt de la Morale théorique. Car malgré l'indépendance relative de cette discipline, il est clair qu'elle ne se construit point, qu'elle ne peut être en état de revendiquer ses droits à une certaine indépendance, qu'elle ne peut, enfin, se défendre contre les attaques de certains savants, que si ses partisans se peuvent appuyer sur des données, sur des arguments scientifiques admissibles pour tous. Ne soyons pas de ceux qui vont vers la Métaphysique par scepticisme scientifique. — On aurait tort, au reste, d'invoquer les difficultés pratiques de l'observation et de l'expérience, la dure nécessité de ne procéder que par des approximations graduelles, l'incessant changement des matériaux constitutifs de l'univers (changement qui rend relative l'existence des espèces et qui, peut-être, est aussi universel que le pensait Heraclite)*, enfin l'évolution progressive qui parait la loi au moins partielle de cet incessant changement, pour battre en brèche la Physique inductive et par suite la Physique-Mathématique. Non, malgré tout, notre connaissance du monde reste assez exacte pour que le champ de l'action soit un terrain sûr. De même, la part de symbolisme et le nombre des principes simplement commodes que l'on signale dans la Science, ne lui enlèvent en rien le caractère d'une discipline propre à faire penser, à l'esprit qui la construit, qu'il possède les semences d'un Savoir scientifique rationnel, et même quelque chose de plus : les semences d'un autre Savoir non seulement rationnel mais pleinement objectif, où l'emploi de ses catégories essentielles le peut mener à connaître d'une connaissance absolue ce dont elles l'aident seulement à synthétiser harmonieusement les apparences quand il ne fait, de ces catégories, qu'un usage scientifique.
— Nous nous sommes gardé de parler jusqu'à présent des faits psychiques. Leur connaissance est immédiate car leur esse est
* Il n'y a pas contradiction entre ce passage et celui où nous avons défendu l'existence des espèces. En fait, il y a, entre certaines limites, des formes d'existence d'une certaine stabilité, qui d'ailleurs proviennent de l'évolution d'autres formes.
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MÉTAMORALE
percipi, tandis que Vesse de ce qu'on nomme les phénomènes physiques consiste en des événements qui ne sont point perçus par nous. A vrai dire, il n*y a pas de phénomènes physiques; cette expression est vicieuse; il y a des événements métaphysiques (il faut bien les nommer ainsi puisque quelque chose doit avoir lieu en dehors de nous et que cela nous est caché) qui se traduisent en phénomènes psychiques dont Tesprit, objectiviste avec indiscrétion, projette un double en dehors de lui, un double qui fait double emploi avec les événements vraiment objectifs dont il vient d'être question, et qui n'est rien, sinon un symbole de ces événements. Mais ce symbole, en tant que fait psychique, est à sa manière une réalité en soi ; c'est une réalité que jamais, peut-être, nous n'aurons regardée assez pour y découvrir tout ce qui s'y peut découvrir, et dont notre conscience claire ne connaîtra peut-être jamais tout ce qu'il y aurait lieu d'en connait|:e, mais c'est une réalité absolue cependant. Ce phénomène est identiquement réalité, la seule réalité directement perçue ; on peut l'appeler phénomène, puisque son être est d'apparaître ; mais cet apparaître est être ; et seule cette espèce de réalité a droit à être appelée réalité phénoménale, car le soi-disant phénomène physique n'est que la projection du phénomène psychique ; il n'est que le symbole de l'événement extérieur réel, et il est tout plein de la nature du sujet pensant dont il est la réaction sur les dits événements quand l'extérieur vient battre le rivage de l'âme. Donc, tandis que la Science de ce soi-disant phénomène physique n'est que la systématisation^ bonne dans la mesure où l'esprit la construit avec simplicité, d'un fantôme d'être qui même est fantôme pour une double raison, la Science du phénomène psychique est la systématisation d'un genre de choses vraiment réel. Cette systématisation est-elle conduite avec un art parfait, c'est-à-dire propre à satisfaire l'instinct rationnel ? Cet absolu qui est le phénomène psychique se trouve parfaitement connu. La Psychologie peut présenter, comme toute Science de faits, des difficultés graves ; il n'importe; en principe, elle est connaissance absolue d'un absolu, non d'un relatif, et d'un absolu concret. Pour se confondre tout à fait avec la Métaphysique, il ne lui manque que le droit de considérer son objet comme un absolu, comme un être à proprement parler ; mais elle n'a pas ce droit, ce qui au reste importe peu au savant ; le métaphysicien lui-même, qui pense avoir de bonnes raisons pour regarder son objet comme un absolu.
comme un être à proprement parler, n'a pas lui-même l'intuition de l'absolu, de l'être en tant que tel. Nonobstant, la Psychologie fait pénétrer Thomme dans un domaine dont il sait par ailleurs que c'est déjà le domaine de l'absolu. Nous avons établi plus haut la condition première de la possibilité d'une Psychologie certaine en notant l'indépendance relativement complète d'un certain nombre de phénomènes psychiques par rapport aux événements cachés qui forment le fond des phénomènes dits physiques, et l'extrême vraisemblance de la théorie qui explique jusqu'aux organismes par des agents d'ordre psychique. — La partie de la Psychologie qui peut être traitée sans le secours d'une autre Science est certaine parce qu'elle est l'élaboration rationnelle de matériaux d'une réalité absolue. Si toute certitude vient de l'esprit, où sera-t-elle plus grande qu'où l'esprit sait que c'est de l'être véritable qu'il manie ? Les lois de l'esprit ne sont-elles pas, immédiatement, les lois mêmes de l'être ?
— Mais alors, quel singulier caractère est celui de la Psychophysiologie, de la Psychophysique et de la Biologie? Par où elles traitent de ce qui est ou doit être psychique, elles manient du réel; par où elles traitent du physique, elles ne manient que des symboles î Si le temps n'est pas purement subjectif, — ce qui est probable, car que deviendrait la réalité psychique qui le suppose? — voilà un caractère commun au psychique et au nonpsychique qui rend du moins possible la composition des deux sortes d'éléments, leur élaboration en des systèmes commodes pour se représenter les rapports du monde psychique et du monde non-psychique (toute réserve faite sur l'existence d'un pur non-psychique). Mais combien, par un côté, la Biologie et les deux Sciences voisines nous confinent dans le symbolique et sont peu susceptibles, quelque perfection qu'elles atteignent, de faire la loi à la Psychologie ! Et d'autre part, combien ces Savoirs, interprétés par un esprit vraiment philosophe, sont capables de nous instruire sur l'évolution de l'univers! Notons en passant que la Sociologie, ayant largement pour base la Psychologie pure, doit moins qu'on ne pense, en somme, aux Sciences dont il vient d'être question ; c'est pour elle un grand avantage, car ces dernières sont en pratique d'une difficulté plus grande sans comparaison que la Physique. Il nous suffit d'avoir établi que, dans ces Sciences aussi, il est possible d'obtenir des certitudes et de les rapporter à l'usage de la raison même. Mais
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il est évident que la raison est d'autant moins en situation d'engendrer des vérités absolues et des certitudes, que les objets auxquels elle s'applique méritent moins le nom de réalités, sont d'une nature plus symbolique ou contiennent une plus grande part de symbole. Les lois de la faculté de connaître n'ont tout leur effet qu'où elles sont appliquées à l'étude de l'être. Voilà pourquoi la certitude n'existe sous sa forme tout à fait parfaite qu'où l'on peut sans restrictions parler d'absolu : l'accord parfait de la pensée avec elle-même n'est possible que quand les lois de la pensée, qui sont identiquement pour elle les lois de l'être, sont appliquées à l'être. L'idée de l'être, nous l'avons vu, constitue le fond des catégories.
— Il faut rechercher maintenant dans quelle mesure la Science peut préparer la Métaphysique, et quelle peut être la signification des deux disciplines l'une par rapport à l'autre. — Car, pour la légitimité de la Métaphysique, dans la mesure où l'on réussit à tirer, de l'inspection des catégories, un certain nombre d'affirmations nécessaires sur l'être, elle ne fait aucun doute pour qui a admis notre théorie de la pensée. Mais, il le faut avouer, il est souhaitable que notre Savoir métaphysique soit un peu plus étendu.
La perfection de la Physique consisterait à appliquer sans difficulté, universellement, le principe de la permanence d'une même quantité d'énergie ; pour répondre tout à fait aux exigences du physicien, l'univers devrait être absolument continu, car ce principe requiert non seulement l'homogénéité foncière du tout, mais encore l'indistinction des parties au sein du tout; il faut que le tout soit un seul être pour que ce principe s'applique à lui. La circulation de l'énergie doit compenser aussitôt en A la perte qui vient d'être subie en B : c'est là une exigence évidente du dit principe ; elle^exige à son tour qu'il n'y ait entre A et B aucune solution de continuité. Pas plus que la Chimie, la Physique ne suppose donc la réalité de l'atome; celui-ci n'est bien qu'une hypothèse commode, mais si commode que Tonne peut s'en passer dans l'explication du détail des phénomènes. — De leur côté, la Psychologie et la Métaphysique ont un tout autre idéal. La constatation de la discontinuité des psychismes est à la base de la première ; et si, comme il le semble, le Spiritualisme concret est la plus acceptable des Métaphysiques, la discontinuité de l'être est aussi exigée par la Philosophie première. — Quant à la Biologie et aux Sciences connexes, elles veulent et ne veulent
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pas^ si ce qui précède est exact, la continuité i, car elles sont à demi psychologiques et à demi physico-chimiques
Comment donc la Science serait-elle dans son ensemble un premier chapitre ou la préface de la Métaphysique ? Entre les deux, il y a la Philosophie générale des sciences, qui sans doute trouve son compte dans un Monadisme psychologique, mais à condition que Ton regarde le principe de la !onst;n?e de 1 énergie comme purement régulateur de la Physique en général et que l'on regarde, d'une part la discontinuité universeUe comme réelle, d'autre part la croissance delà quantité d'énergie vraie ou psychique comme aussi réelle qu'elle est apparente en
ZpZt ^t^'T'""'"^^'""''^^"^^ '' ^^ pensée manifestées.
T.nAl ^\^"*^^^^' ^* ^«"^"^« la Critique l'oblige à constater, dans les Sciences particulières qui la fondent, des tendance^ divergentes et des points de vue inconciliables, cette même Critique conclut que, s'il existe une Métaphysique, elle doit ne point hésiter à spéculer librement, à re^arder^e 'po' nt de v^e 17^^'^'"" en général comme tout relatif; et de fait les contradictions ou aboutissent, finalement. Sciences cosmologiques et Psychologie pure ^ dans leur ensemble, ne détruisent^S les fondements de notre confiance en elles, mais elles nous
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nuP^iTT^-'^ Métaphysique pourrait-elle proprement continuer la Physique? Si la seconde révèle déjà quelque chose de proprement réel, le principe de l'énergie est objectif; sTl est objectif, Il n y a pas moyen, pour les psychismes, d'être ce qu'ils
* Voir plus haut ce qui a été dit sur le mélange de symboliaue ef d^ nnn symbolique qui se trouve en toute Science cosmologique où l^rLot I faire intervenir la considération de facteurs psychiques '^''^''
» Que l'on réfléchisse en particulier à ces deux faits • lo Par son cMà r.hrr • logique, la Biologie tend à se rapprocher de la Psvcho o^rif «? ^^^P^r'""" rable à l'idée d'agents psychiquL^ndividue s tend^^^^^^^^^ mique elle se rapproche de la Physico-Chimie en e Tutr^urfavoral^r ?" discontinuité atomique d'une part, et de l'autre à l'idée dp.nnr l- ^ ^^
la négation même de l'atomisme ; 2- Il est vmTque la Phvst^^^^^^^ ^^ ^^
eZeT^^r"^^ T"^ ^'^ ^^^^^^ sim^ernt^rro^^^^^^^^^^ peut se déployer sans faire autant usage de ce conceot oup rt» vlTZ !
tmuité qui lui paraît encore plus essentieUe. A v^ œmWen l J t?. T"
non-psychique témoignent en faveur de leur propre sTbolWuif *'■?."
moins de les trouver notablement hostiles à la pL^ch^e park """"^^