‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 21 sur 38 · M II · texte numérisé non relu

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LA MORAUS RATIONNELLE

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sont, des sources de force. Si la première est vraie et qu'elle consiste dans ce Spiritualisme concret qui semble sa seule forme acceptable, le principe de la Physique ne peut être vrai : il est impossible qu'il régisse le phénomène, le phénomène étant la manifestation d'un être auquel ce principe ne s'applique pas. € Mais, dira-t-on, vous-même, en acceptant la Science que tout le monde approuve, n'approuvez-vous pas au moins l'usage scientifique de ce principe? Vous devriez le déclarer faux même entendu comme principe régulateur de la Science de l'apparence, et démontrer que le savant lui-même peut constater l'inexactitude de ce principe. » On peut répondre ainsi à cette objection: « Nous opérons sur des ensembles trop restreints dans l'espace et dans le temps pour pouvoir constater des démentis flagrants à ce principe, démentis que peut-être constateraient des êtres capables de percevoir mieux que nous l'univers. » Mais ce n'est pas tout ; l'on peut ajouter : « L'évolution des êtres vers des formes de vie de plus en plus hautes au sein du soi-disant mécanisme universel, témoigne assez en faveur de la doctrine qui regarde ce principe comme simple jugement régulateur d'une Science toute subjective. » Il n'y a donc pas lieu de vouloir continuer la théorie du phénomène physique par la théorie de l'être ; on doit bâtir cette dernière en oubliant la Physique, ou mieux, en se fondant, dans la mesure où c'est indispensable, sur la Psychologie et sur l'interprétation psychologiste des phénomènes dits physiques.

Aussi est-il naïf de creuser la notion de l'atome pour y découvrir l'àme. En ce faisant, l'on obtient quelque chose qui rappelle le concept d'âme, mais rien de plus; on n'est guère plus avancé que si Ton essayait d'édifier, sur la notion de continu, une réfutation du Matérialisme. Lorsqu'on étudie la vie, son Ontogenèse et sa Phylogénèse, on arrive à considérer comme explicable en elle parle seul psychique ce qui ne s'explique pas mécaniquement; et la notion de mouvement, comme celle de vie et d'évolution, conduit qui l'analyse plutôt vers le Spiritualisme que vers son contraire ; mais que l'on n'essaie pas de conclure métaphysiquement à l'aide de la seule Physique, quand même celle-ci réussirait à être tout à fait atomistique, ou de la seule Biologie. On ne le peut pas plus qu'en partant de la seule Psychologie, car de même que, pour cette dernière prise en soi, le phénomène psychique n'est qu'un fait, de même le physicien et le biologiste, consentissent-ils à réduire à du psychique l'objet de

leurs études, ne font pas, ne peuvent pas faire de Métaphysique • ils aboutissent, nous l'avons vu, à des conceptions dont la Gritiaue dénonce aussitôt le symbolisme et la divergence ou laconfusion, et les dénonce d autant plus formellement que ces Sciences se font plus philosophiques. La Science du Réel ne peut proprement faire suite à la Science du Symbole ; celle-ci ne peut servir 1 autre que très indirectement ; ni l'atome, qui ne rejoint pas exactement la notion de monade spirituelle, ni le continu, qui s opposerait plutôt à toute croyance eji des principes spirituels ne conduisent de plain pied à la Métaphysique qui paraît la vraiece ie-ci ne s accommode ni de l'un ni de l'autre comme de svml boles exacts. Et cependant, c'est à un Psychologisme universel bien proche du Monadisme spiritualiste, puisque celui-là se réduit a quelque chose de tel, que tout compte fait la Science incline plutôt le penseur; mais il faut faire un saut pour aller de ce Psychologisme à ce Monadisme : seules des raisons purement dialectiques autorisent à le faire ; nous donnerons bientôt les plus décisives. N'est-il pas au reste évident qu'elles doivent différer beaucoup, cette Métaphysique condamnée à demeurer si courte, et cette Philosophie des sciences qui peut toujours prospérer? Mais on a si longtemps placé dans la première ce qui revient à la seconde et inversement ! On eut ainsi l'illusion qu elles ne taisaient qu'un, et que la première pouvait beaucoup et que les généralisations scientifiques la faisaient avancer II est temps de renoncer à ces erreurs fatales aux deux disciplines Contentons-nous de voir, dans la vérité scientifique, une image très incomplète et très inexacte de la vérité métaphysique, la partie psychologique de la Science étant toutefois la plus rapprochée de cette vérité. Mais la Science a d'autres titres à notre estime, quand même il est vrai que les diverses parties du Symbohsme qu'elle est (la Psychologie pure exceptée) ne réussisse'nt pas a composer un tout d'une parfaite cohérence. Nous ne prétendons pas d'ailleurs qu'il soit aisé de traduire, à l'aide de la Métaphysique qu'on peut esquisser, la théorie de l'activité des réalités cachées par les apparences physiques et physico-biologiques, la théorie des rapports de ces réalités avec les réalités absolues qui constituent le psychique nettement tel, ni, à plus forte raison, qu'il soit aisé de transposer en une histoire réelle, simplement temporelle, l'histoire géographique du monde qui est à la fois temporel et spatial, et tout plein, par suite, d'éléments purement subjectifs et symboliques; mais il n'importe. On fera cela peut-être

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plus tard ; cette tâche n'est pas en soi tout à fait impossible. -- Ce n'est pas un léger service rendu au Dogmatisme, que de démontrer au métaphysicien qu'il peut se confier davantage à la raison pure, à l'analyse de l'idée de la pensée et de 1 idée de l'être à l'instinct qui le porte à construire une théorie cohérente'de l'absolu, qu'à l'étude de la Science, qui est aussi stérile le plus souvent en résultats métaphysiques et aussi féconde en raisons - superficielles il est vrai - d'être sceptique en métaphysique, qu'elle est capable de progrès dans la connaissance du pur phénoménal et capable d'enrichir le trésor de ce qu on nomme la Philosophie des sciences.

2 — La légitimité du Dogmatisme établie, ainsi que la thèse suivant laquelle la Philosophie première peut revendiquer, à regard de la Science, une grande liberté, édifions sans crainte les arguments métaphvsiques dont les conclusions nous ont paru indispensables à la fondation, suhspeciejuris, de la Morale dont la conscience ne contient que le fondement suh specte factt. Cela sera dit justement être vrai qui sera rigoureusement rationnel. Nous savons toute l'importance des développements et des objections que nous laisserons de côté, mais aussi quelle autorité conféra d'avance à ce qui va suivre la première partie de la présente section de ce chapitre et l'Ethocritique qui précède. Il nous est impossible, au reste, de procéder ici comme nous ferions en un traité complet de Métaphysique.

— Il faut examiner à la fois la question de l'existence de l'âme et celle de sa nature, si l'on veut éviter de les rendre insolubies tout d'abord. Amis et adversaires du Spiritualisme avaient également tort de se demander s'il faut un principe extra-phénoménal pour expliquer les faits mentaux : substance spirituelle ou matérielle, leur âme était toujours une mystérieuse entité, une vague « chose qui » dont la nature et l'activité ne se pouvaient comprendre. Bien que nous devions raisonner à présent sans prendre la Morale pour base, nous ne pouvons nous retenir de signaler en passant la force du : « Je dois, donc je suis », et d'un autre argument similaire : « Le Bien doit se réaliser non seulement sous sa forme absolue, mais aussi sous la forme d'un devenir sans cesse progressif, d'où il suit qu'il y a un monde réel et que, puisque je suis possible, il est nécessaire que moi aussi je sois, au sein de ce monde, moi qui puis concourir à cette ascension du réel inférieur vers le parfait. » Mais

passons, afin qu'on ne nous accuse point de commettre un cercle*. — La Psychologie ne se présente pas comme la Métaphysique même; mais à la réflexion on conclut vite que le psychique possède une réalité absolue; il est l'immédiatement connu, l'être dont le percipi est Vesse; et s'il est indéniable, pour le moi pen* sant, que sa pensée est réelle, que l'idée de pensée ofi*re à son idée de l'être le seul contenu intelligible, il ne peut faire aucune difficulté de reconnaître que sa pensée est aussi être que son être est pensée. C'est seulement du point de vue substantialiste, parfaitement vague et illusoire, que la réalité phénoménale semble trop mince; le préjugé kantien du phénomène pur pèse encore sur trop d'intelligences; mais le fait qu'il mène à considérer, à l'infini, la pensée du phénomène comme le vrai phénomène, puis la pensée de cette pensée comme le vrai phénomène, etc., prouve deux choses qu'on ne saurait observer sans abjurer une partie notable du Kantisme : la première est que le phénomène n'y réussit même point à se poser comme phénomène : l'apparence fuit à l'infini et devient synonyme d'illusion absolue; la seconde est que Kant n'a aucunement le droit, pour parvenir à constituer son système, d'envisager aussi, à d'autres moments, le phénomène à la façon platonicienne, à savoir comme une sorte d'être inférieur, comme un efi'et du noumène. Les Phénoménistes de l'école de St. Mill étaient convaincus, plus perspicaces en ceci que les Kantiens, qu'ils parlaient de réalité véritable en parlant de phénomènes ; mais ils se croyaient obligés de s'opposera toute Métaphysique parce que la réalité phénoménale leur apparaissait ainsi qu'une poussière de réalité que rien ne reliait; ils croyaient encore qu'il était nécessaire d'admettre l'ancienne substance pour être métaphysicien. Or l'unité des faits de conscience successifs, dans le temps dont il est vrai de dire qu'il unit réellement le successif tout en permettant à la pensée de morceler son objet pour l'étudier analytiquement, cette unité n'est-elle pas un fait donné, ainsi que l'individualité élanche, si l'on peut s'exprimer ainsi, de chaque psychisme? Cette unité, cette individualité des psychismes sont données avec leurs moments successifs; elles sont inséparables des phénomènes en lesquels elles consistent; elles donnent à ces phé^ nomènes la cohésion et l'existence totale distincte qui sont requises pour que l'âme soit une vraie et pleine réalité. Ces

" Voir Ethologie inductive individuelle, A, 6.

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caractères des phénomènes mentaux rendent inutile la supposition d*une âme-substance; ils font mieux qu'elle Toffice de Tantique substance; avec Renouvier, toutes réserves faites, avec Renouvier, complété par Wundt, on revient à Leibnitz en le corrigeant, en éliminant de son Monadisme le superflu substantialiste; et Ton conçoit la nature de Tàme phénoménale de telle sorte que le problème de Texistence de l'âme réelle ne se pose même plus; il se trouve résolu par la simple application du raisonnement à la considération de Tâme-phénoménale : la raison conclut aussitôt à la réalité métaphysique de Tâme qui apparaît; elle élève la conscience à la dignité de réalité absolue. Et les hommes ont-ils jamais cru, au fond, à une autre âme? Quand on se demande si Ton survivra, songe-t-on à Tâme-substance? Non, on s'inquiète seulement de savoir si la série de pensées, de sentiments, de volitions que l'on vit actuellement, continuera après la mort.

De quelque façon qu'on se représente les rapports de Tàme avec ce qu'on nomme le corps, voilà l'indépendance de la première très largement assurée. Les adversaires du Spiritualisme ne peuvent se fonder fortement sur aucun fait (psychologique pour ébranler la thèse de l'unité et de la réalité de la personnalité. Le meilleur de leurs arguments est peut-être celui que l'on tire des altérations et des multiplications apparentes de la personnalité; mais on sait montrer que la possibilité même de ces anomalies la supposent réelle; et lorsqu'on réussit, parle moyen de l'hypnotisme *, à refondre en une seule personne les diverses individualités qui alternent ou se superposent, on fait voir par là que ces anomalies n'ont pas d'autre principe qu'une maladie de notre subconscient ou de notre conscience claire, ou des deux à la fois, maladie dont les causes, tout organiques, prouvent simplement ce dont jamais n'îil ne douta, à savoir que nous ne sommes pas de purs esprits, mais bien des esprits assujettis à nous acommoder d'un corps. — Il nous est indifférent que cette doctrine ait pour conséquence l'affirmation d'un action réciproque de l'âme et du corps l'un sur l'autre. Sans parler même des façons multiples dont peuvent être entendus, et cette action et, si l'on y tient à tout prix, le principe de la conservation de l'énergie, suivant la doctrine que l'on professe sur le fond du réel, n'y a-t-il pas, dans l'impossibilité où est le clinicien de ne

• Voir en particulier les expériences du D' Morton Prince.

pas admettre cette interaction, une démonstration de sa réalité? La Philosophie des sciences proteste, dira-t-on, ainsi que la Métaphysique de quelques-uns. Eh bien, qu'elle protestent! A elles de s'accommoder aux exigences du Savoir positif! Qu'elles rejettent le principe s'il le faut, ou qu'elles en cherchent des interprétations inédites !

— Le moraliste ne doit pas, sous l'inspiration de Fichte, déduire l'existence d'une pluralité d'êtres humains en partant de la loi' morale même ; car, à la rigueur, il y aurait encore des devoirs pour un homme unique. Mais en outre qu'il serait étrange de soutenir le Solipsisme en dépit de toutes les raisons inductives de le repousser, l'existence d'autrui fait partie intégrante de celle d'un monde dont la réalité, prise en général, est exigée par la loi morale comme condition de son accomplissement même par un homme unique, de sorte qu'il y a, malgré tout, indirectement, un argument d'ordre moral en faveur de l'existence d'autrui. Il en est un autre, voisin, mais tout métaphysique. Pas plus que la Science, la Philosophie première ne peut repousser l'Evolutionnisme, nous le ferons voir tout à l'heure ; au reste, celle-ci veut voir dans celle-là tout au moins une image lointaine des vérités de son propre ressort ; et en tant qu'elle vise à traiter, dans une certaine mesure, de cet univers et non point seulement de ce qui existe nécessairement dans tout univers possible, la Philosophie première doit tenir compte des exigences capitales de la Science de cet univers ; or, la thèse évolutionniste est l'une de ces exigences. De plus, le métaphysicien ne doit jamais oublier qu'il doit à la Science, en fait, tout ce à l'aide de quoi il arrive à la dépasser et à s'en libérer. Donc le métaphysicien doit être évolutionniste, et il est clair qu'on ne saurait l'être sans admettre, parmi beaucoup d'autres propositions, celle-ci : il existe une pluralité d'êtres pensants, plus ou moins analogues à nous-mêmes.

— Chemin faisant, nous avons démontré l'existence du monde extérieur sans nous appuyer sur la non existence, en nous, d'une production, consciente pour nous, des phénomènes sensibles. Il faut repousser un tel emploi du principe de causalité, un appel à l'intuition en pareille matière. Ne pourrais-je produire sans le savoir l'apparence d'un monde? Le fameux accord des esprits sur le détail de cette apparence ne serait-il pas explicable, pour un irréaliste, et dans l'hypothèse du Solipsisme absolu et dans celle de l'existence exclusive des êtres pensants ? Laissons là les argu-

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ments douteux dans leur forme et dans leurs conclusions. Il suffit que je sois à moi-même inexplicable sans le monde, et que la n^ation du monde, partant, m'oblige à douter de la valeur intrinsèque de ma pensée elle-même, pour que j'accepte Texistence du monde. Je fais, je dois faire cette affirmation métaphysique pour me sauver d*une Métaphysique baroque où je tomberais autrement, et qui d'ailleurs me porterait d'elle-même au Scepticisme.

— Mais il me faut encore savoir quelle est la nature des choses. A plusieurs reprises, en cet ouvrage, il a été montré que malgré tout la Science tend plutôt vers un Psychologisme universel ; et comme l'idée et le sentiment du bien sont essentiels à la pensée, il s'ensuit, tout étant pensée, qu'il y a du moral au fond de tout ce qui est. Nous ne pouvons donc nous refuser à définir la monade par la personnalité, par la personnalité morale ; sans cela, l'évolution progressive dont la Science nous fait un dogme serait inintelligible, autant que le serait pour la pensée ridée d'un être différent d'elle par nature. Et comment, si l'on admet Dieu, pourrait-on concevoir autrement que le monde soit son œuvre et lui obéisse ? Gomment l'en soi de tout réel pourrait-il être autre chose que l'intériorité de l'existence par rapport à l'essence, c'est-à-dire que l'existence pour soi, en d'autres termes que l'existence consciente ? Sans doute, le principe de la conservation de l'énergie est pour le moins très déprécié par cette conception du réel ; mais qu'importe, si déjà la Critique la moins rigoureuse le réduit à régner sur un monde de pures apparences, sur un monde d'atomes qui ne sont qu'une commode hypothèse, ou sur un continu qui n'est qu'une hypothèse commode elle aussi, commodités bornées, d'ailleurs, puisque la Science ne favorise jamais l'une de ces hypothèses sans condamner au moins implicitement l'autre? Et la Critique va plus loin, nous l'avons dit. On peut soupçonner ceux qui tiennent tant à ce principe de garder encore au fond d'eux-mêmes la croyance à l'antique substance : comme ces deux idées s'harmonisent bien ! Certes, la conception de la monade-série de phénomènes mentaux se raccorde incomplètement avec la conception scientifique de la nature ; mais par où elle s'y raccorde, la Science appuie la Métaphysique ; et par où elle ne s'y raccorde pas, on voit qu'il doit en être ainsi, puisque la seconde ne peut être proprement la continuation de la première : on ne parle pas, ici et là, de 1^ même chose. Ni la Métaphysique n achève la Science, ni celle-ci

ne se peut retrouver, comme une sorte de conclusion, à l'issue de la première. Aucun scrupule d'être métaphysicien ne demeurera en l'esprit de qui est convaincu du caractère subjectif de toutes les représentations des choses qui ont pour base la spatialité : quoi d'étonnant que la Physique et la Biologie, en tant que serves de la forme de l'espace, détournent du Psychologisme ; c'était à prévoir! Quoi d'étonnant, enfin, que des Savoirs qui vivent de l'idée de loi s'harmonisent mal avec un Savoir qui vit de l'idée d'être ! L'être, c'est de l'individuel, toujours ; et la loi ne concerne que des rapports, des manières d'être ; elle n'est que généralités, elle ne s'intéresse qu'aux changements, elle ne connaît point de choses, mais des faits seulement.

— L'homme qui croit au devoir ne peut douter de la liberté ; celui qui cherche tout au moins à comprendre le fait de la bonne conscience et le fait du remords constate la force de la croyance à la liberté ; mais le pur métaphysicien sait rendre irréfutable le Libertisme, en dépit de certaines obscurités qu'on n'en peut faire disparaître. La liberté vraiment digne de ce nom est absente en réalité de tout système analogue à celui de Leibnitz ou à celui de M. Fouillée; il ne faut pas appeler ainsi un déterminisme tout intérieur ou une action attractive de l'idéal. D'autre part, la thèse de la liberté d'indifférence, la seule qui ne nie point l'attribut qu'on entend affirmer, doit être corrigée pour mériter qu'on en tente la démonstration ; car si l'on prenait la dite thèse telle qu'elle est présentée d'ordinaire, cette liberté ne différerait point de l'impulsion qui emporte l'aliéné, et l'on devrait, pour la rendre intelligible, la ramener à un fait physiologique : ne serait-ce point la nier, et doublement ? Il faut dire, si l'on est libertiste, non pas qu'on se décide sans motif, mais qu'on opte pour un motif, parfois, sans motif; en d'autres termes, qu'on choisit un motif sans motif. Il est exact que l'on peut paraître ainsi ne faire que reculer la difficulté, et même la rendre plus grande, car plus on intellectualise l'acte libre, plus il semble que le choix doive être motivé; on peut paraître, donc, rendre incompréhensible la responsabilité. Mais n'est-il pas sophistique de prétendre sauver la responsabilité en la définissant par la pure et simple possession, en toute propriété, d'une action par l'agent qui en est la cause ? Et l'intellectualité est-elle la négation même de toute spontanéité? Est-il aussi étrange de parler de motif renforcé sans motif par la volonté, que d'action accomplie tout à fait sans motif? Mais, insiste-ton, il y aurait donc de

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l'inexplicable au fond de l'acte libre ? Nous le croyons, et hardiment nous posons que si le mal existe, ce qu'on ne nie guère, M. Lachelier a raison de le déclarer inexplicable. Inexplicable, oh, qu'il doit l'être, puisqu'il est absurde, irrationnel ! Et si le mal est inexplicable, le bien^ doit l'être aussi.

La liberté suppose la contingence dans l'univers. Mais la nécessité est-elle certaine? Je vois la nécessité du logique, du mathématique, je vois de la nécessité au sein du psychique dans le lien qui unit des conséquents à leurs antécédents à condition qu'il n'y ait, parmi les antécédents, rien qui fasse échec à cette nécessité; mais jusqu'au sein du physique les lois ne sont-elles point soumises, dans leurs effets, à des conditions restrictives? Elles interfèrent, et celles d'un ordre cèdent à celles d'un autre ordre, composent avec elles en leur cédant. Il se pourrait donc que la liberté interférât avec les lois nécessaires ainsi que font des lois nécessaires avec d'autres lois nécessaires. Gela n'est point impossible en soi, et le montrer c'est répondce à la question capitale en l'espèce, question qui est celle-ci : la liberté eatelle impossible ? Non seulement il a été prouvé que l'âme ne ressemble en rien à la matière, que nous avons acquis le droit d'appeler pseudo-matière, mais il a été prouvé aussi qu'elle a du pouvoir sur ce qu'on nomme le corps, et que l'être vrai de toute la pseudo-matière est esprit. Il suit de là que si le spirituel est soumis au déterminisme, ce déterminisme doit être fort différent de celui qui mérite le nom de mécanisme ; bien plus, il suit que le système que l'on appelle Déterminisme mécaniste, et qui consiste à exagérer la part du mécanisme dans l'univers, à croire le mécanisme inhérent au réel en soi, n'est qu'un point de vue commode en Physique et tout symbolique*; allons plus loin : il suit que le spirituel ne saurait être tout entier déterminé dans son activité par ce qui peut exister de pure nécessité dans l'être intime du pseudo-matériel, et que ce pseudo-matériel peut être plié à des fins, plié à devenir l'auxiliaire de l'activité proprement

' Non le bien en soi, mais le bien-bonne action. Ce n'est pas que la moralité soit le contraire de la rationalité ; tout cet ouvrage est écrit pour soutenir la thèse opposée. Mais si la moralité réalise, dans l'action, le règne de la Kaison, il y a pourtant quelque chose d'inexplicable, de sans-cause (c'est le commencement premier de Renouvier) dans la décision d'accepter l'impératif moral. Les deux choses ne sont point contradictoires.

« Le préjugé anti-liberliste provient de l'assimilation abusive de toute détermination à une détermination mécanique.

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spirituelle jusque dans son effort pour se libérer du pseudo-matériel ; allons plus loin encore : il suit que la pseudo-matière ne doit pas être en réalité soumise à une législation pareille à celle que semble subir son phénomène, mais à une législation toute semblable à celle de l'esprit, législation éminemment souple, si l'esprit, envisagé en nous, ou encore comme définissant n'importe quelle forme de l'être, est en réalité une loi relativement indépendante, si, en un mot, l'esprit est libre *.

Mais comment l'esprit ne le serait-il pas ? Une âme est une unité, bien que sa vie soit multiplicité ; cette unité et son individualité parfaite (qui se doivent trouver partout où il y a l'être, et non pas n fois l'être élémentaire), rendent impossible, la seconde un rigoureux déterminisme extérieur, la première un rigoureux déterminisme intérieur. Ce qui est à part, ce qui s'oppose à tout le reste comme un moi à un non-moi, possède une activité analogue à son être, indépendante comme il est indépendant ; et ce qui est un ne contient pas de quoi admettre la distinction intérieure d'un demi-élément actif et d'un demi-élément passif, soit constamment tels, soit alternativement actifs et passifs.

L'expérience nous apprend que la spontanéité n'est pas parfaite en nous, puisque plus ou moins nous dépendons tous, puisque d'autre part nous nous ressemblons tous plus ou moins. Mais est-on contraint de faire liberté synonyme de spontanéité absolue? La pensée, disions-nous, est spontanéité puisqu'elle engendre elle-même les idées grâce auxquelles elle existe. Mais l'être dans son ensemble, l'univers n'eut-il point un commencement ? Celui-là même qui nie la création ne peut pas ne pas assigner à l'univers un commencement idéal tout au moins : l'originalité de l'être par rapport au non-être est un commencement premier; l'être est un système clos qui s'explique par soi seul.

Qu'on ne nie pas la liberté au nom du principe de l'énergie, puisque à tout le moins il le faudrait transformer pour l'appliquer à l'être, et que l'éther n'est pas, métaphysiquement, le père des choses, mais l'idée la plus commode pour faire la théorie des apparences; avec cette restriction, même, que cette idée cesse de servir dès qu'il s'agit du psychique, qui touche au

* Ces idées sont notablement conformes à la thèse soutenue par M. Boutroux dans La Contingence des Lois de la Nature (2- édition, Alcan, Paris, 1895).

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métaphysique de si près. Rien ne se perd, sans doute*, mais en un sens tout se crée, et donc il y a de la place dans le monde, partout, pour la contingence, pour la liberté !

Pourquoi est-on déterministe? Pour expliquer l'uniformité dans Tunivers. Mais si Ton pose Tesprit et la liberté partout, on explique à merveille cette uniformité. Descend-on, en effet, de la sphère des êtres humains les plus élevés jusqu'à la matière soi-disant brute, en passant par Thomme moyen, par l'homme sauvage, par l'animal domestique, par l'animal sauvage et par la plante enfin? On s'aperçoit, si l'on y regarde de très près, que l'uniformité augmente sans cesse : qu'est donc l'originalité des milliers d'espèces de plantes et d'animaux à côté de l'originalité des hommes les plus représentatifs, penseurs, saints, héros?

* Des traces de ce qui fut n titre de mode de l'être peuvent s'effacer à jamais sans qu'il y ait la moindre annihilation d'une portion de l'être ; mais ce cas doit être rare. Quant aux neutralisations d'énergie, elles ne peuvent vraisemblablement consister que dans l'inhibition momentanée d'un quantum de force exigeant pour se déployer telle ou telle configuration devenue impossible d'une portion du réel : sans circonstances favorables, aucune force ne peut agir. On peut dire que rien ne se perd et que rien ne se crée si l'on songe à la somme des énergies qui se déploient et des énergies qui se pourraient déployer, et à la quantité des éléments de l'univers actualisé d'une part et du réservoir où peut-être il plonge d'autre part, d'où peut-être il tire sans cesse et en lequel il est possible qu'il se résorbe partiellement sans cesse. Mais tout complexe pouvant se résoudre, certaines traces de ce qui fut pouvant s'effacer, certaines configurations pouvant se produire qui inhibent des forces actives, enfin le réel pouvant, si le D' Le Bon a vu juste, se résorber en partie dans quelque chose d'analogue à ce qui précéda notre univers, il est presque évident qu'en ce qui concerne celui-ci, tout se passe comme s'il y avait des créations et des annihilations ; et qu'il y a même comme des créations et des annihilations, non point de forces ou d'êtres élémentaires, mais de modes d'activité et de réalité. Ces créations et annihilations sont au reste et doivent être peu sensibles, si peu sensibles que, pratiquement, expérimentalement, elles sont comme si elles n'étaient pas. — On le voit, le principe sur lequel veulent s'appuyer les adversaires du Libertisme n'est pas susceptible d'être formulé de manière à servir de base solide à une théorie philosophique quelconque ; quand on le veut préciser, il se refuse à prendre un sens nettement scientifique. Ajoutons qu'il devient même plutôt favorable au Libertisme, car on est amené à l'appliquer à la réalité fondamentale de l'univers, par delà les phénomènes ; or, cette réalité fondamentale, elle est ce qu'elle est, on n'en peut guère dire autre chose sinon qu'elle est de la pensée ; rien n'autorise à lui refuser la spontanéité, à l'identifier à la nécessité. On pourrait même aller plus loin : rien ne l'oblige à ne point se modifier, pas plus que rien ne l'obligeait à se poser. S'il en était ainsi, le principe en question serait plutôt, en fin de compte, un simple vœu de notre entendement qu'un principe de la raison.

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Plus on habite haut dans la sphère de l'être, plus on devient sociable peut-être; les hommes supérieurs sont capables de promouvoir une humanité plus unie; mais comme ils diffèrent magnifiquement les uns des autres ! Tout en bas, l'uniformité est presque absolue, la routine règne, et l'habitude monotone, et l'éternel recommencement. Notre hypothèse, quand même elle ne serait que cela, aurait donc le [mérite d'expliquer l'uniformité dans la pseudo-matière ; elle expliquerait ce que veut expliquer le Déterminisme, et tout aussi bien. Mais de plus, elle rend compte du progrès, que l'Evolutioiinisme d'un Spencer se torture en vain pour rendre intelligible.

Dira-t-on que l'attrait du bien suffit, qu'il est superflu de parler de liberté? Mais même en faisant la part de l'ignorance et de la faiblesse, immenses aux degrés inférieurs de l'être, rendraiton compte, sans la liberté (principe du mal comme du bien si elle existe), de tout ce qui, dans l'histoire du monde et surtout de l'homme, nous attriste ou nous révolte? L'attrait du bien pourrait à la rigueur être la source d'une nécessité sui generis, mais aussi nous n'avons point identifié tout à fait psychique et libre.

Il s'agissait de démontrer la liberté humaine; nous avons agrandi la question et démontré la liberté de toutes les monades, dont nos âmes forment une espèce. Attribut du fond même del'âme, donc de l'être, la liberté est l'objet d'une affirmation transcendante, métaphysique; mais la raison nous y force, bien que l'acte libre soit une sorte de miracle psychique. Au reste l'existence de l'être, qui ne se déduit pas, n'est-elle pas aussi étonnante? Rien ne prouve que l'univers ne doive nous offrir d'autre sujet d'étonnement que sa propre existence prise en bloc.

— Il faut établir aussi l'immortalité du moi. Si la conscience n'est qu'un épiphénomène (singulier concept que celiii d'un phénomène spécifiquement différent du reste du phénoménal, et pouvant être effet, mais jamais cause !), il n'y a pas d'immortalité ; il est seulement vrai que de la pensée pourra toujours se produire à nouveau si des conditions analogues à celles où il en exista se reproduisent. Pour un disciple de Haeckel, admettant des propriétés psychiques de l'atome (étrange concept aussi, car comment composeraient-elles avec les autres, si diftérentes ?), une certaine métempsychose a lieu : une partie des psychismes qui existent sont sans doute des combinaisons d'éléments ayant appartenu déjà à des psychismes ! Une autre forme de métem-

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psychose est celle qu'implique la théorie du retour éternel, qui n'autorise à affirmer l'identité des êtres des mondes successifs que si l'on professe un Déterminisme tout à fait hyperbolique ; car rien ne rend nécessaire l'identité des mouvements initiaux qui déclanchent l'évolution après chaque involution, puisque la nécessité, logiquement, ne saurait régner sur les choses qu'après la première apparition, en chaque monde, de l'hétérogénéité. Mais que nous importeraient ces diverses manières de survivre ?

Il y a lieu de scinder en deux parties le problème de l'immortalité. En premier lieu, le psychique survit-il ?Secondement, la personne se survit-elle? Nous avons défini le psychique comme formant des séries distinctes, et nous avons appelé chacune une personne ; mais qui nous prouve que les conditions d'une survivance effective de nos personnes se rencontrent ? C'est d'un genre très précis d'immortalité que la Morale a besoin.

Après ce que nous avons dit du principe de l'énergie, nous ne pouvons nous servir de ce principe sous sa forme scientifique pour affirmer que l'être métaphysique ne se perd point ; nous en avons trop restreint l'usage scientifique lui-même pour oser dire : Le spirituel étant le fond du matériel, appliquons à toutes choses le principe de la Physique. Mais le principe «Rien ne se perd» se déduit, en Métaphysique, d'une manière toute métaphysique. De même que, métaphysiquement, il y a une raison de croire qu'en un sens tout se crée, mais aucune de penser que le nombre des éléments primitifs s'est accru ; de même qu'on est autorisé à poser que les êtres existants peuvent accroître la diversité, la richesse, la valeur de ce qui est en eux et autour d'eux, — la tendance au mieux leur étant essentielle, et leur puissance croissant aussi avec les modifications qu'ils apportent à la f configuration du monde » ; — de même aussi, a fortiori, nul être ne peut être supposé tendant à se nier, — et cela d'autant plus que la pensée, par quoi il est défini, est affirmation de soi (conscience) et de l'être, et que sa nature exige même, on l'a vu, qu'il ne soit que la créature indirecte de son auteuç divin, s'il est un tel auteur.— Je serai encore, je serai toujours, puisque je suis. Fût-il vrai que, du point de vue scientifique, tout est condamné à se dissoudre ainsi que le pense le D^ Le Bon, dont la théorie est d'ailleurs, au fond, plus immatérialiste encore qu'il ne le pense, il serait vrai cependant que ce qui a été àme hu-

MÉTAMORALE

maine n'est pas détruit, mais est retourné, au pis, à un état qui ressemble encore, dans son extrême pauvreté, à ce que réalise sous une forme très haute et très riche la monade qui a réussi, la monade qui s'appelle l'âme humaine : l'éther pulvérulent que nous décrit cet éminent penseur, serait simplement revenu au type monade enveloppée, après être devenu monade développée. Mais nous savons que l'on n'obtient pas une vue objective satisfaisante du réel en creusant la Physique. Quoi qu'il en soit, il est du moins certain que le réel ne s'éteint pas, et chaque série psychique est un élément du réel, une unité indécomposable, une monade dont la nature est de s'affirmer, de tendre à se conserver et même à s'élever dans la hiérarchie de l'être. Je survivrai donc.

Mais comment? Je vois fort bien, puisque rien ne se perd, que tout ce que j'aurai été, tous mes souvenirs, bref tout ce qui fait de moi une personne pourra, ayant laissé en moi des traces, s'y reproduire sous la forme d'une consciencialité claire et distincte... si toutefois les circonstances où je serai placé s'y prêtent; bref, je vois que l'immortalité personnelle est possible, je vois cela aussi bien que je vois que la survie pure et simple est certaine. Mais une fois privée de mon corps, mon âme pourra-telle, ou retrouver des conditions analogues à celles qui déterminent, dans cette vie, le passage des souvenirs de la subconscience à la conscience, ou suppléer par elle-même à l'absence de telles conditions ? Vivre avec un corps et s'en servir est tout au moins, pour l'âme, une longue habitude ; et cet état de demi-sujétion est bien conforme à la faiblesse de notre être mental. L'âme se peut-elle guérir de la mort du corps, et faire en grand, en très grand, ce que nous lui voyons faire quand elle domine le corps, le contraint à la servir, le régénère à force de volonté? La pensée est puissante, mais l'est-elle au point qu'il faudrait pour ne pas retomber, privée de lui, à l'état d'une monade inférieure, et demeurer indéfiniment pareille à celles qui n'ont point réussi, avec cette seule différence qu'au fond de son essence dorment des souvenirs que les autres n'ont pas? — Arrivé à ce point, Ton découvre que si Dieu n'est pas — un Dieu qui maintienne la conscience claire et soutienne la personnalité qui va s'évanouir, — l'immortalité personnelle effective n'existera point. La question qui nous occupe ne peut donc être définitivement résolue par l'affirmative que si Dieu est démontré ; et de plus il faut des raisons métaphysico-morales pour établir que ce Dieu est de nature à

..^éMÀ.

MÊTAMORALE

vouloir que nos personnes survivent. Mais n'est-ce pas une grande chose que d'avoir établi ces deux points : la survie est certaine ; l'immortalité personnelle est naturellement possible? L'immortalité réelle serait, elle aussi, une sorte de miracle, comme l'acte libre, mais s'il faut l'admettre î Dernière observation : pour éviter jusqu'au bout de démontrer la Métaphysique par la Morale, nous devrons fondre l'idée de la moralité divine elle-même, à laquelle nous venons d'en appeler en dernier recours, dans l'idée de l'essence métaphysique de Dieu.

— Il peut être démontré que toutes les preuves de l'existence de Dieu, deux exceptées, ou sont des paralogismes, ou se réduisent à ces deux, qui sont valables. De ces dernières, l'une, la preuve proprement morale, ne doit pas nous retenir ici ; l'autre est la preuve par l'idée de cause. Il la faut maintenir, malgré Kant. — En effet, s'il est vrai que la cause phénoménale n'est que le nom de l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour qu'un phénomène B succède à un phénomène A (et, en Science, les lois de simultanéité doivent toutes se réduire à des lois de succession), c'est que la Science ne traite pas des véritables causes; elle n'a pas à le faire, l'idée de cause étant identique à celle de production réelle d'un réel par un réel, et le point de vue scientifique consistant à introduire ub ordre intelligible, rien de plus, dans le champ des apparences, qui dépendent, puisque pures apparences, non proprement les unes des autres, mais, d'une part, de l'esprit qui les perçoit et, d'autre part, des événements transcendants que recouvrent les apparences. Bien entendu, nous distinguons le cas de la Psychologie du cas des autres Sciences de faits : ici une causalité réelle est possible, puisque le psychique doit être tenu pour du métaphysique. Pourtant, l'idée de causalité phénoménale contient une trace de l'idée d'une causalité supérieure ; l'idée métaphysique de cause est le nerf de l'autre ; car le savant n'est satisfait que s'il traite logiquement et mathématiquement des phénomènes, que s'il recouvre la Science inductive qu'il a bâtie d'un réseau de raisonnements ; or, c'est là tendre à reconnaître, dans les effets, de pures conséquences, et, dans les causes, de purs principes. L'identité des vraies causes et des principes, la coïncidence de toute « action » avec une « fonction », pour parler le langage que nous avons proposé en notre Ethocritique, bref l'assimilation de la causalité véritable à une exigence essentielle de la raison, ou, si l'on préfère, la rationalité absolue de

1 Idée de cause, voilà le fond dernier, le ressort intime de la spéculation de 1 homme sur les rapports dont la Science est l'étude • cette Métaphysique est à la base du Savoir qui s'oppose à la Métaphysique - S'il en est ainsi, la raison ne peut sans un véritable suicide renoncer à appliquer l'idée de cause au monde pris dans sa totalité. Elle prouve donc que de deux choses 1 une : ou bien 1 être est Dieu tout entier, ou bien il y a l'être du monde et Dieu. Mais comment diviniser dans sa totalité un monde ou tout est relatif? La raison prononce d.onc qu'il y a, dans le grand Tout, en dehors de ce qui y est relatif, ou tout au moins au dessus de ce relatif, de l'absolu; il y en a nécessairement; et, où qu il SOI, elle appelle Dieu cet absolu. La raison bien consultée est théiste et dualiste. Gomment, maintenant, déterminera-t-elle la notion de cet absolu ?

Nous savons la force de tous les arguments de l'athée à tel point que nous comprenons qu'il soit possible dans une' large mesure d hésiter devant le Théisme ; et nous savons la faiblesse presque fatale de la plupart des essais tentés pour déterminer la notion de Dieu, à tel point que nous jugeons impossible dans un ouvrage comme celui-ci, d'esquisser une Théologie naturelle. Mais étant donné que le divin n'est guère expulsé qu en apparence des doctrines les moins théistes, et que le seul Dieu possible, le seul dont il soit en général question, est ou à peu près le Dieu traditionnel, que l'on admet, en somme, si Ton a tant fait que de se déclarer théiste ; étant donné d'autre part que toute notre conception de l'être nous mène à considérer la personnalité comme l'essence même de tout être à voir la raison dernière de l'existence dans la pensée et dans la rationalite, qu 11 faut bien réaliser pour la poser norme effective de tout ce qui est ou est possible ; étant donné enfin que la cause doit pouvoir expliquer les effets: Dieu doit être... ce qu'on entend d'ordinaire par ce mot. Le temps n'étant point subjectif * laséite reste sans doute irrémédiablement incompréhensible' mais quoi, même Dieu nié, l'être éternel ne demeure-t-il pas' qui devrait être par soi? Le mystère de l'être sans Dieu est plus

r". .^'''Jf..?^'*''' ^' ^^'"' ^"^ introduit, dans l'être, tent a intelligibilité. •

Sur un point seulement nous parlerons de l'essence de Dieu • Pensée pure réelle, Dieu a, pour motif d'existence, d'être l'idéal' e bien même : le centre du mystère et le secret de son être se trouvent là. S'il est, il est pour réaliser le bien, qu'il pense étér-

•ï-r^tt-.

mi::tamorale

nellement puisqu'il pense l'être, et que Tidée du bien complète celle de Têtre ; il ne peut pas n'être pas, identiquement, la tendance réalisée du bien à l'existence, acte sans puissance, ou, si l'on préfère, puissance totalement effectuée, puissance bonne sans mesure puisque intelligente sans mesure et être sans limitation, puissance telle qu'il lui est possible de créer des libertés qui lui seront comme des rivales mais qu'elle ne saurait craindre. lUimitation et personnalité ne s'opposent point, la perfection de la personnalité consistant plutôt dans sa puissance que dans l'absorption, par elle, de tout ce qui est. — Si le bien est identique à l'être et proportionnel à la quantité (intensive, bien entendu) de l'être. Dieu est le Bien même, son être est motivé par sa seule bonté, une bonté qui contient toute justice, qui ne se distingue point de son intelligence posant l'idéal pour penser l'être et en justifier l'idée. Finalement donc, l'aspect métaphysique de Dieu, sans s'évanouir, se confond avec son aspect moral. En lui, le moral, que nous avons rencontré d'abord sous une forme psychologique, celle ou la conscience le donne, en lui, le moral qui n'a cessé de nous apparaître en relation étroite avec le métaphysique, absorbe le métaphysique. En d'autres termes la Métaphysique non seulement démontre, sans le secours de la Morale, toutes les vérités transcendantes que suppose et postule celle-ci, mais elle réinvente en quelque sorte, à elle toute seule, le concept fondamental de la Morale.

Voilà jusqu'où va la raison ; notre pensée le lui permettra si nous perdons les préjugés anti-rationalistes que tous nous avons plus ou moins parce que nous passons la plus grande partie de nos heures dans ces occupations matérielles par suite desquelles l'esprit, tout offusqué par ce qui n'est pas lui, se trouve comme étranger à sa propre demeure quand il essaie, par hasard, de vivre un peu dans la région des idées pures, son lieu naturel

pourtant!

Notre Spiritualisme absolu nous rendait inutile de poser la question de Méta-mécanique énoncée précédemment ; la première partie de cette section correspond à la Méta-logique et à la Méta-critique, et la seconde partie traite, dans l'ojrdre exigé par l'Ethologie inductive, des questions qui se posent dans les autres parties légitimes de la Métaphysique.

I II. — Métamorale,

Si l'on dépouille les argumentations qui précédent de leur appareil notablement scolastique, qui peut effrayer, que trouvet-on ? Des convictions métaphysiques presque banales, au moins en partie, et somme toute assez aisément défendables par des moyens relativement simples. On les pouri^it exposer comme ii.suit, et ce serait comme un sommaire de Métamorale •

La raison se passe de preuves ; elle est la source de toute vérité, de toute certitude, au fond; Tâme, c'est la conscience qui ne peut douter de sa solide réalité ; le moi est tout esprit il est libre parce que rien ne saurait être absolument nécessaire et que, son être étant original, son action doit être vraiment spontanée; il n'est nullement destiné à périr, et si Dieu est Dieu lui doit conserver la personnalité complète afin que toute justice soit accomplie. Si la justice ne devait point un jour régner absolument sur le réel, c'est que la Morale serait toute entière fictive ; étrangère à la réalité, elle serait sans valeur. Aucune raison n'autorise une âme à penser {qu'elle est la seule en ce monde réel que la Science défend à la Critique de nier • Dieu existe et il est le Bien même, car s'il n'est pas, l'Etre ne se' comprend pas ; et la finalité doit, bien que nous puissions rarement apercevoir qu'il en est bien ainsi, expliquer tout le réel en dernier ressort. Le Spiritualisme absolu est une pièce importante delà Métamorale ainsi que le Moralisme universel; maison doit l'avouer, ces deux thèses sont difficiles à rendre populaires • ne le pourrait-on cependant, à la rigueur? La Science humaine a débute par l'Animisme; et l'Evolutionnisme, qui devient comme une vérité intangible, le ramène à sa manière pour tout homme qui veut être logique ; avec l'Animisme, l'Evolutionnisme entraîne la croyance à l'existence d'une tendance universelle au mieux, plus satisfaisante infiniment que ne l'est le mécanisme spencérien.

Bref, la Métamorale, appuyée d'ailleurs sur cette idée, d'une démonstration facile, que la Morale ne se passe pas de la raison, qu'elle est la Science de ce qui doit être, d'un idéal absolu s'opposant dans sa réalité métaphysique à la fiction vaine d'un idéal toutidéel ou tout relatif, la Métamorale, qui seule peut fonder

et qui fonde effectivement la Morale qu'exige la conscience — celle qui est désintéressée d'une part, et de Tautre rigoureusement individualiste, - est à la fois popularisable et telle que la construit la pensée critique et savante : ni la dialectique ne doit rendre les armes devant elle et laisser la place à un pur acte de foi, ni la raison commune ne se peut déclarer incompétente à la pénétrer assez pour y croire.

Et maintenant, nous est-il nécessaire d'édifier davantage sur les bases métaphysiques de la Morale ? Non, car nous avons construit, c'est visible, tout l'essentiel de la Métamorale. Nous ne pouvions rien souhaiter de plus favorable à notre thèse que de nous voir contraint de reconnaître qu'il n'y a pas, en somme, de Métamorale à part. La Métamorale, mais c'est la Métaphysique, c'est tout ce qui, de cette dernière, se rapporte directement ou indirectement à la Morale ! Nous avons même pu fondre l'idée initiale de toute la Morale, celle du Bien, dans l'idée de l'Etre, finalement dans l'idée de Dieu. C'est là le triomphe de la Métamorale ; il n'en est pas de plus éclatant, pour elle, que de constater qu'elle n'est rien en soi, qu'elle est... la Métaphysique même. Otez, de la Morale, la Psychologie, et surtout la Critique et la Métaphysique, il n'en reste absolument rien. Elle est un produit de notre intellectualité, de notre être essentiel, rien de plus ; mais elle ne pouvait, non plus, être rien de mieux.— Et nous avons assez traité de la Métaphysique sous son aspect éthique ; par tous leurs points principaux, chacune des deux Sciences tend vers l'autre, se confirmant ainsi elle-même et confirmant l'autre : la Métaphysique réinvente la Morale, qui la postule.

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