CHAPITRE IV
Ethologie déductive.
8 I. — Ethologie déductiue indiuiduelle et sociale.
La Morale théorique a pour fonction principale de fournir à la pratique les principes d'un ensemble de préceptes bien fondés et praticables. Il n'est pas inutile pour l'homme, que toujours guette le scepticisme, de s'assurer indirectement, accessoirement, de la vérité de la Morale théorique la plus rationnelle, en cherchant si c'est bien la Morale commune, au moins dans ses traits essentiels, qui se déduit de la première ; car la Morale commune ne saurait, sinon par ses lacunes, s'écarter beaucoup de la véritable, et sa praticabilité est un fait d'expérience. En ce faisant, le philosophe se prépare d'ailleurs immédiatement à formuler les préceptes pratiques les plus généraux dont il lui faut faire sortir tout le détail de l'Ethique. Dans la présente section de ce chapitre, nous ferons voir comment une pratique réellement digne de ce nom et très semblable à l'Ethique de l'honnête homme se déduit de notre théorie ; dans la seconde, nous montrerons le Sens commun moral tendant spontanément vers notre théorie.
Le point de départ de notre déduction n'est pas proprement !a définition du bien par le rationnel, ni l'idée du bien seule, mais ce jugement synthétique : le Bien, c'est l'Etre.
De ce jugement, il suit tout d'abord que partout où il y a de l'être, il y a quelque chose à respecter et dont le développement doit être favorisé; toute existence doit recevoir, de qui le lui peut conférer, un accroissement que l'on peut spécifier en le nommant un accroissement de puissance. En effet, et cette considération est d'une importance capitale, la puissance est la mesure
LA MORALE RATIONNELI.E
ÉTHOLOGIE DÉDUGTIVE
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de l'existence. Lorsque Texistence d'un être paraît regrettable malgré ou même étant donné la puissance qu'on le voit déployer, qu'on y regarde de près : il y a en lui quelque impuissance, ne fût-ce que sur lui-même ; et ce qu'il semble édifier autour de lui est cause de ruine; et ce qu'il ruine témoigne qu'il est impropre à promouvoir l'être dans la sphère d'activité qui lui est départie. Dans certains cas, l'inéliminable considération du haut degré occupé, dans la sphère du réel, par l'être qui ruine au lieu d'édifier, peut seule empêcher de déclarer qu'il faut détruire radicalement cet être. Ces réflexions, traduites en préceptes, donnent naissance aux formules suivantes : le champ du devoir est sans limites ; il n'y a d'acte moralement indifférent que par suite de notre ignorance des conséquences de nos actes; tout dans l'univers a quelque droit devant nous. Le Sens commun moral pense ainsi; il croit que sa connaissance du devoir est trop bornée; il approuve la puissance au point de voir un semblant de moralité jusque dans la puissance édifiée sur des ruines, mais il ne le fait pas sans quelque remords; il se doute que € l'homme considérable » ou le « gros propriétaire » ne sauraient obtenir une estime raisonnable que de l'emploi utile de leur pouvoir ou de leur richesse. Le Sens commun qualifie moralement jusqu'aux êtres non vivants, d'après leur force et le déploiement intérieur et extérieur de cette force; il qualifie moralement la perfection et l'imperfection physiques, et jusqu'à l'aspect esthétique des choses; pour les Religions, le Principe du Bien est le créateur, le constructeur, souvent le Tout-Puissant, et le Principe du Mal est le destructeur, le Non- Etre actif, le Tout-Puissant en impuissance, celui qui sera détruit, vaincu lui-même à la fin.
Que l'on considère la hiérarchie des êtres en tant qu'êtres ; elle est parallèle à la hiérarchie des valeurs communément admises et fournit le principe d'une hiérarchie d'obligations très intelligibles, propre à fonder une pratique sans aucun reproche. On ne peut contester que les êtres qui ne sont que pour d'autres êtres, ou à peu près, c'est-à-dire ceux qui sont inconscients ou à peu près, qui sont comme extérieurs à eux-mêmes et par suite très peu puissants en ce qui les concerne, puissants seulement par rapport à eux-mêmes ou par rapport à d'autres dans la stricte mesure où des circonstances extérieures le permettent, que ces êtres, en résumé, dont l'action est si peu de chose et qui sont si passifs, ne soient infimes au point de vue ontolo-
gique. L'être est action ; ils agissent peu, ils sont donc peu ; leur puissance, leur être est minimum; ils sont aussi les êtres auxquels la conscience commune reconnaît là moindre dignité, et ceux qui en possèdent le moins dans notre théorie. Supérieurs en puissance, en activité, en être, sont ceux, quelque humbles soientils, qui sont organisés et conscients : organisation et conscience sont des moyens de puissance ; la puissance croît avec ces caractères depuis la plante, où le second se discerne difficilement encore, jusqu'à l'homme où il se manifeste à un si haut degré en même temps que le premier; celui-ci, visible déjà dans le vivant le plus rudimentaire, arrive chez nous à une complexité défiant toute analyse. Conscience et organisation = puissance = possibilité, pour l'être, d'être plus, sinon par sa masse, du moins par son action en plus d'espace, pour plus de temps, en plus de circonstances, sur plus d'êtres. Au-dessus de l'homme, il y a le Tout-Puissant, dont la puissance infinie appelle l'adoration; mais pourquoi sa puissance nous paraît-elle vénérable, sinon t)arce qu'elle est le maximum de l'être, l'adéquation, dans l'absolu, du réel et du possible? Ajoutons que la puissance a toujours attiré les hommages dans les sociétés humaines, et que l'on y félicite respectueusement le bonheur, qui donc semble plus ou moins, à tort ou à raison, quelque chose qui vaut moralement. Se trompe-t-on en ceci tout à fait? Non, carie bonheur vient en dernière analyse de la sécurité de l'être, de la constatation de l'extension de sa puissance ; il est en lui-même une source autant qu'un signe de puissance. Tout bonheur est une euphorie, un bien-être. Et désirer pour un être la joie, c'est lui souhaiter d'avoir grandement conscience d'être, car sans conscience il n'y a pas de joie ; c'est lui souhaiter d'être toujours davantage — à moins qu'il ne soit Dieu — car cela seul peut le réjouir; enfin, le bonheur étant un état de la conscience et la conscience n'étant au fond que la connaissance (vraie ou fausse, peu importe) de ce qu'on est, le bonheur ne saurait être que la conscience de l'être etdu progrès quantitatif de l'être. C'est ici, ou nulle part, que la qualité se réduit à la quantité, non sans doute à la quantité pure, cela n'aurait pas de sens, mais à la quantité de l'être. L'Optimum, est un Maximum,, A quoi servirait le mieux si ce n'est à garantir le plus? Qu'on montre donc un cas où le mieux ne réside point en un accroissement d'être et de puissance? Cet accroissement est l'idée de quelque chose, tandis qu'à vrai dire l'idée de mieux ne saurait être que l'attribut d'un jugement porté
sur quelque chose. Le mieux est une idée qualifiant un^ chose; ce qui est qualifié, le fond de la qualité, c'est la réalité ; la substance du bien, c'est l'être.
Nous venons de retrouver, «n partant de notre théorie du bien, et les opinions de la conscience commune sur la hiérarchie morale des êtres, et le tableau même dressé par Malebranche. Sans nous attarder à montrer que notre théorie du bien sanctionne par là même, et doublement, les préceptes auxquels obéit l'homme depuis qu'il lait effort vers la moralité, considérons encore cette théorie d'une autre manière ; elle nous y invite, comme on va le voir. Les résultats de la déduction seront
les mêmes.
— Comme Nietzsche vit juste — par hasard — quand il défendit à la fois un idéal individualiste et la définition de l'idéal par la puissance ! Où est la puissance, sinon ouest l'être, dans l'individuel ? Et qu'est-ce que vouloir, si c'est vouloir le possible, sinon vouloir ce qu'on peut soi-même, et même ce qu'on peut dans une sphère où le moi ne se trouve pas tout à fait dans un non-moi ? De plus, l'individu n'est-il pas la source même de la connaissance de l'idéal qui le ravit? Enfin, d'une manière générale, ne faut-il pas, pour que l'être soit le principe de l'obligation morale — ici, nous avons quitté Nietzsche, apparemment — qu'il soit tout ensemble le bien en soi et le bien propre de l'être auquel l'obligation s'impose ? Nous l'avons constaté déjà ; et nous ajouterons que le bien des autres ne peut évidemment nous concerner que si notre être à chacun ne fait qu'un, au moins par un point, avec l'être d'autrui : ces trois propositions sont inséparables. Elles sont métaphysiques, mais la Métaphysique ci-dessus exposée leur est favorable, car l'identité natura de tous les êtres, et surtout ce fait qu'il n'y a pas lieu de distinguer numéro , ni notre raison de la Raison qui en est l'âme, ni ma raison de la raison de mon lecteur, prouvent immédiatement que mon être tient essentiellement à l'Etre dont une face est la Loi morale et dont l'autre face est la réalité divine personnelle, ainsi qu'aux êtres analogues à moi ; et chaque monade est sœur de celle que suis. — On le voit„ la Métaphysique continue encore d'accompagner la Morale théorique quand celle-ci se hâte vers la Morale pratique.
Mais procédons par ordre. Profitons de pouvoir poser comme principe éthique : c Sois-toi même » (combien analogue est ce principe à celui qui résume la théorie normale de la connais-
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sance et commande toute- la spéculation !). Si je dois être moimême, il me faut premièrement préférer mon âme à mon corps, qui est aussi peu moi-même qu'il a peu de puissance si on le compare à elle. Ce corps dont la force est si limitée, tandis que l'âme a fait tout ce qui rend l'univers et nos sociétés habitables, il n'est que le vêtement dont je change le moins, le cortège sans cesse changeant des monades qui servent, gênent, subissent et manifestent mon moi. — Secondement, je devrai subordonner, en mon âme, l'individu à la personne, c'est-à-dire à l'impersonnel, car c'est le seul moyen de donner à mon individualité son maximum d'existence distincte, comme c'est le seul moyen de lui conférer le maximum de puissance. Ce double résultat sera atteint si je subordonne ma volonté et mon cœur à ma raison. — Il est possible de tenir le milieu entre l'idolâtrie de soi et le mépris de soi ; ce culte rationnel de soi que nous recommandons est un hommage à l'être, à l'impersonnel ; il leur est rendu dans celui des êtres pour lequel nous pouvons le plus, qui nous est le plus indiqué comme fin de notre activité, à savoir notre être propre. Dire «je me dois de», c'est avoir conscience de la dualité de l'individu et de l'impersonnel en nous, c'est distinguer le moi-moyen et le moi-fin, c'est à la fois reconnaître et concilier le devoir envers l'être et le devoir individuel de tout être envers son être.
Troisièmement, mon être, c'est déjà l'être d'autrui, non seulement pour les raisons que développent les sociologues, mais pour la raison métaphysique énoncée plus haut; donc, je me dois de me dévouer à autrui ; en ce faisant, je reconnais effectivement toute l'étendue de mon être, je m'accrois de toute l'extension que je ne me connaissais pas et qui donc était, auparavant, comme si elle n'était point. En promouvant dans l'être d'autres que moi et qui ont, devant moi, un titre à cela aussi bien que moi-même — puisque nous sommes des semblables, — j'augmente la somme de puissance qui est dans l'univers, mais je manifeste aussi et j'étends ma propre puissance, quand même ce dévouement serait fatal à ma vie terrestre. Je ne puis trouver de meilleur moyen d'accroître la puissance qui est dans le monde, ni d'exalter la mienne propre, que d'accroître celle des autres, qui sont encore moi, moi qui pourrai me dire que je fais, par eux, ce qu'ils peuvent faire grâce à moi.
Quatrièmement, si je reconnais un Dieu, ce sera m'accroître moi-même que de reconnaître effectivement qu'il y a un point
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par où je suis Lui comme je suis mes semblables. M'unir à Lui par la pensée, essayer de puiser en Lui de la force, c'est travailler pour moi-même, comme c'est en quelque sorte travailler pour Lui que de tâcher de le réjouir en vivant la loi qui est une avec Lui. C'est Lui dire : « Votre être est votre puissance essentiels ne peuvent s'augmenter, mais votre règne sur moi et sur le monde peut s'affirmer davantage. Soyez félicité de n'avoir pas besoin de vous accroître en votre existence personnelle distincte du monde ; et que votre règne s'étende en dehors de Vous, où il est trop étroit !» Ceci n'est peut-être plus tout à fait de la Philosophie, mais le philosophe n'est pas tout le meilleur de l'homme.
Voilà donc tout l'ensemble des devoirs personnels qui se déduit de notre doctrine, d'aspect si abstrait ; voilà le précepte de la fraternité humaine qui se laisse aussi déduire d'elle, après y être apparu d'abord comme un dogme, comme une réalité métaphysiques ; voilà enfin le devoir envers le divin qui se précise grâce à elle. Elle rejoint donc la Morale commune, la Morale praticable ; elle la rejoint par deux voies, l'une qui part de ce principe : le bien, c'est l'être, ou ce qui revient au même, la puissance; c'est tout ce qui prouve que le plus être est préféré au moins être, c'est tout ce qui accroît en ce monde l'être et la puissance, signe et ressort de l'être ; l'autre, qui part de ce principe, identique en somme au premier : le bien, pour un être, <5'est d'être soi, de s'accroître.
— Qu'on ne craigne point que cette Morale, mentant à ses déclarations constantes, finisse par autoriser une forme quel- <;onque de la tyrannie. Considérant tout être comme essentiellement bon et même divin dans son fond, elle ne saurait méconnaître les droits du moindre être au respect des autres, de ces autres qui sont encore lui, lui à tel point que celui-là se suiciderait partiellement qui se désintéresserait de l'un quelconque de ses frères. Devant elle, l'être arrivé à la conscience claire et distincte <ie soi est tel qu'un dieu, c'est une parcelle de l'être dont le fond divin s'est éveillé, vit et s'affirme ; cette Morale veut que tout homme soit sacré pour l'homme, ce que la Morale rigoureusement intellectualiste ne saurait proclamer comme elle. Repoussant, d'autre part, toute forme du Monisme, irréductiblement monadiste, autrement dit individualiste autant qu'il est possible de l'être, elle ne peut voir qu'une stupidité et un sacrilège en toute mainmise de la société sur l'individu, la première fùt- «lle animée des meilleures intentions. Notre théorie est indi-
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vidualiste et libérale de sa racine à ses dernières conséquences.
Elle n'est pas moins favorable à l'expansion de toutes les tendances naturelles, dans la mesure où les plus hautes ne sont point entravées par les exigences des plus humbles. La liberté étant, peut-être, le degré le plus élevé de la puissance, elle n'est jamais, a fortiori^ blâmable en soi. Que tout ce qui peut être, soit ! Au reste, que l'on examine tout ce qui est mauvais ; on le trouvera restrictif de la liberté .personnelle ou de la liberté d'autrui. Le mal est esclavage comme il est impuissance, toujours.
Cette Morale n'est pas non plus apparentée à un piétisme exclusif et anti-eudémoniste ; elle n'annihile point devant Dieu l'œuvre de Dieu et considère le bonheur, chez celui du moins qui sait l'art d'être heureux, qui connaît les secrets de la vraie puissance, comme le signe de la conquête, par un être conscient, d'un avantage réel. Mais elle n'en proclame pas moins le danger de préoccupations eudémonistes trop vives, ainsi que la nécessité, parfois, de n'atteindre au bonheur qu'en y renonçant sans aucune arrière-pensée.
Bref notre Morale, rationnelle, métaphysique, désintéressée et individualiste en principe, tend vers une pratique présentant bien, dans le détail de ses préceptes et dans les idées qu'elle veut en nous pour en diriger l'accomplissement fidèle, les mômes caractères, exactement.
I II, — Confirmation inductive de i'Ethoiogie déductiue.
Le Sens commun jusque dans ses erreurs tend vers la Morale ici exposée. Il est rationaliste en Morale, puisqu'il nomme «insensé, déraisonnable, inconscient», celui qui vit mal; et quand il lui arrive d'opposer ce qu'on se doit à soimême, ou au monde, ou à l'idéal esthétique, à ce qu'on doit à la Morale, il invente une sorte de Sur-Morale ou d'Extra-Morale, et ne manque point de chercher des raisons justificatives de ses opinions erronées. Il est rationaliste sans Intellectualisme, puisqu'en son langage imprécis, mais toujours assez significatif, il nomme sentiment la diathèse éthique ; mais il n'est point pour
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cela anti-rationaliste en Morale, car il rapporte ce sentiment à
la raison.
Il arrive au Sens commun moral de rattacher notablement la prudence utilitaire à la moralité, d*y voir comme son premier degré ; mais ne prouve-t-il pas ainsi, et qu'il assimile « approuvable 1 à « moral », et qu'il estime comme un bien moral, la conservation et Taccroissementvolontaires de l'individu? Ici encore, il pense confusément et imparfaitementcequele moraliste pense plus clairement et sans mêler le faux au vrai. Le Sens commun admire indiscrètement toute supériorité et lui voue toujours une sorte de respect, mais ce respect va moins au bonheur qu'à l'extension de l'être jugé heureux pour être un homme « considérable», un «grand» homme, un «gros» propriétaire, un individu possesseur d'un grand bien-« être ». Sans doute, il appelle des « biens » les terres, la monnaie, les maisons, toutes sortes de choses qui n'ont rien en soi de moral ; mais n'est-ce point parce qu'il veut moraliser tout ce qu'il approuve, qu'après avoir inventé l'idée du moral il appelle du même nom le bien eudémonique et l'autre ?
n regarde volontiers le bien moral comme en grande partie identique au bonheur général pris comme fin par l'individu ; mais il assimile le bonheur général à l'ordre social ; il approuve ce bonheur comme le signe du règne absolu de l'ordre, et il conçoit l'ordre idéal sur la base d'un tableau des valeurs complémentaire du tableau dressé par Malebranche ; il range les diverses formes du bonheur humain d'après leur dignité. S'il lui répugne parfois, bien que son Eudémonisme ne soit point exclusif, de faire franchement la part du sacrifice, n'est-ce pas au fond parce qu'il est trop frappé par ce qu'il y a, dans le sacrifice, de destructif? C'est l'être, dont la valeur fait la valeur de Tordre, de Tordre qui conserve l'être et en favorise le développement, et qui est un critère du bien pour la conscience commune ; mais elle ne sait pas toujours bien distinguer les vrais signes de l'existence et du développement de l'être et de Tordre.
De là vient en particulier la défiance de beaucoup, parmi les non philosophes, à l'égard de ceux qui poursuivent surtout le savoir et la beauté. Défiance illégitime, mais qui s'explique, les sdVants et les artistes pouvant paraître poursuivre des abstractions, des fantômes, oublier les êtres réels, avoir perdu le souci de l'être et de Tordre effectif qu'il y faut faire régner pour posséder soi-même une valeur morale.
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La conscience commune préfère l'homme qui se consacre aux autres à celui qui se contente de sculpter son âme. N'est-ce pas que l'action bonne, quand sa fin est sociale, est plus étendue que l'action bornée à la sphère de son agent? Voilà pourquoi un même genre d'activité peut être peu loué dans un cas et très loué dans d'autres cas.
Cependant le Sens commun moral, qui est si complexe, complexe jusqu'à la contradiction, demeure individualiste; la source de la moralité est pour lui dans la conscience individuelle ; la puissance d'une âme appliquée'à son propre perfectionnement lui impose le respect ; il n'est point socialiste, au fond, et se plaît à opposer le légal au moral. Quand il les confond et tend à réduire le second au premier, il faut voir en ceci la trace d'un réalisme moral qu'on ne saurait en définitive blâmer. Il veut que le bien soit l'objet d'un commandement réel, venant d'un Etre bien réel.
Est-il religieux, il tend sans doute à assimiler trop, parfois, la loi morale à la volonté divine, mais il veut par ses bonnes actions réjouir un être réel et vivant; et le plus souvent il identifie volonté divine et raison divine ; il lui paraît que la Toute- Puissance doit vouloir Tordre bon, et que l'Etre suprêmene peut pas n'être pas le meilleur ; et il est peu d'hommes à qui la moralité ne semble pas synonyme de législation transcendante ; pour le vulgaire, il n'y a d'autre Métaphysique, ou à peu près, que la Morale et les quelques affirmations transcendantes qui lui sont essentielles ; il pense en ceci comme Socrate.
11 est inutile d'en dire davantage ; nous avons assez prouvé que le Sens commun est favorable à la Morale rationnelle, métaphysique, désintéressée et cependant individualiste que nous avons jugée la vraie; on la retrouve en tendance chez lui, là même où il paraît s'en écarter, de même que l'Histoire des idées la signale comme la Morale professée par les penseurs de tous les temps, professée explicitement par les plus profonds, professée encore, plus ou moins inconsciemment, par ceux qui crurent devoir lui en substituer une autre.
Il ne nous reste plus qu'à tirer, de nos principes amenés au point de commander directement la pratique, les conséquences les plus générales en chaque partie du domaine de l'action morale.