‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 23 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Préliminaires: Les Principes immédiats de la

Morale pratique.

Les deux principaux résultats du Livre précédent sont la certitude que Ton peut, que Ton doit rejoindre la Morale pratique en partant de la théorie éthique qui nous a paru la meilleure, et la certitude quMl y a pour Thomme, aussi impérieux, aussi essentiels, aussi précis, des devoirs individuels et des devoirs inter-individuels. Ces deux conclusions de la Morale théorique, qui sont les vérités les plus spéciales qu'elle contienne, sont les vérités les plus générales de la Morale pratique : elles la commandent toute entière; elles sont ses premiers principes immédiats. Sans doute, il ne peut être permis de la fonder en dédaignant tout le cortège d'idées métaphysiques qui a accompagné la déduction et le commentaire de ces principes ; mais s'il faut penser et vivre ces principes en métaphysicien pour être pleinement et rationnellement moral, nous ne nierons point on le verra, que la vraie Morale ne doive souvent conseiller d'organiser l'action en faisant abstraction du transcendant de la Morale. Cependant il demeure toujours vrai que, jusque sur les points où l'on proclame justement que l'action n'a pas à se soucier de thèses métaphysiques ou même de principes moraux, il n'en peut être ainsi qu'en vertu d'une décision de la Morale, de la vraie Morale, laquelle est métaphysique.

Le même rationalisme qui s'imposa pour construire les fondements théoriques de la Morale, devra nous inspirer dans l'établissement des préceptes; nous nous appuierons d'une part sur les principes théoriques ci-dessus posés, et d'autre part sur la connaissance expérimentale et scientifique des divers objets auxquels peut avoir trait la législation morale. Il est curieux de constater combien deux écoles aussi opposées pourtant qu'il est possible, s'accordent à dédaigner, en Morale, les lumières de la raison

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PHLNCIPES IMMÉDIATS I)K LA MORALE PRATIQUK

pure- d'un côté ceux qui ne veulent tenir la vérité éthique que de FAnthropologie et des Sciences annexes, et qui, ajoutons- e, ratiocinent nonobstant jusqu'à l'indiscrétion; de l'autre les arriérés du Spiritualisme qui croient tout perdu si 1 on éclaire de la lumière de l'évidence, si l'on démontre les obligations qui leur semblent justement sacrées. Pour ces derniers, le sacré que Ton comprend n'est plus sacrée pour les premiers, le résultat évolutif d'une spontanéité amorale, ou d'un mécanisme non moins amoral, ou encore d'une spontanéité morale dont la raison ne serait pas la source, est suffisamment vénérable par le tait même qu'il est tenu pour tel. Nous espérons prouver que la Morale ne perd rien à cesser d'être mystérieuse, et qu'on la retrouve plus forte, plus complète et plus autorisée, lorsqu'on tente de la traiter comme les Sciences dignes du nom de Science. Particulièrement délicate à édifier est cette partie de la Morale; car si les principes premiers de l'Ethique sont tels que le temps ne peut beaucoup les changer, la Science, qui doit fournir au moraliste de quoi lui permettre de rendre pratiques ces principes, évolue sans cesse ; et lors même qu'elle s'accroît plutôt qu'elle ne se transforme, c'en est assez pour que le détail du code moral doive être sans cesse plus ou moins bouleversé : que l'on songe seulement à la différence des obligations qui ' s'imposent à l'homme instruit de l'Hygiène et de la Sociologie modernes, et de celles qui s'imposaient à l'homme d'autrefois î Mais il est clair que de tels changements ne concernent guère que la matière à laquelle s'appliquent les principes; que les plus élevés de ceux-ci restent immuables ; et que ceux d'entre eux ([ui doivent être modifiés ne le sauraientêtre de fond en comble. C'est au nom des mêmes vérités suprêmes, par exemple, que l'on peut défendre la nouveauté féministe et la vieille thèse du droit de l'homme au respect de son semblable. Ce qui n'a point à changer, en Morale, n'est certes pas ce qui serait en même temps si général et si abstrait qu'il en serait insignifiant. Insignifiant, le principe de la valeur absolue de l'être ! ou même ce principe, subordonné au premier, de la dignité éminente de

t Ce mot n'est pas pris ici dans le sens très spécial où il est employé dans le Chapitre II de notre !'• Partie. Il est pris au sens kantien, au sens ou 1 emploient volontiers les moralistes.— Nous ferons remarquer en passant, a titre d'indication, que la notion de puissance se retrouve au fond de l'idée du sacré prise au sens étroit, comme au fond de l'idée du bien.

rêtre pensant! La découverte de nombreux devoirs nouveaux, et par conséquent d'un certain nombre de principes secondaires de Morale pratique, a fait illusion; elle a fait croire, indûment, que les anciens principes premiers étaient périmés. Et pourtant, c'est par eux seul&au fond, c'est par eux enfin mieux compris, que se peuvent justifier vraiment tant de nouveautés! Qu'on ne perde plus de temps à chercher à réformer ce qui n'a pas besoin de l'être ! La tâche du siècle présent est de tirer, de la Morale éternelle, plusieurs principes pratiques immédiats dont on ne s'est point encore avisé; il y a, dans les' détails de la Morale pratique plus ou moins terre à terre qui s'ébauche actuellement chez des sociologues, des politiciens, des révoltés même, bref chez des esprits qui souvent sont presque dépourvus de philosophie, les matériaux d'une élaboration de ces principes immédiats de la pratique que nous croyons susceptibles d'être rattachés déductivement aux principes de la Morale traditionnelle; tant pis pour les Philosophes, s'ils se sont mis dans le cas d'être précédés par d'autres! Il leur reste à relier tout le meilleur de ce qui est innové en dehors de leurs rangs, à ce que leurs grands ancêtres ont si tôt découvert. S'ils y manquent, vers quels paradoxes, vers quelles utopies n'ira point la Morale de demain ?

Nous ne descendrons point aux derniers détails de la Morale pratique, dont la partie finale est constituée par la Casuistique, laquelle d'ailleurs est encore de la théorie. En un sens, il n'y a pas de Morale proprement pratique. Nous laisserons là, aussi, les applications de la Morale au détail de la Politique, de l'Economique, de la Pédagogie, etc. Notre principal but n'est-il pas de justifier une méthode?

Et cette méthode sera définitivement justifiée si nous parvenons à relier par le raisonnement toutes les catégories de devoirs aux deux que nous avons reconnues fondamentales (devoirs individuels et inter-individuels), comme nous avons déduit ces deux sortes de devoirs de nos principes critico-métaphysiques.

En ce faisant, nous pousserons à bout la réfutation de l'Empirisme et nous ferons voira nouveau la vanitédece Sentimentalisme plus ou moins déguisé qui laisse subsister entre les différentes classes de devoirs des cloisons étanches. Pourquoi admet-on des devoirs quand on renonce à les relier, à les rapportera un principe suprême, sinon parce que l'on supplée à l'assentiment de la raison, jugée incompétente, par la force de convictions dont le cœur est la source? Autrement l'on serait obligé, croit-on, de

^^ 1.x MORALE RATIONNELLE

rejeter tous ces devoirs. Noble erreur sans doute mais erreur

j » Il -»ef hPAii de croire au devoir au point ae simd cependant. 11 est beau de croire au y directement

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oar le cœur sans avoir à faire appela lesprii, ^

^montrer Mais il faudrait, aussi, être bon psychologue, et ne

j: coSdre sentiment fort et ^^^'>/^;!'J^ :^^ZltZ ter • il faudrait s'aviser de l'existence de l idée sous-jacente au

rn'timent, qui seule le peut expliquer, «' ^"'^---''^'-^^^^^ n„P nour avoir créé en nous un état émotif très intense, qui w Se dans Vombre ; il faudrait enfin s'apercevoir de , appu Tue l'on fournit au sceptique, en donnant a la Morale u n a r d'impulsivité, de fantaisie. Pure chose de ««"^-^^'animalSr n'est plus quune fantaisie de notre espèce ^e PomUmma'^^^^^ la mentalité morale en l'arrachant à la sphère de 'aP^^^f^^'J hiërcSiconque veut défendre la Moitié ^oit e«jtrep-ndre d «"

unir les diverses parties; mais les "'>"•'*= ^^'/tTrSinue unes par les autres. Si l'on ne fait cela, on transforme 1 Ethique L l^série de préceptes dont chaq- classe demande une ^e H-acte de foi à part; étrange conception, si étrange et si laiDie Sue ses partisans sWorcent d'en atténuer l'illogisme en raisonnant au moins assez pour démontrer qu'il va des similitudes entre les diverses parties de l'Ethique, et... des raisons de n y To nt trop raisonner'. Bref, ils font timidement -««« de la^a^son, d'où leur posture gênée devant la Critique Peut-e'^^^' onent-ils des innovations dont l'économie de leur code moral SSIt toute troublée? Peut-être certains, au -ntrai-, c^^n n^; ils que la réflexion ne coupe les ailes au ge«!«J« ''"^^"'^ °" morale? Craintes vaines autant que contradictoires. Voici (le

mécanisme de leur erreur : ,„»„„» dp

Ils prennent les espèces du genre . devoir ».P°"^/"'f"' ^^ genres; qu'ils font rentrer dans un genre suprême à peu près comln^ ?es logiciens font rentrer toutes choses dans le gen^e généralissime «être » ; ce genre moral suprême, « «st le devou pur et simple, aussi infécond par lui-même que 1 idée pure et simple de l'être. Nous en avons assez dit pour pouvoir affirmer d' un'e part, que le devoir pur' est bien en effet «ne noticKi aus i stérile que Kant la jugeait riche de conséquences ; d autre par , que les divers chapitres de l'obligation se tiennent et sont solidaires. - Mais qu'arrive-t-il aux partisans des cloisons etanchesj Un sentiment vient interférer chez eux avec 1 erreur logique décrite ; tel ou tel devoir pour lequel, en vertu de raisons d or-

PKI^CIPE^^ IMMÉDIATS DE LA MORALE PRATIOLK

fire amoral (il en est, nous l'avons montré), ils ont quelque préférence, devient pour eux le genre principal du grand genre « devoir »; ce devoir préféré leur parait comme le fond et le critère de toute obligation véritable; bientôt il est à leurs yeux l'équivalent du genre « devoir », qui cesse par là même d'être comme un « grand genre » ; et les divers devoirs leur apparaissent ainsi que des espèces, des conséquences de leur devoir préféré. Voilà la mauvaise dialectique de ceux qui ne veulent point de dialectique en Morale. — Et c'est pourquoi l'humanité a si longtemps vécu une Morale où tout était subordonné à l'Ethique familiale ; c'est pourquoi tant d'hommes n'ont admis que les devoirs les plus faciles à déduire de l'Ethique religieuse; c'est pourquoi beaucoup ne se croient obligés que sur les points de rEthicjue dont l'observation perfectionne leur moi, ou les fait meilleurs citoyens de leur patrie ou du monde. Tous ces esprits traitent tous les devoirs moins un comme des espèces de l'un d'eux pris pour l'équivalent du genre devoir; et s'ils sont philosophes, il se trompent de la sorte pour avoir d'abord pris les divers devoirs pour autant de genres au sein d'un «grand genre » devoir, envisagé d'une façon toute formelle et tout abstraite. Pour nous, nous considérons les devoirs comme autant d'espèces d'un genre « devoir » défini par un bien très métaphysiquement conçu, il est vrai, mais d'une manière qui n'a rien de formel. Aussi évitons-nous à la fois le Kantisme et la doctrines des cloisons étanches.

Il est clair que l'on ne peut résoudre les questions litigieuses de la Morale si l'on n'adopte pas notre point de vue. Autrement, en effet, lorsqu'on se trouve en présence de deux devoirs pratiquement inconciliables, on est réduit à sacrifier l'un des deux tout en maintenant qu'il est pourtant un devoir. Extrémité fâcheuse, que l'on évite aisément si Ton considère tous les devoirs comme des conséquences de devoirs (individuels et inter-individuels) réductibles à un genre unique d'obligations. Chaque classe d'obligations est-elle une sorte de « sacré » en soi? Gomment alors oser sacrifier un point quelconque de l'une d'elles? S'y décide-t-on — et l'on est parfois forcé de s'y décider, — c'est alors le crime inévitable qui hanla les cerveaux antiques, la nécessité de forfaire en accomplissant une loi inconciliable avec une autre loi non moins obligatoire au tond. Il n'y a plus une multiplicité de plans, dans la Morale que nous condamnons ici, sinon pour celui qui s'est confectionné

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