‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 29 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Morale familiale.

1. — L'étude du rôle joué par le sentiment familial dans les erreurs morales de l'humanité fournit une belle illustration de l'explication donnée plus haut de ces erreurs par l'interférence d'un penchant auquel on cède sans mesure à cause de sa force et de sa beauté, et d'une méprise consistant à prendre un devoirconséquence, une espèce du genre c devoir», pour le devoirprincipe, pour l'équivalent du genre «devoir» tout entier. Il éclate aux yeux du moraliste logicien que le devoir familial doit jouer un rôle plus modeste, et que l'exagérer est absurde; qu'il est puéril, pour un homme, d'imiter d'une manière ou d'une autre l'enfant qui met ses parents ou ses frères au dessus de tout ; et que celui qui est cruel ou voleur par esprit de famille est un être malhonnête ! Cependant, l'erreur que nous signalons a été et même est encore une des idées directrices les plus importantes de la moralité humaine. — Le domaine de la moralité parait avoir eu pour bornes tout d'abord celles de la famille, puis du clan et de la tribu envisagés, grâce surtout au totémisme, comme des extensions de la famille. A l'intérieur du groupe, il faut être dévoué jusqu'à la mort; mais tout est permis, ou presque, contre l'étranger, en particulier si le mal qu'on lui fait apporte un avantage à la communauté à laquelle on appartient. La moralité de nombreux patriotes actuels n'est qu'un peu moins étroite. La sainteté du groupe familial limité ou non à la véritable famille paraît telle, alors, que son chef jouit en paix de droits exorbitants : ne représente-t-il pas le plus sacré, l'unique lien qui puisse réunir des hommes ? A lui la toute puissance dans son cercle ! Que la femme lui soit aussi soumise que l'enfant ! Que tous ses parents plient devant lui ! Son égoïsme profitera de sa dignité d'êtresymbole ; à ses yeux, la famille ce sera lui, au fond ; son intérêt sera sacré sans restriction puisqu'il est entendu que tous les in-

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térêts ambiants se résument dans le sien. En s'exagérant, en s'hypertrophiant, la famille, faite pour réaliser de la solidarité, en vient à favoriser surtout Tégoisme ; l'état aura beau se constituer, la ^cn8, ou la caste, rhabiteront sans se fondre en lui. Dans les pays où l'on imagine l'adoption, la famille naturelle achève de se fausser pour durer sous la forme artificielle qu'elle a prise.— On n'en finirait point de décrire les formes de despotisme introduites dans les sociétés par le canal de l'institution familiale. Nombre de formes du pouvoir politique gardent quelque chose de familial. La plus aimable est certes celle d'un gouvernement paternel à l'égard des citoyens; mais n'est-il pas contraire au sentiment de la dignité des personnes, qui n'y sont point traitées comme des adultes? Et ce genre de gouvernement n'est-il pas, le plus souvent, aussi despotique que l'est forcément, au moins pour un temps, le pouvoir paternel dans la famille? — Dans les gouvernements aristocratiques, il règne d'ordinaire un esprit de famille qui fait, des privilégiés, comme des frères cadets du souverain s'il y a un souverain, en tous cas comme autant de pères du peuple. La tutelle est parfois très dure ; mais il faut reconnaître que l'existente d'un pouvoir royal très fort a grandement concouru, en général, à établir l'égalité de tous,— devant le chef tout d'abord, — et à faire disparaître les traces de V^niique gens,

— Il existe un certain gouvernement bourgeois qui confond, avec l'intérêt de l'état, celui des familles riches et puissantes, qui tendent à se considérer comme les seules véritables familles, et qui n'échouent pas toujours à se faire passer pour telles vu que la cohésion familiale est en raison directe des ressources de tout genre que peuvent posséder ses membres ; un faux Libéralisme caractérise ce gouvernement dont la politique a pour fond le plus clair, comme on l'a dit, la peur de la dépossession. — Il existe aussi un Socialisme sentimental, protectionniste avec fureur, qui voudrait faire régner la fraternité universelle — qu'on remarque ce mot! — et qui entend y travailler en réduisant d'abord, tous les individus à l'état de pupilles du gouvernement, d'un gouvernement peu tendre, ou mieux, disons le mot, d'une dureté toute patriarcale. Il sied mal aux Socialistes de frissonner d.'horreur quand on parle de ;« patronage » : la condescendance de la société bourgeoise apeurée à l'égard des humbles n'est point au fond radicalement différente de ce qu'ils rêvent.

— Et que font à leur tour les Anarchistes, les Cosmopolites . aberrants.? Ne rejoignent-ils pas, à la limite, les Socialistes? Le

mauvais Cosmopolitisme est mauvais parce qu'il retient quelque chose de la conception primitive, toute familiale, de la moralité : il en est encore à l'idée de la moralité de groupe; il est allé à l'humanité en passant par l'idée de la famille et par celle de la patrie-famille, tandis que le vrai Cosmopolitisme va à l'humanité en partant de l'individu, qui est le vrai élément social : aussi évite-t-il le péril anti-libéral, le péril socialiste, et le péril inverse qui se joint si aisément au premier. Le véritable ami de l'humanité sait que la famille, la seule institution où il y ait un pouvoir naturel de l'homme sur l'homme, est une institution à laquelle ne doit ressembler aucun des groupements humains qui peuvent être inventés; aussi de peur de fausser le droit, se garde-t-il, en Politique, de parler de famille : c'est dans la famille, dans elle seule, précisément, que les droits de l'homme, que ses droits naturels n'existent pas intégralement ! — Que dire, enfin, des préjugés de race? Le rôle de l'idée de famille y est manifeste ; ces préjugés fomentent ces haines profondes et aveugles qui font considérer, par certains citoyens, tels de leurs concitoyens comme les «ennemis de l'intérieur». De là par exemple l'Antisémitisme, qui ravale ses adeptes au rang des sauvages, et pis que cela : on sait que les fourmis d'un nid tuent les fourmis d'un autre nid parce qu'elles n'ont pas exactement la même odeur qu'elles ! — Combien au reste de soi-disant libéraux, combien d'hommes qui se sont pourtant élevés à la notion de la nationsociété contractuelle, aspirent malgré cela, en leur cléricalisme spécial, à jouer auprès de ceux qui ne pensent pas tout à fait comme eux, le rôle du père ou de l'aîné qui impose sacerdotalement, autour de lui, ses propres convictions ou tout au moins une vie conforme à ses propres convictions ! — Qu'on ajoute tout cela au despotisme exercé à l'intérieur de la vraie famille, autrefois et même de nos jours, on ne manquera pas de conclure aussitôt : A tout prix, au moins à certains égards, il faut mettre la Morale familiale à part du reste de la Morale ; à tout prix il faut, pour commencer, rationaliser la Morale familiale! Rationaliser cette Morale, le peut-on ? Oui, et elle se défend merveilleusement ainsi ; même, elle ne se défend bien qu'ainsi ; alors en effet ses commandements apparaissent, nous le verrons, plus rigoureux que ne le supposent les adversaires de notre méthode. 2. — C'est une grande maladresse, pour le moins, que de fonder les devoirs de famille sur le mystérieux concept de la parenté ; on espère les rendre ainsi plus sacrés ; erreur, on leur

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donne une base ruineuse. En effet, ce concept, fondement apparent delà notion naturelle et de la notion éthique de fam.Ue S des plus confus ; il ne renferme qu'une idée claire mais non d tfncte' cène de génération. Mais la génération n est qu un fait, et dont on ne voit pas quelles conclusions «omles et mo^ raies se pourraient déduire. Depuis que l'on s'occupe d Ethique

familiale" on a plutôt tiré, et P»"^. f»"f ' '«,^'^:°'*^J* ^^^^^^^ voirs dont elle est le code, de la considération de ce qui précède, Iccompagne ou suit la génération, que d'une définition de la genéraUoTmême. Cette méthode était la bonne ; on n'eut que le tort de ne pas la suivre assez franchement. L'application en fut altérée par des arrière-pensées procédant plus ou moins de la hantise du concept confus de parente.

L Métaphysique peut bien ^^ablir l'existence d^n^^^^^ tache entre toutes les personnes humaines en général . elles S>mmunient dans la raison impersonnelle [1- -J ^^^^^^ et n'appartient en propre à aucune ; mais nul P"".^^P7^^^^^ siaue n'autorise à passer de la contingence des faits de la generXn à Tidée d'une liaison d'essence plus étroite entre parents ;îentre non-parents ; et l'on ne voit pas que le semen^mam^ monial, par exemple, crée un nouveau lien de ce genre. L ex îies ion \ un autre moi-même », employée par un man payant de sa femme, n'est qu'une aimable métaphore ; employée par un ilTou une mère parlant de leur enfant, elle n'a pas davantage Tn sens intelligible' soit -taphysique, soit psycho ogiqu^^^^^^^ même biologique, malgré la continuité relative de la matière SLantfes\i;antsfucce^ Cette expression -U^^^^^^^^^^ genre que celle de « prolongement de la personnalité ., dont se fervent'pour définir, voire même pour justifier la propr^^^^^^^ dividuelle, ceux dont l'esprit prud'hommesque croit facile toute Dhilosoph e. Qu'est devenue la théorie de l'a imprégnation», qui JïSt favorable à l'idée d'un lien substantiel profond entre le mari et la femme? Mais insistons sur le rapport entre parents et enfants. Qu'est-il au juste, s'il est vrai que les éléments destinés à préparer la génération sont de nature parasitaire* comme ceux des galles des arbres ou du cancer ; que même chez les animaux supérieurs il y a, manifeste pour le biologiste, génération

1 Oo reconnaîtra aisément ici l'influence directe des théories de M. Le Dantec, chez qui l'on doit soigneusement distinguer le savant du philosophe, et surtout du philosophe anti-métaphysicien.

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alternante pour la production de tout individu nouveau, tout comme chez les fougères et les méduses ; que tout ce qui compose un vivant, non seulement est venu du dehors à ses ascendants, mais encore, une fois entré en eux, n'a eu en eux qu'un habitat où il reçut, d'éléments tous de source externe, l'éducation dite du a milieu interne » ; s'il est vrai, enfin, que le séjour de l'enfant dans les entrailles maternelles n'est qu'une éducation de même genre que celle qui s'opère dans l'assimilation, par tout vivant durant son existence entière, de ce qui lui permet de durer et de se pouvoir reproduire ? Tout ce que l'on nommait jadis hérédité, on tend à le faire rentrer dans l'éducation, ce mot étant pris dans un sens toujours plus étendu, susceptible de désigner jusqu'aux simples phénomènes d'assimilation; l'hérédité devient un cas particulier d'une répétition universelle où l'on ne veut plus voir une loi commandant de haut à l'ensemble des choses, mais une résultante générale de la monotonie imposée à l'univers par la pauvreté relative des effets qu'il est possible aux causes qui y agissent d'engendrer en lui : ce qui se répète, se répèfe parce que les mêmes circonstances se sont reproduites. — Tout ce qui vient d'être dit n'est pas, nous le concédons, d'une parfaite évidence, mais que ne cherche-t-on, alors, pour fonder la Morale familiale, en dehors du concept de la parenté, avec une ardeur d'autant plus grande qu'il est plus ardu de comprendre ce que peut bien être la parenté? S'il faut s'exprimer à son sujet autrement que nous n'avons fait, il est en tout cas certain que la vérité, en ce domaine, ne consistera pas en des lumières métaphysiques analogues à celles que d'aucuns, en leur moralisme mystique, espèrent découvrir pour justifier la Morale familiale.

3. __ Voyons donc s'il est possible, en partant de la Morale individuelle et de la Morale inter-individuelle générale, de déduire les devoirs familiaux et les droits connexes ; ne craignons pas d'essayer ici la démonstration rationnelle, puisque l'on n'aboutit à rien par l'emploi d'une méthode plus poétique. Au reste, quoi qu'on en dise, c'est plus prudent aussi ; et il faut craindre d'innover en pareille matière.

Un enfant naît. En même temps, une réalisation nouvelle du type idéal de l'homme devient possible ; un nouveau devoir, celui d'une forme singulière nouvelle du bien abstrait, est né. Mais l'enfant ne peut d'abord travailler à sculpter l'homme en lui ; de longtemps, il ne pourra poursuivre seul cette tâche. 11 existe

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donc un devoir personnel, lequel a pour fondement premier un droit, — celui de la personne humaine embryonnaire mais déjà réelle qu'est Fenfant, sur Tindividualité qui la contient, — il existe un devoir personnel qui reste inaccompli si d'autres êtres ne se chargent de suppléer à l'impuissance complète, puis décroissante de l'enfant. De là, en premier lieu, un titre de celui-ci à l'aide charitable des autres hommes. — Nous rappelons une fois pour toutes que nous usons sans scrupule du droit que nous avons acquis de conserver, sous toutes réserves, la distinction vulgaire de la justice et de la charité. — Mais ce devoir incombe à peu près totalement à ses parents s'ils sont capables de le remplir, car ils sont ses bienfaiteurs indiqués ; ils le sont pour ravoir appelé à la vie et parce que, tout Tobscur de la notion de parenté étant laissé de côté, les lois de l'apparition des êtres nouveaux sont telles que ceux-ci se trouvent, dans l'espace et dans le temps, les êtres les plus proches de ceux auxquels ils doivent l'existence ; cette proximité est bien autrement intime que celle de simples voisins et de simples contemporains. C'est ainsi, du reste, que d'une manière générale on est tenu à plus de bonté envers ceux sur la destinée desquels on a influé, ou qui habitent près de vous, ou qui vivent à votre époque, qu'envers des hommes lointains ou envers les hommes futurs. Le cas parents-enfants rentre dans un cas plus général, et la rigueur des devoirs est très grande dans ce cas spécial pour une raison qui se déduit nettement d'un précepte de la Morale inter-individuelle, de même que la première considération présentée par nous était motivée par la Morale individuelle. — Poursuivons. La sollicitude des parents devant, pour n'être pas illusoire, être poussée au besoin jusqu'à l'héroïsme, la charité à laquelle ils sont tenus à l'égard de l'enfant affecte de ce chef aussi un caractère qui la différencie fortement de la charité ordinaire et la rapproche de la justice : la mort de l'enfant est, en effet, le moindre des malheurs qui lui puisse arriver, si les parents se désintéressent de lui. Or, dans combien d'autres cas, contrevenir par simple omission à la charité est presque offenser la justice ou du moins pécher autant que si l'on violait la justice !

Mais il y a plus : le don de la vie peut être considéré, si d'autres bienfaits ne s'y joignent, comme le plus dangereux et le plus funeste des dons, et non seulement comme le plus incomplet. L'éducation sous ses diverses formes doit donc être envisagée comme une sorte de réelle réparation ; ici, il ne saurait plus être

question de charité, mais de stricte justice, une justice dont l'accomplissement revient de toute évidence à ceux qui ont fait présent de la vie, aux parents. — Enfin, le consentement des époux au mariage enveloppe le consentement à ses suites naturelles. Les époux sont donc engagés, devant eux-mêmes et chacun devant l'autre, à prendre soin de leurs enfants éventuels ; ils sont engagés devant ceux-ci, à la lettre, par le serment matrimonial. Sans doute, quand il est prononcé, ce serment ne peut être reçu par l'enfant, mais il l'est implicitement dès l'instant de la conception, puisque la 'tendance à persévérer dans l'être, puisque l'amour de la vie et de tout ce qui la rend possible, digne d'être vécue, sont des dispositions essentielles à la nature humaine. Or, tout ce qui concerne, le serment et ses suites rentre dans le chapitre de la justice générale. — Nous pouvons donc affirmer aussi fortement que qui que ce soit, et plus logiquement qu'on ne le peut en suivant la méthode examinée plus haut, le caractère rigoureux des devoirs des parents envers leurs enfants, sous le double aspect de la justice et de la charité, d'une justice et d'une charité qui en partie se distinguent et en partie se confondent. Si l'essentiel était de réussir à déduire le caractère rigoureux de ces devoirs, nous l'avons fait. Il en est de même pour tout ce qu'il nous reste à dire sur le même sujet. Tout d'abord, les droits de l'enfant imposent aux parents des devoirs corrélatifs à son égard. Mais pour être rem- * plis comme il convient par les parents, qui sont aussi des époux, ces devoirs supposent l'accomplissement de certains devoirs de chacun de ces deux derniers envers l'autre. Chacun d'eux a sur l'autre des droits dont l'exercice lui permet d'accomplir ses devoirs de parent ; des droits réciproques sont la conséquence logique des devoirs spéciaux du père et de la mère. D'autre part, les devoirs des parents envers leurs enfants leur donnent sur eux autant de droits, auxquels correspondent, chez ceux-ci, des devoirs que résume le mot a obéissance ».

Des devoirs filiaux qui s'ajoutent à celui de l'obéissance, lequel est premièrement dérivé d'un droit et d'un devoir individuels (le devoir, le droit, pour l'enfant, de devenir un homme digne de ce nom), l'on peut faire deux parts. Les uns rentrent dans le devoir général de la reconnaissance, qui doit être incomparablement plus grande ici qu'ailleurs, les bienfaits ayant été d'ordinaire sans mesure, d'une très grande importance toujours, très désintéressés le plus souvent. Or la reconnaissance, en

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quelque circonstance que le moraliste en doive parler, est toujours la même vertu,une forme de la charité asymptote à la justice. Quant aux autres devoirs filiaux, ils sont de charité pure, mais plus obligatoires en thèse générale que nombre d'autres devoirs du même ordre ; car, par rapport à leurs parents, les enfants sont aussi les bienfaiteurs les plus indiqués, comme le sont également chacun des époux par rapport à Tautre, et chacun des enfants par rapport à ses frères et à ses sœurs. C'est en effet au sein de la famille que le bien sous toutes ses formes est le plus facile, et les devoirs y sont particulièrement clairs en même temps que la proximité des personnes, dont nous faisions état plus haut, y est maxima. Allons plus loin ; même ici, la charité peut être très rapprochée de la justice, car l'amour accepté et déjà rendu engage jfortement entre alliés aussi bien qu'entre amis. Qui accepte des témoignages d'affection s'engage tacitement par là même à en donner ; mais il ne faudrait pas, pourtant, mettre sur le même plan toutes les formes de la reconnaissance. Quoi qu'il en soit, la famille a atteint sa perfection quand, parallèlement à la reconnaissance qui s'adresse à ceux qui s'y trouvent être les bienfaiteurs les plus indiqués, les obligés traitent si bien les bienfaiteurs que ceux-ci se jugent à leur tour comme tenus à l'égard de leurs obligés par une sorte de dette de reconnaissance.

Revenons aux époux, qui ne sont pas seulement des parents possibles ou réels. Il existe, pour l'homme et pour la femme, un devoir de se marier si quelque devoir d'une importance spéciale (lequel peut leur être indiqué pas quelque aptitude leur faisant une obligation supérieure de renoncer au mariage comme à un état trop absorbant, contraire à l'exercice de la vocation qu'ils jugent véritablement la leur) ne les dispense pas de se consacrer tout particulièrement à un être de l'autre sexe et à quelques êtres humains pouvant naître d'eux. Ce devoir, tout relatif, de contracter mariage est d'abord un devoir personnel puisque chacun, est-il besoin d'insister? a plus ou moins besoin d'être inOuencé de très près par un être de l'autre sexe, pour acquérir à quelque degré la perfection dont notre nature est susceptible: l'homme qui n'est qu'homme et la femme qui n'est que femme sont si prodigieusement incomplets! Lequel l'est le moins? Il est difficile à un homme de répondre sans s'inspirer d'un amourpropre un peu fat ou d'une galanterie un peu hypocrite. Mais le mariage est aussi un devoir social de charité (ne disons pas d'al-

truisme, parce qu'il y a une part de pure justice dans Taltruisme), car la plus sûre manière de l'exercer parfaitement, ce devoir, c'est de se dévouer spécialement à un être humain de l'autre sexe, à condition d'ailleurs qu'il l'épouse par amour ; et le plus sûr moyen, après le premier, d'être bon sans trop de défaillance et de l'être avec succès, est intimement relié au premier, car il consiste dans l'éducation d'enfants auxquels on a donné la vie. Sinon par exception, la charité parfaite estelle possible au même degré dans d'autres conditions? Dans l'amitié, peut-être; et c'en est la grande justification: que l'on fasse du moins en tout petits groupes ce qu'il n'est pas possible de faire aussi bien dans de plus grandes proportions ! Que si l'on borne le rayonnement de son cœur, ce soit du moins pour lui conférer en intensité ce qu'il perdra en étendue ! — Mais, une fois l'union de l'homme et de la femme accomplie, le serment prononcé, — et cette remarque modifie de façon sévère tout ce que nous avons dit jusqu'ici, — transforme ce qui n'aurait été sans cela que charité en stricte justice. La charité nous porte d'elle-même à transformer un certain nombre d'obligations qu'elle impose en obligations de justice ; mais il ne faudrait pas abuser de ce point de vue, car la Morale ne saurait vouloir que l'on s'enchaînât jusqu'à annihiler par avance la plus grande partie de son individualité.

Nul homme, quand même il parlerait au nom de tous les hommes, ne serait en droit d'organiser d'autorité la famille et l'éducation comme il le jugerait convenable pour le bien social, pas plus qu'il n'aurait le droit d'intervenir dans le règlement des rapports intimes des époux; la Politique ne se doit mêler des choses de l'ordre domestique qu'où il peut y avoir à prévenir ou à réparer des injustices au sein de la famille, des injustices, insistons sur ce point, qui soient bien telles devant la Morale inter-individuelle et dont la recherche ne puisse affecter un caractère tyrannique et inquisitorial*. Pas plus que l'état n'est chargé de faire régner la Morale individuelle, il ne l'est de faire régner l'autre sinon lorsqu'il s'agit d'une injustice de Tindividu

* Que dirait-on d'une famille où les parents élèveraient les enfants seulement dans l'intérêt du groupe familial ? On ne l'approuverait point. Devraiton davantage approuver une société, fût-elle mondiale, qui s'emparerait de tous les enfants afin de les élever pour elle ? D'autre part, les injustices possibles des futurs hommes n'autorisent pas, par avance, la substitution de l'état à la famille dans l'éducation des enfants.

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A à regard de l'individu B ; à plus forte raison est-il sans aucun droit pour faire valoir ici même l'intérêt positif de la société: c'est assez, s'il a pourvu à la prévention et à la réparation de l'injustice au sein de la famille, et surtout de l'injustice intra-familiale qui retentirait, en dehors de la famille, sur le sort d'autres individus dont les droits pourraient être corrélativement lèses. Nous sommes donc loin de nier que la législation se doive désintéresser, en particulier, des droits de l'épouse et de l'enfant ; nous protestons seulement, au nom des principes premiers de la moralité, contre tout attentat, fùt-il bien intentionné, des pouvoirs publics contre l'inviolabilité de l'individu, marié ou non, dont la sécurité et la liberté sont les premiers biens, comme le disait Bentham — lequel eût dii, aussi, parler là de droits imprescriptibles.

4. — Les devoirs de famille donnent lieu à des conflits qui ne peuvent être résolus que grâce à l'application des principes delà Morale générale, et qui le sont aisément ainsi. Ceux qui justifient la famille au nom de la patrie et de l'humanité, intéressées à sa forte constitution, tiennent un langage qui n'est pas «xempt d'une équivoque dangereuse. Les devoirs dont ils partent ne sauraient en réalité se défendre qu'au nom de la Morale individuelle et de la Morale inter-individuelle ; ils considèrent ces devoirs comme s'ils étaient des principes par euxmêmes, pour recommander une institution, la famille, qui ne peut cependant se défendre qu'au nom des deux parties maîtresses de la Morale. S'il me faut moralement, en certains cas, sacrifier ma famille, c'est d'abord parce que ma famille cesse, en droit, d'être une chose sacrée quand son intérêt contredit celui de la famille; ce cas se présente quand par exemple la patrie est en danger, car son intégrité est la sauvegarde d'un nombre très grand de familles. Mais la famille ellemême se justifie par des considérations plus hautes et plus profondes que celle d'unevmystérieuse sainteté du lien familial ; ces considérations supérieures sont celles qui fondent aussi le devoir civique et, s'il existe, le devoir envers l'humanité prise dans son ensemble. Ces deux derniers devoirs ne peuvent être euxmêmes que des conséquences du devoir individuel et du devoir rigoureusement inter-individuel. Si je dois, parfois, oublier ma famille, ce n'est que dans la mesure où je le puis faire sans léser les miens soit dans leurs droits essentiels, ceux qu'ils possèdent à titre de personnes humaines, soit dans leurs droits légitimement

acquis sur moi par le fait du lien familial. Mais ici une restriction s'impose ; je puis, je dois même oublier ces derniers droits dans certaines circonstances, et cesser de tenir compte des serments les plus précis qui me lient implicitement ou expliciteirienL à eux ; car la justice ne peut consister à faire et à observer des serments qui seraient contraires au devoir de préférer absolument, à la société humaine, une société aussi restreinte que la famille; il n'y a pas de serment légitime qui me puisse autorisera refuser dans certains cas mon dévouement à une société comme la patrie, malgré le caractère relativement artificiel de ce genre de société, ni, à plus forte raison, à la grande société humaine, qui pourtant, envisagée comme collectivité, n'est point une réalité en soi ; ce serment serait sans valeur, car la justice, la justice la plus élémentaire ne saurait, sous aucune de ses formes, subsister entre les hommes si la famille prenait, dans l'humanité, une telle importance ; la famille, plus sainte que ma famille, et qui est sainte à raison même de son utilité générale, cesse de l'être quand il y a lieu de la laisser là si l'on veut collaborer, par exemple, à la défense d'une de ces patries grâce auxquelles il existe des organisations politiques, grâce auxquelles, en d'autres termes, l'organisation de la justice est possible en ce monde. Sans les nations, sans des nations jalouses de leur intégrité, que deviendraient les familles, dont le sort influe sur celui de tous les individus appartenant aux groupes nationaux et à toute l'espèce humaine? Un danger menace-t-il legroupe national où s'encadre ma famille, mes devoirs envers celle-ci s'annulent en partie, comme le devoir de sauver deux hommes qui se noient annule le devoir d'en sauver un qui se noie à dix pas de là. Le caractère non-artificiel de la société familiale n'est pas de nature, pourtant, à briser l'économie de la Morale générale ; immoral serait le sentiment familial, s'il était dit que la logique du casuiste ne le concerne point.

Finalement, on le voit, nous consentons à déduire le devoir familial de devoirs envers des groupes plus étendus, mais sans présenter le devoir envers ces groupes comme quelque chose de premier, de non-déductible; et nous ne justifions au nom de l'humanité les sentiments naturels dont la famille est le déploiement qu'en nous plaçant au point de vue de la justice, et non pas au point de vue de l'intérêt pur et simple de l'humanité. Nous n'hésitons pas à maintenir le caractère sacré du droit individuel et du devoir de songer à soi, de poursuivre même le

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genre de vie que l'on juge le plus susceptible d'être fécond en ioies intenses, élevées, vraiment souhaitables; mais nous ne nous décidons à dire: * Il est moral de céder à Tinstmct tamiliai », que parce que nous nous y voyons autorisé et conduit par une théorie de la justice sociale. Si la famille nous était apparue seulement comme une institution conforme a 1 intérêt social, eh bien, quelque obligatoire (obligation de chanté) qu il put être de favoriser Tintérêt social, nous aurions persisté dans ce doute: « Peut-être Tégoisme familial est il un moyen que ne justifie pas sa fin! i Mais ayant aperçu que la justice sociale exige la famille, nous nous sommes tranquillisé; nous avons constaté que Tégoisme familial,- que malgré tout on ne peut cesserde considérer jusqu'à un certain point comme un égoïsme, - était en ce monde où nous vivons un moyen directement voulu par cette justice sociale ; et nos derniers scrupules se sont évanouis en voyant que si Ton considère la famille de la sorte, on est en état de la renfermer, très logiquement, dans les limites où elle ne peut gâter le bien qu'elle fait par le mal qu elle pourrait faire. — Mais il n'importe; toujours subsiste l'opinion que nous avons émise plus haut : au point de vue de la justice absolue, de la raison absolue, il y a quelque chose d'inquiétant et d'imparfait dans tout particularisme, et donc dans la vie sentimentale de chacun de nous. Nous ne devons jamais oublier qu'une partie de ce qui nous est ordonné ou défendu et que la presque totalité de ce qui nous est permis seraient l'objet d'une législation bien différente si nous vivions dans un autre univers, si nous étions une autre humanité, si nous étions susceptibles de réaliser une justice plus exacte, de nous conformer mieux aux exigences de la raison. Mais ce monde n'est point le monde de l'Absolu; nous n'y pouvons rien! Pouvons-nous même regretter tout à fait sincèrement que, grâce à son caractère pareillement relatif, la Morale qui convient à notre état soit si indulgente pour tant de mouvements spontanés de notre cœur, et même jusqu'à un certain point, pour nos fantaisies sentimentales? Ce monde serait une sorte d'enfer pour le juste, s'il lui fallait y être juste d'une justice absolue. Mais cela même seraitil juste?

5. — N'exagérons point, pourtant, ni la justice ni le bonheur apportés au monde par l'institution familiale; la barbare idée que la femme qui accouche est devenue impure est une idée profonde, car c'est risquer beaucoup et faire risquer beaucoup

à la société que de l'augmenter d'une unité : cette unité peut être un monstre, fatal aux autres comme à lui-même. Et quelle puérilité plus grande que celle d'une éducation consistant à faire envisager au jeune homme, à la jeune fille, l'état de mariage comme un état idéal ! La plupart des mariages, non tous, certes, mais la plupart sont malheureux ou médiocres; et en dépit du proverbe qu'on sait, le cœur de l'homme est aussi variable, ou tout au moins aussi peu susceptible de grande affection que l'est celui de la femme; presque tous les cœurs restent solitaires ou le redeviennent ; et si l'habitude ne produisait à peu près fatalement une sorte d'affection qui imite l'affection vraie, une grande partie des unions contractées seraient bientôt intolérables par la faute de l'un ou de l'autre des conjoints, ou même de tous les deux, ou plutôt par la faute de la nature qui fit les hommes et les femmes si différents qu'ils constituent, à certains égards, à peu près comme deux espèces différentes. Jl y a des ménages et des familles modèles; mais le meilleur moyen d'en augmenter le nombre, ou tout au moins d'en préparer qui ne s'éloignent pas trop de l'idéal, c'est de faire envisager, aux aspirants au mariage, cette institution, qui est après tout le moins mauvais des moyens qu'on ait inventés pour produire en ce monde le maximum de bonheur et de moralité possibles, comme un système d'obligations très strictes, très sérieuses, éventuellement très dures. Qu'on ne craigne pas d'éteindre, ainsi, le désir du mariage ! L'amour est toujours là pour faire oublier au bon moment par les jeunes cœurs les sages théories qu'on leur aura enseignées ; mais, pris au piège, ils se souviendront en temps opportun de ce qui leur aura été appris.

Il n'est pas nécessaire d'insister sur les avantages du mariage monogame et de la famille fortement constituée. Ils sont tels, malgré tout, qu'il ne faut point rêver une évolution delà famille qui la transformerait totalement. Spencer observe justement qu'il y a des institutions dont l'évolution est limitée et doit être aidée d'une manière qui ne les conduise point à de véritables métamorphoses. C'est aux mœurs surtout, c'est aux diverses formes de la prédication éthique, éclairée par les progrès de la Psychologie et de la Sociologie, qu'il appartient de perfectionner la forme de la famille qui a fait ses preuves. Cependant l'état, qui doit assurer la justice, peut faire dans ce domaine plus que beaucoup ne pensent, en libérant la femme de la demi-servitude où elle est encore, et à cause de laquelle elle supplée souvent aux vices dont elle est

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exempte par des défauts de toute sorte qui sont ceux de l'esclave ; il appartient aussi à l'état d'assurer davantage les droits de l'enfant'qui sont le fondement de tous les devoirs des parents, mais sans méconnaître que si l'enfant n'est pas la propriété de ses parents, il est bien moins encore celle de l'état. Sans qu'on puisse l'accttser d'oppression, l'état pourrait appliquer avec plus de zèle, dans l'intérieur du groupe familial, les principes du droit commun, d'un droit commun tout d'abord aussi juste pour la femme que pour l'homme, aussi dur, au besoin, pour les fantaisies de celui-ci que pour les faiblesses de celle-là. Dans l'état actueJ de la législation, la femme, par exemple, est généralement moins protégée contre son mari qu'un commerçant contre son associé. Mais que la femme y prenne garde : le jour où elle sera régale de l'homme, si toutefois son organisme le lui permet, elle devra renoncer à cette sorte de royauté que nous lui concédions en mille circonstances comme par une sorte de compensation. Aiira4-elle alors autant de charmes? Quand elle aura eu son 89 et sera devenue un citoyen, dirons-nous «aussi digne de l'être» ou «aussi médiocre» que nous, elle possédera peut-être aussi bien nos vices que nos vertus ; et elle sera vraisemblablement moins aimée, — l'amour allant surtout aux charmes que lui fera perdre, hélas, sa virilisation, et l'amour étant par dessus tout, ne l'oublions pas, un mouvement spontané, qui n'a chance d'être puissant et durable que s'il sort de la partie la plus profonde de nous-mêmes, que si les raisons que nous prétendons avoir pour aimer ne sont que des raisons inventées après coup pour nous expliquer pourquoi nous aimons 1 Quand il y aura plus de raisons raisonnables pour que la femme soit aimée, n'y aura-t-il pas, en vérité, d'autant moins de motifs réels de l'aimer?

C'est ainsi que l'on peut, à l'aide de la seule logique, édifier sur les bases que nous avons posées une théorie des droits et des devoirs familiaux qui ne le cède en rien pour la sévérité des préceptes aux théories de jadis ; qui explique mieux les solutions qu'il faut, de l'avis général, donner des cas où les obligations familiales doivent être jugées nulles; qui autorise, enfin, des tentatives de réforme très hardies, dont le seul tort est d'avoir été jusqu'ici mal formulées, d'une manière anti-libérale, et souvent par des novateurs dépourvus de sens moral.

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