CHAPITRE V
La Morale civique et la Morale cosmopoirtique.
Nous avons signalé le retentissement regrettable, dans la cité,, d'erreurs morales en matière d'Ethique familiale ; nous avonsrattaché en grande partie le despotisme politique à un despotisme plus ancien, à celui qui est, jusqu'à un certain point, inéliminable de la moins artificielle des sociétés, de la famille; et nous avons montré, dans les haines qui déchirent les nations,, comme un agrandissement des haines antiques de famille à famille. Chemin faisant, plusieurs principes ont été établis qut^ devraient trouver place dans ce Chapitre s'il formait un opuscule isolé, ou si cet ouvrage constituait un traité didactique de Morale ; mais nous compléterons plutôt nos anticipations que nous ne viserons à les faire entrer dans une dialectique ordonnée avec art : pourquoi hésiterions-nous à procéder ainsi puisque tout notre but est de plaider en faveur d'une méthode, et puisque nous n'avons point la témérité de prétendre construire tout l'édifice de la Morale, mais seulement l'intention de montrer dans quel esprit cela est possible ? Ici encore tout sera déduit du devoir individuel et du devoir inter-individuel.
1. — Mais d'abord il nous faut considérer certaines erreurs,, de source extra-familiale, dont les conséquences ne sont pas moins déplorables que celles des erreurs ci-dessus étudiées. Les plus graves, parmi celles qu'il reste à examiner, dérivent aussi de l'interférence d'un sentiment et d'une idée, l'un excessif et l'autre fausse. Le sentiment, c'est un respect de l'état poussé jusqu'à une sorte d'adoration où se reconnaît, de nos jours même, la trace de l'ancien théologisme politique. Pour l'idée, elle est de forme multiple ; nous la dénoncerons premièrement dans la doctrine de l'état-personne morale, dont la doctrine de l 'étatorganisme, si paradoxale, a vraisemblablement tiré de quoi sefaire agréer avant de concourir à l'hypertrophique développepement de la première.
Ce qui sans doute recommande à d'excellents esprits la conception de l'état-personne morale, c'est qu'elle semble permet- Ire de relier intimement la Politique à l'Ethique, le droit positif au droit naturel. Malheureusement, cette idée qui^ justifia jadis tant de saintes violences, qui sacra la « raison d'état», — que nos Collectivistes n'ont point oubliée,- et qui réduit à une sorte de fantôme la personne morale individuelle sans réussir à rendre consistantes les soi-disant personnes morales collectives qu'on imagine, cette idée ne résiste point à l'analyse, sinon par son inintelligibilité, En effet, invoque-t-on l'existence d'un lien métaphysique que créeraient entre elles des volontés individuelles s'associant librement? On exagère alors la liberté du citoyen d'être citoyen, car une nation n'est pas une association de forme syndicale, par exemple ; et le groupe national est bien moins naturel que le groupe familial, où nous n'avons pu trouver trace d'un lien métaphysique ; il est moins naturel surtout que l'espèce humaine, où l'unité, dont au reste on ne doit pas parler sans de graves réserves, ne peut être l'objet d'une affirmation ferme sans que la légitimité des parties ne soit tout au moins délicate à prouver. Invoque-t-on l'existence d'un lien, sinon métaphvsique, du moins aussi étroit que s'il était, d'un lien que son antiquité ne rendrait point caduc, et qui serait saint, obligatoire parce que formé par les ancêtres des compatriotes actuels? Mais Ton ne peut engager que soi ; et laissons là tout argument où il faudraitfaireencoreintervenirl'idéedegénérationîllseraitpuéril,
d'autre part, d'alléguer toutes ces raisons géographiques, historiques, ethnographiques et autres dont il était fait naguère si grand abus, pour démontrer la ressemblance d'une nation avec un être naturel, cette expression étant prise dans son sens le plus strict.— Au reste, ces arguments peuvent être, pour la plupart, retournés ; par exemple, la notion de race est si élastique, qu'en la voulant préciser tout à fait, l'on finirait par la faire coïncider avec celle d'individu, ce qui n'empêche pas, ajoutons cela, qu'on ne soit irréfutable quand on la fait coïncider avec celle de l'espèce même. L'idée de nation n'est claire que ramenée à celle de patrie, la patrie étant entendue comme une association où l'amour mutuel fait la cojiésion, et à celle d'état, l'éUt étant entendu comme une association de contrainte ordonnée au maintien de la justice ; association restrictive de la liberté individuelle, mais dans l'intérêt même de cette liberté ; association où il doit y avoir de la liberté jusque dans l'organisation de la
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contrainte, mais dont cependant la formation et la défense ne peuvent jamais aller sans quelque contrainte. Or, ni Tamour, ni la contrainte, ni les raisons d'aimer, ni les raisons ou les moyens de contraindre ne sont l'objet d'idées conduisant à parler d'autre chose que de sentiments, d'intérêts, d'obligations morales, de contrats à conseiller ou à déclarer obligatoires, d'habileté organisatrice, etc.; bref rien de ce qui constitue la nation et la rend viable n'autorise à supposer, entre des concitoyens, un lien différant radicalement de ceux qui peuvent unir les hommes dans tous les autres cas que l'on peut énumérer. Il est vrai qu'il existe pour le juriste des personnes morales collectives, mais il se rend si bien compte, quand il emploie cette expression, de son caractère fictif, qu'il a grand soin de prévoir les conflits auxquels donnera eff'ectivement lieu, entre des personnes réelles, la commode fiction qui présente, par là même qu'elle est une fiction, des inconvénients notoires ; il sait ce que l'expression de « personne morale » garde de métaphorique, et qu'il faut toujours en revenir, finalement, à la considération des individualités. Mais le moraliste se devra surtout scandaliser des conséquences logiques de cette idée étendue à la société politique ; il ne doit pas souffrir que ces êtres collectifs étranges, souvent assez indéterminés (les confédérations, par exemple) et dont la pseudo-existence est le résultat fluent de mille contingences hétéroclites, s'attribuent théoriquement tous les droits et tous les devoirs, et, pratiquement, s'attribuent tous les droits en ne laissant aux individualités que des devoirs. Cet état de choses serait pourtant congruent à la fiction par nous combattue, puisqu'elle assimile la collectivité, ou si l'on veut ce qui, en elle, est censé la représenter, à une sorte de cerveau social en dehors duquel il n'y a place, en l'organisme politique, que pour des activités subordonnées. Une nation monocéphale où il n'y a de droits individuels autres qu'octroyés, où toute individualité se doit réduire au rôle de membre obéissant, une nation-couvent en un mot, voilà l'idéal politique si la nation est une personne morale. On se demande d'où viendrait bien la ^sainteté de cette personne, dont la perfection exigerait à vrai dire l'anéantissement moral intégral de toutes les personnes composantes, qui pourtant fournissent, nul ne le niera, le prototype de la personne morale collective illusoire ou non, et à qui on ne laisse point, d'ailleurs, de concéder malgré tout quelque valeur au moment où on leur permet d'élire leurs mandataires. Comment se ferait-il que,
ceux-ci une fois nommés, les électeurs ne dussent plus compter
^T'est à plusieurs égards une thèse mystique que celle de la nation-personne morale ; car, chez les moins théologiens de ses partisans, la nation, ou Tétat, et finalement le gouvernement qu, possède l'autorité au sein de l'état, jouissent d'un P^e^ «g^ ^^j fait de leur nom, une sorte de nom magique, de nom fétiche. U va une forte survivance de tabouisme dans les diverses formes du respect politique au sein de nos sociétés ; quelque chose du temps où l'on adorait les chefs, même vivants, est demeure chez les hommes les plus ouverts aux idées modernes et non pas seulement chez les esprits qui jugent^ pourquoi pas? ^1 autorité en principe divine parce que rationnellement nécessaire, et chez ceux qui s'imaginent- mais ceci est naïf-tel prince ou ^f^ouve^^ nement voulus de manière expresse par la Divmite î Adoration de la force, de la puissance, dira-t-on ! Oui, c'est cela en partie ; ajoutons : adoration de la puissance qui se voit, se touche et n'est certes pas nécessairement éclairée, bienfaisante et légitime dans la mesure où elle est effective, soit en un chef ou un groupe de chefs, soit en un parti dont le nombre en impose. Mais qu on V regarde de plus près ; ce sont surtout ceux qui sont d accord avec les chefs du gouvernement, avec le parti au pouvoir, qui iugent l'autorité sacrée et infaillible; à plus forte raison les mdividualités au pouvoir tendent-elles à se juger naturellement nanties du droit de commander et des lumières requises pour commander. Etre peu ou prou Louis XIV est toujours flatteur, et porte à penser qu'on avait tout pour l'être Quant a -ceux qui ns sont pas du tout la menue monnaie de Louis XIV en leur pays, ils rêvent d'un régime où se réaliserait le pouvoir qu ils adoreraient volontiers, et même il leur arrive d'envisager la presence au pouvoir d'hommes qui leur déplaisent comme une sorte de sacrilège : ces hommes n'usurpent-ils point une place sacrée ? De là parfois, un fanatisme révolutionnaire, ou, ce qui revient au même, contre-révolutionnaire, qui fait aux hommes comme une obligation mystique de l'insurrection.
Ainsi que nous le disions, les deux conceptions dont il vient d'être parlé s'unissent et se complètent plus ou moins : la personne morale collective doit paraître plus haute que ses composantes; et comment regarder la nation, ou l'état, ou le gouvernement comme sacrés, sans les doter déjà d'une personnalité morale? Mais l'esprit public se désintéressant notablement des
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idées religieuses, ce qui domine dans l'erreur double que nous signalons et qui est la plus répandue, la plus intime aux diverses conceptions qui se disputent la faveur de l'opinion, c'est l'illusion de la personne morale collective, qui ne se reconnaît jamais, au gré de nombreux théoriciens, assez de droits et, toutes réserves faites, assez de devoirs : songez donc, elle est si grande ! Nous devons donc faire porter sur l'examen de cette illusion notre principal effort.
Gomment, tout d'abord, s'y peut-on prendre pour attribuer des droits et des devoirs à cette singulière personne? Nous qui ne croyons qu'aux individus, à une Morale qui parle d'eux seuls et à eux seuls, nous nous adressons aux individus en ces termes : « Voilà les devoirs qui résultent pour vous, politiquement, de la Morale générale. » Mais nos adversaires, à qui parlent-ils? En fait, il faut bien que ce soit aux Messieurs qui sont le pouvoir, ou aux Messieurs qui sont la majorité, ou aux Messieurs dont le peuple entier se compose ; en pratique, les plus collectivistes deviennent nominalistes ; ils y sont bien forcés, car comment une personne collective existerait-elle vraiment, aurait-elle de vrais droits, de vrais devoirs, une vraie responsabilité? Pourquoi donc font-ils semblant, en théorie, de pouvoir être réalistes? Et ceci n'est point une vaine chicane ; car bon gré mal gré il faut bien s'adresser aux hommes de la manière suivante, si l'on veut être à la fois socialiste et aussi logique qu'il est possible nonobstant de l'être : « Etant plusieurs, ou beaucoup, et ayant la force par là même que vous êtes plusieurs ou beaucoup, vous avez en même temps, et toujours par là même, le droit et la lumière nécessaire pour juger du droit. » Ici l'on se récrie et l'on nous dit : « Il y a maldonne; pourquoi assimilez-vous au Socialisme le respect de la volonté générale et jusqu'au gouvernement de l'état par une majorité? » A cela nous répondrons : « L'extension indéfinie de l'idée du droit, des majorités est déjà du Socialisme d'état, quand même ce Socialisme s'ignorerait; cela mène logiquement à ceci, parce que ceci est au fond de cela. » Et ces deux choses s'expliquent, sans se justifier bien entendu, de la manière que voici : si je suis bien obligé de parler à une pluralité autrement qu'à une individualité, c'est uniquement à cause d'une circonstance (la pluralité) qui n'est pas de nature à changer en quoi que ce soit le fond de mon discours, car c'est toujours à des individus que je m'adresse; le réel n'est jamais qu'individuel ; seule, la magie du nombre peut me faire juger une pluralité
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en possession d'une majesté que je ne voyais pas dans es individualités ; autrement dit : c'est la force qui en impose ; et l on attribue à la majorité un droit à part et l'aptitude à juger de tout droit, parce que Ton est dupe du respect qu'impose la majesté du nombre, du nombre, c'est-à-dire d'une idée dont le prestige ne peut venir que d'un respect absurde pour la force brutale, plus grande à proportion du nombre des volontés qui s expriment. C'est ainsi que l'on est amené à doter un groupe de concitoyens (gouvernement ou majorité) ou même la nation entière de droits et de devoirs devant lesquels l'individu, minimisé, se prosterne convaincu qu'il n'a, lui, de droits et de devoirs que dans la mesure où le groupe les lui concède ou les lui impose. Tantôt c'est l'idée de la personne collective, c'est-à-dire d une personne plus grande que l'individu, tantôt c'est l'illusion de la majesté du nombre, c'est-à-dire de la force (laquelle supplée à ce qui manque au nombre dans le cas du gouvernement monarchique, par exemple) qui le réduit là. Et l'on va tout natu- Tellement de l'une quelconque de ces idées à l'autre, qui se trouve propre à renforcer celle dont on est parti d abord. De sorte qu'en définitive c'est toujours la puissance qui se fait révérer et comme le succès en est la marque la plus claire, le succès, le fait d'avoir réussi à obtenir et à garder le pouvoir devient, en dernier ressort, comme le critère du droit souverain, de la cornpétence souveraine. C'est à cela, c'est à la force qu'on dit : a Tu as ce droit, lu as ces lumières, tu as ce devoir ! » Si encore ce à quoi l'on parle était un esprit et un cerveau ; mais ce n est e cas que dans la monarchie absolue : alors on sous-entend que le pouvoir suprême est le propriétaire du plus vénérable cerveau ; dans tous les autres cas, l'on s'adresse à plusieurs esprits comme s'ils étaient un esprit unique, capable d'avoir une volonté unique, d'accomplir des actions individuelles, d'avoir un droit réel, un devoir réel. En somme, ou l'on ne parle qu'à un, mais on oublie qu'il n'est qu'une unité pareille aux autres; ou l'on ne parle à personne, car c'est ne parler à personne que de parler a plusieurs à la fois en les traitant comme une personne ; à la lettre, la collectivité est un néant. On peut dire : n Voici, ô individus, ce que vous devez concéder de droits et reconnaître de devoirs à tels individus que vous appellerez vos chefs » ; mais non : c Voici, ô pouvoir royal, ce que vous êtes autorisé à ordonner et obligé à faire, que le peuple y consente ou non » ; ou : « Voici, ô nation, ce que vous devez vouloir ; que des individualités pro-
testent ou non, votre idéal se doit réaliser » ; ou : « Voici, ô majorité, que votre groupe, par son étendue même, vous a conféré des droits et des devoirs supérieurs qui ne sont pas inscrits sur la liste des droits et des devoirs de l'homme individuel ».*
Admirons, avant de poursuivre, quels étranges voisins se peuvent découvrir nos adversaires. Ce sont, plus franchement mystiques, ceux qui voient dans les princes et dans les gouvernements des élus de Dieu, parmi lesquels il faudrait d'ailleurs — fâcheuse nécessité — compter Néron et la grande Catherine. Ce sont, plus philosophes, mais encore très mystiques à leur manière, ceux qui, au nom de l'évolution, proclament porte-paroles de l'Idée qui toujours plus se manifeste (où donc, car le monde est fort divers?) les états ou les majorités qui s'affirment ; ils méconnaissent le misonéisme ordinaire des gouvernements, si rarement philonéistes et contre qui l'Idée a toujours dû plutôt lutter. Qui donc oserait dire en propres termes : « L'Idée, c'est moi i)?Fùt-on plusieurs à le proclamer à la fois dans l'unanimité parfaite des convictions et des sentiments, l'oserait-on sans quelques réserves au moins intérieures? Pourtant, c'est là ce que fait plus ou moins implicitement tout homme qui commande, et même tout homme qui voudrait commander, qu'il soit seul ou uni à plusieurs. Sur quoi se fonde-t-on? Si l'on ne se croit, pas le délégué de Dieu, c'est donc qu'on se juge au moins celui de l'Idée, et pourquoi? Souvent, très souvent, parce que déjà l'on est la force. Quand on est bien fort, on ne doute guère de son droit; sans cela, l'on a rarement la naïveté de croire tout à fait qu'on est marqué pour exercer l'autorité. Mais eùt-on la certitude de porter en soi la vérité politique et sociale, — certitude que possèdent à la fois, hélas, des esprits fort divergents, — cette
» On peut observer en ce moment dans certains pays les efforts du syndicalisme pour élaborer, dans un esprit hostile au parlementarisme, c'està-dire à la législation politique, un droit nouveau qui peut-être sera libéral. Le syndicalisme se montre encore d'esprit fort tyrannique ; mais c'est là peut-être une maladie de jeunesse, une survivance, chez lui, de l'ancien esprit politique, que pourtant dépasse l'esprit nouveau en ce qu'il a de meilleur. Les vrais syndicalistes sont les adversaires irréconciliables des réformistes. Ils ont raison en principe bien qu'il soit souhaitable, à tout prendre, que l'état fasse nombre de réformes commandées par la justice, en attendant qu'il se réduise à un minimum et laisse la libre initiative des citoyens groupés en dehors de lui réaliser ce qu'il appartient à eux seuls d'entreprendre légitimement.
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certitude donnerait-elle sur les autres un droit qu ils devraient reconnaître? Accordera-t-on que qui que ce soit ait le droit de révolutionner Tétat, de fomenter l'insurrection pour faire régner le parti qu'il juge fermement le meilleur, de tenter le bon coup d'état qui lui permettrait d'établir la dictature du Vrai? Non, évidemment. Cependant, il faut autoriser tout cela si l'on pense pouvoir dire à un roi, à un gouvernement quelconque, à une majorité, à une minorité aspirant à devenir une majorité : t Pas d'hésitation, ordonnez ou mettez-vous bien vite en situation d'ordonner tout ce qui vous semble bon à ordonner ! » Qui donc, homme ou groupe, homme ou groupe sans pouvoirs encore ou môme avec pouvoirs, est autorisé à se dire seul majeur, a traiter les autres de dissidents et de mineurs, à faire de la politique en pédagogue? C'est vraiment trop simple de raisonner ainsi, par exemple : € Vous avez le pouvoir, faites donc régner votre idéal ! >> ou ainsi : * Prenez donc le pouvoir, puisque vous avez un Idéal à réaliser! ^--Certains jugent du droit par la force ; d'autres, car il en est qui ont assez de philosophie pour se hausser à ce point de vue, vont jusqu'à légitimer la force au nom de l'Idée qui ne manque point, suivant Hegel, de la dispenser, et qui permettrait ■ de s'en emparef à qui le ferait au nom d'un si majestueux principe • les uns et les autres se trompent ; en particulier, c'est errer que de refuser à un simple citoyen le droit de viser à faire régner par la force son idéal pour cette seule raison que, n'ayant point la f(»rce, l'homme privé n'a point ce droit à cause de cela même. Le plus étatiste des politiques se préoccupe des individus ; mais le bonheur, la liberté, la moralité moyenne qu'il veut garantir à la masse en éliminant le plus possible le hasard de la distribution des biens ainsi que les occasions d'être moral autrement qu'il ne veut qu'on le soit, ce bonheur, cette liberté et cette moralité seront-ils les véritables ? Une majorité au sem d'un parlement ne vaut pas une assemblée de philosophes ; et quelle assemblée de philosophes oserait affirmer la vérité absolue des propositions sur lesquelles elle serait unanime ? Il n y a pas de conciles possibles dans une société laïque. En conséquence, il n'y a d'autre règle à suivre que la suivante : personne n'étant qualifié pour formuler d'une façon complète, universelle et absolue l'idéal moral, ni piême l'idéal eudémonique (idéaux dont la connaissance n'autoriserait pas, d'ailleurs, l'institution d'un mandarinat ni la croyance à la légitimité du droit de dix mille contre le droit d'un seul), la justice seule, au sens le plus
strict, celle dont la codification ne suppose point la dialectique, impossible à mener à bonne fin, d'une Ethique de philosophes ivres d'absolu, la justice stricte seule doit être la base de la législation; et encore faut-il que la législation ne codifie que la partie de la justice stricte sur laquelle non seulement la majorité est d'accord, mais sur laquelle aussi il est à peu près certain qu'il y a unanimité chez tous les individus normaux de la nation. Insistons encore ; la question est de telle importance ! La connaissance certaine du bien social, l'unanimité des volontés à se tourner vers le même idéal et l'égalité des esprits et des volontés étant choses chimériques, il en résulte que la justice seule, et même une justice relative et limitée, — limitée à la société que forment des créatures humaines, limitée aux cas où les magistrats la peuvent faire respecter sans la transformer en injustice, limitée, enfin, par les bornes que lui imposent les décisions exprimées ou à coup sur présumables des citoyens, — que la justice seule, ainsi réduite et réduite au moyen de restrictions que l'on doit considérer dans l'ordre ci-dessus proposé, doit constituer la base de la législation dans cette association de contrainte qui est l'état.
Que de vaines discussions cesseraient si l'on ne considérait plus l'état comme ayant une mission positive, proprement morale et eudémonique! Mais pour cela, il faudrait d'abord ne plus voir en lui une personne, une personne plus grande que les autres, une sorte de raison plus ou moins infaillible et dotée d'un pouvoir quasi surnaturel, une manière de demi-dieu par la grâce de Dieu, de l'Idée, ou delà Volonté populaire tenue explicitement ou implicitement pour divine ou à peu près. Que nous sommes peu dépris encore dé la formule a Vox populi, vox Dei » ! Et cependant, dit-on assez de mal des hommes en général ! Par quel oubli du premier principe de la logique en vient-on à dire malgré cela tant de bien du peuple? Les hommes et les peuples, c'est bien la même chose, semble- t-il.* Une fois persuadé à fond
• Il est particnlièrement curieux de voir des évolutionnistes anti-métaphysiciens poser au moins implicitement la quasi-nécessité, et tout d'abord la possibilité d'une amélioration universelle des hommes. L'évolution n'est pas une loi, c'est un fait, une résultante de faits. Elle est changement, plus encore que progrès ; prise en soi, elle n'est que changement. Il se trouve qu'elle a souvent, très souvent, des chances d'être progressive, mais elle n'est pas synonyme de progrès nécessaire. — Et quel espoir fonder avec certitude sur les instincts nouveaux des peuples, instincts parmi lesquels, d'ailleurs, un choix s'im-
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de régalité des hommes en tant que citoyens, du caractère artificiel de l'état et de son impersonnalité, on ne trouverait plus de sens à ces questions : Faut-il une Religion d'état, une Morale d'état, une Doctrine d'état sur le bonheur ? 11 n'en faut pas plus qu'il ne faut d'une Métaphysique d'état, qui pourtant serait nécessaire, à titre de condition préliminaire, pour qu'il y ait une Religion, une Morale, une Eudémonistique d'état î Est-il assez évident, d'une part qu'il faudrait que -l'état fût une personne morale non fictive pour qu'il eût des devoirs et des droits en général, des devoirs et des droits particuliers comme ceux qui sont désignés par les expressions : Religion, Morale, Eudémonistique d'état? Et d'autre part est-il assez évident que l'état n'est rien en soi, et donc a fortiori que ce n'est pas une personne, un être supérieur aux individus? Il serait donc déjà plus raisonnable de dire aux citoyens, qui, eux, sont des réalités et des personnes et à qui, par suite, on peut sans parler dans le vide adresser la parole : « Vous devez déléguer à vos chefs des droits sans limites sur la conscience et l'activité de vous tous. » Mais seraitce là beaucoup mieux parler? Je vois bien à quoi je puis m'obliger, mais je vois moins bien que je sois obligé à contraindre les autres, fût-ce dans les meilleures intentions ; tous les partis sont pétris de telles intentions, et les plus mauvais plus parfois que les meilleurs. Et puis, — cette observation est tout à fait semblable à la première, —je puis répondre à qui me presse de vouloir imposer à mes concitoyens son idéal ou le mien : a Jamais je ne ferai que la société formée par moi et mes concitoyens soit une société loyale, si chacun de nous ne renonce pas à imposer des lois que les autres n'approuveraient point ; en tant que membre d'une société, je ne suis qu'un, je ne vaux qu'une unité. II n'y a pas, dans la société, de magistère né auquel vous puissiez vous adresser, ô moraliste indiscret ; ou s'il existe en apparence un tel magistère, c'est par erreur qu'on y croit ; il fait semblant d'être, il est acéphale en réalité ; persuadez-nous tous, tant que nous sommes, de vouloir ce que vous voulez ; alors, si
poserait ? Les peuples comme les indi vid as ne se lassent-ils pa^ de tout ? L'humanité est « ondoyante » plus encore que progressive. — Autre observation : il y a dans TEtatisme une certaine défiance de la nature qui n'est pas moins étrange que la confiance excessive dont il vient d'être question : c'est marquer, en effet, que Ton attend peu de la nature humaine, que d'accorder tant d'importance à la réglementation, et de tant n^douter les variations individuelles spontanées.
vous renoncez vous-même à nous demander, aux uns ou aux autres, de remettre aux mains de l'état ce qu'un homme n'a aucunement le droit de céder à l'état, nous serons peut-être d'accord avec vous ; mais si nous nous entendons, ce sera parce que nous nous serons d'abord rapprochés, vous de nous plus encore que nous de vous ; toute collaboration vous sera refusée de ceux qui ont le vrai sens politique, tant que vous ne demanderez pas aux seules initiatives individuelles, isolées ou librement groupées, de travailler à la promotion de l'idéal intégral sur la terre. » Un optimiste ne manquera point de nous arrêter ici ; l'état lui semble peu ambitieux. Cet optimiste est donc aveugle, car quel état moderne n'aspire pas, de plus en plus, à tout faire? Cette tendance est mauvaise, mais de son excès seul, qui est le Socialisme, pouvait venir le remède, à savoir la vue claire de la fausseté de l'idée classique de l'état. Il est manifeste en effet que si le Socialisme sous toutes ses formes ne s'était point déchaîné, la conscience civique ne serait point sortie de son sommeil. Pour que les peuples se décident à pratiquer en grand la libre association, qui exige des sacrifices dont l'heureux résultat n'apparaît point assez net ni assez proche pour qu'on les consente aisément, il faut, semble-t-il, que les peuples aient senti jusqu'à en souffrir atrocement les inconvénients de l'association forcée. A la fin, ils rejetteront la force, ils secoueront le joug de l'Etatisme et garderont l'association dont ils auront expérimenté les bienfaits ; mais c'est la libre association, indéfiniment étendue, qui sera leur idéal. Bénis soient donc les utopistes que nous avons blâmés ; les sociétés sont comme les animaux qui doivent, d'après une idée assez répandue, « faire leur maladie». Vous êtes, ô Socialistes, la maladie des sociétés en mal d'idéal. Cet éloge, sans doute, ne peut vous agréer; mais c'est pourtant quelque chose que d'être le mal nécessaire à l'éclosion du bien. Que de bienfaiteurs plus notoires de l'humanité n'auront pas, devant l'histoire future, une gloire pareille à la vôtre! Je me console, en rêvant à la mort des formes présentes de gouvernement, de la longue durée que je leur suppose encore ; mais je me réjouis de l'erreur présente, car j'y vois le prélude de l'idéal qui sera demain. Les Socialistes sont les mauvais pédagogues d'une humanité qui ne pouvait se passer de leurs fautes pour perdre des illusions séculaires, qui ne pouvait adhérer à des vérités nouvelles sans les saisir d'abord mélangées à l'impur minerai qui les souille. Ils auront travaillé
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au triomphe de Tancienne Morale qui n'avait pas livré toutes ses
ressources.
Si Ton nous objectait, croyant nous réfuter, que nous devons tenir pour illogiques toutes les formes d*état existantes, Targu- ^ent nous toucherait peu, car il n'est pas invraisemblable qu'il doive y avoir un jour autant de distance, comme le disait M. Deschanel, entre le gouvernement dont on se satisfera et ceux qui existent aujourd'hui, qu'entre les trains de chemin de fer et les vieilles diligences. Plus digne de considération est une opinion que nous avons déjà rencontrée, celle de demi-libéraux nombreux aujourd'hui qui espèrent de l'intelligence et du cœur <ie l'homme une transformation telle que chacun, dans l'avenir, consentira à vouloir l'état socialiste. Mais quoi ! l'association de contrainte voulue un jour comme le moine veut la règle de son monastère : est-ce bien cela que l'on ose espérer? En admettant que des êtres humains de tout tempérament, de tout caractère €t de toute opinion puissent faire assez abstraction de ce qui les sépare et se ressembler assez dans l'avenir pour être unanimes au moips sur ce qui concerne la vie politique, serait-il cependant moral, pour eux, d'abdiquer ainsi leur personnalité entre les mains de la collectivité ou de ses représentants? Que l'on s'engage à fond pour un temps envers des particuliers, avec cette réserve, toutefois, qu'on se déliera si la conscience y oblige, soitî Mais n'est-il pas monstrueux de se liera fond envers l'état qui ne peut pas ne pas être une association de contrainte et qui,par définition, ne saurait admettre qu'on se libère de sa tutelle? Au reste, «'est justement sur les questions qui regardent la politique telle qu'on la conçoit encore aujourd'hui, c'est-à-dire comme comprenant toutes les questions sociales, qu'il est le moins aisé de se fondre avec d'autres, de professer un a^edo avec une conviction parfaite, et de limiter à quelques-uns les points à discuter. Mais nulle part un accord n'est aussi impossible que là ! D'autant plus, les demi-libéraux le répètent à satiété, que l'accord souhaité devrait s'étendre au delà de la stricte justice, âe faire sur toutes les questions qui intéressent le bien des hommes.
Quoi qu*on fasse, partout où le gouvernement étendra ses attributions au delà du maintien de la stricte justice, il y aura 4ans un même peuple deux peuples dont l'un subira injustement le joug de l'autre. Sans doute, en toute association de contrainte, il y a toujours deux classes d'hommes, celle dont
l'opinion prévaut, et celle dont l'opinion ne prévaut pas ; mais dans l'état que nous appelons de nos vœux, les deux peuples seraient, l'un celui des citoyens normaux et sains, l'autre seulement celui des citoyens justiciables des tribunaux... ou des cliniques. Au contraire, dans les meilleurs de tous les états qui existent, il y a deux peuples au moins, dont un seul est le peuple souverain ; la discorde civile y règne sans cesse, à demi latente, parfois, mais jamais elle n'est étouffée. On doit donc conclure que le règlement par la majorité de tout ce qui dépasse les limites d'une certaine justice sur laquelle l'unanirr^ité des citoyens normaux et sains est présumable, constitue une absurdité et une injustice. Oui, sans hésiter; telle est la vérité absolue en Politique dans ce monde où nous vivons, et qui est celui de la relativité ; on peut parler d'absolu, en un sens, au sujet de tout relatif. Et cette conclusion en appelle une autre : il faut travailler sans relâche, bien qu'avec la prudence requise, à minimiser l'état, à lui substituer le plus possible autre chose, alin que tout le peuple soit vraiment roi partout où il est sujet. Qu'il n'y ait de lois d'état qu'où toutie monde peut dire : a L'Etat, c'est moi » ; pour tout le reste, qu'il n'y ait que des associations où l'on entre et dont on sorte librement !
Il est malheureux que Ton distingue si mal entre patrie et état. Sépare-t-on de la première tout ce qui appartient au second ? Il reste, de la première, l'idée d'une société dont le patriotisme même est l'âme, l'idée d'une charité immense que l'on peut assimiler à cette justice dont il était parlé au Chapitre précédent, laquelle contient presque tous les préceptes positifs de la conscience morale et va jusqu'à demander les sacrifices les plus héroïques. — Gonsidère-t-on, ensuite, l'état lui-même? On n'a plus que l'idée d'une association obligatoire, coercitive, dont l'unique fin est de faire respecter un contrat social par lequel rien n'a pu être cédé à l'autorité que les droits dont la noncession aurait perpétué le règne de l'injustice la plus notoire et la plus dévastatrice parmi les hommes. — Quantau gouvernement, il ne saurait être que l'organe de l'autorité, ce délégué à l'autorité que la Loi morale commande aux hommes de se donner au nom de la justice, mais qu'elle défend d'investir de pouvoirs sans limites, de doter de droits quasi divins et attentatoires à la dignité de l'individu, comme la simple raison défend de lui accorder une confiance sans bornes. Ne point parler de quasicontrat social. A part le contrat social obligatoire qui établit un
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pouvoir public dont les attributions ne sauraient être très extensibles, il n'y a de légitime* que des contrats privés, dont les fins sont susceptibles d'être grandement multipliées, à condition qu'on poursuive libéralement le perfectionnement de l'homme sous ses diverses formes, dont le nombre est indéfini. Que la nation arrive, avec le temps, à présenter le spectacle d'une famille ou d'une foule d'amis, nous le voulons bien ; il faut le souhaiter même; mais que ce soit grâce à la multiplication de libres associations, non par l'effet de la contrainte, qui d'ailleurs ne saurait avoir cet effet. Dans de telles associations et là seulement, les décisions peuvent être prises à l'unanimité, de même que dans le seul état réduit au maintien de la stricte justice les décisions peuvent toujours être supposées conformes au sentiment unanime des citoyens ; c'est seulement dans une nation ainsi organisée qu'il y a des chances pour que l'éducation de l'électeur se fasse enfin !
2. — Tel est l'ensemble des principes qui doivent régir une société politique bien constituée; nous esquisserons tout à l'heure le plan de la société politique rationnelle, autant du moins que ce travail est possible ; car fournir un plan détaillé excéderait les forces humaines. Mais il est opportun de préluder à cette esquisse par la déduction logique des principaux devoirs et droits de l'état et des citoyens. Ceci nous aidera à cela, et le tout sera conforme à l'ensemble des thèses jusqu'ici établies. Rien n'est si aisé, en partant du devoir individuel et du devoir inter-individuel, que de démontrer les obligations dont on va traiter et les droits correspondants, tant du moins que Ton ne descend pas au-dessous d'un certain degré de généralité. Mais hélas, quand on le dépasse, on doit tenir compte de tant de conditions de fait mal connues encore, que beaucoup de questions ne se prêtent point à être résolues ; plus on approche de la pratique, plus toutes sortes de contingences viennent compliquer la déduction. Ce n'est point en somme la Morale théorique, ni même la Morale pratique générale qui offrent le plus de difficultés, c'est la Morale pratique spéciale.Ily a lieu d'espérer cependant que plus les deux premières seront éclaircies, que
1 Nous parierons cependant, un peu plus loin, d'un certain pacte social différent de celui dont il vient d'être question ; mais il s'agira d'un pacte appartenant, somme toute, à la classe dont fait aussi partie celui qui fonde, par exemple, le devoir de la véracité.
LA MORALE CIVIQUE ET LA MORALK COSMOPOLITIQUE
plus on aura été chercher haut la lumière, plus aussi le détail des obligations pourra s'illuminer. A mesure que, de leur côté, toutes les Sciences positives et particulièrement la Biologie, la Psychologie et la Sociologie progresseront, il deviendra plus aisé d'appliquer les principes de l'Ethique rationnelle à la détermination exacte des devoirs et des droits. La parfaite lumière ne pourra luire que par la rencontre d'une connaissance très avancée de l'idéal social et d'une connaissance non moins avancée de la réalité sociale. Mais tout serait perdu si l'on jugeait du réel en idéaliste ou de l'idéal en positiviste. En attendant, tournons nos regards vers tout ce qu'il est déjà possible de formuler en toute sécurité.
Etre nationalisé est un devoir individuel pour tout homme, et même un devoir négatif, mais non pas à tout point de vue; car si l'on peut affirmer qu'une société anorganique sera certainement le théâtre d'injustices de toutes sortes en très grand nombre, l'individu peut penser, d'ordinaire, qu'il ne se condamne point forcément à pratiquer le mal s'il ne se nationalise point ; mais il ne peut douter qu'à tout point de vue il ne s'interdise, s'il s'isole, mille moyens de valoir davantage. D'un autre côté, le souci de son propre perfectionnement ne peut autoriser A à nationaliser de force B avec lui pour se garantir, à lui A, les avantages de la nationalisation ; et il ne peut imposer de force à B, si B s'y refuse, les bienfaits de la nationalisation, en se fondant sur le devoir qu'il a, lui A, de songer à l'intérêt de B : ce souci ne correspond, en effet, qu'à un devoir positif. — Mais comme il n'est pas douteux que quelque G ne se trouve qui nuira, un jour ou l'autre, à B, ou même à A, pratiquant ainsi l'injustice, l'injustice qu'un devoir négatif ordonne impérieusement d'empêcher, A se trouve avoir aussi un devoir négatif, c'est-à-dire strict, absolu, de se nationaliser avec B, G, D, etc., en choisissant ce B, ce G, ce D, évidemment, parmi ses plus proches voisins. Il y a là un droit reposant sur un devoir qui se déduit immédiatement de la Morale générale. — De ce raisonnement, auquel nous avons donné un tour plutôt propre à étonner d'abord mais qui lui confère une portée plus étendue, on peut conclure aussitôt que celui qui est nationalisé le doit demeurer, et aussi que tout citoyen doit savoir revendiquer son propre droit, afin de ne pas favoriser, par avance, l'homme qui l'a lésé, dans ses tentatives ultérieures pour commettre des injustices soit contre la même victime, soit contre d'autres personnes.
La légitimité du plurinationalisme et le devoir de le maintenir se démontrent aussi, très aisément. L'extrême diversité des groupements ethniques qui se sont constitués, la vraisemblab e impuissance d'un gouvernement mondial non tyrannique etla nécessité, même, où serait ce gouvernement d'être très tyrannique pour être assez fort, la très probable reconstitution, après mille guerres civiles immenses, de nations multiples dont les inévitables conflits seraient longtemps aussi (terribles que ces guerres civiles, et qui se reconstitueraient, sans doute, sur des bases bien faibles, voilà, sans parler de Fintérêt pour l'humanité d'une grande diversité dans le développement de ses membres, diversité que favorise si merveilleusement la multiplicité des génies nationaux, et sans parler de la légitimité des groupements d'élection, voilà des arguments suffisants pour établir le devoir, le devoir strict du maintien du plurinationalisme, et cela à peu près tel qu'il existe. - Si la devise du patriote devient celle de Fichte • « Tout pour la Patrie, et par la Patrie pour l'Humanité ! » ; si des tribunaux d'arbitrage arrivent à s'établir ; si l'égoïsme t^ollectif de chaque nation cède peu à peu la place à un amour véritable du genre humain, les hommes cessant enfin d'être semblables à des bêtes féroces ou à des sauvages quand ils vont en troupe, alors que depuis longtemps ils ont pris l'habitude de se conduire en hommes dais leurs rapports privés d'individu à individu: tout le mauvais du patriotisme, qu'il ne faut pas mer, sera éliminé • on ne verra plus l'homme de bien obligé à dépenser tant de science et de vertu à préparer et à perpétrer des assassinats
internationaux. . - a a
L'on peut démontrer aussi qu'un homme doit servir de préférence la nation dont il est par sa naissance. C'est là presque un devoir de justice, car il a reçu de ses concitoyens tant de bienfaits! Simple devoir de charité au fond, cependant, car il n'a pas demandé ces bienfaits et il n'a pas juré de les rendre. Toutefois, puisqu'il les a reçus, allons plus loin, puisqu il les a, somme toute, acceptés, n'est-il pas lié par la reconnaissance, c'est-à-dire par un devoir de charité qui est presque de la justice? Cette charité est très indiquée, parce qu'aussi bien c est en général dans sa patrie, parmi des hommes qui lui ressemblent plus que tous les autres, qu'il pourra le mieux utiliser socialement ses facultés. ^ ., j ,,
Lorsqu'un homme fait réflexion qu'il a bénéficie de 1 organisation politique du pays dont il est, il ne peut pas ne pas se dire
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qu'il doit à son tour quelque chose à ses concitoyens; à partir de ce moment, s'il reste dans son pays, il s'engage tacitement à payer au moins par son obéissance aux lois les bienfaits^ dont il est sans cesse l'objet. Nous irons plus loin dans un instant.
Ce pacte tacite dont il vient d'être parlé ne doit pas être confondu avec un autre, qui jamais ne fut explicite non plus, mais qui doit être considéré comme s'il l'était ; car ce dernier est rigoureusement obligatoire : la loi morale exige en effet que les hommes se regardent comme liés par des serments politiques, en ce sen& que, leur faisant un devoir de s'organiser en vue du règne de lajustice dans le monde, elle leur en fait un par là même d'observer les conditions du règne de cette justice, autrement dit de se tenir pour liés, exactement comme s'ils avaient prêté serment^ par les prescriptions d'un État déterminé (de préférence, nous^ l'avons dit, celui où ils sont nés); le simple fait de demeurer dans un État où ils sont regardés comme des êtres sains et nor^ maux, comme des êtres, donc, qui consentent à ce minimum de justice auquel tout homme sain et normal est censé consentir, ce simple fait équivaut absolument à une promesse, tacite sans doute, mais qu'importe, à se soumettre aux conditions, d'ailleurs rémunératrices, sans lesquelles il n'y a pas d'État, et partant pas de justice. — C'est ainsi que l'on doit parler du pacte social fondamental. Si on le rattache à notre besoin de vivre en société, l'on confond les deux sens fort différents qui peuvent être donnés à l'expression frôor nohtixôv, le sens d'animal social et celui d'animal politique. Oui, l'homme ne peut vivre en dehors de toute société, mais ce n'est pas pour cela qu'il doit absolument vivre en cités ; il a ce devoir parce que la Justice le lui impose, la Justice stricte, ajoutons vite cette précision, car que ne pourrait-on pas s'autoriser à exiger si l'on se plaçait au point de vue dn bien total des citoyens? On irait logiquement jusqu'à dire : « Au nom de mon bien à moi A et de ton bien à toi B, je t'impose, j'ai le droit de t'imposer tout ce qui te rend utile à moi aussi bien que ce qui me rend utile à toi. » Et pourtant l'on n'a même pas le droit de se faire imposer, par une autorité humaine, le respect des conditions auxquelles on juge attaché son propre bien ! Se souvenir toujours que l'État ne peut être que l'association d& contrainte aux volontés prochaines imprévisibles, et qu'il est anti-humain de se faire son esclave.
Les droits que j'ai le devoir, ne disons pas de concéder, mais
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LA MOBALE RATIONNELLE
de reconnaître à l^état, me créent des devoirs envers lui, et ces devoirs à leur tour me créent, devant mes concitoyens, des droits qui consistent à pouvoir accomplir mes devoirs de citoyen, devoirs parmi lesquels il y a celui d'agir de telle sorte que mon activité affirme, devant Fétat lui-même, mes droits d homme, tous mes droits naturels. Les droits des individus, les devoirs inter-individuels résultant de ces droits, les droits qui résultent de ces devoirs, bref, toute la Morale politique rentre comme un chapitre particulier dans la Morale générale, qui fonde la Morale pratique toute entière, mais qui interdit la confusion du moral et du socio-politique ainsi que du social et du politique. La Morale générale établit et limite la Morale politique.
— Il nous faut maintenant esquisser, oubliant un instant ce que sont les états, les principes d'une organisation vraiment rationnelle de l'état, f . ^ . ^^^^ Soit donc une nation dont les membres seraient convaincus que si trop parler d'amour porte à oublier la justice, trop élargir le champ de la justice peut mener à l'injustice ; soit une nation où l'on voudrait que « ce qui est juste fût fort r, mais ou 1 on se refuserait à être contraint partout où la contrainte n'est pas a la fois indispensable et strictement légitime; une nation ou l'on voudrait que l'état fut proprement tout le monde, que le gouvernement ne se considérât à aucun degré comme le propriétaire des personnes; une nation enfin où, pour nous servir des expressions de La Boétie, la coutume, l'abêtissement produit par une longue obéissance passive, et l'intérêt qu'on peut avoir a persevérer dans la « servitude volontaire », ne retiendraient point les hommes de se décider pour un régime politique rationnel c'està-dire tel qu'il reconnaisse à ce qui est simplement social la liberté de s'organiser, de se développer en toute liberté, - voici sur quels droits cette nation devrait fonder exclusivement 1 autorité publique. .. j ,1 Vr.Ai
Il ressort de tout ce qui précède que m les devoirs de 1 individu envers lui-même, ni son intérêt, si haut soit-il, ni les devoirs inter-individuels par où ils dépassent la stricte justice, m enfin les soi-disant droits ou devoirs de la collectivité comme telle ne sauraient, pour les raisons multiples ci-dessus indiquées, nous servir ici de principes, mais seulement les droits de A devant B, ses droits imprescriptibles, inaliénables, essentiels. Ue sont ces droits seuls, qui peuvent former la base de la loi de contrainte; c'est uniquement dans la mesure où leur respect exige
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qu'il y ait un pouvoir et un pouvoir fort, qu'il v a légitimement pouvoir et pouvoir fort. Sur tout autre point, il faut que l'état abdique et s'abstienne d'intervenir. Nous attendons le vrai état; l'état que nous avons encore n'est qu'une régence.
Il est manifeste, pour qui accepte notre opinion, que le premier des droits dont l'état ait à se préoccuper, est celui de sécurité ; ce droit est-il en danger, l'exercice de tous les autres est compromis. Qu'il faudrait être long, ici, pour être relativement complet ! Ne pouvant être complet, et conscient de l'inutihté des demi-développements, nous préférons être très court Il suit assez clairement, en principe, de l'énoncé de ce premier droit, que l'organisation d'une armée pour la sécurité extérieure d'une magistrature et d'une police pour la sécurité intérieure' que le recouvrement des impôts nécessités par l'organisation de' ces moyens de sécurité et, d'une manière générale, par celle des administrations requises pour le fonctionnement de tous les offices d'état, reviennent à l'autorité publique, à cette autorité que la nation a le devoir et le droit de constituer. Les ministres auxquels il est indispensable que ressortissent toutes les administrations, et le pouvoir exécutif suprême, qui doit être un et relativement indépendant pour que soient assurées la cohésion dans l'exercice de l'autorité ainsi que son impartialité, ne sont parfaitement en possession d'un pouvoir légitime que s'ils sont élus, directement ou indirectement, partout le peuple, puisque le peuple est seul en droit de déléguer l'autorité qu'il aie devoir de s'imposer à lui-même. Plus l'élection sera directe plus il v aura de chances pour que les élus soient vraiment les élus de la nation; l'intérêt supérieur de la justice exige, d'autre part aue la minorité qui aurait préféré d'autres ministres,' un autre' président ou un autre monarque constitutionnel, se soumette à ceux qu'a nommés la majorité. Enfin, malgré l'immense avantage d une présidence à pouvoirs étendus comme aux Etats-Unis ou d'une monarchie constitutionnelle, plus capable encore il faut le reconnaître, qu'une présidence républicaine, de conférer à une nation cette unité, ce prestige, cette convergence dans l'effort qui semblent bien requérir l'action souveraine d'une personnalité tout comme une œuvre d'art requiert pour auteur un artiste unique malgré cela, d'après les principes mêmes que nous avons posés' il faut maintenir que la conception de l'exécutif ici exposée est la seule rationnelle ; elle est la seule qu'il faille favoriser, car elle est la seule juste. Mais l'exécutif ne devrait nommeràaucun
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. ■ 1 Ar.u Atrp niip le suoreme garant de la légalité, le
°" 'f1"^onrde-réceué Compétence des chefs et cette imparf-T/daLlfcS que veut la'nation saine. C'est à elle qu'apntt ent à souveSîé, elle ne s'en doit dessaisir que e mo.ns P*'*'S. ..ToLTle gouvernement s'en plaint, il n'est pas une Tn*^! n'est rltiLnellement, absolument, que ce q.^ la îinensoi,u" , gouvernement qui se défend,
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ZTv:Z^eTJ:rsZ:^^7^k voUà toute la fln de la S ne T'Sle n'a pas le droit de punir pour punir, pas plus Tue de réco-Tenser'pour récompenser, d'ailleurs,-quelque ut.-
extrême prudence pour "^Pf »"Xnt d /tendu à Taide de slatisUques. Consent comball» «'»°»."'^;,%^i7«tn" faveur. - H va sans dire que sidérés avec impartialité, les laiis p»ric«%
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lité sociale qu'il en puisse résulter, et quelque fortement que ion croie à la légitimité de l'idée de sanction prise en soi Le juge doit juger sans faire intervenir, dans ses considérants ni la notion du péché, ni celle de libre-arbitre ^ et si Ton doit individualiser la peine, ce n'est point parce que la justice absolue dont le juge n'a point à s'occuper, l'exige, mais parce que c est la le moyen le plus sûr de faire la guerre à l'injustice, à la guerre déclarée par l'individu à la société. Amender dans le but d'amender ne saurait être une fin xjue se puisse proposer l'autorite publique, qui n'a pas d'autorité morale, ni de credo moral et cela malgré l'utilité sociale de l'amendement du coupable' cette fin ne peut être celle de libres sociétés éthiques si les principes que nous avons établis sont exacts.
Aller et venir, sans toutefois gêner personne; travailler librement et faire librement travailler, sans toutefois exploiter les autres; agir ou ne rien faire, à sa guise, tant que l'on ne cause point par là de tort positif à qui que ce soit; disposer de ce que on a reçu de qui ne l'a point volé ou acquis sans le voler selon le code reçu parles honnêtes gens; parler et écrire, tant du moins que l'on n'excite pas au crime par la parole ou par la plume ; être maître chez soi dans sa -famille tant que l'on n'en opprime pas quelque membre; s'associer pour multiplier sa force par celle d'autres hommes, pourvu que l'on n'abuse point de la puissance que donne l'association: autant de droits qui
dans les moyens légaux préventifs contre la criminalité primaire et contre la récidive, rentre, sinon cette moralisation dont nous refusons de charger IVtat du moins une application très large des découvertes de la psychiatrie La
ps^chia^rTaueT"' '''' '"'""'"'' ''"' "''''''' '"^^ '' système des moyens i II ne résulterait pas, de cet esprit juridique, que la loi dût se montrer d une indulgence extrême. On peut aller loin, il est morne très facile d'aller trop loin dans la voie de sévérité, en laissant là l'idée de la responsabilité métaphysique. Mais le danger d'une sévérité excessive et inique est conjuré SI 1 on individualise la peine et si l'on pratique la répression en laissant toute latitude aux sociétés éthiques (voir un peu plus loin) pour travailler à l'amendemen du coupable - Comme on n'a guère encore essavé vraiment, avec meihode, d amender les jeunes coupables (sinon aux Etats-Unis et dans quelques établissements d'Europe), et que les tentatives les plus notoirement infructueuses d amendement ont été faites sur des adultes et des récidivistes (dans ces conditions l'insuccès n'était-il pas à prévoir ?), nul n'est autorisé à déclarer vaine la penalite-amendement. Gomme elle se concilie bien, d'ailleurs, avec 1 individualisation de la peine ! Et puis la psychiatrie et le genre de médecine que préconisait Descartes n'ont pas dit leur dernier mot
LA MORALE RATIONNKIÎ^E
sont autant de formes du droit de pourvoir à son existence de wLer, de puir de ses facultés et du ^^^uitat de^eui^emp^^^^^ d'être Dleinement soi-même et de vivre une vie digne, a tout ;it%1 vue, d^étre vécue. -^Certes, on Pe^J é|ever des d^^^^^^^^^^ le caractère absolu du droit de l'égo'sme, ut-i simplemen^^^^^^^^ tentionniste; on peut discuter sur la .légitimité des appropria rnrgue s^^pos^ primitivement, les fortunes qui passent pou le plus honnêtement gagnées ; contester que la prescription Sn ée par les Economistes, soit une « mère du genre humain . dont II n'v ait pointa rougir; on peut toujours se scandaliser de Sgalité des homipes à tant d'égards, de la part P/eponderante éuLsard dans la distribution du bonheur et dans celle des devoirs, pour les uns si favorables et pour ^7"^^^^/;;^^^^^^ traires aux intérêts ; on peut déplorer les effets fatals de toutes es libertés qui paraissent saintes ; on peut, d'une manière genéale se pTaindre'autant de la nécessité où Ton est d'autoriser beaucoup de manières d'agir qui sont dangereuses, que de la nécessite'non moins grande où l'on est d'en défendre qu;;;;;^ent
excellentes. Mais tout cela autorise ^f»»^^" .^,^^"^^^^^^^^^^ monde est mal fait, incomplètement perfectible, ijn possible à rendre tel que l'exigerait la justice absolue, ^usceptible seulement de réaliser une justice relative. On ne doit P^f ^^ f^ P^^J loin et nier la légitimité des droits ^numerés , car l un q^^^ société où rindividu puisse se dire respecte par les ind.v dus aui rentourent et nanti de pouvoirs grâce auxquels il lui est ;"mL i'étre lui-même, de jouir de soi, d'être l'auteur de J Dropre sort, de le modifier par sa propre action, d accomplir spontanément, enfin, ce qui lui parait obligatoire en ce qui concerne TElhique individuelle et l'Ethique ^"f -»"d^^^^,^^^^^^ dépendre du tout d'un mandarinat de métaphysiciens dépourvus de titres et de mandat valables, c'est la société qui reconnaît, en première ligne, les droits que nous avons énoncés. -- ^^^^^^ culier, plus nous avançons dans notre élaboration de la Morale pratique, plus nous apercevons que, malgré tout, la Morale est favorable à l'Individualisme: puisque, d'une part, les individualilés sont seules susceptibles de moralité, puisque, d autre part, en ce monde spécial où nous vivons, le projet d'établir la justice intégrale et de faire régner la Loi morale intégrale aboutirait a l'établissement, en fait, d'un régime injuste, — injuste non seulement dans ses procédés de législation et d'action, mais encore en ce qu'il léserait gravement les personnes humaines réelles
LA MORALE CIVIQUE ET LA MORALE COSMOPOLITlgUE
dont il ferait pourtant profession de se soucier, — il est clair qu'un Libéralisme très étendu doit inspirer les constitutions politiques. Nous nous demandions, précédemment, si, pour ne pas justifier, illusoirement, par une fin morale des moyens immoraux, il ne fallait pas proclamer sans restriction que l'unité sociale ne doit point compter devant la collectivité; maintenant nous demandons, sans craindre une réponse négative, si la poursuite de la fin sociale la plus haute, qui est sans contredit le plus grand bien du plus grand nombre, n'exige pas que l'Ethique politique soit foncièrement individualiste : la réalité sociale étant l'individu, et la moralité étant, de fait, impossible en ce monde sans la subordination de l'organisation de la société de contrainte à un idéal incomplet, l'établissement d'une Ethique politique étatiste équivaudrait à la négation de la Morale par la Cité. Or, s'il y a une fin qui justifie a priori n'importe quel moyen, il n'y en a qu'une et c'est celle-ci: que tout au moins la justice possible so\t possible!
Il va de soi que les individualités et les libres groupements qu'elles forment doivent être préservés des atteintes que peuvent porter à leurs droits d'autres individualités ou d'autres groupements, et que l'injustice est possible sous mille formes dans la famille, à l'atelier, dans l'acquisition de la richesse en général, dans l'usage de la propriété la plus légitime en soi, dans la constitution des statuts de toute association, etc., bref, que l'exercice d'un droit quelconque peut être l'occasion d'une exploitation de l'homme par l'homme, exploitation qui toujours, de près ou de loin, ressemble à l'homicide. En conséquence, l'état a le droit et le devoir, ou mieux les citoyens sont tenus de reconnaître à l'état le droit et le devoir de prévenir ces formes de l'homicide, et de contraindre qui a fait tort à une réparation\ Mais l'état se doit interdire d'exproprier par excès de zèle, abusant ainsi de son-pouvoir, un citoyen ou une association quelconque, des droits qu'ils possèdent naturellement devant la raison; il doit, en d'autres termes, s'interdire d'être, à sa manière, plus ou moins homicide à son tour. Un droit direct de surveillance lui appartient de ce chef, mais il doit plutôt se restreindre à enregistrer les dispositions prises par les citoyens isolés ou groupés, que se regarder comme le dispensateur des droits qu'ils
* Il y aurait beaucoup ù prendre, à ce point de vue, dans les théories de Garofalo. Voir lyi Criminologie [Alcfin, Paris, 19a5).
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ont d'agir comme ils font, toutes les fois que leur activité n est pas manifestement nuisible à d'autres citoyens.
Pour que Tétat puisse accomplir ses fonctions, il faut des lois; nous savons de quel esprit doit s'inspirer le législateur, quel mandat le peuple lui doit donner, le peuple qui a droit tout entier à concourir à la confection des lois, mais qui n y pe«t travailler qu'indirectement, cela est clair, en tout pays de quelque étendue. Le suffrage universel, comme il est pratiqué, est condamné à des défauts à peu près irrémédiables ; incompétence, malhonnêteté ou utopisme : trois défauts dont nombre d'élus seront toujours amplement pourvus. Mais comment condamner le suffrage universel, comment même le réformer notablement sans injustice, sans blesser l'égalité, sans préconiser un régime législatif dont la supériorité de fait n'excuserait pas, disons le mot, l'illégitimité ? Si l'on refusait l'universalité du suffrage, il faudrait en revanche accorder le droit d'insurrection, pas moins ! Il n'y a qu'un moven de remédier notablement aux inconvénients du suffrage universel, c'est, comme nous le proposons en cet ouvrage, de réduire au minimum le nombre des questions dont se doit occuper le Parlement. Les affaires de toutes sortes seraient bien mieux traitées dans les associations privées et libres, ou chacun se sentirait personnellement intéressé à en bien traiter. Qu'on songe seulement' à la supériorité des conseils municipaux sur les Parlements ! Cette supériorité vient de ce que, dans les premiers, chacun a un intérêt direct à opiner sagement et possède, sur les matières traitées, une compétence en général suf-
fisante
L'éligibilité à tous les emplois et la faculté d'adresser des pétitions aU parlement complètent naturellement le droit de vote, et tous trois sont postulés par le principe de l'égalité des citoyens, par celui de la souveraineté du peuple et par tous les droits dont nous parlions d'abord ; car ce sont là les moyens, les seuls movens grâce auxquels ces droits peuvent être garantis. Le vote des impôts est sans nul doute inséparable de l'activité législative ; nous avons indiqué quel mode de nomination convenait dans les administrations, pour les ministères et pour le po^vo^r exécutif suprême ; quant aux magistratures autres que celles de ces trois genres, l'élection directe, conçue sur le type des élections municipales, serait la plus conforme à nos principes ; tous les citoyens d'un ressort doivent contribuer à nommer les chets qu'il faut donner à toutes les divisions du territoire qu'ils jugent
LA MORALE CIVIQUE ET LA MOHALE COSMOPOLITIQUE
bon d'établir. Et toujours toute la constitution demeure révisable.
Il y a, même pour nous, malgré l'Individualisme de notre doctrine générale, un droit du citoyen à l'assistance, au moins dans une certaine mesure, et il se peut déduire de cette doctrine. L'état ne peut établir son autorité sans risquer— ce risque est certain — d'être dur et même nuisible à beaucoup d'individus, de les gêner fortement tout en les servant, bref de leur causer des dommages de diverses sortes, qu'il doit réparer. Non seulement la nation en tant que société produit des maux, mais l'état, même réduit à son minimum, se trouve avoir des obligations relevant de ce qu'on peut appeler la justice compensatrice ou réparatrice stricte. La société a de ce chef des obligations dont la conscience affirme le caractère négatif, c'est-à-dire rigoureux ; mais la justice réparatrice qui lui incombe ne peut faire l'objet d'articles de loi, car l'état n'a point à se mêler de ce qui la regarde proprement, et de plus il s'agit ici de torts indéterminables et qualitativement et quantitativement. Au contraire, pour l'état, il est relativement aisé de connaître les dommages dont il est la cause, et par suite à quoi l'engage le fait d'en être la cause. Mais surtout, les maux qui résultent, pour tels et tels citoyens, de l'ascension sociale d'autres citoyens, ne sont autre chose que la conséquence, naturelle et non voulue, de la vie sociale même, tandis que les maux résultant de l'existence de l'association de contrainte, de l'état, sont des conséquences de lois, de décrets portés volontairement par la nation ou ses représentants, et volontairement, expressément restrictifs de certains droits en soi inaliénables de l'homme : là, la cause est plutôt naturelle ; ici, elle est fortement artificielle ; là, elle est comme un fait brutal ; ici, comme un fait institué ; là, il y a atteinte à l'individu par la force des choses; ici, c'est surtout par suite de l'insuffisance des efforts faits jusqu^'à présent par l'homme pour inventer l'état vraiment inoffensif. Cette insuffisance a ses excuses, mais n'eston pas tenu à réparer le mal fait involontairement ? Et de plus les excuses possibles à alléguer ne sont-elles pas, elles-mêmes, quelque peu insuffisantes? L'assistance sous des formes d'ailleurs multiples, est donc partiellement un devoir d'état ; mais il faut qu'il soit entendu qu'on est libre de la repousser, dans la mesure où l'on ne devient pas, en la repoussant, un danger pour ses concitoyens. — L'assistance est encore politiquement obligatoire pour une autre raison, très propre à faire voir ses justes limites.