DE L*IDÉE D*UNE MORALE RATIONNELLE
Ainsi, malgré le prix des idées dont elles dérivent, aucune des deux directions spéculatives dont il vient d'être parié ne se peut justifier. Comment donc constituer la Morale comme science, puisqu'on n'y peut réussir en l'identifiant avec la Science ou en s*élançant d'un coup d'aile vers les hauteurs?
Le Criticisme traditionnel s'offre à nous, refuge assez habitable encore. Ici, c'est à la raison que le problème est posé, et la raison, dans le Criticisme, se montre fort habile, en somme, à mettre la Morale à l'abri des attaques toujours redoutables de la Science et des caprices souvent dissolvants de la Métaphysique. Bref, le Criticisme peut tenter les àines dotées de fortes croyances morales, mais d'esprit timide. A le prendre en bloc, il n'a vraisemblablement pas l'avenir pour lui ; car l'esprit critique ne fait que grandir, qui minera le Criticisme traditionnel à mesure que la croyance morale naïve deviendra plus rare, et que s'atténuera ce qui feste de timidité scientifique, deux choses qui ne manqueront point de se produire. Mais le Criticisme n'est-il pas, malgré tout, l'ébauche d'une idée qui mérite de vivre, et que rien n'autorise à rejeter parmi les opinions définitivement périmées? Dépouillé du fatras qui l'encombre, il fait luire comme une révélation cette vérité : la méthode qu'il convient de suivre en xMorale, consiste à chercher ce que Kant souhaita découvrir mais désespéra de trouver, le moyen de rattacher les idées essentielles de cette discipline à Vidée même de la raison pure, ou, si Ton préfère, à la Pensée elle-même. Car la question primordiale, ici comme ailleurs, n'est-elle pas de savoir, si possible, quels décrets porte spontanément la pensée normale? C'est ainsi qu'en mathématiques tout l'office du savant est de noter, dans l'ordre où ils sont rendus, les décrets nécessaires de Tesprit sur la nature de la quantité continue ou discontinue.
Enfin, la Morale semble bien requérir une hase absolue, c'est-à-dire métaphysique, s'il est vrai qu'il ne faut tenir la Physique des mœurs, qui est sa base positive, que pour sa pré- • face ou pour la moitié de son fondement. Ce n'est pas tout. Quelle est donc la Morale contemporaine que ne couronne point quelque conception hardie de l'ensemble des choses, et où ne se retrouve, reconnaissable sous le vague d'un appareil liHéraire plus ou moins captieux, ou sous la fausse précision d'un appareil scientifique plus ou moins fantaisiste, telle ou telle vieille thèse métaphysique? Explicitement ou non, toute Philosophie reconnaît que la Métaphysique est indispensable à Vachèvement de la
Morale, qui, pour être un idéal réel, et non purement idéel, pour être une chose sérieuse et non point une fiction, doit reposer en quelque sorte sur l'être et trouver en lui de quoi satisfaire à ses exigences les plus hautes. Idéal simplement idéel et fiction sont synonymes. Il y a plus encore. Pour qu'il existe une Morale dont on ne puisse douter, et l'on ne peut raisonnablement vouloir d'une autre, il faut qu'à aucun moment de la spéculation qui la construit, elle n'apparaisse comme un savoir étranger au reste du savoir. Parlant de ce qui doit être, posant des questions hétérogènes à celles que trakent les Sciences positives, la Morale doit avoir au moins ceci de commun avec les Sciences : qu'elle procède, ainsi qu'elles, d'une manière tout à fait rationnelle. Mais ce qui est rationnel sans pouvoir être cependant scientifique au sens ordinaire de ce mot, est par là même métaphysique. D'autre part, peut-on contester que la Morale, dans toute son étendue, et non point seulement à sa base et à son sommet, exige la vérité et même l'assistance d'une Métaphysique adjacente, d'une Métaphysique, osons le dire, telle que le Monadisme de Leibnitz ou celui de Renouvier? C'est paraître demander beaucoup ; et pourtant, l'objet pur de la Science pure n'est-il pas amoral en même temps que rigoureusement symbolique, exception faite, plus ou moins, pour ce qui est de nature psychique? En conséquence, pour que la Morale se relie au réel, à ce réel auquel la Science ne la saurait relier mais auquel elle doit être reliée, il faut qu'il existe, à côté d'elle, une discipline légitime dont l'objet soit extra-scientifique, c'est-à-dire métaphysique. Et il est évident que la Métaphysique n'est non symbolique qu'à condition de prendre, comme élément du monde qu'elle construit, le psychique, qui seul est immédiatement donné. Il n'est pas moins manifeste que la Morale ne saurait s'accommoder que d'une réalité spirituelle, c'est-à-dire psychique, car le psychique est l'unique sorte de réalité où il puisse y avoir, où il y ait nécessairement quelque chose d'éthique : comment n'en point avoir une conception dynamiste, et comment être dynamiste sans faire une part à la tendance, à la tendance au meilleur? Isolée de toute Métaphysique, la Morale, qui n'a rien à attendre de la Science pour l'établissement de la partie la plus spéciale de ses fondements, serait une pierre de scandale dans le champ des spéculations humaines, car elle serait la seule sorte de spéculation sans aucune attache avec d'autres; mais, ^attachée à toute autre Métaphysique qu'au Spiritualisme, elle
DE l'idée d'une morale RATIONNELLE
serait un non-sens. Elle pourrait être illusoire pour deux raisons: ou bien parce que toute Métaphysique serait impossible, ou bien parce qu'une Métaphysique qui lui serait hostile serait la vraie. Si donc elle est, elle requiert, de même qu'une base et un achèvement métaphysiques, une Métaphysique qui lui serve continuellement de complément organique, de condition conco^ mitante. Il en est ainsi parce que, rationnelle sans être scientifique, la Morale est, d'un bout à l'autre, métaphysique ; elle^suppose la Métaphysique possible.
Un mot déjà plusieurs fois prononcé caractérise Tesprit de tout cet ouvrage : notre Morale sera pleinement et exclusivement rationnelle. Le sentiment n'est que le ressort de l'énergie intérieure, simple résultat d'idées confuses ou claires dont aucune n'est sa créature ; la Science ne sert au moraliste que pour lui découvrir les racines biologiques, psychologiques et sociologiques des faits qui posent le problème moral, et les moyens d'appliquer les règles de l'action morale, que la Science ne fait pas connaître. Mais c'est la raison, attentive à la génération, par son essence même, des notions fondamentales de la moralité, c'est cette même raison, en tant que capable de formuler aussi une théorie générale de l'être au sein duquel pense, pâtit et agit l'homme, c'est elle seule qui a pour fonction d'instituer et d'élaborer l'Ethique.
Le Rationalisme*, au reste, a ses difficultés, et qui sont de plusieurs sortes. Avant tout, il se doit garder de l'Intellectualisme, où.il verse aussitôt si l'on oublie qu'interroger l'esprit et procéder en simple logicien sont loin d'être la même chose. Mais qu'il est facile de se laisser entraîner! Et pourtant, n'est-il pas aussi impossible de faire de la Morale avec des éléments purement spéculatifs qu'avec du sentiment ou avec des considérations purement sociologiques, psychologiques ou cosmologiques?^ Que J'alchimie, expulsée de toutes les autres Sciences, ne revive pas, sous une autre forme, dans celles de l'esprit ! Pas plus qu'il ne s'agit, en Morale, de savoir comment marche en fait le monde, il n'y suffit de savoir quelles sont les lois éternelles des essences
-• Dans tout le cours de cet ouvrage, ce mot sera pris dans le même sens ; BOUS entendrons toujours par « Rationalisme » une manière de philosopher qui consiste à s'en réft^rer exclusivement à la raison en toute matière appartenant à la Philosophie. Voir Part. I, Chap. II, pourquoi nous avons écarlé la question religieuse.
dont la liste est, au regard de l'ontologiste, comme la table des matières du livre de l'univers. La raison d'être de la Morale est de commander à ce qui est, de réagir contre le devenir naturel ; son essence est de poser des valeurs dont elle fait la théorie ; elle est source originale de savoir comme d'action, ou bien elle est chose vaine. Les tentatives de l'empiriste ou du sentimentaliste ou de l'intellectualiste ne^ seraient même pas possibles si elles n'avaient un objet irréductible, un objet qu'ils ne distinguent que grâce à une sorte "de sens rationnel qu'ils méconnaissent. Ce sens, le criticiste ne l'ignore p^s, mais il méconnaît, lui, l'unité de la raison. Seul, le rationaliste aperçoit à la fois la spécificité du moral et son rapport génétique avec la Pensée.
Nous avons dit comment la Morale peut se constituer comme science. Il est étonnant qu'en dépit de l'esprit qui préside à la Déclaration des Principes de 1789, déclaration qui résumait si bien le meilleur de la tradition morale philosophique, le Rationalisme moral proprement dit, trop souvent implicite d'ailleurs chez ses représentants les plus éminents, ait reculé un peu partout au cours du XIX« siècle. Mais ce recul est peut-être plus apparent que réel. L'idéaliste sentimentaliste ne semble-t-il pas chercher à son insu quelque intuition intellectuelle différente des autres, supérieure en qualité et en clarté? Et l'empiriste des temps nouveaux, devant qui la Science, œuvre de la raison, a hérité du prestige dont jadis la raison pure était revêtue, n'est-il pas un rationaliste qui s'ignore plus ou moins? Un des traits les plus curieux de l'Empirisme depuis A. Comte, est qu'il professe d'ordinaire une espèce de Dogmatisme scientifique qui est une simple transformation du Dogmatisme intellectualiste par lui méprisé. Même, certains Pragmatistes ne sont pas exempts, malgré leurs prétentions à un Empirisme absolu, d'une tendance à dépasser les conclusions auxquelles se tient la généralité des penseurs qui redoutent toute démarche extra-scientifique. On dirait que l'ombré de cette raison pure qu'ils ont cru exorciser, leur en impose encore à travers les faits et l'ordre qu'ils y constatent : l'Agnosticisme les séduit de moins en moins. Quant au Criticisme, il n'est point paradoxal d'y dénoncer un Intellectualisme déguisé, où se déploie un esprit métaphysique très subtil. Il arrive au criticiste de scruter l'intérieur et les dessous du fait avec une audace que ne montrèrent pas toujours ceux qui cherchaient, au dessus du fait, de quoi l'expliquer. Enfin, si les plus eudémonis-
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DE l'idée D*DNE morale RATIONNELLE
tes elles-mérnes des Morales métaphysiques d'autrefois satisfont si«peu de nos contemporains, n'est-ce pas plutôt à cause de leur insuffisance rationnelle que de leur parti pris de construire rationnçllement ? On ne se rend pas toujours compte des motifs réels de ses sympathies et de ses antipathies, intellectuelles ou autres. Aucune des Morales métaphysiques, fussent-elles eudémonistes, n'a jamais eu d'autre but que de formuler les règles de vie les plus raisonnables ; très peu d'entre elles arrivèrent à identifier tout à fait « raisonnable » et a prudent » ; et celles qui le firent le mieux ne purent s'empêcher de vouer à la prudence une sorte d'admiration qui lui conférait une manière de valeur idéale, désintéressée, si l'on peut s'exprimer ainsi, rationnelle en somme ! Et l'on peut parler de même des Morales empiristes. Malheureusement, par suite sans doute de l'extrême complexité des problèmes, il est peu de systèmes où l'on ait poursuivi avec persévérance l'édification d'une Morale rigoureusement rationnelle. Quand on l'essaya, ce fut sans assez de force et de profondeur. C'est pourquoi un Plotin ou un Leibnitz se trouvent avoir plus contribué à cette œuvre, en dépit des éléments non rationalistes dont ils font souvent usage, qu'un Glarke ou un Wollaston, par exemple, qui voulurent expressément établir la Morale rationnelle dans toute sa pureté. Un certain discrédit, même, s'attache à cette entreprise, depuis que l'histoire enregistra le culte de la déesse Raison. Mais qu'importe?
Notre dessein est d'esquisser ici une science qui soit à la raison, en ce qui concerne l'action, dans le même rapport que la Logique en ce qui concerne la pensée formelle, que la Métaphy* sique en ce qui concerne la théorie de l'être en général, que la Mathématique dans l'ordre de la quantité, que les Sciences de faits elles-mêmes, enfin, à mesure qu'elles passent du stade inductif au stade déductif. La vraie Morale est celle en qui la raison peut reconnaître l'expression explicite des virtualités dont elle est implicitement composée en tant que faculté d^approuver.^ Ici comme ailleurs, le suprême critère de la vérité est i'ac-
* La théorie de la connaissance dont nous nous inspirons ici est, pour l'essentiel, celle que nous avons exposée dans notre Essai critique sur le Droit d'affirmer {Alcan, Paris, 1901) ; mais nous avons renoncé, depuis, au paradoxe nihiliste que nous admettions alors. Nous nous trompions, mais nous avions cependant une excuse : tout ce qu'il y avait de faux dans notre point de vue venait île notre point de départ, à savoir la notion kantienne du phé-
cord de la pensée avec elle-même ; mais, ici comme en Logique et en Métaphysique, il n'y a pas lieu de chercher un accord entre des perceptions, ou entre des perceptions et des idées ; il ne s'agit que d'accorder des idées pures, d'abord tout au moins. Vraie est la doctrine qui, en pareille matière, cause à l'esprit la joie d'avoir trouvé un système de pensées qui soit comme l'image développée de son essence, comme son verbe, comme son fruit naturel. Elle y peut trouver le repos dans une certitude définitive, car la question de la valeur de la certitude ne se pose plus quand la certitude est entière, quand elle a en nous des fondements si profonds qu'on peut les dire organiques. La question du droit de l'affirmation positive ou négative se réduit à une question de fait, et n'est soluble que de cette manière. Elle se résout en se supprimant, soit que l'on constate qu'on ne peut pas ne pas affirmer, soit que Ton constate qu'on ne peut affirmer une proposition. Il est heureux qu'il en soit ainsi ; car comment prouver à fond qu'il faut croire quelque chose, et tout d'abord qu'il faut croire en son propre esprit? Les preuves dernières de la valeur des preuves sont toujours des affirmations que l'on ne peut, ni ne pas faire, ni plus profondément creuser que l'on n'a fait. Aussi tout notre effort sera-t-il d'exposer la Morale la plus immédiatement conforme au^ nécessités essentielles de la raison, de la pensée pure normale,
Puis-je en fait être certain? Tout est là. Démontrer n'est et ne peut être autre chose, en toute question, que proposer à l'examen d'autrui ce qui vous a d'abord satisfait; c'est lui dire: « Voyez si les raisons qui m'ont suffi vous suffisent. » Savoir avec certitude que l'on sait, c'est, identiquement, pouvoir, à l'aide d'une proposition, harmoniser un très grand nombre d'idées d'un genre déterminé, entre elles d'abord, puis avec les idées des genres voisins. La proposition qui opère cette merveille est ce que l'on appelle une proposition vraie, si cette expression a un sens. La vérité est doublement parente de la beauté, sans pourtant qu'il en résulte rien dont on se puisse autoriser pour déprécier la connaissance : adhérer à une vérité enseignée, c'est
nomène. Nous sommes revenu au Réalisme grâce au commerce de Mill, de Renouvier et de Wundt, dont le Phénoménisme.positif est Tantipode du Kantisme et se montre seul capable d'assurer l'esprit dans une ferme croyance à la réalité des choses, à une réalité dont l'idée résiste aux objections du Scepticisme sous toutes ses formes. Nous toucherons à ce sujet dans notre Metamorale, Part. II, Liv. I, Ghap. III, J I.
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en effet la retrouver, comme admirer c'est être artiste à son tour; et si, d'autre part, le but de la Science et celui de l'Art s'opposent comme l'objectif, relatif ou absolu, au pur subjectif, c'est du moins une même faculté qui permet de réaliser Tune et l'autre, celle de créer des ensembles harmonieux de représentations. Mais tandis que l'artiste ne sait jamais s'il n'aurait pu faire plus beau encore, le savant qui constate l'harmonie parfaite de sa trouvaille avec un nombre considérable d'idées pures ou expérimentales qui se sont déjà imposées à lui, peut ne point douter de la valeur de la certitude qui s'empare de son esprit ; car la possibilité même de cette constatation est une preuve, indirecte mais sûre, qu'il a assez analysé ses idées, sinon pour les avoir réduites à leurs éléments ultimes, du moins pour les avoir convenablement purifiées de tout alliage irrationnel, et pour n'avoir employé, dans ses raisonnements, que des principes normaux à l'essence de sa pensée. Peu importe si l'analyse ne fut pas exhaustive ; il sait, et cela suffit, il sait, par le succès même de son invention, qu'il avait raison de penser qu'il spéculait avec sa raison même. Demander davantage serait, pour employer une expression cartésienne, vouloir « être plus qu'homme ». On n'admire plus une telle ambition si l'on remarque combien elle est proche de la folie du doute. Pauvre Philosophie que celle où l'abus de l'esprit critique conduirait vers une forme de l'aliénation ! Toutes les méfiances du sens commun et des savants à l'endroit des philosophes ne sont pas injustifiées ; mais il serait historiquement et logiquement absurde d'attribuer leurs errements ou leurs scrupules vains à un culte illégitime pour la Raison pure, qui jamais peut-être ne prouve si bien l'universalité de sa juridiction et ne manifeste si pleinement sa majesté souveraine que lorsqu'elle impose des limites au zèleexcessif dont elle peut devenir l'objet.