‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 33 sur 38 · LA. MORALE RATIONNEI.LE · texte numérisé non relu

LA. MORALE RATIONNEI.LE

serments que la Loi morale commande aux hommes de prêter dans l'intérêt supérieur, ne disons pas du bien-être m même du perfectionnement moral de l'humanité, mais de la justice, et de son maintien sur la terre. Ainsi, l'intérêt pur et simple de l'humanité ne saurait dispenser d'être fidèle à l'accomplissement des devoirs de justice à l'égard de l'état et de la famille, car le contrat qui lie les citoyens à l'état, et, à certains égards, les contrats familiaux, sont indispensables à l'existence de la justice sur la terre ; mais on devra sacrifier à l'occasion le bien proprement positif de la famille et de l'état au bien de l'humanité pour la même raison qu'il faut préférer le bien de n personnes au bien de n-1 personnes. Cependant, quand même rhumanité arriverait à s'organiser politiquement en une république mondiale, elle n'aurait pas plus le droit de contraindre les hommes à poursuivre son bien que les états ne possèdent, dans leurs limites, un droit analogue. Au reste, il y a des droits de préférence que nul pouvoir humain n'est fondé à nier, et tout homme possède même le droit de s'engager davantage envers tels ou tels de ses semblables ; mais ce genre de serments ne saurait valoir, comme tous les autres, que dans la mesure où l'on est autorisé moralement à les faire. Tendent-ils à créer des Morales particularistes dont il ne résulte, somme toute, qu'une perte pour l'espèce, ils sont immoraux à proportion. Le critère d'un dévouement particulier légitime est la possibilité, pour ce dévouement, de n'avoir pas de conséquences malheureuses en dehors du cercle qui en est le théâtre. Mais ne point oublier qu'il y a d'apparents égoismes, collectifs ou non, qui ne sont bien qu'apparents ; tels, par exemple, dans de nombreux cas, celui d'actes tendant au maintien de l'intégrité de la puissance d un état, ou celui d'actes qui ont, pour effet le plus manifeste, le bien d'une famille particulière; le maintien de la justice générale est fait d'une foule d'actes comme les premiers, et la moralisation générale de l'espèce est faite d'une foule d'actes comme les seconds. Autre exemple : l'artiste qui oublie l'humanité pour ne songer qu'à la beauté ne peut pas n'être pas, pour l'humanité, comme un flambeau !

Si les régies communes de la Casuistique sont valables aussi en matière cosmopolitique, une nation peut, tout aussi bien qu'un individu, avoir le droit et le devoir de mourir pour cette justice dont l'idée est le principe même de son existence légitime. Il faut accepter cette tragique, cette épouvantable vérité.

LA MORALE CIVIQUE ET LA MORALE GOSMOPOLITIQUE

si Ton ne veut point nier toute attache de la Politique avec la Morale ou nier l'unité de la Morale. Mais alors, qu'appellerait-on Morale, et au nom de quoi protesterait-on jamais contre ce qui se nomme violation du droit ?

La conscience humaine n'est plus aussi étrangère à ces idées qu'elle l'était jadis : les annexions scandalisent, et beaucoup de colonisations laissent des remords ; on sent que ces hommes qui sont, en chaque nation, le gouvernement, devraient procéder, pour régler les différents de leur pays avec ceux qui représentent un autre pays, par la voie juridique; on se dit que l'arbitrage doit succéder à la guerre comme la procédure actuelle succéda à l'ordalie et l'ordalie au talion. S'il ne faut pas souhaiter un état mondial, l'état mondial n'allant point sans une hypertrophie de l'association de contrainte qui doit être, au contraire, minimisée puisqu'elle n'est qu'un mal nécessaire, que du moins des traités d'arbitrage se concluent, que des tribunaux jugent au nom d'un Droit humain, et fassent cesser le plus injuste des moyens de faire régner la justice entre nations !

Les gouvernements, disions-nous, s'occupent de trop de choses ; que du moins, en attendant qu'ils se restreignent, ils les règlent mieux qu'ils ne font! Que se multiplie le nombre des traités et conventions de toutes sortes, afin que deviennent impossibles, graduellement, toutes les causes de conflits sanglants ! Quand les nations feront plus de choses par le moyen de l'initiative privée, il se créera entre elles mille associations libres où le jeu des intérêts amènera de lui-même tant de bien pour tous que la lutte semblera bien inférieure, comme condition de progrès, à la concorde et à la collaboration des activités ; les luttes non sanglantes subsisteront, mais elles peuvent prendre une forme vraiment pacifique. Jamais les états, égoïstes et brutaux par nature, ne feront ce que pourront faire librement les nations par des associations internationales de caractère privé La centralisation doit s'accentuer où il s'agit de procéder avec le plus de force possible, et l'état est fait pour la force comme la force n'est faite que pour lui ; partout ailleurs, plus il y aura décentralisation, plus il aura de sources de vie et d'activité féconde. Qu'il s'établisse, par tout l'univers, le plus de centres possibles pour tout ce qui ne concerne point l'organisation de la stricte justice ; bientôt ces centres, indifférents aux frontières et tout à l'ambition de promouvoir la parcelle de bien pour laquelle les hommes se sont associés, s'uniront entre eux et ren-

LA MORALE CIVIQUE ET I^A MORALE COSMOPOLITIQUE

dront, finalement, la guerre odieuse à tous parce que dangereuse pour tous. Il serait bon qu'il existât, un jour un seul tribunal d'arbitrage. On doit souhaiter aussi que les frontières ne protègent plus les criminels contre les poursuites des magistrats et que la justice s'unifie de toute manière. Il faudrait surtout que la vie sociale de chaque nation se reliât à celle de toutes les autres; il faudrait que l'humanité présentât l'aspect d'une Coniédération d'états tous liés par des Fédérations d'associations qui les fassent socialement unes, tandis qu'elles seraient unes politiquement de la seule manière dont elles doivent l'être, à savoir par leur soumission à un tribunal unique d'arbitres substitué aux armées, et par l'entente de tous leurs juristes et de tous leurs juges. Mais tout cela n'est possible et ne peut se constituer d'une façon conforme à la Loi morale, que si de leur côte les Sociétés Ethiques se développent et travaillent puissamment à faire l'homme du monde nouveau, qui, plus libre, sera tenu par là même d'avoir plus de vertu : l'intérêt ne peut suffire à nous conseiller efficacement tous les efforts qui sont nécessaires pour réaliser l'état social le plus conforme à la majorité des intérêts, et toujours de la vertu sera nécessaire pour que nous ne cédions pas à cette paresse congénitale qui peut-être est le plus puissant de tous les mauvais penchants de l'homme.

Pourtant, on irait en partie contre le but, si dans un excès de zèle on transformait par des pactes rigoureux la plupart des devoirs de charité en devoirs de j ustice ; on risquerait ainsi d'avoir trop souvent à recourir aux tribunaux pour régler des affaires qui doivent, autant que possible, rester à peu près ignorées de Fétat ; mais surtout l'on restreindrait trop la liberté, qui fait une partie de la valeur et de la puissance des associations dues à l'initiative privée. Et puis il est mauvais, même au simple point de vue du progrès social, que la vie des associations soit trop rigide et obligée de se couler dans les moules dont la durée serait comme indéfinie. Mais, nonobstant, l'idéal demeure que l'on arrive à faire tout ce qu'on a jugé bon d'entreprendre, seul ou à plusieurs, comme si l'on y était tenu par le serment le plus rigoureux, tant que l'on continue à juger utile ce que l'on fait : l*homme futur, mieux habitué au self government, et préparé à la vie par une éducation à la fois plus sévère et plus complète, le po.urra sans nul doute si les vieilles routines pédagogiques

sont délaissées.

Que manquerai t-ilà cette humanité dont le tableau vient

d'être tracé sans que Ton se soit inspiré, pour en dessiner les traits principaux, des préjugés des Humanitaires? Une seule chose : la loi écrite ne s'y serait pas substituée à la conscience humaine ; mais cela est infiniment précieux, car ce qui vient du dedans est seul durable, puissant et fécond.

Ainsi s'achève, conformément aux principes et à la méthode préconisée dans le Livre précédent, la théorie des devoirs humains et des droits correspondants. Nous avons établi une Morale pratique une, rationnelle, individualiste, mais aussi généneuse, au moins aussi sévère et parfois aussi révolutionnaire, au fond, que celles que nous avons combattues ; nous avons donné des solutions ou des commencements de solutions aux difficultés dont elles ne peuvent sortir. C'est là une confirmation importante de la théorie métaphysique dont dépend tout le présent Livre, et une confirmation de l'ancienne Ethique, dont l'essentiel était gros de plusieurs innovations pratiques excellentes. On s'avisa bien tard de ces innovations, auxquelles se joignent, hélas, de graves erreurs ; mais on peut éliminer ces dernières. Il suffit au moraliste, pour faire accomplir à la dialectique morale tous les progrès désirables, d'en appeler de l'Ethique traditionnelle mal comprise à la même mieux comprise.

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