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CHAPITRE III

Science, Philosophie et Morale.

I I. Considérations méthodologiques. Les quatre liHoments

de la Définition de la Morale.

Deux points nous sont acquis : la Morale doit être rationnelle, et elle est distincte de la Religion, même naturelle. Mais quel est son rapport au reste de la Philosophie, et tout d'abord aux Sciences positives ? Répondre à ces deux questions, c'est définir la Morale, car c'est la situer dans son genre prochain, le Savoir proprement dit, et dégager sa différence spécifique. Il n'y a rien d'archaïque à vouloir partir ici d'une définition irréprochable, car le principal sujet de discussion, entre les moralistes contemporains, est celui-ci : la Morale doit-elle, imitant la Physique, la Biologie, la Psychologie, la Sociologie et la Logique ellemême, s'émanciper à son tour de la Philosophie? Aux côtés de la Métaphysique, à laquelle il faut bien au moins une compagne d'esprit plus positif, afin qu'elle ne soit pas sans quelque communication avec l'expérience réelle, il ne reste plus, remarquent certains, que cette discipline. Celle-ci se prête encore assez volontiers à fonder ce qu'on s'obstine à garder de la Philosophie première qui jadis la fondait, elle et tout le reste des Sciences ; mais il est anormal, et que la Métaphysique se contente de n'être plus qu'une conclusion de la Morale, et que la Morale refuse plus longtemps de rejoindre le groupe des Sciences positives. Déjà la séparation s'est accomplie dans la plupart des doctrines en vogue ; quand elle sera consommée partout, la Métaphysique n'aura plus à se plaindre d'en être la vassale, mais ce sera pour elle une satisfaction bien vaine, car, sans l'appui de la Morale, le seul qui lui restait, elle aura vécu; et la Morale, enfin devenue une Science comme les autres, fera des progrès pareils aux

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leurs, vivifiée qu'elle sera par son affranchissement. Les novateurs ont-ils raison? C'est justement ce que nous voulons chercher, et le chercher, c'est essayer de définir la Morale. Quelle sorte de Savoir est-elle ? Voilà la question que Ton pose et que ce chapitre a pour but de résoudre. Mais il ne suffit pas pour cela de creuser, ainsi que nous l'avons fait (Ghap. I) l'idée abstraite de la Morale en général, prit -on cette [idée telle qu'elle existe à notre époque ; il faut aller plus loin, ainsi qu'il le faudrait pour la Religion, si l'on voulait faire, de celle-ci, la CHtique dont nous avons esquissé le plan (Ghap. II). Nous devrons accomplir, pour la Morale, ce que nous n'avons point à tenter dans cet ouvrage pour la Religion. Il nous faut donc, puisque les Sciences, et même, jusqu'à un certain point, diverses parties de la Philosophie ont fait leurs preuves, demander à tous les Savoirs qui ont réussi à se constituer, s'ils permettent à la Morale d'exister, quelles affinités donc, et quelles diff"érences ils se reconnaissent avec elle. La logique et l'état actuel de la spéculation philosophique nous pressent également d'accorder un soin scrupuleux à notre définition de la Morale, de lui faire jouer un rôle prépondérant dans les développements qui suivront, et, tout d'abord, de la tirer d'une classification des Sciences embrassant jusqu'à la Philosophie, y compris la Métaphysique pour une raison que nous dirons bientôt. La nécessité où nous nous trouverons d'assigner à la Morale, dans notre tableau, une place qui sera la dernière — car elle suivra la Métaphysique — constituera la meilleure confirmation de la légitimité de la méthode, en apparence trop compliquée et peu naturelle, que nous comptons suivre.

D'un autre côté, la possibilité d'oublier momentanément, sans tomber dans une absurdité évidente, que la Morale fait partie de la Philosophie, et l'incertitude où l'on est tout d'abord, si l'on veut lui maintenir son caractère philosophique, sur la façon dont il la faut rattacher encore à la discipline dont elle fit toujours partie, donnent à penser que peut-être la Morale n'est pas un Savoir un, mais plutôt un faisceau de Savoirs assez hétérogènes. Dans ce cas, il serait indispensable de ne formuler sa définition qu'après avoir découvert une à une ses parties. Dans le cas contraire, regretterait-on d'avoir suivi un itinéraire trop prudent ? Non certes. L'ordre le meilleur est donc, en somme, celui-ci : classification des Sciences, puis des parties de la Philosophie, division de la MoraU, définition de la Morale,

Aller ainsi de la division à la définition peut déjà sembler très paradoxal ; mais il semblera, peut-être, tout à fait étrange d'aller vers une définition par le classement des espèces dont le défini est l'une; aussi allons-nous, avant toutes choses, justifier à fond ce procédé dialectique.

Définir pour classer semble plus naturel et plus logique que le contraire ; mais, à la réflexion, on s'aperçoit aussitôt qu'on n'est pas moins bien fondé à regarder la connaissance ordonnée de tout le genre dont une chose fait partie comme utile en fait et en droit pour la définir, qu'on ne l'est à la définir pour la classer ensuite. Pour tout autre qu'un sophiste, qui déclarerait aussitôt circulaire tout effort fait en vue de définir ou de classer, il est en conséquence nettement indiqué, semble-t-il, de ne voir, dans ces deux actes intellectuels si intimement solidaires, que deux aspects, deux formes complémentaires d'une même opération ; d'autant plus que toute définition et toute classification véritables doivent être explicatives, c'est-à-dire génétiques, et qu'il ne saurait y avoir, de quoi que ce soit, qu'une unique explication.

Aurions-nous donc tort de vouloir en premier lieu seulement classer, pour seulement définir ensuite ? Serait-ce tenter l'impossible et commettre un cercle aggravé d'une pétition de principe? N'est-il pas certain que nous ne classerons point sans supposer la définition qui sortira de notre classification, et que notre classification, étant donné la manière dont elle sera entreprise, se supposera elle-même? Nullement.

Sans doute, toute classification que je puis élaborer renferme, dès l'origine de mes premières démarches pour la constituer, plusieurs définitions, parmi lesquelles, si je classe pour définir, se trouve déjà, hésitante et inachevée d'ordinaire, mais quelquefois aussi, il le faut reconnaître, ferme et parfaite, la définition qui est le but dernier de mon efl'ort intellectuel. Ne parlons que de la définition où l'on veut arriver par la classification. Il est à coup sûr possible qu'elle ne soit inclue, dans la classification que j'élabore, que pour une raison dont on ne saurait se prévaloir pour assigner comme cause, au poser de la définition finale, la pensée de la définition déjà présente à mon esprit; cette raison, très simple, est la suivante : pour instituer une recherche quelconque, il faut à l'intelligence une matière où se prendre ; en d'autres termes, on ne cherche rien sur ce dont on ne pense rien.

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Mais l'esprit ne peuHI, et môme ne doit-il jamais oublier les points de départ de fait de ses démarches? Il est de ces points de départ qui ne sont que cela, qui ne sont point proprement, par rapport à ce qui suit, comme des prémisses. En réalité, la classification ne requiert initialement que la présence implicite d'une définition, qui peut être très précaire et très provisoire, de la chose qu'on veut arriver à très bien définir; le rôle de cette première définition est analogue à cette action de présence dont parlaient jadis les chimistes. Or, tant que la définition n'existe officiellement, dans la classification, qu'à l'état implicite, et n'y joue point un rôle actif à proprement parler : dûtelle ne pas changer de contenu en sortant, ensuite, de la classification qu'on a construite, cette définition n'est point identique numéro à celle qui sort de la classification instituée pour obtenir une définition parfaite et certaine. A ce second moment, «lie est explicite, c'est-à-dire vraiment posée, ce qu'elle n'était |)as d'abord. Ajoutons que souvent elle diffère, qualitativement et quantitativement, et aussi en fermeté ainsi que par le degré de conscience qui en accompagne la cogitation, de ce qu'elle était à sa période d'existence implicite. — On raisonnerait de même au sujet de la manière dont toute définition qu'on -entreprend de faire directement suppose une classification préalable. — Il faut donc conclure ainsi, finalement : ces deux opérations, forcément doubles, n'étant pas identiques lorsqu'on les considère, d'une part, comme les éléments implicites des opérations complexes qui ne portent point le nom de ces éléments, et, d'autre part, comme les éléments explicites des opérations complexes qu'ils servent à nommer, il n'y a cercle, ni dans la classification où l'on a pour but de définir, ni dans la définition où l'on a pour but de classer; dans aucun des deux cas, ce qui précède implicitement ce que l'on fait explicitement n'est identique à ce qui suit, c'est-à-dire à la fin pour laquelle on classe (définition) ou pour laquelle on définit (classification). Il est clair, d'ailleurs, que s'il en était autrement, classer pour définir ne serait pas plus illégitime que le contraire, dont nul ne s'étonne et que l'on pratique sans scrupule d'une manière constante.

A plus forte raison, la pétition de principe n'est-elle pas à redouter. On peut poser en principe que ce sont seulement la classification et la définition achevées d'une part, et la classification et la définition implicites d'autre part, qui peuvent être

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supposées avoir entre elles cette identité qui est nécessaire pour que le sophisme dont on parle soit possible : dans le moment même où l'on élabore une classification ou une définition, elles, diffèrent nettement, la première d'une définition, la seconde d'une classification ; il n'y a donc pas lieu de se demander si chacune des deux se suppose elle-même par l'intermédiaire d'une opération différente qui la supposerait ; si, par exemple,, la classification suppose une définition supposant déjà la classification ; dire différence nette, c'est dire irréductibilité. La classification, il est vrai, si l'on a commencé par elle, suppose la définition, mais implicite, laquelle n'est identique qu'à une^ classification vague, à l'état naissant. Elle se hâte vers une définition explicite et de valeur, qu'elle ne suppose nullement, et qui sera une seule et même chose avec la classification achevée ;. mais gardons-nous de confondre, avec cette dernière, la classification qui se fait. Il est donc faux de dire que, dans l'élaboration d'une classification, celle-ci se suppose elle-même de telle manière qu'il y ait pétition de principe. Il y a là seulement quelque chose qui peut induire un esprit distrait à croire à l'existence d'un sophisme de ce genre. Quand la classification est achevée, classement et définition deviennent indiscernables; mais en quoi cela peut-il éveiller les scrupules du logicien, puisque cette identité se produit précisément au moment où la pensée, satisfaite du travail accompli, vient de s'arrêter. Il ne peut y avoir sophisme qu'où il y a mouvement de la pensée. Il en est de même en ce qui concerne cette définition et cette classification implicites que l'on peut aussi assimiler, et dont la seconde,, indiscernable de la première, est à Tarrière-plan de toute classification entreprise : l'humilité de leur rôle et la passivité du concours qu'elles prêtent à l'esprit défendent également de chercher ici quelque trace du sophisme en question. Purs points de départ des opérations qu'elles permettent, elles n'entrent pa& dans le processus intellectuel qu'elles déclanchent ; elles sont antérieures au moment où il pourrait y avoir sophisme, comme leurs formes achevées sont postérieures à ce moment. — On raisonnerait de même au sujet de la définition entreprise en vue d'un classement. — Il importe de noter que tous les arguments par nous réfutés n'iraient pas à moins qu'à interdire toute définition et toute classification, et non seulement l'emploi spécial de ces opérations qui est visé présentement. Si les sophismes dont on parle n'étaient pas illusoires, il serait vain d'espé-

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rer en purger ces deux opérations en les regardant simplement comme deux aspects d'une seule et môme opération ; car la Psychologie, la Logique et l'histoire même des découvertes de l'esprit humain protesteraient contre une telle interprétation de ces démarches intellectuelles.

Au reste, les scrupules qu'on vient de critiquer ne seraientils pas assez puérils ? Qu'il s'agisse de conquérir la vérité ou tout autre bien, l'homme en est réduit, en certains cas, à faire ce qu'il peut, et souvent rien ne l'assure du succès... comme le succès même. Si, d'essais de classifications en essais de définitions, puis inversement, il est conduit à constater qu'il a pu rectifier progressivement ses idées, les mieux accorder avec le réel et se faciliter la connaissance des choses en tant que choses ainsi que leur connaissance en tant que connaissance, n'a-t-il pas atteint un degré supérieur de vérité, de vérité humaine, sans doute, mais il faut être sage. Celui qui ne considère ses travaux intellectuels que comme des efforts vers plus de cohérence scientifique et philosophique, évite l'illogisme en ce qu'il a de proprement sophistique. Certains sophismes, ou même Terreur en général seraient-ils le monopole des esprits indiscrètement dogmatiques ?

Enfin, s'il est vrai que toute définition et toute classification doivent être génétiques et explicatives, et qu'il n'y a, d'une chose, qu'une seule explication véritable, ce sont là cependant deux modes d'explications assez distincts malgré leur convergence pour qu'on en use sans scrupules comme nous le proposons. Et ces modes sont même distincts, aussi, de l'explication au sens tout à fait strict de ce terme. Certes, les trois opérations reviennent et doivent revenir au même; toujours elles s'unissent, inévitablement, mais c'est en des proportions différentes. Il y a plutôt définition quand, grâce au savoir préalablement acquis, l'attention se peut porter aussitôt, avec netteté, sur la différence spécifique; plutôt classification, ou, si l'on préfère, classement, quand elle ne peut bien discerner d'abord que le genre prochain, l'ambiance spécifique ; plutôt explication, quand, possédant déjà tout l'essentiel de ce qui permet de définir et de classer, on envisage délibérément le rapport de la différence spécifique, d'une part, aux lois qui régissent le genre prochain, et, d'autre part, aux lois qui régissent des genres plus étendus ; c'est en effet grâce à la collaboration, à l'interférence de ces deux sortes de lois que surgit, dans le genre qui la contient

immédiatement, l'espèce à laquelle l'esprit veut arracher le secret de sa nature.

Nombreux sont les cas où il est opportun, nécessaire même, d'aller plutôt de la classification à la définition que de celle-ci à celle-là. Car il arrive souvent que des objets soient connus avec une grande clarté sans l'être encore distinctement. On sait alors assez d'eux pour les rattacher à d'autres ; on les peut donc classer, grâce à la définition pourtant insuffisante et plutôt extérieure qu'on en possède. Mais pour les définir vraiment, c'est-àdire d'une façon parfaite et intime, il faut viser en premier lieu à préciser leurs ressemblances et leurs" différences avec les objets voisins, c'est-à-dire les classer. Ceci est plus facile que cela dans le cas considéré; telle est donc la voie qu'il est raisonnable de suivre. Interdire de procéder ainsi, ce serait défendre d'aller de la connaissance qui n'est que claire, à la connaissance distincte, et rendre impossible la plus grande partie des progrès intellectuels ; ou encore, vouloir que l'on connaisse déjà ce qu'on cherche à pénétrer, vouloir que l'extérieur des choses et leur ambiance spécifique révèlent immédiatement leur intérieur et leur essence. Et peut-on mieux prévenir les confusions qu'en déterminant d'abord de quoi ce que l'on veut définir se sépare en totalité ou en partie?

C'est surtout, peut-être, quand il s'agit de ces objets que sont les Sciences, qu'il faut pratiquer cette méthode. De tels objets, qui sont déjà connaissance d'objets, sont à peine des choses ; car, à la différence de ce dont elles sont l'étude, le nom de donné ne leur convient pas sans de graves réserves ; ce sont, en quelque sorte, des choses dont l'être est in fieri, qu'il faut réussir à créer pour qu'elles soient, tandis que leurs objets, ou sont des êtres immobiles, comme les êtres mathématiques, auxquels les procédés de construction que nous leur appliquons n'enlèvent pas ce caractère, ou des êtres sans cesse changeants mais dont l'existence du moins est, à chaque instant, un fait donné. Ne faudrait-il pas que les Sciences fussent achevées pour que l'on pût saisir intuitivement leur nature propre? Le moyen, donc, d'entrevoir cette nature autrement qu'en combinant, avec ce qu'on sait de moins contestable sur leurs objets, ce qu'on apprend avec le plus de sûreté sur elles par leur comparaison, à savoir ce que chacune exige que les autres ne soient pas, et ce que toutes permettent d'être à chacune? Bref, il faut les classer pour les définir au mieux.

LA morXle rationnelle

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Il se peut que ce soit pour s'être obstinés à définir isolément et directement la Morale, la Science la plus fuyante, en un sens, puisqu'elle est celle de ce qui doit être, que tant de moralistes contemporains Tout confondue avec le reste des Sciences. Ses affinités avec elles les ont frappés plus qu'il ne convient, parce que leurs comparaisons n'avaient point pour base une analyse minutieuse du champ entier de la connaissance. Contrairement à l'apparence, on ne peut bien savoir ce qu'est la Morale qu'après avoir considéré d'ensemble toutes les Sciences, moins la Morale.

I II. — Premier moment ; Classification des Sciences

proprement dites,^

La véritable classification des Sciences est, sans aucun doute, celle où les Sciences aspirent d'elles-mêmes à entrer. Mais la première des conditions requises pour construire un tableau des Sciences dont la valeur soit objective, c'est qu'on ne préjuge rien contre le caractère scientifique (ce mot étant pris au sens le plus large) d'aucune discipline ayant quelque titre à être appelée Science. Aussi devrons-nous classer les Sciences moins en tant que telles qu'en tant que recherches; l'énumération devra contenir toutes les études où l'on peut dire que l'homme s'efforce de faire œuvre scientifique; le moment de faire les exclusions dont la nécessité n'est pas immédiatement évidente, c'est celui où l'on constate, en tentant de constituer des disciplines dont la légitimité est problématique, que décidément elles se refusent à prendre une forme scientifique ; avant ce moment, et surtout lorsqu'on en est encore à classer les efforts de l'homme vers le vrai, on doit se garder de toute Einseitigkeit.

C'est pourquoi la Métaphysique elle-même, quel que soit le sort qu'il convienne de lui faire en fin de compte, ne doit pas être exclue de la liste qu'il faut dresser d'abord. Si même il devait

* Le lecteur verra de lui-même dans quelle mesure — fort large — nous nous sommes inspiré de la classification des sciences de M. Goblot. Son Essai sur la Classification des Sciences (Alcan, Paris, 1898), en dépit des lacunes qu'il contient si on le juge à notre point de vue, est une œuvre de premier ordre et très suggestive. Depuis A. Comte, nul n'a fait mieux. Si objective est cette classification, que l'essentiel en peut être adopté quelle que soit la Philosophie à laquelle on se rallie.

arriver qu'on la condamnât ou qu'on doutât irrémédiablement de sa possibilité, oserait-on dire qu'elle est pareille, chez les grands penseurs, aux élucubrations du spirite ou du théurge qu'on méprise à bon droit? Faudrait-il mettre au-dessus de la Phénoménologie de l'Esprit, les négations de M. Homais ? A-t-on le droit, quand un Pascal s'est fait gloire du tourment de l'infini, de cesser de vouloir étreindre ce que la pensée et le cœur de l'homme ne peuvent dédaigner sans remords et sans retour? Tant que l'impuissance métaphysique de notre esprit ne sera pas/ rigoureusement démontrée, il faudra persévérer à tenter l'aventure métaphysique, en se disant que peut-être on ignore seulement comment il faut faire pour bien philosopher, mais que peut-être aussi cette ignorance et l'impuissance qui en résulte finiront quelque jour. Il y a plus, il y a l'éternelle vérité proclamée par Aristote : prouver qu'on ne peut philosopher, c'est encore philosopher. Affirmer notre inhabileté à saisir au moins un peu le fond des choses, affirmer qu'il n'y a pas lieu de s'en inquiéter, affirmer le néant, c'est là aussi de la Métaphysique, et hardie !

On ne saurait donc refuser justement de faire figurer la Métaphysique parmi les recherches auxquelles un esprit normal peut se livrer; rien n'oblige à poser d'abord qu'elle tiendra ses promesses ou qu'elle sera pour l'esprit l'occasion d'un irrémédiable échec : on peut la concevoir d'abord d'une manière assez indéterminée pour ne rien préjuger de la conclusion où l'on s'arrêtera ultérieurement. On serait aussi peu fondé, en somme, à la condamner en principe, qu'à laisser quelque hypothèse métaphysique influer sur l'ensemble de la classification qu'on veut établir. Il faut que la classification où l'on s'arrête soit pleinement objective, donc libre de toute attache avec quelque système que ce soit; il faut que, si la Métaphysique est possible, elle ait une place au tableau; ce tableau doit contenir son nom pour qu'on n'accuse point l'épistémologiste qui le construit de faire de la Métaphysique antimétaphysique, ou d'en faire avant le temps. Ceci est requis autant qu'il l'est de ne point préconiser avant le temps telle ou telle Métaphysique. Supposons qu'il en soit une vraie; il y a un temps pour en douter et un autre, postérieur, pour n'en plus douter. Mais, nonobstant, la plus vraie possèdet-elle des titres identiques à ceux des savoirs universellement tenus pour légitimes? Sa certitude fût-elle de nature à s'imposer à tous, il reste qu'elle n'est pas susceptible de se vérifier par

Uk MORALE RATIONNELLE

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des expériences extérieures ni même par une expérience intérieure pareille à celle qui fait la certitude des Mathématiques. Elle porte sur un réel que la Logique ne peut suffire à prouver réel ; le genre d'intuition auquel |elle se rapporte, s'il est vrai qu'il y ait une intuition métaphysique, est d'une essence trop subtile pour que tous les hommes soient également capables d'y atteindre, bien que cette sorte d'intuition soit, si elle est véritable, absolument normale à la nature de l'esprit. La Métaphysique n'offre-t-elle qu'un succédané suffisant de l'impossible intuition? Rien ne prouve que tous les hommes possèdent également la faculté de comprendre ce succédané, de même que tous les hom^ mes ne sont pas aptes à comprendre les Mathématiques. Enfin, la certitude humaine ne peut perdre toute apparence de subjectivité,et les droits de la vérité transcendante ont besoin d'être appuyés, de l'être par des raisons dont plusieurs sont fort délicates. Bref, que l'on soit ou non disposé à admettre une Métaphysique, la classification des Sciences qu'il convient d'adopter est celle dont pourront s'inspirer tout aussi bien et ceux qui nieront la Métaphysique et leurs adversaires, c'est-à-dire une classification qui fera une place à la Philosophie première sans cependant préjuger vraie telle ou telle forme de Philosophie première, et tout d'abord qu'il soit légitime d'en adopter une

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Les Savoirs positifseux-mêmesont-ils des droits égaux à s imposer à l'adhésion complète de resprit?On ne le pense plus aujourd'hui, et les métaphysiciens ont intérêt à le faire remarquer. Mais laissons là les métaphysiciens ; du faitque nous rappelons, il suit que, pour réaliser la plus parfaite objectivité, la classification générale des recherches devra faire le plus possible abstraction, non seulement des hypothèses scientifiques les moins solides, mais de toutes celles, parmi les mieux établies, auxquelles ne semble pas suspendu l'avenir de la Science. Il pourrait même sembler que l'idéal soit de considérer les objets des divers Savoirs indépendamment des construtions théoriques élevées avec le plus de prudence, de les envisager uniquement sous l'aspect où ils sont donnés, en oubliant tout ce qui a pu servir à interpréter le donné. Mais il est impossible d'aller jusque-là, et il ne le faut point regretter, car que de fois il y a lieu de croire que la pensée n'a fait autre chose, en s'exerçant sur le donné, que de se le mieux donner ; aussi arrive-t-il en général à la Science de présenter le donné mieux que ne fait la percep-

tion même. Enfin, si l'on ne peut atteindre ici à une objectivité absolue, il s'en faut consoler, car l'objet le plus purement objet demeure encore un objet poumons; l'objectif n'est jamais que ce qui paraît tel à la totalité des sujets pensants et expérimentants normaux. On ne peut faire que classer les Sciences ne soit point classer des choses mentales.

« Nous n'entreprendrons pas la critique des classifications proposées depuis l'antiquité jusqu'à ce jour. De nos remarques préliminaires, il résulte que le principe dont il faut partir est la distinction du Donné et du Non-Donné. Les Sciences du Donné et les Sciences ou Non-Donné sont les deux genres suprêmes du Savoir. Considérons les premières. *

Autant le Donné renferme de perceptions vraiment hétérogènes, autant il y a de Sciences du premier genre. Quant à l'ordre où il les faut ranger, il ne peut être, d'après notre principe, que celui dans lequel elles peuvent prendre consistance, c'est-à-dire l'ordre même selon lequel il les faut traiter pour que le Donné devienne l'objet d'une expérience plus approfondie, plus exacte, plus assurée qu'elle ne l'est chez l'homme réduit au sens commun ou qui suivrait une méthode non favorable à l'accroissement de la positivité du savoir. Les Sciences du Donné sont donc celles que l'on nomme positives, et leur ordre rationnel est, toutes réserves faites sur la liste dressée par A. Comte, celui qu'il adopta, celui qui va du plus simple, du plus général' et du plus indépendant, au plus complexe, au plus individualisé, au plus dépendant.

Avant d'énumérer ces Sciences, sur la subdivision desquelles nous ne dirons que ce qui suffit à notre but principal, nous devrons les répartir en deux espèces. Car il y a, dans le genre considéré, à côté des Sciences du Donné proprement dit, des Sciences dont le caractère est encore éminemment positif, 'mais dont l'ensemble forme ce que l'on peut nommer le Conclu du Donné,

La première espèce de ce genre contient sept individualités : la Mathématique, la Mécanique, la Physique, la Chimie, la Biologie, la Psychologie et la Sociologie. Ces Sciences, on le montrera plus loin, sont réductibles à deux; mais il est opportun et légitime de s'intéresser à cette liste telle quelle, et parce que sa

* Voir aux pages 52 et 53 le tableau de l'ensemble des Classifications proposées dans ce chapitre.

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