‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 8 sur 38 · V-C^-Lk · texte numérisé non relu

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SCIENCE, PHILOSOPHIE ET MORALE

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qu'elle ne fait rien d'original. Ce sont là les conditions, non point suffisantes, mais premièrement nécessaires, de l'établissement du Dogmatisme, ou de son contraire. Aussi bien, l'esprit aurait-il pour suprême devoir de renoncer à se connaître, à construire les bases d'une évaluation de sa puissance ! S'il ne peut faire cela sans cercle, qui prouverait que ce cercle fût vicieux ? Qui oserait dire que si l'esprit peut réussir une théorie de son dynanisme intime qui le confirme dans sa confiance naturelle en lui-même, qui oserait dire qu'il n'y a pas là de quoi détruire les dernières objections du sceptique ? Qu'on ne nous reproche point de nous confier nous-même, ici, à la logique de noire argumentation comme si nous avions déjà fourni une justification absolue de la Logique et du Dogmatisme en général î Nos adversaires eux-mêmes pourraient-ils nous attaquer sans le faire au nom de cette même Logique? Quiconque argumente, même contre le droit d'argumenter, est dogmatique à sa manière, qui peut n'être pas la bonne. Nous usons, simplement, d'un droit que chacun s'arroge. Mais, n'anticipons point. La conclusion dernière vers laquelle on tend, en Critique, à savoir la position d'un jugement de valeur sur la connaissance, c'est à la Métaphysique qu'il appartient, semble-t-il, de l'énoncer quel

qu'il soit.

La détermination des deux problèmes essentiels de la Critique (ou Noétique), montre avec la dernière clarté qu'elle est bien le support direct de la Métaphysique, quoiqu'elle rentre dans un autre sous-genre. Le premier de ces problèmes est celui-ci : Y a-t-il de l'a priori dans la connaissance ? Le second, qui se pose à qui a répondu affirmativement au premier, consiste à se demander si l'a priori peut se déduire de la pensée même, s'il apparaît, dans les concepts et les jugements qui semblent a priori, comme la condition du déploiement de la pensée, de son existence en tant qu'activité pensante. Dans le premier de ces problèmes, l'esprit scrute l'intégralité de la connaissance ; il la suit du plus près qu'il peut ; mais déjà la solution qu'il formule n'a d'autre appui que.la conscience qu'il peut avoir d'interpréter logiquement le fait de la connaissance. Dans le second, sans s'élever encore plus haut qu'un fait, celui de la pensée en général, l'esprit dépasse tellement les bornes de l'observation psychologique, qu'on hésite à dire qu'il n'entre point dans la région du transcendant. Il y a une ressemblance importante à noter entre le fond dernier du Donné et le pur Non-

Donné. La Science positive, à un certain degré de profondeur, tend à s'identifier avec la Métaphysique ; et il y a presque autant d'audace à chercher l'absolu subjectif qu'à chercher l'absolu objectif. Nonobstant, la Critique appartient encore à la sphère de l'en deçà, non à celle de l'au delà. C'est pourquoi nous avons si facilement montré qu'on la pouvait aborder sans avoir opté déjà pour le Dogmatisme et pour une Métaphysique.

Il en est de même, en un sens, pour la Métaphysique ellemême, dont nous allons parler. On a dit plus haut qu'il est impossible à l'homme de n'en point faire, au 'moins quelque peu ; l'esprit le plus dépourvu de culture n'est jamais sans contenir quelque vue d'ensemble de l'univers, qu'il l'ait entendue exposer, ou qu'il se la soit forgée tant bien que mal. Celui qui sait réfléchir prend conscience d'une telle nécessité, qui est proprement de chercher, de tout le subjectif et de tout l'objectif relatif, une explication une et dernière, et de la chercher dans l'Absolu, dans un Absolu objectif réel sans restriction, dont l'idée ne soit pas seulement celle d'un principe régulateur de la pensée comme le voulait Kant, qui manque ici de psychologie. Les développements récents du Phénoménisme font voir que les philosophes les plus anti-substantialistes sont amenés comme leurs adversaires, et comme les plus déterminés matérialistes, à émettre des affirmations métaphysiques. Derrière celles-ci, apparaît ou se devine une Critique de la connaissance dont les suprêmes arguments sont aussi, nettement, de nature métaphysique ^ ces arguments, en efl'et, supposent déjà et la partie affirmative et la partie négative de la théorie du réel où aboutit la Critique de ces Positivistes plus ou moins conséquents. Que de peine ils prennent pour rendre scientifique le fond transcendant de leurs croyances philosophiques ! Ce n'est point qu'ils aient tort tout à fait, si du moins ils adhèrent au nouveau Phénoménisme ; car, que manquait-il à Stuart Mill, qui dépasse de si loin, à certains égards tout au moins, les Positivismes dont s'engoue l'Allemagne actuelle, sinon de s'être aperçu de ce que vit Renouvier, à savoir que la Métaphysique pouvait être phénoméniste, et que le Phénoménisme pouvait être et certiste et réaliste? Il conservait encore le préjugé d'après lequel le Phénoménisme ne saurait être que sceptique et même nihiliste ; et cela l'empêcha d'être sans réserves de son propre avis, d'être assuré de la solidité de son propre système. — Au reste, puisque commencer la Meta-

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LA MOHALE RATIONNELLE

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physique n'engage encore à rien, pourquoi ne point céder, puisque la Logique ne le condamne point, à Tinstinct qui nous pousse à poser le problème de TAbsolu ? Elle n'est, il est vrai, que la Science du Suggéré, si différente de la Critique elle-même qu'on peut lui réserver le nom de Philosophie proprement dite, bien que l'usage, auquel nous jugeons inutile de nous soustraire, permette d'«ippeler Philosophie jusqu'aux plus hautes généralités où aboutissent les Sciences positives. Mais on ne philosophe jamais sans s'inspirer de ces dernières ; et l'existence d'un lien génétique rattachant nécessairement — bien ou mal, il est vrai — la Métaphysique à celles-ci, peut faire concevoir une espérance favorable en ce qui concerne la Métaphysique, bien qu'elle doive, à notre avis du moins, se développer en dehors et au-dessus de la région où l'expérience est seule àguider le savant. Est-il déraisonnable de se demander si l'esprit, lorsqu'il est informé du phénoménal par toutes les Sciences, porte spontanément, normalement, nécessairement, des décrets sur l'être ? de rechercher quels décrets il peut bien porter? de le supposer bien préparé, par la connaissance de l'apparence, qui n'est pas un pur non-être, à se prononcer sur l'être? Par « être y>, il est évident qu'il faut entendre à la fois le fond de l'activité qui connaît et de celle qui se manifeste comme du dehors à la faculté de connaître. On le voit, il y a au moins autant de questions métaphysiques que de catégories de questions en dehors de la Métaphysique, c'est-à-dire de Sciences autres qu'elle. Et comme rien n'oblige a priori à poser qu'il doit exister une chose en soi, il n'y a pas lieu d'opposer a priori les exigences de la Science positive à la prétention de philosopher; rien ne force le philosophe à croire qu'il ne sera pas conduit à un certain Phénoménisme, à la Métaphysique que professerait le savant s'il avait le droit, en tant que savant, d'être métaphysicien.

Voici donc comment il conviendrait de diviser la recherche métaphysique. Une première classe de questions serait formée par l'ensemble de celles qu'on peut appeler méta-mathématiques et méta-psychologiques. Dans la Méta-mathématique, on essaierait d'expliquer le fondement dernier de ces déterminations quantitatives des êtres (doués ou non de spontanéité), en lesquelles nous avons montré la condition de toutes les déterminations qualitatives qui frappent nos sens. Dans la Méta-psyclwlogie, on essaierait d'expliquer l'apparition et l'évolution de tout ce qui manifeste de la spontanéité, une spontanéité d'ail-

leurs toujours limitée par les nécessités dont la Méta-mathémaiique est l'étude et qui paraissent s'imposer comme du dehors à tout ce qui est, non seulement au sensible, (bien qu'à lui plus amplement), mais encore au non-sensible. — Aucune Méta-esthé- (ique, car le beau est tout subjectif. Aucune Meta- sociologie, puisque toute la Sociologie est Psychologie. Aucune Méta-biologie, puisque toute la Biologie est Psychologie et Hylologie. Aucune Méta-hylologie, puisque toute l'Hylologie est Mécanique. — Mais n'y a-t-il pas une Méta-mécanique? Sans doute, la Mécanique est Mathématique ; mais, dans une classification des Sciences, on doit laisser ouverte la question de la possibilité de la réduction de tout le matériel au psychique. On doit donc dire ici qu'il peut exister, éventuellement, à côté de la Méta-psychologie et de cette Méta-màthématique à laquelle se ramène au moins une partie de ce qu'on peut être tenté d'appeler Métamécanique, une place pour uneMéta-mécanique restreinte, indépendante et irréductible à la Méta-psychologie elle-même ; elle consisterait dans l'étude explicative de l'existence et de l'essence de ce résidu obscur de la connaissance que serait le nonpsychique, la pure matière, ainsi que de l'aptitude de celle-ci à se soumettre aux lois mathématiques.

Une seconde classe de questions métaphysiques se répartirait entre une Méta-logique et une M éta- critique ; la première expliquant, si possible, l'immanence du logique à tout réel et à toute pensée ; la seconde rendant intelligible la génération, par la Pensée, des moyens de penser, et déterminant la portée exacte et la valeur de la faculté de connaître.

Enfin, il faudrait distinguer une classe de questions dont l'ensemble porterait le nom de Philosophie première. Ces questions sont celles de la possibilité, de la réalité, de la nécessité et de la finalité des parties et du tout de l'univers. Il les faudrait traiter seulement au point de vue du rapport de l'individuel à l'universel, afin de ne pas confondre Philosophie et Religion K Cependant, ne pourrait-on se servir ici, comme faisait Aristote, du nom de théologie (naturelle, s'entend)? Car, bien que conçue en dehors de toute préoccupation religieuse, bien que tout humaine, la Philosophie première la plus correcte a trait à ce point de l'être où l'on rencontre le divin, s'il existe; et si l'on croit devoir conclure par l'athéisme, ne reconnaît-on pas tout au moins

* Cf. le (^tiap. II de cette Partie.

SC;iENCI<:, PHILOSOPHIE ET MORALE

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un Inconnaissable qui hérite de quelques-uns des attributs du Dieu dépossédé, qu'il faut bieà remplacer par quelque chose? Il importe de remarquer que la troisième classe des questions métaphysiques suppose les deux premières, en ce sens que la solution de celles-ci permet seule de poser clairement celleslà. Il n'en est pas tout à fait de même en ce qui regarde la seconde classe par rapport à la première, car une partie fort considérable des données nécessaires à l'élaboration de la Méta-logique et de la Méta-critique sont directement fournies par la Logique et la Critique, grâce, du reste, aux progrès déjà accomplis dans l'ensemble des disciplines positives qui leur servent de bases d'information. En fùt-il autrement, qu'importerait? La méthode de la « navette^ » a fait ses preuves ; on doit seulement n'avoir point un souci excessif des certitudes définitives ; et le plus dogmatique doit accepter qu'on ne l'approuve point avant d'avoir pu juger du succès de ses tentatives successives en des sens divers, opposés même. A quelle Métaphysique, par exemple, serait-on bien engagé, pour avoir adhéré à la classification des problèmes ci-dessus proposée ?

Cinq Sciences positives donc, cinq seulement sont originales : la xMathématique, c'est-à-dire l'Algèbre ; la Psychologie, en ce qui échappe à la Psychophysiologie et à la Psychophysique ; puis, de plus en plus différentes des Savoirs positifs proprement dits : la Logique, la Critique et la Métaphysique. Ce sont là des Sciences pures, vraiment premières bien qu'historiquement elles ne soient pas toutes antérieures à celles que nous avons nommées Dérivées, ou à celles que l'on appelle Appliquées. Toute la valeur scientifique de ces deux sortes de disciplines leiir vient des Sciences pures. — L'Arithmétique, la Géométrie pure et la Géométrie analytique, la Biologie en tant que tributaire de la Psychologie, la Sociologie en tant que procédant de la Psychologie pure, la Mécanique, l'Hylologie (Physique et Chimie), la Physique et la Chimie en tant que réductibles immédiatement à la Mécanique, la Biologie en tant que tributaire de ces deux dernières, la Psychophysiologie et la Psychophysique, et enfin la Sociologie en tant qu'elle procède plus ou moins des Sciences cosmologiques en même temps que de la

* NoQS empruntons cette heureuse expression à M. Le Danlec, vf. VUnité dans l'Etre vivant, p. 9 sqq. (Akan, Paris, 1902).

Psychologie, sont toutes des Sciences dérivées à des degrés divers. Nous n'avons pas à pousser plus loin la division : ce ne sont plus des Sciences, mais des parties de Sciences ou des mélanges de Sciences que nous aurions à énumérer ; hâtons-nous d'ajouter que de telles parties ou de tels mélanges, comme la Philologie ou la Thermo-chimie, se trouvent avoir une importance de premier ordre et présenter des singularités considérables. — Quant à la Philosophie des Sciences, elle n'est ni originale ni dérivée à vrai dire, car elle résume les travaux des Sciences particulières positives, et même des autres en une partie spéciale par laquelle on la peut compléter, une fois ces autres édifiées. Enfin, la dépendance relative des trois Sciences du Non-Donné par rapport aux Sciences positives, n'est pas telle, on l'a vu, que l'on puisse proprement les considérer comme Dérivées.

L'ensemble des cinq disciplines fondamentales ^ est comme le lieu des principes ; leurs parties maîtresses sont constituées par des groupes de propositions très générales, obtenues plus ou moins vite par induction, puis devenues l'origine possible de déductions plus ou moins rapides et fécondes. On doit rattacher, sans nul doute, à ces propositions, tout le corps des lois qui s'en dégagent; d'où il appert que les quatre premières Sciences et les Dérivées des deux premières de la liste ne traitent point du tout des choses. Quand la déduction permet d'expliquer les groupes de phénomènes qui correspondent à ce qu'on nomme des choses, peu importe si ces groupes de phénomènes méritent ou non de s'appeler ainsi et appartiennent à des espèces réelles existant en tel temps et en tel lieu. Les réalités n'intéressent ces Sciences qu'à titre de conclusions nécessaires, de conclusions susceptibles d'être tirées des principes ; la substantialité, ou la possibilité de concevoir la phénoménalité comme équivalente à une réalité métaphysique, n'intéressent que la Métaphysique; et la Science positive elle-même regarde d'un œil inditïé-

i On voit aisément pourquoi la Philosophie des Sciences, une fois que Ton en a distrait ce qui revient à la Loorique, à la Critique et à la Métaphysique, ne contient rien de fondamental. Son importance la met cependant sur le même rang que l'Algèbre, la Psychologie, la Logique, la Critique et la Métaphysique, c'est-à-dire que les Sciences originales et fondamentales. Ne pas oublier que la Métaphysique ne fonde rien en dehors d'elle-même ; en tant, par exemple, qu'elle fonde la Morale, elle la contient ; en tant qu'elle traite de la genèse de l'apparence au sein de l'être, elle n'ajoute rien, aux Sciences, de scientifique.

lA MOKALE RATIONNELLE

un Inconnaissable qui hérite de quelques-uns des attributs du Dieu dépossédé, qu'il faut bieù remplacer par quelque chose? Il importe de remarquer que la troisième classe des questions métaphysiques suppose les deux premières, en ce sens que la solution de celles-ci permet seule de poser clairement celleslà. 11 n'en est pas tout à fait de même en ce qui regarde la seconde classe par rapport à la première, car une partie fort considérable des données nécessaires à l'élaboration de la Méta-logique et de la Méta-critique sont directement fournies par la Logique et la Critique, grâce, du reste, aux progrès déjà accomplis dans l'ensemble des disciplines positives qui leur servent de bases d'information. En fût-il autrement, qu'importerait ? La méthode de la « navette' » a fait ses preuves ; on doit seulement n'avoir point un souci excessif des certitudes définitives ; et le plus dogmatique doit accepter qu'on ne l'approuve point avant d'avoir pu juger du succès de ses tentatives successives en des sens divers, opposés même. A quelle Métaphysique, par exemple, serait-on bien engagé, pour avoir adhéré à la classification des problèmes ci-dessus proposée ?

Cinq Sciences positives donc, cinq seulement sont originales : la Mathématique, c'est-à-dire l'Algèbre ; la Psychologie, en ce qui échappe à la Psychophysiologie et à la Psychophysique ; puis, de plus en plus différentes des Savoirs positifs proprement dits : la Logique, la Critique et la Métaphysique. Ce sont là des Sciences pures, vraiment premières bien qu'historiquement elles ne soient pas toutes antérieures à celles que nous avons nommées Dérivées, ou à celles que l'on appelle Appliquées. Toute la valeur scientifique de ces deux sortes de disciplines leur vient des Sciences pures. — L'Arithmétique, la Géométrie pure et la Géométrie analytique, la Biologie en tant que tributaire de la Psychologie, la Sociologie en tant que procédant de la Psychologie pure, la Mécanique, l'Hylologie (Physique et Chimie), la Physique et la Chimie en tant que réductibles immédiatement à la Mécanique, la Biologie en tant que tributaire de ces deux dernières, la Psychophysiologie et la Psychophysique, et enfin la Sociologie en tant qu'elle procède plus ou moins des Sciences cosmologiques en même temps que de la

* Nous empruntons cette heureuse expression à M. Le Danlec, cf. V Unité dans l'Etre vivant, p. 9 sqq. (Aican, Paris, 1902).

Psychologie, sont toutes des Sciences dérivées à des degrés divers. Nous n'avons pas à pousser plus loin la division : ce ne sont plus des Sciences, mais des parties de Sciences ou des mélanges de Sciences que nous aurions à énumérer ; hâtons-nous d'ajouter que de telles parties ou de tels mélanges, comme la Philologie ou la Thermo-chimie, se trouvent avoir une importance de premier ordre et présenter des singularités considérables. — Quant à la Philosophie des Sciences, elle n'est ni originale ni dérivée à vrai dire, car elle résume les travaux des Sciences particulières positives, et même des autres en une partie spéciale par laquelle on la peut compléter, une fois ces autres édifiées. Enfin, la dépendance relative des trois Sciences du Non-Donné par rapport aux Sciences positives, n'est pas telle, on l'a vu, que l'on puisse proprement les considérer comme Dérivées.

L'ensemble des cinq disciplines fondamentales ^ est comme le lieu des principes ; leurs parties maîtresses sont constituées par des groupes de propositions très générales, obtenues plus ou moins vite par induction, puis devenues l'origine possible de déductions plus ou moins rapides et fécondes. On doit rattacher, sans nul doute, à ces propositions, tout le corps des lois qui s'en dégagent; d'où il appert que les quatre premières Sciences et les Dérivées des deux premières de la liste ne traitent point du tout des choses. Quand la déduction permet d'expliquer les groupes de phénomènes qui correspondent à ce qu'on nomme des choses, peu importe si ces groupes de phénomènes méritent ou non de s'appeler ainsi et appartiennent à des espèces réelles existant en tel temps et en tel lieu. Les réalités n'intéressent ces Sciences qu'à titre de conclusions nécessaires, de conclusions susceptibles d'être tirées des principes ; la substantialité, ou la possibilité de concevoir la phénoménalité comme équivalente à une réalité métaphysique, n'intéressent que la Métaphysique ; et la Science positive elle-même regarde d'un œil indiffé-

' On voit aisément pourquoi la Philosophie des Sciences, une fois que l'on en a distrait ce qui revient à la Logique, à la Critique et à la Métaphysique, ne contient rien de fondamental. Son importance la met cependant sur le même rang que l'Algèbre, la Psychologie, la Logique, la Critique et la Métaphysique, c'est-à-dire que les Sciences originales et fondamentales. Ne pas oublier que la Métaphysique ne fonde rien en dehors d'elle-même ; en tant, par exemple, qu'elle fonde la Morale, elle la contient ; en tant qu'elle traite de la genèse de l'apparence au sein de l'être, elle n'ajoute rien, aux Sciences, de scientifique.

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SCIENCE, PHILOSOPHIE ET MORALE

rent toutes les contingences spatiales et temporelles qui résultent avec nécessité, bien qu'en un sens au hasard, du jeu des lois des phénomènes.

Comment classer et qualifier des Sciences telles que la Botanique et la Zoologie? D'une part, elles apparaissent comme la simple préparation au véritable Savoir, comme des triages qu'il faut faire avant d'aborder les problèmes scientifiques, comme des recueils ordonnés le moins mal possible de questions à résoudre : Botanique, Zoologie et sciences analogues sont, ou, si l'on préfère, furent cela même. Mais, d'autre part, déduire les espèces vivantes, ou même chimiques, ou encore physiques (classes de modes de propagation du mouvement), est le but du savant ; une nomenclature n'est tout à fait scientifique que si l'on peut retrouver déductivement les ensembles de phénomènes d'abord décrits, tant bien que mal, par de purs observateurs. On voit ici combien la Mathématique diffère des autres Sciences positives : l'induction est, ou est devenue si rapide en la première, les définitions y sont si indiscernables des autres principes, et les espèces s'y confondent si bien avec des lois, qu'un abime semble séparer la Mathématique des autres Sciences particulières, qui arrivent si péniblement à lui ressembler de loin et font si lentement ce qu'elle fait instantanément. Cet abime est pourtant illusoire. La différence de Sciences comme la Botanique et la Zoologie, et de Sciefices comme la Mathématique, la Psychologie et leurs Dérivées, sera assez marquée si Ton nomme les premières Sciences appliquées. On pourrait, comme fait M. Goblot, ajouter à cette expression l'épithète de €sijstématiques}y pour désigner la Botanique, la Zoologie et les sciences similaires ; l'expression de « temporelles y> pour désigner toutes les Histoires, depuis celle de la nébuleuse jusqu'à celle des nations; et l'expression de « spatiales j> pour désigner toutes les Géographies, depuis celle du Ciel (bien que l'étymologie proteste) jusqu'à ce qu'on nomme communément ainsi. L'impossibilité de séparer tout à fait, dans les Sciences appliquées, ce qui revient strictement à chacune des catégories que nous venons d'y distinguer, montre bien que le principe de leur division est plutôt dans les conditions subjectives auxquelles est soumis l'être percevant et pensant, que dans des nécessités objectives et d'ordre rationnel. D'autre part, les causes de leur élévation à la dignité de Sciences sont tout entières dans les Sciences théoriques dont elles dépendent, et souvent dans plu-^ sieurs à la fois ; bref, elles n'ont rien d'original.

On confond aisément les conditions de l'élaboration d'un savoir avec celles de ce même savoir à l'état parfait, surtout quand l'importance de celles-là est pratiquement très grande. C'est pourquoi, si l'on ne fait aucune difficulté de regarder la récollection des faits, en Physique, comme la simple préparation de la Physique, on regarde cependant la récollection des faits historiques comme constituant une Science, l'Histoire, qu'on juge fiussi digne de ce nom que la Sociologie. U y a là une illusion facile à dissiper. Peu importe si l'historien, qui ne considère les faits que par masses (faits molaires)^, peut occuper toute son existence à faire œuvre d'annaliste intelligent sans jamais être nécessairement amené à se dire : «Voici^que j'ai rassemblé toute la matière dont j'avais besoin pour faire œuvre scientifique ; il ne me reste plus qu'à descendre jusqu'aux faits élémentaires (faits moléculaires) - pour formuler enfin des lois. » Avec M., Tarde et M. Bougie, et contre M. E. Naville, malgré la très haute valeur de son récent essai de classification, il faut maintenir que l'Histoire n'est que la préface de la Sociologie' ; que, sans quelque Sociologie déjà, l'historien ne saurait rien comprendre de ce qu'il veut expliquer ; qu'il ne saurait même bien juger de l'authenticité et de la véracité des témoignages; qu'il serait impuissant à donner aux faits qu'il relate cette ombre de valeur générale sans laquelle son labeur n'aurait rien du tout de scientifique, et qui consiste dans la possibilité, pour chacun des raisonnements par lesquels il établit la réalité d'un fait oud'une liaison de faits, d'être reconstruitde la même manière, d'un bout à l'autre, par quelque historien que ce soit, ou d'être pareil quant à la conclusion à ceux que d'autres chercheurs pourraient instituer en partant de données difTérentes mais également vraies. U n'y a d'autre Histoire sans Sociologie qu'une Histoire sèche, sans intérêt profond et sans garantie, ou encore une Histoire fantaisiste et toute a priori, dénuée de tout caractère scientifique ; mais pourrait-on trouver un livre d'Histoire où il n'y aurait pas au moins un peu de Sociologie inconsv^iente et plus ou moins puérile ?

Au-delà des Sciences appliquées, il n'y a plus que des Sciences que l'on pourrait appeler simplement Applications; ce sont

*■* Expressions de M. Le Dantec: Les liynites du connaissahle, Chap. I.

^ L'ancienne Pliilosophie de THistoire est devenue la Sociologie. On pourrait (encore appeler Philosophie de l'Histoire l'explication d'ensemble que saurait «loiiner la Sociologie de l'histoire de c«'t être particulier qui est l'homme au sein >î<' ce monde particulier qui est notre univers.

LA. MORALE RATIONNELLK

SCIENCE, PHILOSOPHIE ET MORALE

tous ces savoirs très complexes qui vont de la Politique aux Arts mécaniques, en passant par la Pédagogie et par l'Hygiène. On pourrait à la rigueur nommer les premières Sciences d'Applicatiofi théoriques et les secondes Sciences d'Application pratiques. Toutefois le nom de Science convient-il bien encore où Ton hésite à se servir du mot « théorique »? — Quant aux Arts, où toujours la Science a quelque part, ils sont intermédiaires, en tant du moins qu'il y a lieu d'en parler ici, entre l'Application de la Science et les pures Pratiques, dont les Routines sont le dernier degré. Nous n'avons pas à considérer les services que les Sciences les plus élevées ont pu recevoir de toutes les autres formes de la culture, pas plus que nous n'avons cru opportun d'insister sur les services rendus, par exemple, par la Botanique et la Zoologie de jadis à la Biologie d'aujourd'hui ; ni le maçon avisé n'a créé la Géométrie, ni le politique réfléchi la Sociologie, ni le peintre habile la Perspective.

Telle doit être, semble-t-il, la classification des Sciences et des Parties de la Philosophie. Tout le principal en a pu être établi sans que le nom de la Morale soit prononcé. Nous avons donc tenu notre promesse. Or si nous avons réussi à parler de toutes les Sciences sans être forcé de faire la moindre allusion à celle dont nous voulons, en cet ouvrage, formuler l'essentiel, c'est peut-être parce que nous n'avons pas subdivisé les diverses Sciences. Quoi qu'il en soit, la classification présentée se tient debout, cohérente. La Morale n'existerait-elle point? Ou bien serait-elle si à part qu'il la faudrait dire étrangère à la Science et à la Philosophie ? Pour lui accorder confiance, certains esprits n'exigent pas moins que son indépendance absolue à l'égard de toutes deux et jugent nécessaire d'y voir une « technique » tout à fait spéciale. Mais l'indifférence de tous les Savoirs énumérés à l'égard de la Morale ne motiverait-elle pas une défiance légitime à son endroit de la part du savant? Avons-nous trouvé une seule Science qui ne se relie pas plus ou moins intimement à d'autres ? La raison humaine pourrait-elle accepter une Morale qui serait, parmi les autres Savoirs, comme une sorte de scandale? Et qui voudrait d'une technique dont le propre serait de ne pas laisser entrevoir les principes de la Science vers laquelle elle tend? Car toute technique ou procède d'une Science ou tend vers une Science ! Mais on ne nie pas que cette technique ne tende, tout au moins, à devenir une Science ; on admet donc

qu'il est en elle, d'ores et déjà, des liens qui la rattachent à ce que l'on nomme un Savoir au sens propre de cette expression Il faut chercher ces liens. Autrement, on devrait prendre le parti de déclarer que la Morale, incapable d'être quelque chose pour l'esprit, est à rejeter. Il serait insensé d'en vouloir une quand même! Que l'on soit donc logique! Que l'esprit n'accepte que ce qu'il peut reconnaître comme sien ! — Mais une voie s'off-re à nous pour sortir de ces difficultés. Peut-être, ainsi que nous le supposions, la Morale est-elle moins une Science qu'un faisceau de parties de Sciences, Il en est bien ainsi, nous le verrons en subdivisant plusieurs des Savoirs classés plus haut.

I IV. — Troisième Moment: Division de ia Morale,

Que sa valeur soit absolue, ou relative, ou illusoire, la moralité apparaît, non comme une pure Pratique, mais comme un Art mêlé de Science. La Morale, elle, si elle existe véritablement, n'est aucunement un Art, car elle est aff'aire de théorie, et la beauté et l'utilité sont choses extra-morales. Il est difficile de n'y point voir, en partie, une Science d'Application pratique ; toute la question est de décider si, pour ce qui reste, au cas où ce reste ne serait pas la simple mise en formules abstraites d'un mode d'activité d'abord irréfléchi et sans originalité, la Morale n'apparaît point au cours d'une reconnaissance opérée dans le domaine des Sciences fondamentales et de leurs Dérivés. Essayons. Ce qui suit complétera les lacunes de cette première série de considérations.

Il est assez manifeste que la Morale ne saurait être ramenée à une Logique du cœur, car on ne peut conserver à des impératifs la qualification de moraux si on les réduit à des élans de l'âme, ni qualifier de logiques des élans de l'âme ou des impératifs non rationnels dans leur essence, puisque le propre du* logique est de s'adresser à l'esprit seul et de s'opposer contradictoirement à toute motivation non intellectuelle ». A vrai dire,

* On peut sans diminuer l'intérêt des fines analyses de M. Ribot, dans sa Logique des sentiments (Alcan, Paris, 1905), soutenir que ce qu'il nomme logique des sentiments n'est que l'action du sentiment, par l'intermédiaire <ie processus idéatifs qui n'ont rien de commun avec la Logique, sur nos jugements et nos raisonnements.

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la connaissance élémentaire et préliminaire que nous avons de la Morale avant même de l'avoir scientifiquement définie, nous oblige à ne chercher les parties de cette discipline que dans la Psychologie, la Biologie, la Sociologie, la Critique et laMétaphysique. Explorons la première.

La Psychologie, celle de Thomme normal du moins, contient trois groupes d'études. Le premier consiste dans la description et l'explication positives des phénomènes intellectuels, émotifs et volitifs. Des deux derniers groupes, l'un dégage les lois communes à tous ces phénomènes^ ; l'autre réunit, pour les considérer à part, des groupes complexes de faits psychiques dont soit l'évolution soit la complexité même font l'intérêt principal et l'obscurité spéciale. Donc, à côté d'études comme celles de l'intelligence (qui est du premier groupe), ou de l'habitude (qui est du deuxième groupe), il y en a, comme celle du langage ou de l'activité esthétique, par exemple, qui rentrent dans un groupe différent. Ce n'est pas qu'il n'y ait point de connexité entre les parties de la Psychologie ; toutes, d'ailleurs, requièrent, dans une mesure variable, pour se constituer, l'aide de la Physiologie et de la Physique ; mais peu nous importe ici. — Or, assez semblable à l'activité esthétique, est une autre activité, qui consiste à engendrer des jugements de valeur, accompagnés de sentiments spéciaux d'approbation ou de désapprobation, ainsi que de faits, très voisins des volitions, que l'on nomme des impératifs intérieurs et que l'on distingue de toutes les autres sortes de contraintes à cause de l'idéalité des dits impératifs. L'ensemble de ces faits forme une partie du domaine de la Psychologie; originels et originaux ou non, ils ont, au regard de l'observation intime, une spécificité tout au moins acquise qui fait d'eux l'objet d'une recherche particulière, aussi légitime que celle des propriétés de l'oxygène bien qu'il soit absolument démontré qu'il n'y avait, à l'origine du monde, aucune molécule d'oxygène. Le nom d'Ethologie individuelle inductive convient à cette partie de la Psychologie ; et c'est aussi le nom, évidemment, soit d'une partie de la Morale, soit de la Morale théorique tout entière. La Morale est peut-être quelque chose de plus ; en tous cas, elle est cela ; et si elle est plus vaste, cette Ethologieen

«Nous empruntons à M. V. Egger l'idée d'un groupe d'études psychologiques spécial ayant cet objet.

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est forcément le début, car il n'y a de Science qu'où l'on prend pour base des faits, c'est-à-dire du donné. Cette Ethologie, pure géographie et pure histoire de certains faits psychiques, se relie à toute la Psychologie, car les faits moraux sont en réaction perpétuelle avec les autres événements mentaux. Bref, la Morale a pour première partie tout au moins, une partie d'une Science positive, d'une Science autre qu'elle-même.

L'Ethologie inductive doit être aussi sociologique, car il existe une Inter-psychologie, relevant d'aUleurs de la Psychologie, mais qui est indispensable pour achever celle-ci L'importance de l'interaction des psychismes individuels et l'originalité relative de ses résultats, exigent que l'on complète par une géographie et une histoire générales et comparées des psychismes collectifs, la géographie et l'histoire bornées où s'enferme la Psychologie proprement dite ou individuelle. En particulier, l'hérédité S dont l'influence doit être recherchée à l'occasion de tout fait psychique, est d'ordre sociologique autant que d'ordre physiologique ; elle est sociologique au même titre que l'action exercée par un homme ou un groupe d'hommes sur un homme ou un groupe d'hommes contemporains. Et la psychologie comparée de l'homme et de l'animal est également psychologique, sociologique et biologique tout à la fois. Fort nombreuses et diverses sont les parties de la Sociologie qui rentrent d elles-mêmes dans les recherches éthologiques, et donc doivent contribuer à former la première partie de la Morale. Il n'est guère, en effet, de parties de la première qui ne soient utiles pour traiter quelque chapitre de celle-ci, dont tous les chapitres mentionnent des faits influencés par la mentalité morale ou 1 influençant. Presque toute manifestation de l'activité linguistique, ou artistique, ou religieuse, ou économique, ou juridique ou politique, est psychologique, physiologique et éthique, soit simultanément, soit successivement. C'est peut-être l'étude sociologique des faits moraux qui peut éclairer de la manière nous ne dirons pas la plus complète, mais la plus vive les origines de la moralité, sur lesquelles il est, non pas indispensable

' Il faut prendre garde que l'hôrédité pourrait bien n'être que la re production che^ retre B, de ce qui fut chez son ancêtre A, grâce à la re-production explicable au moyen de lois simplement physico-chimiques, des conditions Mui ont produit d'abord, chez l'être A, ce dont l'analogue se retrouve chez

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sans doute, mais du moins très utile d'être instruit le plus possible pour juger en toute sécurité de sa valeur. La Sociologie permet aussi d'étudier bien des faits moraux comme avec un verre grossissant. Enfin il est requis de s'informer si cette Science ne contredit pas, mais confirme plutôt ce q^^on/^'^o»* avoir appris par la Psychologie. 11 y a donc, dans 1 Ethologie, qui est tout au moins la première partie de la Morale, une^(/ioloQie sociale inductive, comme il y a une Ethologie mdividuelle inductive. Elles sont d'égale importance. Malgré certaines reserves, que nous avons faites, elles se distinguent assez pour exiger'que Ton traite à part de chacune d'elles.

L'Elhologie inductive contient-elle une Ethologie biologique qui en serait comme une troisième division? Certes, les considérations biologiques doivent jouer un rôle au début de la spéculation morale, si ce n'est dans la Morale tout entière. On ne peut parler d'hérédité sans en appeler à la Biologie, et toute question psychologique soulève une question physiologique, dût-on s'apercevoir, à la réflexion, que le psychique n'est pas entièrement serf du physiologique. Il apparaît par là que l'Etholo'^ie biologique a sa place marquée en Ethique, mais aussi qu'elle doit être incorporée aux deux premières, et non leur être juxtaposée. Le psychique et le physique, toutes réserves faites sur le fond de celui-ci, diffèrent plus entre eux que le psychique et le social ; mais, bien que moins profonde, la dernière de ces différences impose au philosophe une division du travail plus accusée ; car si la Psychologie individuelle et la Psycholocrie sociale sont comme deux chapitres d'une même science, c'en sont vraiment deux chapitres, tandis que, ni dans l'une m dans l'autre de ces divisions de la Psychologie, l'on ne peut remettre de traiter les questions biologiques connexes : individuel ou social, tout fait psychique à des antécédents, des concomitants et des conséquents physiologiques sans la connaissance desquels, bien souvent, on ne peut achever, ni continuer, m même commencer une étude psychologique. H est encore des philosophes, nous le savons, qui prétendent moraliser sans aucune Biologie ; ce sont des Spiritualistes qui défendent mal leur cause. En effet, s'il est vrai que l'existence d'un a prion éthique est la condition préalable de l'établissement d'une Morale vraiment impérative, c'est-à-dire non illusoire, il faut savonquelles confirmations ou quelles modifications peuvent apporter.

aux conclusions logiques du psychologue et du sociologue, l'histoire de la vie et les Sciences du monde organisé. Qu'on ait le droit de déclarer a priori l'expérience incapable de fonder l'obligation, qu'il soit légitime de proclamer la valeur de la Morale au nom de la raison pure, nous le pensons ; d'autant plus que les Sciences les plus positives* reposent sur la confiance de l'esprit en lui-même, qui ne peut pas ne point postuler, à chaque instant, la valeur absolue de quelques principes, faisant ainsi de la Métaphysique aussi audacieusement en somme que le moraliste dogmatique ou encore le moraliste criticiste ! En somme, la Morale ne saurait être que ce que la pensée veut qu'elle soit, et chez tout positiviste cette pensée impose silence à l'érudition pour déclarer où est le bien, où est le mal. Cependant, malgré tout, il reste que les croyances morales sont des faits, et que les idées les plus manifestement a priori sont données, en fait, ainsi que les plus empiriques, a posteriori : une certaine intuition intérieure nous les présente ; la vie explicite de tous les principes moraux a une histoire, une histoire dont le début nous inquiète. Il faut que le dogmatique sache se défendre contre les Sceptiques du dehors, et contre ce sceptique intérieur que nous sommes tous à certaines heures, à moins que nous ne soyons des saints, des fanatiques ou des sots. Pour répondre péremptoirement à tout ce qu'on peut objecter à la Morale au nom de la Science actuellement possible, il faut savoir, non seulement en psychologue et en sociologue, mais aussi en naturaliste, quand, où et comment a pu naître la moralité. Il n'est pas prouvé par les faits que la Morale ne soit pas innée d'une manière ou d'une autre, et à moins d'un parti pris matérialiste injustifiable, on ne peut taxer d'absurdité l'apriorisme moral. Sait-on si bien ce qui se passe dans l'àme des bêtes ou dans la « partie psychique de l'atome » ? Quel gain pour le rationaliste, s'il constate que rien ne l'empêche d'admettre la thèse de l'indépendance et de l'originalité au moins partielle du fait moral ! L'apriorisme est bien proche du certisme, d'une manière générale, et le certisme est difficilement anti-métaphysicien. Rien n'obHge, au reste, à dogmatiser avec indiscrétion.

Quel est le savant qui jugerait suffisant de louer la Science à cause de son succès, même théorique? Pour lui, on ne la loue bien que si c'est, au fond, i esprit humain son auteur que l'on loue en elle.

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Mais l'Ethologie inductive ne saurait conclure elle-même à l'existence d'un véritable a priori moral, car Va priori dépasse le donné ; on ne le constate pas comme tel ; on ne fait que le conclure supposé par le donné, qui est, en l'espèce, le fait moral tel que le psychologue et le sociologue peuvent l'observer. L'a priori moral ne peut donc être que démontré ; cette démonstration relève de la Critique. Très évidemment, l'analyse qu'il faut faire ici est déjà d'un ordre quelque peu transcendant. L'Ethologie inductive, à son début pure géographie et pure histoire de la mentalité morale, se clôt par la constatation de la possibilité ou de l'impossibilité de réduire à des éléments empiriques observables l'ensemble des faits de la mentalité morale ; mais il appartient à une autre Science de conclure ici d'une façon apodictique, et de résoudre définitivement, par une analyse hardie, hardie mais non point téméraire, par une dialectique inusitée dans les régions du Savoir proprement positif, la question de l'apriorité ou de l'apostériorité du moral.

Cette nouvelle Science, à laquelle convient le nom d'Ethocritique, se compose de deux parties. Dans la première, que l'on peut appeler Déduction métaphysique, on tentera de dégager Va priori de l'expérience morale, sans craindre de s'élever jusqu'à un phénomène mental très abstrait, qui n'est jamais donné sous sa forme pure et qui est : la Pensée pure. Dans la seconde, que l'on peut nommer Déduction transcendantale, on tentera de rattacher, comme une conséquence à son principe, cet a priori à la Pensée en soi, considérée dans sa notion la plus générale, la plus abstraite. Ou bien, si l'on a conclu à la non-apriorité du moral, on s'ingéniera à rechercher, néanmoins, si la conclusion contraire n'est pas cependant soutenable en partant de cette idée de la Pensée pure, qui n'est pas si métaphysique qu'elle soit un légitime objet de dédain pour tout positiviste qui se respecte. Etant donné que l'empiriste l'est généralement en dogmatique, il doit à la raison, dont il emprunte les principes et que le Positivisme le plus récent n'hésite pas toujours à invoquer explicitement, de s'enquérir tout au moins de ce qu'elle peut sembler dire par elle-même au sujet de la Morale. — On le voit, ce que nous savons déjà, par la définition de l'Ethologie, du contenu de la Morale, nous a amené à découvrir une autre partie de cette Science. Mais saurions-nous aussi aisément qu'il y aune Ethocritique, si nous n'avions déjà l'idée d'une Critique? L'Ethocritique est une partie de la Critique, dont l'Ethologie

nous a fait deviner l'existence parce que nous savions qu'il existe une Critique. Comme la première, la seconde partie de la Morale vient d'une Science autre que la Morale, qui vit d'emprunts.

Une fois assuré, si on doit l'être, que la Morale est suspendue à une catégorie de la raison (car la Déduction transcendantale aboutit à ce résultat si elle ne conclut pas à sa propre impossibilité), il est tout indiqué, d'une part, de tenter de rattacher, à l'Absolu objectif, le processus ,de la génération de l'élément moral par la Pensée, par l'Absolu subjectif; et, d'autre part, de rattacher ce même processus, en tant qu'événement réel au sein de l'être, à l'être même, à l'ensemble et au principe de l'être, c'est-à-dire encore à l'Absolu objectif. Comme il reste toujours possible qu'on ait mal conclu tant que l'on n'a pas examiné toutes les difficultés que peuvent soulever les résultats qu'on atteint, nul empiriste n'est autorisé à ne point essayer, ne fût-ce que « pour voir», comme on dit, de reconstruire la Métaphysique parle moyen ou à l'occasion de la Morale. S'il est sincère, il se rendra compte de l'intensité de la foi sui generis que requiert la Morale positive par lui préconisée ; car, en dépit de tous ses efforts, il ne peut faire que sa Morale ne ressemble encore à une Métaphysique. De même que le théiste inhabile à se faire provisoirement une âme d'athée et que le spiritualiste inhabile à se faire une àme de matérialiste, l'empiriste inhabile à se feindre dogmatique n'a jamais compris ni donc pu réfuter à fond ses adversaires. Mais passons ; il est assez démontré qu'à TEthocritique doit faire suite, quelque en doive être le sort, une Métaéthique. Nous dirons plutôt Métamorale, puisque ce terme est en usage. Comme l'Ethologie appelle l'Ethocri tique, celle-ci appelle la Métamorale et lui sert de base. — A mesure que l'idée de la Morale se précise, il devient plus facile de la compléter en réfléchissant sur ce qu'on sait déjà de son objet. Pourtant, comment saurions-nous exactement ce qu'est la Métamorale et aurions-nous le sentiment de sa nécessité, si nous ne savions ce qu'est la Métaphysique ? Subdivisons cette dernière ; il ne peut y avoir plus de parties dans la Métamorale que dans la Métaphysique, dont la description, faite plus haut, nous aidera à découvrir quelles spéculations transcendantes sont indispensables à la construction de la Science qui nous occupe.

Il est inutile de considérer la Méta-mathématique. — Mais

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comme, suivant la doctrine qu'on professe sur l'âme, la liberté et la mort, on pense en Morale de façons fort diverses, comme, si agnostique qu'on veuille être sur ces trois points, on ne peut faire que l'agnosticisme où l'on se retranche n'influe sur l'idée que l'on se fait de la vie idéale, la Meta- psychologie est l'une des divisions de la Métamorale. Le spiritualiste doit être le dernier à en douter, car la question de l'essence du réel et celle de la contingence rentrent forcément pour lui dans la Méta-psychologie, et ces questions intéressent la Morale au plus haut point. — On ne pensera pas non plus de même, en Morale, suivant que l'on croira ou non à la valeur de la Science et de la Philosophie, car de l'idée que l'on a d'elles dépend le jugement que l'on porte sur les opinions communes relatives à la réalité des sujets et des objets. Notre moi et celui des autres sont-ils parties intégrantes des objets en général et plus ou moins identiques à eux? Quel mode d'existence faut-il attribuer aux choses, dont la vie consiste à se servir? A ces questions répondent la Méta-logique et la Méta-critique, dont l'ensemble n'est autre chose que cette Théorie de la Connaissance où l'on voit d'ordinaire la première moitié delà Métaphysique. — Enfin, affirmer ou nier Dieu, ou le divin ; achever ou non de fonder, couronner ou non la Morale par une Théologie naturelle ou par une doctrine des premiers principes conçue de manière à en tenir lieu, voilà qui décide inévitablement de la présence et de l'absence de caractères très importants dans la Théorie de la bonne conduite, si du moins celui qui la construit a souci d'être logique. Il importe spécialement au moraliste de savoir si le monde moral se réduit au monde humain ; car si la moralité n'est pas au sommet de l'être et à sa base, allons plus loin, s'il n'y a point quelque moralité partout au sein de l'univers, un doute suprême, semble-t-il, demeure possible dans la meilleure conscience. Elle peut se dire : « Qui sait si cette Morale que mon esprit engendre, je ne la crée pas absolument? Je ne puis douter à fond de ma Science, qui ne connaît point ma Morale comme théorie d'un idéal vrai ; que peut donc valoir ma Morale ? Peut-être dois-je m'étonner plus de ma tendance à la moralité que de ramôralité de l'univers ? » Que faire alors ? Il est raisonnable de penser que si la Métaphysique ne peut solidement s'édifier, ou que si la seule possible ne reconnaît point de la moralité partout où il y a de l'être, la Morale manque elle aussi de solidité, en dernière analyse. Est-ce donc assez des

élans du cœur, ou de l'évolution fatale de ce qu'on nomme instinct moral, pour m'assurer que la Morale n'a rien de factice? Non, j'ai besoin de connaître que ce monde, dont je réussis la théorie, n'est point étranger dans son essence à l'idéal qui me séduit et que je vois l'humanité poursuivre ; j'ai besoin de m'assurer, métaphysiquement puisque c'est impossible scientifiquement, que ma Morale n'est point une étrangère dans le vaste monde. Arrière la foi du charbonnier en Morale ! La Physique des mœurs ne peut équivaloir, pour un esprit logique, à la Morale. Autrement dit, il est fort vraisemblable qu'une Métaphysique assez semblable à celle de Leibnitz est nécessaire pour que la Morale ne soit pas une fiction. Ou celle-ci se relie à une théorie de l'être indépendante d'elle mais qui s'accorde avec elle, ou c'est Gorgias et Nietzsche qui sont dans le vrai.

L'Ethocritique conduit donc à une Métamorale dont la Métaphysique indique l'économie. Ses divisions sont cette Méta-psychologie, cette Méta-logique, cette Méta-critique et cette Théologie naturelle que nous avons signalées comme des parties de la Métaphysique. Quant à la Méta-mécanique, nos dernières réflexions tendent à prouver que la Morale est compromise si la première n'est pas entièrement réductible à la Méta-psychologie pour ce qui ne se réduit point, en elle, à la Méta-mathématique. 11 se pourrait, éventuellement, que l'on eut à chercher si la Morale s'accommoderait de l'amoralité totale d'une partie des éléments de l'univers.

Il y a place, en Morale, pour une quatrième et dernière sorte de recherche, pour une Ethologie déductive, individuelle et sociale, qui prépare la Morale pratique, qui tire des trois premières parties, ou de la première seule, si la seconde et la troisième ont conclu en faveur d'une pure Physique des mœurs, les principes généraux de la bonne conduite. — Il est inutile de classer ici les questions de Morale pratique.

Telle est la véritable division de la Morale théorique; tels sont les cadres où doit rentrer et que doit remplir toute spéculation morale, quel que soit l'esprit qui l'anime. Bien particulier est donc le cas de la Morale, qui est moins une Science qu'un faisceau de parties de Sciences, pareille en ceci aux Sciences d'Application pratiques, quoiqu'elle soit loin de leur être assimilable malgré l'importance de sa partie pratique. De tous les

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Savoirs, c'est le plus dépendant, malgré Foriginalité de son objet, qui est presque certaine pour qui aborde sans idée préconçue FEthologie inductive. — L'Algèbre, la Psychologie pure, la Philosophie des Sciences, la Logique, la Critique, la Métaphysique et la Morale composent la liste des Savoirs que Tépistémologiste doit énumérer avant de proposer un autre tableau plus détaillé. Sans doute, sur les sept, cinq seulement sont fondamentaux ; la Philosophe des Sciences n'a rien d'original, et la Morale, en ce qu'elle a de plus spécial, est tributaire de la Critique et de la Métaphysique, semble-t-il. Mais le rôle de la Philosophie des Sciences est si à part, son économie est si spéciale et son importance est si considérable, qu'il y aurait pédantisme plutôt que rigueur logique à la rayer de la liste. De même pour la Morale : au sein de la Critique et de la Métaphysique, et déjà même dans la Psychologie, le concept du moral apparaît avec une individualité si caractérisée, si unique, qu'il serait insensé de ne pas ranger cette Science à côté des plus fondamentales. Elle est la dernière du genre auquel convient le nom de Philosophie proprement dite.

§ V. — Quatrième moment : Définition de la Morale,

Nous pouvons enfin définir la recherche qui est l'objet principal de cet ouvrage. Il suffit d'en considérer l'idée d'après la division ci-dessus établie, qu'elle résumera. Cette définition sera génétique sans être historique ; elle sera logico-génétique, si l'on peut ainsi parler, et donc au plus haut degré et de la manière la plus profonde, psycho-génétique.

La Morale est la Science des conditions de fait, individuelles et socialeSf du jugement moral normal ; du rapport de ce jugement avec la Pensée en général et de son objet avec VEtre en général ; des moyens, enfin, dont la connaissance peut servir à réaliser V accord du jugement moral avec la nature de l'être qui le porte et de Vunivers au sein duquel il est porté.

Nous l'avouons; quiconque s'inspirera de cette définition et des réflexions dont elle est sortie, inclinera à une solution idéaliste du problème moral. Cela ne prouve point que notre dialectique n'était pas objective et qu'elle était pipée. Au reste, ridéaliste sait accepter tout ce que l'empiriste, souvent plus

curieux du réel, hélas ! réussit à y découvrir, tandis que l'empiriste borne de parti pris le champ de ses recherches. Ce dernier ressemble au myope ; il ne voit bien que de près, et encore, car sait-il lire en lui-même? L'autre veut user de toutes les ressources de son esprit ; il n'a point tort. Pourquoi le plus solide des travaux de l'un et de l'autre ne formerait-il pas un tout? Mineurs qui forent les flancs opposés d'une même montagne, pourquoi ne se rencontreraient-ils pas ? Les uns voient peut-être ce qui échappe aux autres. Espérons que la logique immanente, qui si souvent corrige peu à peu les maladresses et les étroitesses des systèmes, amènera l'accord désirable. Que resterait-il de la Morale s'il en fallait changer totalement l'idée traditionnelle, qui est rationaliste et même métaphysique? Que les adversaires de la vieille Morale osent donc la nier, comme fait un Nietzsche, et que ses partisans l'affirment avec tout ce qu'elle implique ! On parle d' « union morale » ; mais c'est la raison seule qui peut réaliser l'union des esprits, en Morale comme en Science ! C'est se leurrer que de préconiser une union des cœurs et des volontés qui ne serait pas aussi, et d'abord, une union des esprits. L'homme est un être pensant ; il ne faut pas demander qu'il soit moral à la manière d'une brute, sans penser sa Morale ! Nous le savons, on a rêvé une moralité inconsciente comme idéal : fautil, pour rêver cela, avoir perdu le sens moral ! Il est temps que la Morale rationnelle relève la tête. Qu'elle ne se contente pas de se défendre ; qu'elle attaque ! La vertu est trop souvent timide et gauche ; on ne la calomnie pas trop quand on la dit couarde; elle est en général trop timide dans l'affirmation et dans l'action. Il est exact que le vrai est généralement difficile à prouver et qu'il est plus facile de rendre l'erreur vraisemblable ; que celui qui pense juste fasse donc l'impossible pour être le meilleur dialecticien ! La bonne conscience, qui a la raison pour elle, se croit déjà hardie quand elle montre qu'elle ne rejette pas tout de l'Utilitarisme, qui, lui, ne daigne pas toujours montrer qu'il peut — tant bien que mal — rejoindre la Morale rationnelle. La bonne conscience se juge héroïque quand elle va jusqu'à affirmer la valeur absolue de a l'instinct moral )d. C'est insuffisant ; il lui faut dresser, en face de la Science, une Morale dont la rationalité équivaille à celle de la Science, une Morale qui ose revendiquer, de la Métaphysique, l'appui théorique que la Science ne peut lui donner, elle qui par état se désintéresse de la Métaphysique — tout en reposant encore, ne l'oublions

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pas, sur une croyance métaphysique, celle de Tesprit à la valeur de la systématisation logique du phénoménal. Les meilleurs Empiristes proclament que toute concession à la vieille Morale est une concession à la vieille Métaphysique, et ils ont raison, toutes réserves faites. Il nous faut en convenir avec eux pour défendre, en le perfectionnant, le bloc qu*ils ont la sagacité de reconnaître impossible à scinder en deux parties dont l'une pourrait être gardée plus ou moins complètement par qui rejetterait Tautre.

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