BENOIT MALON III
ici, souffrez que je vous rappelle cela, si vous l'avez oublié : les rustres, qui ne sont pas autrement façonnés, d'ailleurs, que vous et moi, ne vivent que de leur labeur, et quiconque aux champs ne travaille pas, au lieu de manger et boire à son gré, se brosse la panse quand il a soif et faim. Or, dès que la tâcheronne qui l'avait conçu l'eut suffisamment allaité, le nouveauné rampa, gémit, pleura pendant quelques mois, sur les talons de ses proches, plus souvent dehors que dedans et, sitôt qu'il se tint debout, on l'arma d'une gaule. A l'œuvre, serf ; allons, forçat de la glèbe, tu n'as d'autre ressource pour gagner ton pain quotidien que tes bras et tes jambes ! Il garda d'abord les oies, les dindons, ensuite les ouailles. A quoi songeait-il, immobile, en ces planes solitudes, sous les nues mouvantes de son ciel natal ? Uniquement à ceci, que s'il ne suffit pas à chacun de nous de se remplir le ventre matin et soir, il importe à tous de se nourrir le cœur et le cerveau. Certes, ses brebis, ses pourceaux, ses vaches et son barbet, il les aima. Mais aimer n'était pas son seul besoin; il éprouvait aussi celui de comprendre le comment et le pourquoi des choses et des êtres qui l'entouraient : arbres et plantes, fleuves et monts, bêtes et gens. Hélas ! ses parents, ignorants tous les deux ainsi que leurs devanciers, étaient incapables de l'instruire ; trop pauvres pour l'envoyer à l'école, et d'ailleurs celle-ci se trouvait trop loin. Eût-elle été voisine de leur chaumière, qu'il n'y serait pas allé davantage. Auraient-ils pu le soutenir s'il ne les avait pas aidés à regarnir la huche vide ?... Il pousse, il se forme, il grandit à côté des siens, et le voilà contraint tout à coup à se séparer d'eux et de se louer, en qualité de valet, dans les fermes d'alentour.