‹ La morale socialeChapitre 4 sur 60 · IV BENOIT MALON · texte numérisé non relu

IV BENOIT MALON

Environ dix années, dix siècles, il croupit là. Roulant confusément en sa tête mille plans irréalisables^ il accouple sous le joug, attelle au char et conduit au labour ses deux bœufs charolais, dont la marche lourde et rythmée berce son rêve sans consistance e* sans fin. A ces labeurs si pénibles et peu lucratifs, il se surmène, il s'épuise, il s'use et, tremblant la fièvre, il cède la place à quelque autre va-nu-pieds et part. Où court-il ? En la masure de la mère, car le père est sous terre depuis longtemps ? Il n'y a pas toujours là ce qui est nécessaire à la pauvre femme, et lui rogner la portion, non, jamais ! A l'hôpital? Il en a horreur ! A la rivière ? Il n'a pas encore vingt ans, et mourir déjà... ! Son esprit inculte et son corps fourbu protestent également. Alors il se cramponne à la seule branche de salut qu'il lui reste. Un de ses frères, son frère aîné, que la destinée favorisa plus que lui, mis en pension, par suite d'arrangement de famille, et d'élève passé maître tout récemment, est instituteur en une commune assez écartée de Montbrison. Il s'y traîne, lui, le cadet, et son consanguin le reçoit à bras ouverts.

Heureux de l'accueil, il s'alite et, bientôt, convalescent, dévore des alphabets. Soudain il se relève, ayant découvert dans une brochure qu'il épelait cette formule philosophique : « Il est de stricte justice que la société soit responsable de l'existence de tous les individus qui la composent et que chacun d'eux, riche ou pauvre, ait le même droit à la terre, à l'air, à la lumière, à la vie. » — « Ah ! cela sera, s'écrie-t-il, ébloui par une vision prodigieuse où, commensales, fraternisent en un solennel banquet toutes les classes de la Nation, et, quelques semaines plus tard, ayant

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