‹ La morale socialeChapitre 35 sur 60 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

Et, d'autre part, le matérialisme économique et historique de Marx n'exclut ni logiquement, ni dans la pensée même de Marx, ce qu'on est convenu d'appeler l'idéal. J'ai à peine besoin de rappeler que Marx, par son affirmation matérialiste, a surtout voulu rectifier, en la renversant, la méthode dialectique de Hegel. Celui-ci partait de l'Idée, qui par son propre progrès devenait nature et histoire. Marx a accepté de Hegel la conception de l'universel et incessant devenir; mais il a affirmé que ce sont les choses mêmes, c'est-à-dire le système des faits immédiatement perçus, qui se transforment et qui, en se transformant, transforment les conceptions humaines. Or, comme dans la vie de l'humanité ce sont les rapports résultant du mode de production qui sont fondamentaux, c'est l'évolution économique des sociétés humaines qui règle, selon Marx, l'évolution intellectuelle et morale de l'humanité.

Cette conception-là ne se confond nullement avec le matérialisme physiologique ou avec le matérialisme moral. Il se pourrait très bien que ce qu'on appelle pensée, sentiment, ne dérivât pas exclusivement d'une organisation matérielle, d'un cerveau, par exemple, et que cependant le développement de ce sentiment et de cette pensée fût soumis, dans l'histoire humaine, à l'action souveraine des conditions économiques. De même il ne résulte nullement de cette force prééminente et directrice de l'ordre économique que l'homme soit réduit à des appétits inférieurs ou à des mobiles intéressés. Marx a écrasé de son ironie pesante le vulgaire utilitarisme anglais, allié bourgeois de l'économisme. Il appelle Bentham l'oracle philistin du dix-neuvième siècle, et il dit de lui : « Jérémie Bentham est un phénomène anglais. Dans aucun pays, à aucune époque, personne, pas même le philosophe allemand Christian Wolf, n'a tiré autant de parti du lieu

Page 1