INTRODUCTION XXI
commun. Il ne s'y plaît pas seulement, il s'y pavane. Le fameux principe d'utilité n'est pas de son invention. Il n'a fait que reproduire sans esprit l'esprit d'Helvétius, et d'autres écrivains français du dix-huitième siècle. Pour savoir, par exemple, ce qui est utile à un chien, il faut étudier la nature canine, mais on ne saurait déduire cette nature elle-même du principe d'utilité. Si l'on veut faire de ce principe le critérium suprême des mouvements et des rapports humains, il s'agit d'abord d'approfondir la nature humaine en général et d'en saisir ensuite les modifications propres à chaque époque historique. Bentham ne s'embarrasse pas de si peu. Le plus sèchement et le plus naïvement du monde, il pose comme homme-type le petit bourgeois moderne, l'épicier, et spécialement l'épicier anglais. Tout ce qui va à ce drôle d'homme-modèle et à son monde est déclaré utile en soi et par soi. C'est à cette aune qu'il mesure le passé, le présent et l'avenir. La religion chrétienne, par exemple, est utile. Pourquoi? Parce qu'elle réprouve, au point de vue religieux, les mêmes méfaits que le code pénal réprime au point de vue juridique. La critique littéraire, au contraire, est nuisible, car c'est un vrai trouble-fête pour les honnêtes gens qui savourent la prose rimée de Martin Tupper. C'est avec de tels matériaux que Bentham, qui avait pris pour devise : Niilla aies sine ïmea, a empilé des montagnes de volumes. C'est la sottise bourgeoise poussée jusqu'au génie. »
Et de fait, cette sorte d'utilitarisme inférieur n'avait pas seulement, aux yeux de Marx, le tort de nier l'évolution humaine, de transformer l'épicier-type de Londres en l'homme immuable et essentiel. Il avait le tort encore de nier l'action des milieux économiques et sociaux sur l'homme, puisque la vie de chaque individu devenait un petit mécanisme très simple et très distinct, que chacun