INTRODUCTION XXIII
amène à cette inévitable question : Qu'est-ce que. l'humanité? Peut-on saisir 'en elle, au travers de son douloureux développement, des facultés profondes? Par quelle racine ces facultés tiennent-elles au reste de l'a nature et à l'univers ? Et voilà comment la route solide et résistante que Marx a tracée à travers l'histoire, et sur laquelle le prolétariat universel s'avance avec certitude vers la victoire prochaine, aboutit, elle aussi, comme un chemin brusquement interrompu par la mer, aux vastes abîmes des questions mouvantes et illimitées. C'est le mouvement économique même, tel que Marx le conçoit, qui, à son dernier procès, amènera l'humanité affranchie de la lutte, de l'antagonisme, de l'inconscience épaisse, à se poser dans des conditions nouvelles le vieux problème : Que .suis-je dans le Tout? Et lorsque Malon, dans l'ordre des questions morales, soulève le problème, il n'est point nécessairement infidèle à la méthode du socialisme scientifique et évolutif. Peut-être l'antagonisme de la conception idéaliste et de la conception matérialiste du monde et de l'histoire sera-t-il résolu en harmonie comme les autres antagonismes par l'avènement de l'ordre socialiste. C'est sous le pressentiment de cette synthèse qu'a été écrit le livre de Malon, et c'est là ce qui en fait, à mon sens, la plus réelle valeur.
Jean Jaurès.
Ce qu'Auguste Comte appelait il y a quarante ans « notre déplorable situation morale » ne s'est guère amélioré. Aujourd'hui, comme en 1845, et à plus forte raison, nous pouvons dire que « la démolition « de toutes les maximes sociales, et en même temps « l'amoindrissement continu de l'action politique, « tendent nécessairement de plus en plus chez les « divers partis à livrer le monde à la charlatanerie et « à la médiocrité, n'ayant pour impulsion que l'acti- « vite ou un besoin puéril de commandement. »
Qu'il nous soit donc permis de laisser un moment les banalités de la politique courante, pour nous préoccuper de cette menaçante et douloureuse situation.
Toutes choses étant causées ou causantes dans notre monde de l'éternel devenir, nous ne chercherons pas, dans telles ou telles circonstances, encore moins dans tels ou tels hommes, la cause du mal qui, pour nous, est surtout social.
Ne saute-t-il pas aux yeux, tout d'abord, que le sentiment vivace, chez les prolétaires, des souffrances du salariat, et que la crainte qu'inspire ce sentiment aux privilégiés, surexcitent, des deux côtés, les ressentiments et les égoïsmes; compriment les poussées de
sens moral que font germer et que feraient lever nos' progrès scientifiques et philosophiques ?
Ainsi dominée dans toutes ses manifestations par les nécessités de la lutte individualiste pour la subsis-. tance ou pour la domination, l'activité humaine n'a qu'un principe dirigeant: Pégoïsme — ce motif antimoral par excellence, a dit Schopenhauer ; — qu'un but : l'élimination des concurrents, digne couronnement d'un tel état de choses.
Et qui évaluera jamais la quantité de forces ainsi gaspillées, dans cette mêlée fratricide de la dispersion des activités, de l'hostilité des rapports, du déchaînement des ambitions et des rapacités individuelles? A cela nous devons que nos mœurs, si inférieures à notre savoir positif, à notre pouvoir social, sont encore empreintes, dans une si lamentable proportion, de dureté, d'égoïsme cupide, de corruption, de violence et de tromperie.
Car il ne peut y avoir moralité sociale que lorsque' cette moralité découle logiquement de la synthèse intellectuelle d'une époque. Or, ce n'est pas notre cas. Intellectuellement, nous sortons de l'éclectisme sceptique pour entrer dans la science, tandis que, moralement, nous en sommes encore aux insuffisants préceptes de la théologie, aggravés par le chacun pour soi do, la bourgeoisie triomphante et jouissante. Aussi la science moderne, contre toute logique historique, n'a pas produit une moralité correspondante ; la pensée humaine, comprimée dans le moule bourgeois, est débordée par ses propres œuvres. Semblable au Samson biblique, elle est écrasée sous le poids des éléments qu'elle a remués, parce qu'elle manque, dans l'ensemble de ses représentants, de la virilité et
de l'altruisme nécessaires pour sortir dignement du vieil et croulant édifice de l'ancienne religion.
Incontestablement, le mal vient de là. L'ancienne foi est morte, son cadavre corrompt l'atmosphère de l'idée, et nous ne savons ni l'enterrer convenablement ni saluer la foi humaine qui émerge déjà de l'horizon de la science. A la foule altérée de synthèses nouvelles, les classes dirigeantes, sceptiques pour leur propre compte, ne savent offrir que les insoutenables et sanglantes légendes de la mythologie sémitique, qui sont la négation de la nature humaine et des nécessités sociales.
Parmi ces croyants d'une religion épuisée, se trouvent des moralités hautes. Mais ne leur demandez pas trop de vertus sociales ; leurs dogmes du renoncement à l'humanité et du salut individuel extra-terrestre ne se prêtent pas au culte de l'humanité, et ils sont les fils de ceux que les plus grands empereurs et les plus grands penseurs des premiers siècles, les Trajan, les Marc-Aurèle, les Julien, les Pline, les Tacite, les Celse, les Apollonius, les Ammien Marcelin, les Agricola, les Dion Cassius. les Ulpien, les Papinien, et toute la noble école des stoïciens, combattirent au nom du salut public.
Donc, rien de grand à attendre, socialement parlant, du vieux dogme qui, pendant les dix siècles de sa domination incontestée, n'a pas su dompter les barbares, a fait rétrograder la science et a été, pour le monde occidental, un temps d'arrêt et de douleur. Impossible pourtant de rester sans foi morale commune.
Parmi ceux qui se contentent de nier, il y a, en grand nombre, des héros de la dignité personnelle et
du dévouement ; mais combien, dans le désert moral qui les entoure, suivent les voies décevantes de Tégoïsme! Osons le dire : il est de toute importance. les vieux dogmes rejetés, que nous complétions notre émancipation intellectuelle par une conception générale de la vie. synthèse des sciences servant de base à une théorique universelle des devoirs sociaux, scientifique dans son principe et humaniste dans son but. Il est de toute importance, aussi, que nous améliorions les rapports des hommes entre eux, car, si la bonne politique fait les bonnes finances, à plus forte raison la paix sociale et l'efflorescence morale sont filles de la diffusion de l'instruction, de la justice politique et économique.
La nouvelle théorique morale peut-elle être formulée? Elle doit, en tout cas. être cherchée. Les sciences positives sont assez développées pour cela et les matériaux pour la constituer ne manquent pas.
Pour notre part, lorsque nous nous sommes demandé s'il n'y a de base morale que dans les entités métaphysiques, nous sommes arrivé à cette consolante conclusion : que le fait moral découle du fait social et se développe avec lui ; qu'en d'autres termes, plus le fait social est altruiste dans ses enseignements, dans ses institutions, dans ses réalisations, plus le niveau moral s'élève.
Ainsi, le principe moral que Kant a vu dans le devoir pour le devoir, et les matérialistes dans l'intérêt bien entendu, ou égoïsme éclairé, serait, comme l'ont entrevu Auguste Comte, Schopenhauer, J. S. Mill, etc., dans Y altruisme des principes, des actes et des institutions,
Semez dans un souterrain éclairé par une seule
ouverture des plantes grimpantes : toutes dirigeront leurs tiges altérées de soleil vers le point lumineux d'où leur vient la vie.
De même, toutes les actions morales tendent vers l'altruisme, qui seul peut leur donner le caractère social, sans lequel elles n'ont aucune efficacité bienfaisante, c'est-à-dire aucune valeur morale.
En un mot, la morale nouvelle ne saurait être ni théologique, ni métaphysique, ni purement naturaliste : elle ne peut être que sociale.
Et c'est bien dans ce sens que l'évolution se fait. La conscience humaine, dans les mieux doués et dans les plus éclairés, est sortie de l'égoïsme primitif, très imparfaitement limité par la crainte des dieux, pour concevoir V Ego-altruisme des évolutionnistes, qui ne sépare le bonheur personnel ni de la lutte ennoblissante pour le plus haut développement, pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, ni les devoirs de pitié envers tout ce qui vit, les conditions du développement humain générateur de justice étant respectées.
Et maintenant, voici nos raisons.