PREMIERE PARTIE
qu'est-ce que la morale ?
Les sciences d'un caractère moins général que la morale peuvent être enfermées dans une formule précise. Par exemple, aucune incertitude n'est laissée dans la pensée par les définitions suivantes :
Anthropologie: science de l'homme.
Ontologie : science de l'être.
Psychologie : science des facultés intellectuelles et effectives.
Méthodologie : science des méthodes dont la logique est une branche.
Sociologie : science des développements et des rapports sociaux, etc.
Mais si à ces définitions nous ajoutons, par exemple, celle de la philosophie et disons : La philosophie est la
science de l'homme et de la vie, les discussions commenceront ; d'autres définitions surgiront. La philosophie, vous dira quelqu'un, est la science des êtres, des principes et des causes. — Nullement, reprendra un autre, c'est la science des lois de l'esprit. — Mais non, c'est la science des théories. — Pas davantage, c'est la synthèse de toutes les autres sciences, — et ainsi de suite.
Plus diverses encore sont les définitions qu'on a données à la morale. Choisissez dans ce chaos :
La morale est une harmonie (Pythagore). — C'est la santé de l'âme (Platon). — C'est la modération entre deux choses extrêmes (Aristote). — C'est la constante conformité à la raison (les Stoïciens). — C'est la recherche du bonheur (Epicure). — C'est la force morale, ou encore une nécessité morale qui oblige sans contraindre (Kant). — C'est la déontologie ou science de ce qui convient (Bentham). — C'est l'équation personnelle (Spencer). — C'est l'exercice de la liberté éclairée et bienveillante (Fouillée). — C'est une approbation du bien et une horreur pour le mal que l'instinct et la nature, antérieurement à toute réflexion, nous inspirent (Warburton). — C'est une détermination naturelle et immédiate qui nous porte à approuver certaines actions indépendamment du raisonnement (Hutcheson). — C'est la forme spontanée que revêt la conscience humaine (Ch. Bénard). — C'est l'obéissance aux prescriptions de la conscience (J.-J. Rousseau). — C'est la force de la conception idéale de l'homme, s'imposant à l'homme réel et le dirigeant. — C'est la science du bien, — de l'honnête, — des devoirs, — des règles fondées sur la notion du bien et du mal ; — c'est une déduction, une
application de la psychologie; — c'est la science de la vie sociale, — c'est l'hygiène de l'âme, etc.. etc.
Nous pourrions continuer pendant vingt pages. Les poètes même n'ont pas dédaigné de définir la morale :
Mère du vrai bonheur et base d'un empire, O Morale, avec toi tout fleurit et respire (i).
Il est bien clair que toutes ces variations ne font pas avancer la question d'un pas. Tout ce que nous en pouvons dire, c'est que presque toutes contiennent une parcelle de la vérité, aucune ne donnant d'ailleurs une idée suffisante de la morale.
Nous ne serons pas plus heureux en cherchant le critérium de la morale. Sur ce point toutes les doctrines ennemies se sont donné carrière, et, du choc des monceaux de volumes, il n'est pas sorti beaucoup de lumière.
Pour les divers clergés, la morale vient d'un Dieu qui la commande aux hommes, sous peine de châtiments terribles après cette vie. D'autres basent la morale sur l'homme même, en qui elle est innée, disent les uns, en qui elle est acquise, disent justement les autres. Les divergences se multiplient quand il s'agit de définir le motif moral. Comme tels sont invoqués : Végoïsme éclairé (Helvétius, Franklin, D'Alembert, Diderot, Saint-Lambert, D'Holbach), le bien-être individuel et social (Volney, Marmontel), /' amour -propre combiné avec l'intérêt (La Rochefoucauld), la bienveillance (l'abbé de Saint-Pierre), le bien social (les altruistes), la pitié (Schopenhauer), l'altruisme (Auguste Comte), l'impératif catégorique
(i) François de Neufchâteau.
ou sentiment de l'obligation morale (Kant), la dignité et le perfectionnement individuel (divers spiritualistes), etc.
Tôt capita tôt sensus.
Essayons, à notre tour, en suivant la même méthode, de donner une définition plus générale que les précédentes et de dire par exemple : La inorale est la science et la pratique du bien.
Un nouveau dialogue commence :
— Qu'est-ce que le bien ? Varron compte de son temps 288 biens suprêmes; quel est le vrai ?
— Le bien, c'est le nom général de tout ce qui est juste.
— Qu'est-ce que le juste ?
— C'est le sentiment et le respect du droit d'autrui?
— Qu'est-ce que le droit d'autrui ?
— Ce que nous devons aux autres.
— Que leur devons-nous ?
— La justice.
Tautologie et cercle vicieux. Je reprends ma question : Qu'est-ce que la justice ?
— Eh bien ! c'est la mise en pratique du précepte antique : Neminem ledere^ suum cuique reddere. Ne léser personne et rendre à chacun ce qui lui est dû.
— Soit. Mais, pour que ce précepte soit conforme à la justice, il faut supposer que tout a été distribué sur la terre d'après une justice préétablie. Or ce n'est pas le cas. Preuves : Nous sommes dans la société grécoromaine; je favorise l'évasion d'un esclave que son maître avilit, corrompt, torture et tue lentement ; ou encore, au moyen âge, j'aide un serf à soustraire quelques rouges liards aux brigandages du seigneur et
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aux savantes extorsions du prêtre. Ce faisant, je viole vis-à-vis du patricien antique, du seigneur et du prêtre du moyen âge, le neminem ledere, je les lèse dans un de leurs droits coutumiers que ma conscience condamne.
C'est incontestable.
— Prenons un autre exemple. Dans la société actuelle, un loup-cervier de bourse, enrichi des deuils et des ruines publiques, ou bien un grand industriel qui a fait sa fortune en exténuant une génération ouvrière, a acheté un vaste domaine mal gardé. Les pauvres d'alentour viennent, à l'approche d'un hiver de famine, marauder des pommes de terre dans les champs du riche et ramasser ou couper du bois dans ses forêts négligées.
Si je dénonce ces pauvres diables, ils seront condamnés à l'amende et à la prison : pendant ce temps leurs familles mourront de faim. Je m'abstiens de le faire.
Suis-je immoral ? Oui. d'après l'axiome précité, puisque, en ne dénonçant pas les maraudeurs, j'ai violé vis-à-vis du riche le suum cuique reddere.... tandis que j'aurais dû participer, par un avis utile, à la préservation de ce qui lui appartient légalement.
Qu'en conclure ? Que le neminem ledere, suum cuique reddere n'est que la sanction du fait accompli, juste ou injuste, ou en d'autres termes la consécration de la force triomphante. Le patricien, le seigneur, le prêtre, le financier, le capitaliste dont il vient d'être parlé, ne possèdent pas justement, puisque, pour accumuler, ils ont dû, tout d'abord, par force ou par ruse, par meurtre ou par spoliation, léser autrui. Et cependant leurs usurpations sont devenues légales et
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s'abritent sous une maxime de prétendue justice, qui n'est en réalité que la sanction des abus de la force. Un seul moyen d'en sortir, c'est de dire : La force prime le droit (i), autrement on reste empêtré dans les bourbiers de la casuistique.
— La formule peut être mauvaise, répondra-t-on. Mais si je dis que la justice est l'application de cette maxime plus épurée et plus haute : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui té fût fait à toi-même, et fais au contraire à chacun ce que tu voudrais qui te fût fait à toi-même, que pourrait-on objecter ?
— Que l'introduction de cette formule ne change guère l'état de la discussion. Qui sera juge de ce que je voudrais qui me fût fait ou non fait? Moi, naturellement ; de sorte que selon que je serai homme de bas instincts ou d'aspirations hautes, égoïste ou altruiste, je donnerai à ce précepte une signification particulière en rapport avec mon propre degré de moralité et ne s'élevant pas à une justice supérieure à celle dont la conception est dans ma pensée (2). Un autre verra
( 1 ) La force prime le droit. Cette formule même n'est précise qu'en apparence. Le droit défini a un caractère de stabilité que n'a pas la force, qui passe d'un peuple à l'autre, au hasard des circonstances. La force ne peut donc être une base sociale.
(2) Je trouve dans la Science sociale de Fouillée une éloquente confirmation de cette manière de voir : « Ne faites pas ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît, et faites ce que vous voudriez qu'on vous fît. » Soit, mais comment interpréter cette « volonté » où l'on cherche la mesure de la justice et de la fraternité? Il y a trois sens possibles qu'on peut en donner : ou le désir, ou la volonté droite, ou 1 amour. Dans le premier cas, la maxime aboutit évidemment à des conséquences insoutenables : ni le droit naturel, ni le droit civil ne peuvent faire de notre désir la règle de la justice, pas même celle de la bienfaisance. Un marchand désirerait qu'aucun
différemment, puis d'autres, puis des milliers encore. Où trouver entre tant d'avis la formule universelle ?
— Dans la conscience de chacun ; la conscience est en effet le critérium de la morale : Rousseau aurait dû vous apprendre cela.
— Rousseau avait une conscience qui lui permettait de mettre ses six enfants aux Enfants trouvés et de se proclamer le meilleur des hommes, et pourtant sa conscience était fort élevée dans l'échelle des consciences ; que sera-ce si nous descendons plus bas ? En outre, baser la morale sur la conscience, c'est la baser sur l'instable, car, comme l'ont démontré tant de savants et de philosophes contemporains, la conscience n'est pas un état fixe, mais un processus, un devenir perpétuel. Enfin il y a des états de conscience si obscurs, qu'aucun sentiment de dignité ou de droit d'autrui ne leur est accessible. Même dans notre orgueilleuse civilisation européenne, que nombreux sont les gens de cette espèce, monstres de ténébreux égoïsme, dont la sensibilité morale est nulle et qui torturent, dépouillent ou tuent sans remords, lorsqu'ils en ont l'audace. Des plus malfaisants, on dit
autre marchand ne lui tît concurrence, cependant la concurrence est de droit ; la chanté même ne commande pas de renoncer à un commerce par bienveillance pour ceux qui l'exercent déjà. Certains hommes s'accommodent de la servitude, et désireraient se décharger sur un maître, roi ou empereur, de soins trop lourds pour leur indolence : leur désir leur donne-t-il le droit d'imposer aux autres la servitude ? Un grand nombre d'esclaves d'Amérique, si on les eût consultés, auraient préféré l'esclavage à la liberté, car le plus profond esclavage méconnaît le prix de la liberté. Nombre d'hommes font bon marché de leur dignité et de leur honneur ; est-ce une raison pour ne pas respecter l'honneur d'autrui ? (Fouillée, Science sociale.)
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qu'ils sont fous; ce n'est souvent pas le cas (i). La forme inoffensive de ces consciences ataviques a été fort bien décrite par Fénelon dans son ingénieux et profond dialogue entre Ulysse et Gryllus. Celui-ci, que Circé avait changé en pourceau, ne pouvait se résoudre à reprendre sa forme première. Ulysse lui parle ainsi : — « Si peu que vous ayez de cœur, vous vous trouverez heureux de redevenir un homme. » — Gryllus: « Je n'en ferai rien. Le métier de cochon est bien plus joli. » — Ulysse : « Cette lâcheté ne vous fait-elle point horreur ? Vous ne vivez que d'ordures. » — Gryllus : « Qu'importe ? Tout dépend du goût. » — Ulysse : « Est-il possible que vous ayez si
(i) Le Dr Cesare Lombroso, dans son savant ouvrage sur YUomo deliquente, a parfaitement démontré que le criminel de nature, par sa constitution cérébrale, se rapproche du sauvage plutôt que du fou; il y a chez lui rétrogradation du type humain civilisé vers le type humain primitif, et même vers le type animal ; ses actions sanguinaires sont souvent des cas d'atavisme qui font reparaître, sous l'homme d'aujourd'hui, le sauvage ou la bête (Fouillée, loco citato).
Dans la Rivista di filosophia scientifica (juin 1 88 3), M. Vignol a fort bien établi que le caractère moral, chez l'homme, dérive non seulement de son antécédent chez l'animal, mais chez les espèces les plus variées de l'animalité, surtout quant aux inclinaisons mauvaises. L'effet de l'atavisme psychique-organique humain, dit-il en substance, commence dès notre première apparition parmi les espèces, et il eut, depuis lors, un cours réversif dans toute la profondeur du règne animal. L'hérédité, ajoute-t-il, est une cause des phénomènes ataviques ; mais elle est aussi pour eux un frein, en tant qu'elle organise peu à peu les nouvelles aptitudes concourant au progrès social et à quelque utilité de plus en plus spécialisée. L'homme va toujours s'émancipant davantage des influences ataviques de son antécédent animal; les instincts purement humains, selon un idéal de plus en plus brillant,, prennent racine et se propagent par leur efficacité physiologique dans les générations successives. (Voir Revue philosophique, janvier 1884).
tôt oublié tout ce que l'humanité a de noble et d'avantageux? — Gryllas : « Ne me parlez pas de l'humanité ; sa noblesse n'est qu'imaginaire. » — Ulysse : « Mais vous ne comptez donc pour rien l'éloquence, la poésie, la musique, la science, etc. ?» — Gryllus : « Mon tempérament de cochon est si heureux qu'il me met audessus de toutes ces belles choses. J'aime mieux grogner que d'être éloquent comme vous. » — Ulysse : « J'avoue que je ne puis assez m'étonner de votre stupidité.» — Gryllus :« Belle merveille qu'un cochon soit stupide ! Chacun doit garder son caractère. »
« On le voit, dit P. Janet (la Morale), un tel dialogue peut se poursuivre indéfiniment. Nulle loi morale n'est possible avec celui qui ne tient pas à la dignité humaine, qui en fait volontairement le sacrifice. On peut le punir et l'écraser, mais non le persuader. » C'est clair et cela veut dire que les consciences individuelles sont une piètre base morale.
— Que faire alors ? Devons-nous renoncer à toute base morale ?
— Nullement, mais changer de méthode et, au lieu de dissertersur l'essencede la morale, de la justice et du droit, prendre pour règle de pensée qu'il n'y a ni êtres permanents, ni entités immuables ; mais que tout se meut, se développe, se désagrège, se réagrège dans l'éternel devenir ; que, par conséquent, les idées morales, ayant pour foyer et pour mesure l'homme même, l'homme essentiellement progressif, sont nécessairement progressives et se modifient sans cesse, conformément à l'état des milieux et au degré moyen des consciences individuelles, d'après les lois de l'hérédité amendées par les influences des milieux et des circonstances spéciales.
L'antique gnotiseauton, Connais-toi toi-même, introduit dans la philosophie par la réaction socratique, est devenu de plus en plus insuffisant, Jetant donnés les progrès de la science moderne.
Il faut en revenir au plus antique Connais la nature et tu te connaîtras toi-même, du vieux Démocrite.
Abandonnons donc la recherche du pourquoi des choses, qui ne nous est pas accessible, pour nous en tenir au comment des manifestations, à l'historique de l'évolution. « Tqute théorie, dit Gœthe, n'est que poussière, tandis que c'est un arbre verdoyant qui porte les fruits de la vie. Le pauvre diable qui se nourrit de métaphysique est comme un animal sur une lande stérile. Un malin esprit le fait tourner dans un cercle infranchissable, et tout autour de lui s'étendent de beaux et gras pâturages. » ,
Pour notre part, nous nous le tiendrons pour dit, dans ce qui va suivre.
Sans que nous ayons à prouver l'élément métaphysique de son existence, nous constatons que le sentiment de la justice ou des droits cC autrui existe (i). //
(i) Si nous voulions remonter au plus haut comment de Y altruisme, nous arriverions à nous demander si ce sentiment qui porte l'homme à s'unir avec ses semblables, à s'identifier à tout ce qui vit ou existe, ne prend pas sa source dans la grande loi d'attraction universelle qui régit et même constitue toute matière.
Ce penchant n'est pas niable, l'être le plus égoïste ne conçoit pas la vie sans l'univers; le non-moi, l'union, l'association sont les conditions même de la vie.
Une force mystérieuse le veut ainsi. Nous ne sommes que la forme passagère d'une infinitésimale fraction du grand tout, au sein duquel nous retournerons. Que de pensées profondes et que de grandes amours ont peut-être animé, à un moment donné, cemorceau de matière que nous tenons et qui est peutêtre la cendre d'une longue suite de générations dissociées par
existe puisqu'il agit, puisque l'histoire est remplie de ses triomphes et de ses défaites, de ses défaites surtout. Comment s'est-il manifesté ? Il est né des rapports sociaux que les hommes, pour conserver leur espèce et améliorer leur condition, ont dû établir entre eux.
« Errants dans les bois, et tout aux abords des fleuves, dit Volney (les Ruines), à la poursuite des fauves et des poissons, les premiers humains, chasseurs et pêcheurs, entourés de dangers, assaillis d'ennemis, tourmentés par la faim, par les reptiles, par les
la mort! Ce que nous respirons dans cette fleur, c'est peut-être, dit un philosophe profond, l'effluve transformée d'un cœur qui aima jusqu'à identification avec l'objet aimé.
Pour en revenir à notre sujet, la morale, comme tout ce qui existe, découle donc de la grande loi d'attraction qui, appliquée aux organismes des vivants, mérite le nom de solidarité. Faisons en outre observer à ce propos que l'attraction, quoique constante, se modifie sans cesse comme intensité, puisqu'elle s'accroît plus que proportionnellement à ses progrès. Donc, tout ce qui en découle, la morale comme l'évolution, doit se modifier sans cesse dans le même sens, au fur et à mesure que l'attraction augmente.
Il en résulte que la morale n'est pas immuable, absolue, comme croyaient les anciens philosophes, mais indéfiniment perfectible, ce qui est mieux. Conséquence inéluctable du principe suprême de tout ce qui est,. la morale est vraiment éternelle, en ce sens qu'elle est enveloppée dans la vie sociale, et se développe avec elle.
Tout ce qui ne progresse pas dégénère et meurt. Les anciennes morales religieuses ou philosophiques, dites immuables, ressemblaient à ces œuvres humaines, à ces fiers monuments aux bases de granit qui semblent défier le temps. Mais le temps est le plus fort ; les siècles rongent peu à peu ces fondations et les monuments s'écroulent.
Les bases de la morale sociale sont au contraire des racines vivantes qui s'accroissent ainsi que l'arbre qu'elles nourrissent. La véritable stabilité d'une chose consiste dans son évolution et non pas dans sa pétrification, dans la vie et non pas dans la mort. .
bêtes féroces, sentirent leur faiblesse individuelle, et, mus d'un besoin commun de sûreté et d'un sentiment réciproque des maux, ils unirent leurs moyens et leurs forces; et quand l'un encourut un péril, plusieurs l'aidèrent et le secoururent; quand l'un manqua de subsistance, un autre le partagea de sa proie : ainsi les hommes s'associèrent pour assurer leur existence, pour accroître leurs facultés, pour protéger leurs jouissances; Y amour de soi devient le principe de la société. »
C'est là de l'idéalisation à outrance. A son sortir de l'animalité, l'homme primitif n'en pensait pas si long sur les avantages du contrat social que les hommes du xvnie siècle ; mais il est certain que la moralité n'a pas d'autre origine que les premiers embryons de sociétés dus eux-mêmes aux fatalités physiologiques et aux nécessités de la lutte pour la subsistance. Nous avons parlé des fatalités physiologiques : l'instinct sexuel, en effet, a donné naissance aux sociétés de reproduction, ces points de départ, comme nous le verrons plus loin, des sociétés de relation, — ces dernières génératrices du fait moral, en ce qu'elles contraignent, dans la limite de leur action, l'égoïsme personnel à se tenir dans les limites de l'égoïsme également restreint d'autrui, attendu que, comme l'a dit excellemment Lange, l'illustre auteur de Y Histoire du Matérialisme, les relations continues entre individus ne peuvent se développer que lorsque l'égoïsme brutal a été dompté.
En appliquant à la morale cette loi des acquisitions et des transmissions, nous sortirons des labyrinthes obscurs et sans issue de la métaphysique, pour les chemins verdoyants de l'observation et des classifica-
tions successives (i), où, comme des arbres ployant sous les fruits mûrs, les découvertes fécondes se laissent toucher et réjouissent les sens.
En résumé, la morale, conséquence nécessaire de l'association, se développe comme elle en raison directe du progrès des espèces et des races. Ceci est hors de doute ; tous les naturalistes contemporains l'ont prouvé.
On pourrait, en conséquence, fixer le grade, le rang d'une espèce ou d'une race dans l'animalité, et de la société ou de l'individu dans l'espèce, suivant la somme de morale que possèdent cette espèce, cette race, cette société, cet individu.
Tout être a donc un grand intérêt à développer le sens moral chez lui et chez sa race.
On ne peut nier cette rigoureuse conséquence des faits et lois biologiques, à moins d'admettre qu'il est indifférent, pour un individu, d'appartenir à la basse animalité plutôt qu'à une race civilisée.
Or, le pouvoir de la sélection consciente et intelligente est assez considérable, — on en a de nom-
(i) Nous ne pouvons pas plus concevoir un commencement absolu pour les phénomènes éternels du mouvement, que nous ne pouvons penser une fin absolue. L'univers est dans Tordre de l'espace et du temps, immense et sans limites. Il est éternel, il est infini (pour l'intelligence humaine). La grande loi de la conservation de la force, qui est devenue la base de toutes nos vues sur la nature, ne permet aucune autre conception. Le monde, en tant qu'il est accessible à nos facultés de connaissance, nous apparaît comme un enchaînement ininterrompu de phénomènes de mouvement qui déterminent un changement continuel de formes ; chaque forme n'est que le résultat transitoire d'une somme de phénomènes de mouvement, mais, sous ce changement de formes, la force reste éternellement indestructible. {La Théorie de révolution d'après Haeckel, par L. A. Dumont.)
breuses preuves, — pour modifier moralement un individu au point de lui faire franchir quelquefois la distance qui existe, en général, entre le sauvage et le civilisé. •
Faisons donc tous nos efforts pour nous développer moralement ainsi que le milieu social auquel nous appartenons ; aucun but ne mérite plus d'efforts, car le résultat à obtenir est d'une si haute valeur que, sans les affirmations positives de la science, on serait tenté de le croire chimérique ou surnaturel.