CARACTERE SOCIAL DE LA MORALE
D'après ce qui précède, en morale comme en toute chose, la recherche du pourquoi est vaine. Et, comprenant ainsi les choses, nous ne dirons plus : Qu'estce que la morale ? question à laquelle il ne peut être répondu d'une façon satisfaisante, mais bien : Comment sont nées et se sont développées les notions morales dans l'humanité? (i)
(i) Non, les notions du bon, du juste, ne sont point innées et flamboyantes dans le cerveau humain. Ce n'est qu'un fruit de l'éducation et de l'habitude agissant sur l'individu et sur la série de ses ancêtres. Non, ce ne sont pas des idées divines et nécessaires ; sans cela à quoi bon nos prisons et nos bourreaux ? A-t-on besoin de fouets pareils pour exciter, enfiévrer les désirs, les penchants vraiment innés et naturels ? Le Code pénal proteste avec éclat contre la fiction philosophique.
Est-ce à dire qu'il ne faille plus réprimer et punir, quand on n'a pu prévenir qu'il faille laisser le champ libre à tous les penchants nuisibles à l'individu et à la société ? Non certes. Mais
A la question ainsi posée, la science historique basée sur l'observation des faits et sur une connaissance sommaire des lois de l'évolution universelle permet de répondre d'une façon satisfaisante.
La morale est un phénomène (i) de la vie sociale ; en d'autres termes, les premières notions morales datent des premières sociétés et en dérivent (2). Comment n'en serait-il pas ainsi ? Pas d'évolution ni même de formation humaine sans société, et pas de
il faut châtier, non plus au nom d'une justice soi-disant invariable, en raison ou de son origine divine, ou d'une conviction purement intuitive et par conséquent infiniment muable, mais au nom de la notion beaucoup plus modeste de l'intérêt commun, de l'utile scientifiquement déterminé, et nous entendons par utile tout ce qui peut favoriser le développement simultané de l'individu et de la société, tout ce qui peut élever l'individu et l'espèce le plus près possible des sommets intellectuels et affectifs. (Ch. Letourneau : Physiologie des passions.)
(1) Phénomène, manifestation d'une loi ou d'un fait par opposition au noumène, la chose en soi. Le noumène nous est inaccessible; il faut nous contenter d'observer les phénomènes, de les classer avec prudence et en rechercher les lois générales. « Les mêmes objets, dit Lange [Histoire du matérialisme), peuvent paraître tout différents à une autre organisation et la chose en soi (ou noumène) ne peut être comprise par aucun mortel. »
« La science de la nature, a dit Kant lui-même, ne nous révélera jamais l'intérieur des choses, c'est-à-dire ce qui n'est pas phénomène, mais peut cependant devenir un principe supérieur d'explication du phénomène.
«... Quant à la connexion régulière des phénomènes, on y pénètre par l'observation et l'analyse et il est impossible de savoir jusqu'où cela ira, avec le temps. »
(2) « Le monde social est le monde moral collectif. La conscience collective ne doit point différer de la conscience individuelle: c'est à la confusion des deux consciences, à l'identification du monde social avec le monde moral que tendent nos efforts. » (A. Hayem : l'Être social.) « Toute morale suppose une collection d'êtres en rapports entre eux. » (Paulhan, dans la Repue philosophique, 1885.)
société possible sans une morale telle quelle, c'est-àdire sans un système de convention entre individus réunis pour s'entr'aider dans la lutte — impossible à soutenir isolément — pour la conservation et l'amélioration de la vie contre les forces naturelles et les organismes vitaux concurrents.
Les données dans la science moderne démontrent avec la dernière évidence que, sans association, l'homme ne serait pas né ; que même les organismes ancestraux de l'humanité seraient, sans l'association, restés dans les limites de l'animalité imparfaite jusqu'à leur destruction par des espèces mieux armées ou mieux ordonnées.
Les hordes humaines qui ne veulent pas développer en elles le fait social, ou croupissent dans une avilissante stagnation, ou lentement dépérissent.
Sans doute, dit un éminent philosophe anglais (Alexandre Bain), si la triste histoire de notre race avait été conservée dans tous ses détails, nous aurions bien des exemples de tribus (et peut-être de nombreuses familles d'anthropoïdes) (i), qui ont disparu pour ne pas avoir pu se plier à un état social tel quel, avec les restrictions qu'il entraîne.
L'association est donc une condition de vie pour l'être humain et, en même temps, elle l'oblige à compter avec autrui^ elle lui impose des obligations générales dont l'ensemble constitue la morale,, envisagée ainsi comme la résultante de toute société ou comme le lien social lui-même.
En effet, l'homme isolé ne saurait avoir de devoirs,
(i) Dont les ancêtres éloignés sont probablement ceux de l'homme aussi, comme permettent de l'affirmer les travaux de Técole transformiste.
tout au plus peut-il avoir une façon d'être en face de la nature qui n'a, elle, aucune préoccupation morale et va devant elle sans se préoccuper des êtres qu'elle fait souffrir (i) ; tandis que, dès qu'il est associé, l'homme voit, comme nous l'avons dit plus haut, ses droits limités par les droits d'autrui, selon la conception que l'on en a et, ipso facto, une moralité rudimentaire prend naissance (2). Ceci établi, les tendances héréditaires portent toujours plus vers l'association qui devient ainsi le principe de la morale naturelle et humaine. Cela est tellement vrai, le fait social engendre si bien le fait moral que les animaux qui peuvent s'élever à Y association de relation acquièrent une certaine moralité. Bien plus, chez les animaux, la moralité naît même quelquefois avec Yassociation de reproduction ou familiale, dans certaines conditions (3).
(1) La nature, en tant qu'elle est inconsciente, ne connaît pas la distinction de ce qui est moral ou immoral. La nature, en elle-même, n'est ni bonne ni mauvaise, elle n'est éternellement rien autre chose que naturelle, c'est-à-dire toujours d'accord avec elle-même. La volonté générale de la nature ne connaît rien hors de soi. Elle comprend tout et tout lui est identique. Le bien et le mal n'existent pas pour elle, mais seulement pour la volonté de l'individu (Hartmann : Philosophie de l'Inconscient).
(2) La nature est l'injustice même. La société, reflet de la nature, est malgré de très petites réparations exercées par le sentiment de la droiture qui est en l'homme, un tissu d'erreurs et de violations de la justice (E. Renan).
La nature sanglante est assise entre la vie et la mort (Voltaire).
La nature est un champ de destruction où la vie et la mort sortent tour à tour l'une de l'autre (D'Assier).
["$) Ici une remarque. — L'association est le principe de la morale. Mais qu'est-ce que l'association ? L'attraction universelle appliquée aux organismes vivants. Or l'attraction, on l'a vu, découle directement de l'unité primordiale. La morale,
Il y a, en effet, germe de moralité dès qu'il y a réciprocité. Et réciprocité il y a dans les sociétés de reproduction des vertébrés supérieurs où nous trouvons en grand nombre les manifestations altruistes, telles que : préliminaires de l'amour, préparation de l'abri, élevage, protection, amour des petits, amour des parents, migration en commun, jeux, amitiés entre jeunes, etc. Ainsi envisagée, l'association de reproduction engendre de véritables phénomènes moraux et va se fondre dans Y association de relation, ou société proprement dite et génératrice par excellence du fait moral. Les associations de relations sont quelquefois intermittentes. Ainsi nous voyons les oiseaux des plaines et des bosquets : bruands, alouettes, pinsons, litornes, pies, corbeaux, corneilles, grives, merles, roitelets, mésanges, etc., se réunir non seulement entre individus d'une même espèce, mais avec l'espèce voisine, pour voleter, percher, aller en quête de pâture ou deviser entre eux ; en tous cas, ils s'avertissent réciproquement du danger : fait de solidarité, fait moral.
De même, les oiseaux de marais ou de rivage : échasses, avocettes, hérons, bihoreaux, gorzettes, blangios, barges, pluviers et bécasseaux, ainsi qu'un grand nombre d'oiseaux qui vivent épars pendant le jour, se réunissent le soir pour piailler sur le même arbre ou dans les airs en tournoyant et se communiquer les impressions de la journée ; telles les corneilles dont parle le naturaliste Brehm, tels ces passereaux du Havre, dont parle Espinas, qui se réunissent sur le bouquet d'arbres en face du théâtre pour s'y commu-
comme nous la comprenons, est donc contenue, impliquée, nous le répétons, dans la constitution même de toute matière.
niquer bruyamment leurs impressions, attirés qu'ils sont par le plaisir de ;la représentation mutuelle, par l'attrait du même au même, sources d'une sympathie plus élevée.
Voici maintenant de la moralité sociale caractérisée :
Les jeunes de certains plongeurs, qui ont per"du leurs parents, sont élevés par d'autres couples ; chez les eiders, les femelles pondent en commun dans le même nid. Les sternes forment pour nicher des sociétés. Les salanganes bâtissent les nids en commun et les républicains sociaux couvrent leurs nids juxtaposés d'une toiture commune. Les cigognes nourrissent leurs parents vieillis, ce qui les fait ranger par Sophocle dans la catégorie des « oiseaux sages. »
Dans toutes ces circonstances, l'association commencée par l'intérêt se perfectionne par la sympathie, remarque Espinas. Aussi les naturalistes ont-ils souvent admiré l'altruisme des perroquets, des bouvreuils, des sizerains qui, lorsque le chasseur a tué l'un des leurs, viennent voleter autour en poussant des cris plaintifs, sans souci du plomb meurtrier qui les abat.
Ne voilà-t-il pas de l'altruisme de bon aloi, un véritable phénomène de moralité ? « En présence de tels faits, il semble, dit Espinas, que, dans beaucoup d'actes de dévouement des vertébrés supérieurs, la sympathie soit exercée pour elle-même et s'élève à ce que nous appelons la bonté pure ou l'abnégation. »
Nous dirons plus ici : l'animalité des bouvreuils, des perroquets , des sizerains et autres oiseaux altruistes est supérieure à la basse humanité des Fuégiens, des Tasmaniens, de divers types australiens connus, par leur insensibilité morale.
Nous en concluons qu'un organisme inférieur, s'il est socialement développé dans son espèce, est plus moral qu'un organisme supérieur resté au bas de l'échelle de son espèce par l'infériorité de son état d'association.
Il est aussi à remarquer que les oiseaux sociaux sont, même avec un organisme physiologique inférieur, supérieurs aux oiseaux plus individualistes ou simplement familiaux. Ainsi les aigles et autres oiseaux carnivores qui donnent le type d'une famille rigoureusement limitée sont, malgré leur force physique, inférieurs sous le rapport intellectuel aux perroquets et aux passereaux.
Du reste, remarque Serge Podolinski, les oiseaux carnivores qui ne sont pas contraints à la solitude par l'étendue de leurs besoins se plaisent très bien dans la société de leurs semblables. Les falco rufipes et les falco tinuneulus non seulement construisent de nombreux nids dans le voisinage l'un de l'autre, et se défendent en société contre leurs ennemis, mais encore ont un sentiment de sociabilité assez développé chez eux, pour qu'ils trouvent du plaisir à voir souvent leurs semblables. « Chaque soir ils se rassemblent en groupes nombreux dans les régions élevées de l'atmosphère et décrivent, pendant une heure au plus, des grands cercles dans les airs, nullement dans le but de se trouver une proie, mais évidemment par simple instinct de sociabilité (i). »
(i) La Revue socialiste de 1880. Déplorons ici la perte du modeste savant qui eut nom Serge Podolinski, et que des travaux intellectuels excessifs enlevèrent inopinément, en 1882, à peine âgé de trente-cinq ans, à la science et à la démocratie sociale.
Ils ne peuvent d'ailleurs jamais arriver au degré d'affectuosité des granivores et des insectivores, car leurs qualités de prédateurs développent trop exclusivement chez eux les instincts féroces.
Bien plus morales sont naturellement les associations de relation, ayant un caractère permanent. Mentionnons à ce sujet (i) l'association des mammi-
(i) « L'instinct de la sociabilité est si fortement caractérisé chez certains animaux qu'à défaut d'êtres de leur espèce on les voit très souvent s'attacher à d'autres bêtes, pour lesquelles dans l'indépendance ils manifestent ou l'indifférence ou une répulsion accentuée. Que de démentis les faits n'ont-ils pas infligés à la haine proverbiale du chien pour le chat, à l'antipathie du chat pour le chien ? Quadrupèdes et oiseaux ne semblent pas moins que l'homme réfractaires à l'isolement. Que cherchent-ils dans ces rapprochements, puisque ce ne saurait être la communication de leurs pensées? Peut-être cet allégement que l'on trouve à ses misères lorsqu'on ne se voit pas seul à les porter, ou cette accentuation des joies partagées; peut-être aussi est-ce un simple vestige de l'instinct qui, dans l'état de nature, les dispose à s'agréger, car c'est toujours les animaux qui vivent en troupes qui se montrent les plus accessibles à ce pastiche du sentiment.
« Beaucoup de chevaux deviennent tristes et perdent l'appétit lorsqu'on les sépare de leurs compagnons d'écurie et qu'ils se voient isolés. En pareil cas, si, dans leur nouveau gîte, ils trouvent une vache, un âne, une chèvre même, on voit souvent poindre, pour ce nouveau camarade, une prédilection très vive et d'autant plus remarquée qu'en dépit des affinités de race ce cheval était loin de se montrer aussi démonstratif avec ses voisins d'autrefois. Nous avons vu un exemple d'intimité poussée jusqu'à la tendresse entre un cheval et un baudet qui partageaient la même écurie. Lorsque l'un d'eux sortait seul, celui qui était condamné à garder le logis se livrait à toutes sortes de manifestations ou d'inquiétude ou de chagrin ; il ne mangeait pas, ne cessait pas de hennir ou de braire, et ses yeux restaient invariablement fixés sur la porte. Le retour de l'absent était salué par les démonstrations les plus joyeuses ; le baudet surtout sonnait une fanfare dont les éclats distançaient ceux des trompettes de Jéricho. On se souhaitait la bienvenue par quelques pourlèchements avant d'aller au râtelier ou à l'auge
fères polygamiques (chiens, bœufs, chevaux sauvages, éléphants, lamas et diverses espèces de ruminants). Cette forme d'association acquiert véritablement le caractère social, avec les singes dont les coutumes comprennent les combinaisons du concours mutuel (i),
puis le cheval prenait sa position favorite : elle consistait à laisser reposer sa ganache sur l'encolure de son ami et à conserver quelque temps cette posture; alors les oreilles de l'âne mollement abandonnées et inclinées vers le col, ses yeux demiclos, sa bouche baveuse, indiquaient que lui-même il en appréciait tout le charme.
« Cet attachement des bêtes les unes pour les autres va souvent jusqu'au sacrifice de leurs appétits. J'ai eu un chien qui entretenait avec un chat un de ces commerces d'amitié et qui ne touchait jamais à l'assiette que l'on plaçait devant lui avant que son favori l'eût écrémée. Aplati sur le parquet, les pattes de devant allongées, la tête reposant entre, il attendait avec une patience angélique que maître Raminagrobis eût fait son choix, et ne s'attablait que lorsque celui-ci avait quitté la place. Franchement en serait-il beaucoup d'entre nous pour pratiquer cette abnégation même envers le meilleur ami? » (De Cherville, journal le Temps.)
d) « Ainsi les singes se débarrassent réciproquement de la vermine; ils s'enlèvent, après une course à travers les buissons, les épines qui se sont attachées à leur peau; ils forment une chaîne pour franchir le vide entre deux arbres; ils s'unissent à plusieurs pour lever au besoin une pierre trop lourde ; les adultes défendent indistinctement tous les jeunes dont l'éducation est très longue. Lorsque les ouistitis sont réunis en captivité et que l'un d'eux tombe malade, les autres s'empressent autour de lui et il est vraiment touchant de les voir lui prodiguer leurs soins. » (Espinas, les Sociétés animales.) Un grand aigle avait, dit Brehm, attaqué un petit cercopithèque ; aussitôt toute la bande se mit sur pied et en moins d'une minute l'aigle se vit entouré d'une masse de grands singes qui se jetèrent sur lui avec des grimaces horribles et en poussant de grands cris. Le ravisseur, cruellement mordu, lâcha vite prise et eut peine à échapper. Darwin {Origine des espèces) cite, entre autres faits, l'héroïsme d'un chimpanzé qui, presque sous les crocs d'une meute aboyante, vint prendre et remporta triomphalement, au péril de sa vie un jeune qui était dégringolé des rochers et allait être mis en pièces.
de la solidarité entre tous, du dévouement parfois envers un faible et de la subordination ou obéissance absolue à un chef, dans l'intérêt commun. Grâce à ces aptitudes sociales, certains anthropoïdes ont pu tenir en respect le léopard, le lion et l'homme même, tant que ce dernier n'a pas eu d'armes à feu.
Par leur mimique et leurs diverses intonations, ils s'élèvent presque jusqu'à la parole ; chez eux la mère est souvent plus aimante, plus dévouée que la femme sauvage, et, pour pleurer le proche qu'ils ont perdu, ils s'élèvent à l'ennoblissement de la douleur et des larmes.
Un illogisme de la nature nous fournira d'autres exemples et nous montrera chez les articulés supérieurs, fourmis et abeilles, des sociétés non seulement supérieures en moralité sociale à celles des anthropoïdes, mais encore à certaines sociétés humaines assez développées.
Les abeilles travaillent, économisent en commun, consomment en commun pendant la mauvaise saison, en un mot mettent en pratique, et s'en trouvent bien, la devise communiste : De chacun selon ses forces à chacun selon ses besoins.
Les mœurs de ces nobles hyménoptères sont trop connues pour qu'on ait à en faire une monographie. Il suffira de dire qu'ils font rendre à l'association et à la division du travail tout ce qu'elles peuvent donner; qu'au plus haut degré ils ont le sens du juste puisque, tout comme les peuples épris d'indépendance et de justice, ils savent fort bien faire une révolution, quand la reine ne gouverne pas comme il convient.
Plus intéressante encore, quoique nullement utile à l'homme, est l'organisation sociale des fourmis.
Tandis que les guêpes et les abeilles de différentes espèces ne sont capables de remplir qu'un nombre très limité de travaux, les occupations des fourmis se trouvent être beaucoup plus variées. Ces insectes intelligents possèdent à un degré supérieur la faculté de s'adapter aux modifications des circonstances. Les uns creusent la terre, les autres la pétrissent, les troisièmes font des constructions, d'autres emmagasinent des provisions ou bien sont occupés à chasser. Les uns sucent le miel des fleurs, d'autres en rongent les corolles, pendant que d'autres travaillent à l'élevage de vaches laitières pour toute la communauté, c'està-dire d'une certaine espèce de pucerons. On pourrait s'attendre, grâce à une telle division du travail, à trouver chez les fourmis des différentes catégories, de fortes modifications dans leur organisation physique. Tel n'est cependant pas le cas. Il n'existe, en réalité, dans une fourmilière, que la division du travail, mais non la division des travailleurs, ou tout au moins, si cette dernière existe, elle n'est jamais très tranchée. La même fourmi, et c'est là son signe de supériorité, remplit à différentes époques les divers travaux exigés par le bien-être de la communauté. Ce n'est pas tout. La plupart des fourmis européennes ne présentent même pas les quatre formes habituelles des mâles, des femelles, des travailleuses et des soldats. D'après Hubert et Torel, elles n'ont pas de chefs. Même le fait d'esclavage a été dernièrement mis en doute ; on explique l'apparence par une simple cohabitation pacifique de deux espèces de fourmis très proches (i).
(i) Espinas : les Sociétés animales. Torel : les Fourmis de la Suisse. Serge Podolinski : les Critiques sapants du socialisme (dans la Repue socialiste, 1880).
Les fourmis blanches ou termites, construisent des cités de dix pieds et plus, avec des dômes, des tours, des myriades de chambres, des corridors, des passages souterrains, des ponts et des arceaux de pierre, des magasins, etc. La solidité, la hardiesse de ces constructions, leur adaption au but rivalisent avec les œuvres des hommes.
Dans l'intérieur de ces édifices, il y a une habitation royale, entourée de chambres et de passages pour le service, ainsi que des chambres pour l'incubation et l'élevage des jeunes, enfin une grande place publique. Pour l'écoulement des eaux pluviales on a ménagé de nombreuses gouttières, des conduits, des canaux souterrains de dérivation, etc.. On ne peut douter que les termites n'aient un langage qui leur sert à s'entendre mutuellement sur des sujets très complexes. Les fourmis ne s'en tiennent pas à l'emmagasinement des denrées de consommation, à leur réparation rationnelle, à la construction des édifices, elles travaillent et produisent dans toute la force du terme.
Au Texas on a rencontré des fourmis agricoles qui sèment, récoltent, emmagasinent certaines petites graines dont elles font leur nourriture. Tout récemment, on a observé des fourmis faisant subir une sorte de fermentation à des feuilles qu'elles portent dans des souterrains préparés ad hoc, afin d'obtenir une récolte de champignons. Les forteresses bâties par les termites l'emportent autant, si on tient compte de la taille des architectes en grandeur et en solidité, sur la pyramide de Chéops, que cette dernière sur les autres monuments de l'architecture humaine (i).
(i) D'Assier : Philosophie naturelle.
On peut dire, fait justement observer d'Assier, que les limites qui séparent les diverses séries animales sont tellement indécises, qu'il est souvent impossible de les tracer. Des naturalistes ont rencontré dans les déserts de l'Afrique, de l'Australie ou des archipels du grand Océan, des tribus humaines nichant sur des arbres et qu'à première vue ils prenaient pour des singes anthropoïdes.
Non seulement il est impossible d'établir une rigoureuse démarcation morale entre les animaux et l'homme, mais encore entre l'animalité supérieure et l'humanité inférieure. L'avantage, nous l'avons déjà vu, est souvent à la première pour l'esprit de solidarité, pour la fidélité en affection, quelquefois même pour le respect du travail, — comme chez la fourmi et l'abeille, — voire même pour la chasteté et la pudeur, comme chez l'éléphant, les vertus familiales et laborieuses comme chez le castor bâtisseur. Qu'en conclure? Que le fait moral dérivant du fait social, il y a aussi une moralité animale, et que cette moralité est en raison du perfectionnement de l'association.
Pour soutenir cette thèse de la moralité animale, nous sommes en bonne compagnie. Le circonspect Agassiz n'a-t-il pas dit :
La gradation des facultés morales dans les animaux supérieurs et dans l'homme est tellement imperceptible que,': pour dénier aux premiers un certain sens de responsabilité et de conscience, il faut exagérer outre mesure la différence entre eux et l'homme.
Et l'éminent auteur des Sociétés animales s'écrie de son côté :
Eh quoi ! dans plusieurs sociétés animales les faibles sont protégés, les jeunes sont élevés avec soin, les vieux même sont secourus, les membres d'une même peuplade et d'une même famille sont prêts à se sacrifier les uns pour les autres, sans la plus légère espérance de compensation, et il y a des gens qui demandent si ce sont là des vertus.
En toute sécurité donc, nous pouvons dire : il est si vrai que le fait moral dérive du fait social, qu'il est en raison de ce dernier (i), que les animaux supérieurement associés sont supérieurs en moralité au sauvage qui vit à l'état d'individualisme presque complet. La nécessité de l'association, avons-nous dit plus haut, est mère, non seulement de la moralité, mais encore du développement de l'humanité. Pas de discussion possible sur ce point.
Dès l'origine, comme le montre bien M. Bagehot, le progrès le plus simple et le plus élémentaire de Y homme a eu besoin pour se développer de la coopération des hommes. Ce qu'un homme et une famille isolée peuvent inventer pour eux-mêmes est extrêmement limité. De plus, ce qu'ils peuvent produire ne leur est pas assuré : ils ne peuvent en jouir avec sécurité. Aussi loin qu'on pénètre dans les profondeurs de la primi-
(1) Deux notables représentants de l'école matérialiste contemporaine arrivent à des conclusions identiques. « L'utilité sociale scientifiquement démontrée, voilà la pierre angulaire de la morale. Si la justice est autre chose, elle est inutile ; si elle est contraire à cette utilité sociale, elle est dangereuse. » (Letourneau, la Sociologie.)
« Mais c'est assez insister. La morale n'est que logomachie quand le devoir n'est pas fondé sur le droit, le droit sur l'intérêt, l'intérêt sur le besoin, et le besoin sur les nécessités de l'organisme individuel et social. » (A. Lefèvre, la Philosophie.)
tive histoire, on ne trouve nulle part trace de progrès isolés. La plus grossière ébauche de société, la tribu la plus élémentaire, le gouvernement le plus faible ont eu une telle supériorité sur l'homme seul,, que celui-ci a dû bien vite cesser de vivre dans la solitude. Espinas nous dira encore :
La société progresse grâce à une extension croissante des sentiments sympathiques, et, à moins que l'intérêt ne parle haut, il faut que la pitié, la générosité, l'amour, interviennent constamment pour faire faire un pas en avant à la solidarité humaine. L'intelligence peut frayer la voie, elle ne fournit pas l'impulsion ; toute vertu est spontanéité dans sa racine.
Les acquisitions morales résultent des progrès du fait social, et, en se généralisant, deviennent la base actuelle et progressive de la morale courante. Cette dernière se cristallise en religion ou en lois qui ne tardent pas, étant immuables, à être rétrogrades, com-' parativement à la somme acquise de moralité générale, et doivent bientôt être modifiées, l'évolution étant la loi de tous les êtres et de toutes les choses.