L EVOLUTION MORALE
Nous avons démontré sommairement que la moralité a son principe, non dans une révélation ou une innéité quelconque, mais dans Y association de relation. Nous avons vu en outre que l'on constatait de
véritables phénomènes moraux chez les animaux sociaux, tant le fait social, s'inspirant d'un certain idéal de réciprocité et de sacrifice à la communauté, est moralisateur (i).
Il nous reste maintenant à établir, pour compléter la démonstration, que parmi les hommes, lorsque le fait social est trop récent, ou lorsque, étant ancien, il est trop incomplet, trop rudimentaire, il n'y a pas ou presque pas de moralité. Ce nous sera facile. Du même coup, cette argumentation expérimentale achèvera, par surcroît, de démontrer le caractère évolutif de la morale dans les lentes, pénibles, titubantes, mais finalement progressives manifestations du groupement humain, qui se débat à ses débuts au milieu de tant de sang, de tant d'horreurs, de tant de crimes, et qui est développé encore de tant d'iniquités, dans sa forme actuelle, incomparablement supérieure pourtant aux formes du passé (2).
Il en est ainsi de la morale telle que nous l'entendons maintenant. Elle fut presque inconnue dans les hordes primitives, et de longtemps elle ne prit forme acceptable. Comment l'aurait-elle pu, en période d'égoïsme illimité, irréfléchi, aveugle, tant que la dure expérience, au prix de maux sans nombre, n'avait pas
(1) On pourrait caractériser ainsi l'évolution humaine : Le monde minéral est superposé au monde purement chimique ou atomique, le monde végétal au monde minéral, et le monde animal au monde végétal. L'homme, résultante de toutes les forces planétaires, tend à s'élever au-dessus de l'animalité ; mais par combien d'attaches inférieures et rugueuses il y tient encore!
(2) Nous aurons plus loin à parler des conséquences antimorales de certaines organisations sociales, nées soit de quelques monstrueux égoïsmes de famille ou de classe, soit de quelque religiosisme dévoyé.
appris à l'animal humain que pour sauvegarder son intérêt il fallait le combiner avec d'autres intérêts et limiter réciproquement les appétits ?
Et que démesurément longue fut la période limbique ! Pendant combien de myriades de siècles l'espèce humaine, toute débordante encore de grossière^ de vorace animalité, eut-elle à subir une forme de groupement dans laquelle le rudimentaire fait social n'était ni assez parfait pour contenir le flot d'égoïstique cruauté accumulée dans l'homme par le caractère de violence qu'avait eu d'abord pour lui la lutte pour la vie?
Quelle douceur, quel altruisme attendre, en effet, de l'être malheureux, contraint à disputer sa vie et sa nourriture contre plus fort et plus féroce que lui? Que dis-je? Contraint d'être prédateur ou proie, tueur ou tué, mangeur ou mangé, de lutter corps à corps avec l'ours, les reptiles monstrueux, les anthropoïdes, les terribles félins et tant d'autres animaux redoutables, il ne pouvait vaincre qu'en alliant l'effort violent, l'accoutumance au carnage, le délire de la férocité à l'astuce et à la perfidie. En de telles conditions, elle fut une incitation à la cruauté, l'horrible loi de nature qui pesa sur l'homme naissant, forcé à l'éternelle lutte pour la vie contre les forces éternellement modificatrices, — c'est-à-dire, éternellement destructives et transformatrices de la nature, — comme aussi contre les espèces ou races rivales dont beaucoup étaient mieux armées que lui.
Cette concurrence de fer, loi universelle pour tout ce qui vit, a détruit d'innombrables espèces végétales et animales, et les a limitées toutes ; elle a déchaîné les grandes guerres végétaliques et zoologiques qui ne
finiront qu'avec la vie planétaire; elle a fait du globe, depuis des milliers de siècles, un horrible et sanglant théâtre d'entre-dévorement universel, en vertu de cette lamentable réalité que :
Aveugle exécuteur d'un mal obligatoire, Chaque vivant promène écrit, sur sa mâchoire, L'arrêt de mort d'un autre exigé par sa faim (1).
L'enfance humaine ayant eu un si effroyable maître, comment supposer que des rudiments de liens sociaux formés récemment par la nécessité aient pu, hic et hune, avoir raison des instincts cruels développés avec tant de force par la nature des choses ? Il y eut atténuation, lorsque les conditions de la vie le permirent, lorsque notamment il arriva que les végétaux purent suffire à la vie humaine et que la proie animale ne fut plus qu'un mets plus recherché. Il y eut, dès ce moment, plus de douceur et plus d'altruisme entre les hommes, conséquemment plus de moralité. Et c'est indubitablement dans ces milieux que naquit la pensée et que se forma le foyer initial de la civilisation humaine. Les progrès nouveaux se transmirent par voie d'initiation, par l'accumulation de certaines connaissances et de certaines forces qui permirent, plus tard, aux plus dévoués de parler de haut au commun des hommes, au nom de prétendus êtres supérieurs et tout-puissants qui n'étaient que les personnifications des grands phénomènes de la nature. Les proto-civilisateurs purent ainsi édicter certaines prescriptions morales, fort iniques encore, sans doute, supérieures pourtant aux déchaînements sans frein des égoïsmes primitifs.
(1) Sully-Prudhomme.
Issue donc du fait social, se débattant d'abord dans le sang et dans le crime, la morale se développe et s'épure, bien lentement mais constamment, dans le cours de l'histoire, parmi les races progressives.
Et cela a lieu en raison de la complexité du fait social.
Nous ne sommes certes pas bien avancés en morale altruiste, dans notre société commandée par l'antagonisme des intérêts économiques par la barbarie militaire et par un reste d'esclavage familial. Combien toutefois nous avons le droit d'être fiers, si nous comparons notre morale, même envisagée dans ses moyennes pratiques, avec celle des hordes primitives vivant sans chefs, sans loi, dans une complète anarchie, chacun maître de sa hutte, et avec celle des peuplades formées en bande, ne reconnaissant d'autre autorité que la force brutalisante du moment. Les sauvages actuels de l'Australie, de certaines parties de l'Afrique, de l'Amérique, de l'Asie, nous fournissent d'instructives représentations des hordes préhistoriques et constituent ce que Hovelacque a si bien nommé l'homme primitif contemporain.
Interrogeons donc ces groupements stagnants; ils nous fournissent d'utiles indications pour mesurer le chemin parcouru par la civilisation.
Voici d'après les naturalistes et voyageurs modernes une description de l'Australien :
« Imprévoyant au suprême degré, il consomme sur place l'acquisition du moment. Pénétrant dans une région inhospitalière et dont il connaît la désolation, les besoins du lendemain sont pour lui non avenus. Il s'y engage sans compter même sur le hasard ; le sens de ce mot lui est inconnu (i). » (i) Hovelacque: les Débuts de V humanité.
Il vit complètement nu, et, dit Lesson, son opiniâtreté a rejeté même l'étroit moro que recommanderait la plus mince des pudeurs (i) ; il est d'une grossière animalité qui a de quoi étonner le moraliste. Ni les exhortations, ni les exemples ne peuvent rien sur eux à ce sujet et ce sont surtout les parties inférieures du corps qu'ils ne veulent jamais recouvrir. En revanche, ils apportent leur contingent de preuves à l'affirmation de Spencer que « partout la parure a précédé les vêtements ».
Ils ornent leur chevelure inculte et sale de plumes, de touffes de poils, des os de poissons et d'oiseaux, des dents de quadrupèdes, fixées par une espèce de gomme (Dumont d'Urville). D'autres fois, dit tumbull, ils tressent avec de la mousse leurs cheveux auxquels ils suspendent des dents de requin. Ces beaux ornements sont complétés par l'introduction de morceaux de bois ou d'os dans les cartilages du nez, par les bigarrures et les scarifications de tous genres qui sillonnent le corps enduit d'une substance huileuse et puante, par la mutilation de la main gauche chez les femmes, par une opération plus cruelle chez les éphèbes. et chez tous par l'avulsion brutalement opérée de deux dents de devant.
L'observance de ces pratiques constitue pour eux la morale. Il y faut ajouter, pour la femme, la défense de manger de la viande d'oppossum et de casoar.
(i) Il sera souvent question dans les pages suivantes du manque de pudeur des sauvages. Non pas que la pudeur marquât le degré de moralité ; simplement pour établir que, comme les autres sentiments moraux, la pudeur aussi est un sentiment acquis par la transmission des habitudes dans l'association.
Il n'y a pas là à parler de dignité personnelle, de tempérance, d'une pudeur quelconque ou de droits d'autrui, ni même d'instinct de responsabilité. Dans les hivers rigoureux, quand il a trop faim, l'Australien tue pour la manger une vieille femme de la troupe. Il tue une femme et non son chien (il a domestiqué à demi cet animal) parce que le chien chassant la loutre, lui est plus utile. Telle est la logique de la faim, en l'absence de tout concept social.
L'infanticide est pratiqué sans aucune restriction d'ordre moral ; il s'applique surtout aux nouveaunés du sexe féminin, ce qui fait que le nombre des femmes est bien inférieur à celui des hommes. La rareté de ces infortunées ne les empêche pas d'être livrées au plus lamentable sort qui puisse peser sur des êtres humains :
Ces malheureuses, déflorées lorsqu'elles sont à peine à l'âge de la puberté, mûres de fort bonne heure, astreintes à une existence de privations constantes, plus faméliques encore que leurs mâles qui, du droit de la force, s'attribuent non seulement les bons morceaux, mais aussi souvent les seuls aliments sur lesquels ils peuvent mettre la main, ont une vie d'incessantes souffrances. Rouées de coups pour un oui, pour un non, véritables bêtes de somme, quand elles ne tombent pas à la fleur de l'âge, elles deviennent l'être le plus abject et le plus repoussant de toute la nature.
(HOVELACQUE, loc. Cit.)
Le Veddah de Ceylan, le Botocudo du Brésil, le Bochiman de l'Afrique australe, les Fuégiens, les Pa pous, les Mélanésiens, les habitants de l'archipel des Andamans, ont des mœurs analogues, vont complè-
tement nus, ne connaissent en général ni prévoyance, ni pudeur, ni limitation à l'abus du fort sur le faible (i).
En ce qui concerne le mariage, les coutumes sont diverses. Chez les Mélanésiens et les Australiens, on capture les femmes ; le même procédé est fréquent en Nouvelle-Calédonie. La fille hottentote appartient à ses parents qui la troquent contre un bœuf ou contre une vache. Comme elles sont nubiles de très bonne heure (douze ans) et qu'elles vieillissent vite, on les retient dès l'âge de six ou sept ans.»
Relativement aux unions sexuelles, les Cafres anthropophages et les naturels du Gabon ont des procédés identiques. Les sauvages du nouveau continent ou nègres africains diffèrent peu. Partout la polygamie existe, dit Letourneau, et les femmes sont des bêtes de somme, travaillant, cultivant, péchant, obligées de fournir les aliments au maître qui ne fait rien, les lacère de coups de fouet, les martyrise, selon son caprice, les tue même impunément et sans remords.
Continuons les tristes constatations en prenant au hasard dans les coutumes de l'homme primitif contemporain.
La langue schuana n'a pas de mot correspondant au mot remercier. La reconnaissance est donc inconnue chez ce peuple. Pour l'Indien de l'Amérique du Nord la pitié était une duperie et la paix un mal ; ils appelent le vol, capture. Chez les Kouponées le plus grand crime est de pardonner à un ennemi, et la plus" grande vertu c'est la vengeance. Un homme ne peut
(i) Voir, pour tout ce qui a trait aux mœurs matrimoniales des sauvages, l'intéressante Sociologie de notre éminent collaborateur Letourneau.
pas mourir de faim quand sa sœur a encore des enfants vendables, disait un Africain noir.
Les Botocudos du Brésil perforent non seulement le lobe des oreilles, mais encore la lèvre inférieure de leurs petits de six à sept ans. Ils introduisent dans le trou ainsi pratiqué un morceau de fer ou de cuivre qu'on remplace ensuite par un morceau de bois ou d'os toujours plus gros, jusqu'à devenir un disque de plusieurs centimètres. Cette singulière parure est complétée par un disque plus grand encore introduit dans l'oreille, qu'il écartelle. C'est un crime de ne pas en agir ainsi. Chez les Abidones, crime non moins grand de prononcer son propre nom, et, chez les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais, de porter quelque chose sur la tête. Ne pas être tatouée d'une manière orthodoxe était, pour les femmes des Fuégiens cannibales et pour les femmes des Esquimaux, un empêchement de bonheur dans l'autre vie et une preuve de malhonnêteté. Ceux de Formose, lit-on dans l'Espi~it des lois, de Montesquieu, croient à une sorte d'enfer, mais c'est pour punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, qui ont mis des vêtements de toile et non pas de soie, qui ont été chercher des huîtres ou ont agi sans consulter le chant des oiseaux. Aussi ne regardent-ils point comme péchés l'ivrognerie et le dérèglement avec les femmes. Ils croient même que les débauches de leurs enfants sont agréables aux dieux. Dans l'île des Amis, le prêtre est jugé trop saint pour se marier ; mais il peut prendre tant de concubines qu'il veut. Crime horrible aux yeux des Veddahs d'épouser sa sœur aînée ; mais action méritoire d'épouser sa sœur plus jeune. Dans l'Afrique occidentale, les filles des maisons régnantes peuvent
prendre autant d'amants qu'elles veulent, mais interdiction de se marier, car ce serait une grande immoralité. Les femmes mariées vont nues, dans la Nouvelle Galles du Sud, mais les jeunes filles doivent s'habiller. C'est le contraire chez d'autres peuplades. C'est un bien grand crime pour beaucoup de races sauvages de donner le jour à deux jumeaux. Quand ce cas arrivait chez les Hlos de l'Afrique orientale, on exposait les enfants pour servir de pâture aux bêtes sauvages et la mère était chassée de la tribu. Manger en compagnie était une abomination pour les Taï~ tiens.
Chez les indigènes de l'Amérique du Sud, la chasteté de la femme non mariée ne comptait pas. Pas de mot signifiant « aimer » dans la langue algonquine, ni mot signifiant « cher » chez les Tinnéens. Les Esquimaux pratiquent simultanément la polygamie et la polyandrie.
A la Nouvelle-Zélande, le père ou le frère, en donnant sa fille ou sa sœur, disait au futur époux : « Si vous en êtes mécontent, vendez-la, tuez-la, mangezla ; vous êtes le maître absolu. »
A Sumatra, la femme pouvait acheter l'homme, qui devenait la propriété de la famille de son épouse.
Pour le Kamtschadale, violer une femme surprise loin de sa iourte est chose licite ; mais si, ayant capturé un phoque, il le relâche, il est déshonoré et l'horreur de la nature se manifeste par une tempête.
Partout la femme est la chose torturable et tuable (quelquefois la chose mangeable) du mari, du père ou des hommes de la tribu ; et presque partout le mariage se réduit à une affaire de rapt, d'achat ou d'acte de violence.
Que dirons-nous de l'atroce cruauté envers le vaincu ? D'abord on le torture et on le mange, puis on le torture sans le manger. Quand on se contente de le tuer, il y a moralité relative ; à plus forte raison quand on se contente de le réduire en esclavage.
Dans les groupements primitifs ou dans les sociétés très inférieures de quelques peuplades nègres, on était ou on est encore courbé sous ce bas niveau et il pèse sur tous, car, comme l'a très bien remarqué MQie Clémence Royer, le caractère moral comme le tempérament physique tend d'autant plus à l'uniformité chez une race qu'elle est plus inférieure et en quelque sorte plus voisine de l'état brutal. L'homme sauvage est plus espèce; l'homme civilisé, plus individu (1).
Nous sommes partis de plus bas encore ; les sauvages et les barbares dont nous venons de parler ayant, malgré tout, un certain passé social et subissant depuis de longues années le contact des civilisations supérieures, il est merveilleux que l'homme ait pu s'élever de si bas. Sans doute quelque milieu favorable aura favorisé sur quelques points l'évolution : puis le mouvement ne s'est plus arrêté, un progrès entraînant toujours un progrès plus rapide et plus important.
L'évolution s'est ainsi poursuivie à travers les périodes alternantes d'association et de dissociation, car c'est la loi. Quand une forme d'agrégation est épuisée, elle se désagrège, et ses éléments, après une période d'individuation, se groupent sous des formes
(1) Le troisième terme est dans la commune supériorité morale de l'homme social après qu'une longue période de civilisation socialiste aura amené tous les retardataires sur les sommets lumineux de la science, de la justice et de la bonté.
nouvelles pour former une agrégation supérieure, qui à son tour fera place à d'autres encore supérieures. Il y a exception, quand les éléments même de l'agrégation épuisée se décomposent sous la pression de certaines circonstances ; alors pour cette forme avortée commence la mortelle période régressive jusqu'à disparition finale.
Lorsque dans ces agrégations inférieures, composées des éléments humains les plus vitaux, ou qu'un milieu particulier favorisait dans la voie de l'évolution, vint l'heure de la dissociation, les variations individuelles commencèrent allant du pire au mieux et adaptées aux conditions naturelles, elles-mêmes modifiées dans une certaine mesure. Alors, un courant de bas en haut se manifesta et quelques individualités moins mal douées au point de vue moral purent se former, qui présidèrent chez les races les plus progressives à des agrégations d'ordre supérieur, pendant que certaines races plus mal douées, ou subissant un milieu plus défavorable, croupissaient (d'aucunes croupissent encore) dans la stagnation désespérante où se trouve la mort sans gloire, la mort que n'a pas précédée une tâche utile accomplie.
Elles furent donc trois fois bienfaisantes et trois fois glorieuses, les premières différenciations , ces primitives rébellions qui furent données dans tous les anciens mythes comme les mères de la science du bien et du mal. Mais qu'elles furent lentes et rares, et aussi combien peu de progrès fît la grande morale pratique pendant toute la période préhistorique et même pendant les cent premiers siècles de l'ère historique.
Grâce à ces premières révoltes, les plus intelligents
et les plus moraux remplacèrent les coutumes atroces ou absurdes par des coutumes discutées et tant bien que mal raisonnées, autrement djt par des lois, par des clauses contractuelles. Sans doute ces premières lois, basées sur la férocité primitive (atténuée, non évincée), sur la terreur des forces de la nature écrasantes pour l'homme et divinisées par l'intelligent égoïsme des premières classes dominantes, furent iniques, cruelles, impitoyables pour le faible ; mais elles furent le premier vagissement de l'humanité commençant à avoir un vague sentiment du droit d'autrui et de la recherche du plus grand bonheur individuel et collectif. Ces codifications au caractère religieux, enserrant la vie individuelle et sociale tout entière, devinrent à leur tour oppressives et régressives, et la lutte commença contre elles dans le monde. En outre, elles se heurtèrent, se modifièrent les unes et les autres par les grandes guerres ethniques de la haute, moyenne et jeune antiquité.
S'améliorèrent-elles sous le frottement guerrier ?
Quelquefois. Mais elles conservèrent une grande part de la brutalité première, par la nécessité du despotisme dans l'agglomération nationale menacée, et de la sorte subissant ou faisant subir l'incessance des carnages, des ravages guerriers et la rapine s'exerçant sur les choses, sur les animaux et sur les êtres humains qui en résultèrent. Par toutes ces causes, en effet, le monde social fut basé sur l'asservissement du plus grand nombre contraint par les lanières, la faim et les fers à souffrir, travailler, s'épuiser, mourir, sans espérance pour une minorité prédatrice et impérante au nom de la victoire. Dans cette désolation, le groupement humain eut néanmoins ses résultats bien-
GENESE DE LA MORALE 5l
faisants : l'habitude des rapports sociaux développa la pitié pour ceux qui souffrent, la sympathie salvatrice Dès lors, la plus puissante impulsion morale était trou, vée, et la moralité grandit, fut mieux comprise à mesure que s'accroissait chez un grand nombre d'humains la pitié réparatrice poussant toujours à un état social moins injuste. C'est pourquoi la plus grande et la plus sainte ville du progrès humain dans l'antiquité restera Athènes, Athènes qui, en face du cruel monde punique, de la dureté chaldéo-judaïque, de l'âpreté dorienne et de la rapacité romaine, éleva un autel à la Pitié.
Depuis l'efflorescence athénienne qui toléra l'esclavage, nous avons bien progressé dans le sens de l'altruisme, au moins théorique, et par conséquent de la morale ; en vertu de la loi physique, applicable aussi aux phénomènes moraux, que la force acquise augmente sans cesse le degré de vitesse, nous progressons plus rapidement que jamais, en dépit de certains triomphes passagers des forces régressives. Quelles réalisations de morale supérieure réservent à l'homme les myriades de siècles à venir, nous ne pouvons le concevoir : pas plus que, nous ne dirons pas l'homme de la période tertiaire ou celui de la période quaternaire, mais simplement les héros homériques, n'auraient pu concevoir une civilisation pareille à la nôtre, — qu'avec tant de raison nous trouvons cependant si imparfaite.
C'est ici le lieu d'insister sur ce fait que la morale, comme nous l'avons vu, marche en raison du groupement qui est l'effet le plus immédiat de la loi de gravitation. On peut donc affirmer que le développement de la morale croît en raison directe des carrés de la distance parcourue.
Par exemple, étant données trois périodes dans l'évolution de l'humanité, si nous représentons par i le degré de moralité d'une de ces périodes, par 2 le degré de la seconde et par 3 celui de la dernière, on peut affirmer que dans le même temps le progrès pendant la seconde période sera quatre fois, et dans la troisième neuf fois plus considérable que pendant la première.
En d'autres termes, le développement du progrès se mesure par le carré du nombre correspondant aux résultats acquis.
Quel splendide avenir moral et social avons-nous — cela admis — devant nous, car nous ne sommes qu'au seuil de la civilisation ! Loin de montrer par quelques symptômes qu'elle est épuisée, la tendance au progrès semble dernièrement s'être accusée par un redoublement d'audace et une accélération de vitesse. Pourquoi donc supposerions-nous qu'elle doit maintenant cesser ? L'homme n'a pas atteint la limite de son développement intellectuel et il est positif qu'il n'a pas épuisé les capacités infinies de la nature. 11 y a bien des objets auxquels notre philosophie n'a pas encore songé, bien des découvertes destinées à immortaliser ceux qui les feront et à procurer à la race humaine des avantages que nous ne sommes pas encore en état d'apprécier (1). Il n'était donc pas si utopiste, Léopold Jacobi, lorsque, dans son Idée de l'Évolution, il posa en fait que l'humanité se développe en vertu d'une loi naturelle îqui l'amènera à la solidarité sociale. A plus forte raison pouvons-nous dire que la nécessité jpour les espèces supérieures, et
(1) Lubbock : V Homme préhistorique.
spécialement pour l'homme, seul en cause en ce moment, d'employer dans la lutte pour la vie — en vue de la conservation du plus grand nombre d'individus possible, jouissant du plus de puissance et de bonheur possible — une forme d'association toujours plus étendue et plus perfectionnée, amènera forcément une prédominance croissante des sentiments altruistes sur les sentiments égoïstes et, par suite, une forme socialiste ou solidariste des groupements humains dans les races supérieures appelées à la conquête et à l'appropriation collective du globe.
Mais il nous reste, avant de conclure, à suivre le développement de la moralité dans les cercles inférieurs du. passé et du présent.