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DEUXIÈME PARTIE

VEDISME, BRAHMANISME, BOUDHISME I. — VÉDISME

En morale, comme en toutes choses, la pratique a précédé la théorie (i). Avant d'avoir des codes de morale, les hommes observèrent évidemment, vis-àvis les uns des autres, quand ils furent réunis, — c'était là pour eux une question de vie ou de mort sociale, — certaines règles tacitement contractuelles sans doute fort rudimentaires et fort souvent violées.

Quand eurent-ils les premiers codes de morale ? Avec les premières religions, c'est-à-dire après des centaines, peut-être même des milliers de siècles de

(i) Louis Ménard : la Morale avant les philosophes.

développement préhistorique (i). Que les religions dites révélées, c'est-à-dire formulées, ne soient venues qu'assez tard et après une très longue période de formation, c'est ce qui est hors de doute.

L'anthropologue que nous avons déjà cité(2) dit positivement que pendant toute la période de l'époque quaternaire qui a reçu le nom d'âge de la pierre taillée (3),

(i) L'homme quaternaire, que les paléontologues ont décrit d'après les crânes dits de Néanderthal, d'Eguisheim, de Denise, de Caustadt, et la mâchoire de la Naulette, date d'au moins 222,000 ans avant l'époque historique, disons mieux, vivait il y a 235,ooo ou 240,000 ans. N'oublions pas que cet homme quaternaire fut précédé d'un être qui vivait à l'époque tertiaire, un millier de siècles avant, et assez intelligent pour faire du feu et tailler le silex, ce qui l'a fait déclarer homme par quelques anthropologistes ; d'autres, parmi lesquels M. G. de Mortillet, ne voient en lui que le précurseur de l'homme et lui donnent le qualificatif d'anthropopithèque, mot qu'on peut traduire par homme-singe.

(2) G. de Mortillet : le Préhistorique. Voir aussi l'Anthropologie de Topinard.

(3) Comme nous écrivons surtout pour ceux que le travail quotidien a empêchés d'avoir une idée générale des actuelles constatations scientifiques, nous tenons à bien définir les termes que nous employons.

En étudiant tous les dépôts formés dans les diverses régions accessibles du globe, on a pu distinguer une série de longues époques dont chacune a été subdivisée depuis en un certain nombre de périodes.

i° L'époque primitive avec les périodes laurentienne, cambrienne et silurienne.

20 L'époque de transition avec les périodes dévonienne, carbonifère ou houillère et permienne.

3° L'époque secondaire avec les périodes triasique, jurassique et crétacée.

40 L'époque tertiaire avec les périodes éocène, miocène et pliocène.

5° L'époque quaternaire avec les périodes glaciaire, diluvienne et alluvienne. Cette dernière est le commencement de la période actuelle.

Quant à la formation des êtres organisés sur la terre ou

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l'Européen autochtone, se nourrissant exclusivement de chasse, de cueillette et de pêche, vivait sans aucun sentiment religieux, sans même ensevelir ses morts, quoiqu'il fût déjà assez artiste pour tracer des dessins très exacts sur le bois des rennes.

Plus tard, seulement, à l'âge de la pierre polie, temps correspondant à la première immigration asiatique, s'introduisirent les sentiments religieux, en même temps que l'ensevelissement des morts, la domestication d'un grand nombre d'animaux utiles et les premiers essais d'agriculture, c'est-à-dire de semaille et d'attente de la récolte. Avec ce nouveau genre de vie, dit M. de Mortillet, vinrent les pensées tristes, ces filles des sentiments religieux. En admettant telle quelle cette version, nous n'en dirions pas moins que la naissance des sentiments religieux fut la manifestation d'un progrès immense. Sans doute elle amena « les pensées tristes : » mais c'est que ce

paléontologie, M. de Mortillet en résume ainsi les lois dans ses Notes sur les précurseurs de Vhomme:

i ° Les animaux varient d'une assise à l'autre, et la faune se renouvelle avec les divers terrains.

2° Les variations sont d'autant plus rapides que les animaux ont une organisation plus complexe ou. en d'autres termes, Vexistence d'une espèce est d'autant plus courte que cette espèce occupe un rang plus élevé dans V échelle des êtres. Ainsi les mammifères, animaux bien plus compliqués que les mollusques, se modifient plus rapidement et plus complètement que ces derniers d'une assise à l'autre.

3° Les variations ne sont pas radicales, elles sont partielles et successives; aussi les faunes sont d'autant plus distinctes et différentes que les assises qui les contiennent sont plus éloignées les unes des autres.

4° Enfin les variations se rapportent toutes à un plan général, de sorte que tous les animaux trouvent leur place naturelle dans des séries continues et régulières bien que divergentes, comme s'il y avait filiation entre eux tous.

fut là le premier vagissement de la pensée et que la pensée, comme l'enfant sortant du sein de sa mère, a fait son entrée dans la vie humaine par un poignant et intraduisible cri de douleur. Le premier sentiment réfléchi de l'homme ne pouvait être qu'un sentiment de terreur. En sortant de l'instinct qui ne prévoit rien, il fut épouvanté de sa faiblesse devant une nature incompréhensible, terrifiante et ennemie.

Il se demanda comment il pourrait la rendre moins cruelle et il s'humilia devant les forces malfaisantes qui le frappaient : ténèbres, foudre, orages, inondations, sécheresse, grands froids. Il leur offrit une partie de sa proie pour se les rendre favorables. Il alla même jusqu'à sacrifier aux animaux malfaisants, tâchant d'apaiser ainsi ceux qu'il ne pouvait vaincre. Mais cette seule idée d'apaisement possible de la puissance ou de l'animal redouté n'indiquait-elle pas la première conception, aussi confuse, aussi embryonnaire que l'on voudra, de la bonté, et n'était-ce pas là une première étincelle d'où allait jaillir le monde moral ?

De ces premiers cultes de la terreur à peine consciente aux premières religions historiques il y a loin, et la distance ne peut être remplie que par des hypothèses qu'il n'entre pas dans notre sujet de présenter et de développer : c'est pourquoi, préoccupé avant tout d'arriver au premier code de morale religieuse, nous entrons de plain pied dans l'histoire, franchissant bien des centaines de siècles ensanglantés et ténébreux.

La première grande religion sociale qui s'offre à nous est le védisme, religion mère, restée supérieure à presque toutes ses filles par son caractère largement

naturaliste, par le fond de bonté qu'alimente son idéal moral et par les investigations éminemment philosophiques qu'elle a favorisées.

Sa supériorité se révèle dès le point de départ.

Pour le croyant indou, le monde n'était pas issu d'un caprice de l'Etre Créateur, comme le diront des religions postérieures, mais d'un acte de son amour.

Au commencement, disent les livres sacrés du védisme, il n'y avait ni être, ni néant, ni éther, ni cette tente du ciel. Qu'est-ce qui aurait enveloppé ce qui n'existait pas ? Où se cachait ce qui est caché ? Etait-ce dans les flots ? Etait-ce dans l'abîme ?

Il n'y avait ni mort, ni immortalité : rien ne séparait la nuit obscure du jour lumineux.

Le Tout, indivisé, respirait seul. En lui rien ne respirait : hormis lui rien n'était.

Les ténèbres le couvraient, semblables à un océan que rien n'éclaire.

Le Tout était donc enveloppé en lui-même, lorsque tout à coup, mu par l'ardeur intellectuelle, il s'écria : « Si j'étais plusieurs ! » (1)

L'amour le premier pénétra le Tout.

Le Tout reste identique au sein de ses modalités, de ses émanations infinies. Brahma, le Tout, l'Etre universel, le Dieu suprême, est invariable, absolu, dépourvu de tout caractère de personnalité et planant au-dessus des êtres individuels. Il est éternel, tout-puissant et omniscient. Il contient tout en lui. Rien n'existe que par lui. Tous les phénomènes ont leur cause en lui, tous les êtres s'absor bent en lui.

C'est le panthéisme. Cette grande conception des

(1) Ne croirait-on pas lire une allégorie à la diffusion d'une molécule originelle, adoptée par quelques bons esprits comme l'hypothèse la plus satisfaisante pour expliquer la gravitation?

premiers penseurs de notre espèce est en effet bien antérieure aux distinctions d'esprit et de matière, aux abstractions antithétiques auxquelles nous devons plus de cent siècles de guerre et des amoncellements de sophismes qui, s'ils étaient matérialisés, pourraient remplir l'Océan.

Seulement ce panthéisme se hiérarchise, se complique en prenant la forme brahmanique. Au premier rang, le monde des dieux et de la lumière ; au second, celui des hommes et de la passion ; au troisième, celui des bêtes, des plantes, de la matière et de l'obscurité. Les dieux n'ont pas tous la même puissance.

Le monde n'est donc qu'une immense hiérarchie d'émanations descendant des sommets de l'Être jusqu'aux insondables profondeurs du néant.

Et cela est vrai aussi du monde humain, composé de castes superposées les unes aux autres, les supérieures dominant les inférieures, les brahmes ou prêtres commandant aux kchatryas ou guerriers, les guerriers aux vaysias ou marchands, les marchands aux coudras ou artisans.

Le brahmane en venant au monde, dit Manou, est placé au premier rang... souverain seigneur de tous les êtres. Tout ce que le monde renferme est sa propriété. Il est inviolable... Après avoir récité trois fois avec le plus profond recueillement les passages les pius sacrés des Védas et les formules mystérieuses qui sont indiquées, un brahmane est déchargé de toutes ses fautes. Un brahmane possédant la divine écriture tout entière ne saurait être souillé d'aucun crime, même s'il avait tué tous les habitants des trois mondes et accepté la nourriture de l'homme . le plus vil !

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Telles sont les monstrueuses prérogatives du brahmane. De cet « ordre divin » des castes, l'homme ne devait jamais sortir.

C'est une loi sainte que les castes ne doivent pas se mêler, que les abjects descendants des violateurs de la loi soient parias, c'est-à-dire rejetés. « Pitié et commisération au contraire à tous les autres êtres qui, étant à leur place dans la nature, ont quelque chose de divin. »

La réprobation des tentatives contre les limitations des castes allait si loin que la piété et la mortification d'un coudra troublait l'ordre du monde et méritait la mort.

Le Raghou-Vança de Kalidasa contient à ce sujet une légende significative.

Ramâ, averti par la mort de l'enfant d'un brahme que le mal existait dans son empire, se mit à la recherche du prévaricateur ; il vit un certain homme qui se macérait, suspendu à la branche d'un arbre, la tête en bas et les yeux tout rouges de fumée. Le roi lui demanda qui il était. « Je m'appelle Çambouka, répondit l'homme avec sincérité, je suis coudra et je veux par la pénitence arriver aux pays des dieux. »

Ramâ, le justicier, mit l'épée à la main et trancha la tête à ce pénitent qui avait jeté le péché au milieu des créatures par des austérités auxquelles sa caste n'avait aucun droit Le coudra obtint de passer dans la voie des bons parce que le roi avait tiré lui-même" châtiment de sa faute, mais non à cause de sa pénitence, quelque rigoureuse qu'elle fût, car elle sortait du chemin tracé par sa caste.

A ce mépris des castes inférieures s'ajoute le mépris

de la vie active (i).'Le bien suprême fut déclaré être identique avec l'absorption dans l'abîme infini de l'éternelle identité ! Nous en sommes sortis par des chutes nécessaires: nous n'y rentrerons qu'en nous détachant de plus en plus du monde et de nous-même, en comprenant de plus en plus notre néant et le néant des fugitives déterminations qui nous entourent. En faisant de la sorte, nous diminuons le nombre des transformations successives qui nous séparent encore de l'absorption finale, et nous agissons en ce sens par le renoncement, la bonté et la vie contemplative. Que devient la vie active dominée par une conception pessimiste de l'existence comme celle que révèlent ces lignes :

De même que les tours du jongleur ne sont qu'une vaine apparence, dit la philosophie védanta, de même le spectacle du monde est une forme trompeuse sans fond réel. De même que le monde des rêves est une illusion, de même aussi le inonde du réveil est semblable à un songe. Tout ce qui est division, séparation, repose sur une conception imaginaire. Qu'est-ce donc que la création ? La métamorphose du monde. La création est une illusion produite par la confusion, par l'obscurité qui est dans les noms, les formes, etc., et toute cette confusion naît ellemême de l'ignorance. La création n'a pas d'autre réalité.

Jusqu'à quel point, ô Baghavat, demande Subhut, le Badhisattra Mahasattra (le parfait sage), est-il revêtu de la grande cuirasse ? C'est, dit Baghavat, lorsque le Badhisattra Mahasattra se fait cette réflexion : Il faut que je conduise au Nirvana complet les créatures dont le nombre est immense.

(i) D'après un jeune brahmine théosophe, à qui nous avons fait cette objection lors de son passage à Paris, cette condamnation du travail serait fille surtout de la réaction marquée par les lois de Manou.

Pourquoi la grande idée initiale a-t-elle été obscurcie par cette téléologie (i), déprimante s'il en fut, en ce qu'elle désarma, annihila les simples et les bons et livra le monde aux puissants et aux avides. Il paraît que les kchatryas s'insurgèrent contre ce nihilisme sacerdotal et qu'ils furent écrasés par les brahmes aidés par les vaysias et les coudras et aussi sans doute par les kchatryas restés dociles.

Une nouvelle caste militaire bien soumise fut constituée. Au lieu de s'insurger, cette dernière profita de la situation, et les abus furent tels qu'une grande révolution éclata contre le régime des castes, car tels furent les résultats de l'intervention du Bouddha dont nous parlerons plus loin.

« Le code sacré de Manou, dit Letourneau {Evolution de la morale), s'occupe avec sollicitude des emprunts, des dettes, de l'intérêt, de l'argent, des cautions, des dépôts, etc. La moralité commerciale est celle dont surtout il se soucie et presque partout elle a été fixée la première, l'argent d'abord, la vie ensuite. La vie, celle du brahme, est sauvegardée: celle du kchatrya, mais celle des castes inférieures, est tranchée par la vindicte sacerdotale et militaire, pour des fautes qui, lorsqu'elles sont commises par des brahmes, ne sont que des peccadilles. Deux poids et deux mesures, comme cela a toujours été dans un régime des castes. Les kchatryas, eux, avaient au moins le droit à la pénitence, c'est-à-dire à l'initiation et à la toute-puissance qui en résultait. »

(i) Téléologie. Mot introduit par Kant ; il signifie : Science des causes finales, ou ensemble des spéculations touchant la notion des fins ou des buts moraux dans l'humanité.

Il est dit en effet, dans le Ramayana, du plus illustre des anachorètes royaux :

Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient plus d'un soupir : « La force du kchatrya est une chimère : la force réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique ! Il n'a fallu à un brahme que son bâton pour briser toutes mes armes ! Aussi vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force, amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence, pour m'élever de ma caste à celle des brahmes. » Il dit, et ce resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes, se retira dans le bois de pénitence, se mortifia et devint, en dépit des dieux, presque aussi puissant que les dieux mêmes, et put créer des jetées d'étoiles.

Cette efficacité de la mortification qui, malgré les dieux, divinisait l'homme, est une des plus belles conceptions de la morale brahmanique. Le Mahabharata de Wyasa, le Ramayana de Valmiki, le Raghou- Vança et les œuvres dramatiques de Kalidasa sont remplis d'exemples de ce genre. Les faits se passent toujours ainsi : un saint brahme ou un très pieux kchatrya se mortifie dans le bois de pénitence et, dès lors, devient puissant sur les éléments qu'il réduit à l'obéissance. Ce que voyant, les dieux, effrayés ou jaloux, expédient au saint une belle Apsara pour le séduire. Ordinairement, le saint ne résiste pas aux charmes de la femme divine et il perd sa force. Mais, après quelques années de délices, il revient à luimême, renvoie l'Aspara à ses régions célestes, recommence, en les aggravant, ses mortifications et devient plus saint et plus puissant que jamais. Alors les dieux, pour l'apaiser en le satisfaisant, l'appellent dans le sein de Brahma.

Tous les hommes sont appelés à cette apothéose, car chacun subit plusieurs vies plus ou moins heureuses, selon ses mérites et ses démérites, jusqu'à ce que, de perfectionnement en perfectionnement, il revienne, totalement purifié, s'identifier, dépersonnalisé, dans le sein de Brahma ou Etre universel.

Mais le caractère le plus remarquable de l'antique morale brahmanique, c'est la bienveillance infinie qu'aucune autre religion ou philosophie ne posséda à un si haut degré et qu'on ne pourrait jamais assez admirer si elle n'était allée jusqu'à la condamnation du travail.

Non seulement le fidèle à la loi brahmanique doit s'abstenir de faire du mal aux hommes, mais encore il doit respecter et aimer tous les êtres animés. Le scrupule est poussé si loin qu'il est interdit d'écraser une motte de terre sans raison ou de couper un brin d'herbe avec ses ongles. Cette bienveillance naïve trouve de tendres accents quand elle s'applique à l'humanité et qu'il s'agit des créatures faibles et misérables, enfants et vieillards, malades, femmes surtout.

Dans le Ramayana. notamment, les prescriptions morales et les actes vertueux d'une haute portée abondent.

Le roi Daçaratha, père de Rama, nous est montré plein de force, vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwatiou dans les sacrifices, comme chef de cette royale maison. Il semblait à la fois le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son abondance, ses grains, son opulence ; et sa protection, comme celle de Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.

Voici les conseils qu'il donne à Baharatha, son troisième fils :

Sois distingué par un bon caractère, mon fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à gagner leur affection ; demande-leur ce qui est bon pour toi-même et n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine du bonheur et de la vie ; que les brahmes soient donc pour toi dans toutes les affaires comme la bouche même de Brahma. Car les brahmes furent de vrais dieux, habitants du ciel; mais les dieux supérieurs, mon fils, nous les ont envoyés, comme les dieux de la terre dans le monde des hommes, pour éclairer la vie des créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et les Védas, et le Çâstra impérissable des devoirs, et le traité sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complètement.

Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup d'arts et de métiers : rester dans l'oisiveté un seul instant ne vaut rien pour toi, mon ami. »

Le poème lui-même n'est qu'une longue glorification de toutes les vertus morales : l'amour paternel dans Daçaratha; l'amour fraternel dans Lakshmana, Baharatha et Çatroughna; l'amour conjugal dans Sitâ « la belle Vidéhaine », épouse de Ramâ: l'amour filial dans Ramâ « le devoir incarné »; dans tous la bonté, la justice, le repentir après la faute.

Quoi de plus touchant que ces paroles de Sitâ à son époux Ramâ, pour lui annoncer qu'elle va le suivre dans le bois de pénitence, où la méchanceté de Kékéyi, mère de Baharatha, confine pour quatorze ans le malheureux daçarathide :

Un père, une mère, un fils, un frère, un parent quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans l'autre vie le fruit des œuvres qui lui sont propres à lui-même. Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père ; chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour lui-même, sans partage avec un autre. Seule, l'épouse dévouée à son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux ; je te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter dans le ciel même ; je te le jure, noble enfant de Raghou, par ton amour et ta vie ! T.u es mon seigneur, mon gourou, ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi : c'est là ma résolution dernière. Si tu as tant de hâte d'aller dans la forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant de mes pieds, afin de V ouvrir un passage, les grandes herbes et les épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même qui est la route à suivre : non ! son époux est sa voie suprême! Ne m'envie point ce bonheur ; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui reste au fond du vase après que l'on a bu ; emmènemoi, héros, emmène-moi sans défiance : il n'est rien en moi qui sente la méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois, aux chars de nos dieux, que dis-je? au ciel même. Accorde-moi cette faveur : que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des sangliers et des ours ! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois, heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y couler mes jours avec toi, que dans les palais du bienheureux Indra.

Mais la grande vertu valmikienne est la bonté universelle, est la solidarité de toute la nature animée préoccupée de justice.

Lorsque Râvana, le roi des Rakshasas, enlève Sitâ, toute la nature est en deuil :

Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sitâ dans la grande forêt et marchaient tous pêle-mêle derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt de l'auguste Vidéhaine, son disque pâlit et son brillant réseau de lumière disparut.

Il n'y a plus de justice ! D'où viendra maintenant la vérité ? Il n'y a plus de rectitude ! Il n'est plus de bonté. Ainsi, partout où Râvana emportait l'épouse de Ramâ, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à l'illustre Vidéhaine qui appelait de sa voix aux syllabes douces : « Hâ ! Laksmana !... à moi Râma ! » et qui jetait, hélas ! toujours en vain, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.

Le vautour appelé Djatayou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père Ramâ, vit la plaintive Mithilienne dans le temps que Râvana l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le Démon, plus fort que lui,. ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait le plus grand courage et se consumait en efforts pour sauver l'épouse de son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.

Plus loin nous voyons le vautour Sampati, frère aîné de Djatayou, indiquer à l'armée des singes la situation de Lanka, séjour de Râvana et où Sitâ a été emportée.

Enfin les auxiliaires de Ramâ sont surtout les singes qui seraient morts de douleur s'ils n'avaient retrouvé Sitâ. et le plus merveilleux héros du poème, après Ramâ, est le noble simien Hanoûmat.

Lorsque celui-ci revint de Lanka et apporta à Ramâ des nouvelles de Sitâ, Ramâ s'écria :

Cette affaire si grande, à jamais célèbre dans le monde, mpossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes, pas un être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garonda ou le vent, excepté Hanoûmat.

Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée, je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait ce récit par un don qui fasse un plaisir égal !

Quand l'Ikshwakide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage : « Cet embrassement est toute ma richesse, fils du vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma conviction. »

A ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se plongea de rechef au milieu de ses pensées.

Cette immense fraternité entre tous les êtres vivants n'est pas le seul grand côté de la mythologie indoue. A l'encontre des Grecs, pourtant si vaillants, que nous verrons plus tard ployer sous le joug de la Fatalité divine, les Aryas védiques mettent le mérite des actes au-dessus des dieux mêmes : chacun reçoit d'après ses actes, non d'après les caprices des dieux ; nous avons vu que les macérations élevaient l'homme à la splendeur divine, malgré les dieux. Tous les événements qui nous frappent sont la conséquence de nos actes. Daçaratha mourant de douleur d'être obligé, pour tenir son serment, de proscrire son fils bienaimé, se rappelle tout à coup une faute de jeunesse. La faute pouvait venir d'une vie antérieure. Sitâ, au désespoir, après son enlèvement par Râvana, s'écrie : « De quel crime jadis mon âme s'est donc souillée

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dans un autre corps pour que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture ! »

Plus tard, lorsqu'elle sera répudiée par Ramâ, à cause de son séjour parmi les impurs Rakshasas, par ordre exprès des dieux et bien que « le Feu, cet incorruptible témoin du monde », l'ait proclamée pure, Sitâ dira encore, ne pouvant croire à l'injustice et se sachant pourtant sans reproche :

Ce coup de tonnerre écrasant est sans doute la conséquence des péchés dont je fus coupable dans une vie précédente.

La haute antiquité, a-t-on dit, ne connut pas l'amour. Il faut faire exception pour l'Inde védique, nous l'avons déjà vu par le touchant dévouement conjugal de Sitâ. Nous citerons encore deux exemples, l'un emprunté au Mahabharata et l'autre aux drames de Kalidasa (i) :

Savitri, la fille du roi Aspavati, avait épousé Satyavân, bien que les destins eussent prédit qu'il mourrait bientôt. Au jour venu, Yama, le roi des morts, vint chercher Satyavân, dans les bras même de Savitri. Celle-ci voulut suivre à tout prix l'âme de son bienaimé. Yama la repoussa; elle persista. A la fin, Yama lui offrit, pour s'en débarrasser, de lui accorder ce qu'elle voudrait, sauf le retour à la vie de Satyavân. Elle obtint ainsi que ia vie fût rendue à son beau-père : mais Yama lui renouvela l'ordre de s'éloigner, en proférant d'horribles menaces. Rien ne put lasser ni intimider Savitri. Finalement, Yama lui accorda ce

(i) Mahabharata, Ramayana et œuvres de Kalidasa, traduction d'Hippolyte Fauche.

qu'elle demandait et Satyavân revint à la vie, rappelé par le grand amour de Savitri qui avait vaincu les destins et Yama lui-même.

Voici maintenant le second exemple qui célèbre la force divinisatrice d'un amour supérieur. L'apsara Urvasi, exilée du ciel, s'éprit d'amour sur la terre pour Purûvara, petit-fils de Manou. Les deux amants vivaient heureux ; mais les Gandharvas, mécontents du départ de la déesse, lui tendirent un piège en ménageant un événement qui contraignit Urvasi à quitter son cher Purûvara et à réintégrer les espaces célestes. Grande joie des Gandharvas, mais grande douleur d'Urvasi qui aimait tendrement Purûvara. Elle supplia les Gandharvas de permettre que Purûvara devint lui-même Gandharva, ce qu'elle obtint par ses ardentes prières. Purûvara, divinisé par l'amour de sa chère apsara, put ainsi la suivre dans les régions célestes. Et depuis, lorsque sur les flancs de l'Hymalaya ou du mont Vindhga un rayon de soleil levant vient caresser, en la colorant de vives couleurs, la nuée légère aux gracieux contours, c'est Purûvara et Urvasi qui se livrent aux caresses d'amour.

Mais il est temps de juger l'éthique indoue d'après le célèbre Manava hamra Sastra qui, bien avant le Décalogue hébreu, résuma la morale en dix préceptes.

Les dix préceptes sont :

La résignation, l'action de rendre le bien pour le mal, la tempérance, la probité, la discrétion, la pureté, la répression des sens, la bienveillance, la connaissance des livres sacrés, la connaissance de l'Etre suprême. On remarquera que le travail n'est pas compris dans le décalogue manavien, le caractère trop panthéiste du brahmanisme s'y opposant :

« Le sentiment de la solidarité humaine, de la responsabilité des souffrances d'autrui, a pris dans la morale indienne une forme que l'on peut appeler excessive. » dit Letourneau. « Solidarité humaine » n'est pas assez dire : il eût fallu dire : solidarité universelle. Le sentiment de la solidarité fut, en effet, étendu à toute la Nature comprenant une infinité de vies que le sage doit respecter. — « Certaines gens, dit positivement Manou exagérant la pensée panthéistique, certaines gens approuvent l'agriculture, mais c'est là une occupation justement blâmée par le sage, car le bois armé d'un fer déchire la terre et les animaux qu'elle renferme. » Observé à la lettre, cet ultramoralisme eût amené la disparition de l'humanité et la livraison de la terre à la plus féroce animalité. Ainsi est anti-moral dans ses conséquences l'ultramoralisme.

Aux dix vertus primordiales s'opposent huit vices qui ne correspondent pas exactement aux vertus.

Ce sont : i° l'empressement à divulguer le mal; 2° la violence; 3° V action de nuire en secret ; 40 l'envie ; 5° la calomnie ; 6° l'action de s' approprier le bien d 'autrui ; 70 celle d'injurier, et 8° celle de frapper quelqu'un ; d'où il résulte que la calme possession de sa volonté et la bonté sont nécessairement les plus grandes vertus.

La femme est inférieure dans les lois de Manou ; et comment ne l'aurait-elle pas été dans ce pays de puberté féminine précoce où « l'homme de trente ans devait épouser une femme de douze, et l'homme de vingt-quatre ans une femme de huit, » qu'ils pouvaient, l'un et l'autre, « châtier comme un enfant? »

La femme., disent les textes sacrés, doit toujours

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être de bonne humeur. Elle dépend, pendant son enfance, de son père; pendant sa jeunesse, de son mari ; dans son veuvage, de ses fils. Elle doit révérer son mari, même infidèle, comme un dieu, et, veuve, elle ne doit même pas prononcer un autre nom d'homme que celui de l'époux défunt.

A côté de cette codification de l'asservissement familial, fourmillent; les prescriptions et les formules touchantes :

Ne frappe jamais la femme, même avec une fleur. La mère vaut mieux que mille pères, le champ vaut plus que la semence. L'homme complet est un homme-femmeenfant.

Partout où les femmes, sont honorées, les divinités sont satisfaites. — Renfermées sous la garde des hommes, les femmes ne sont pas en sûreté : celles-là seulement sont en sûreté qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté. — Le mari ne fait qu'une seule et même personne avec son épouse. — L'union d'une jeune fille et d'un jeune homme résultant d'un vœu mutuel est dit le mariage des musiciens célestes.

Telle était la morale védique — un peu gâtée pour ce qui regarde la situation des femmes et les rapports sociaux par le brahmanisme, — restée cependant si supérieure encore à la plupart des morales religieuses qui l'ont suivi.

Si l'on compare, dit Janet, le Décalogue de Manou à celui de Moïse, on trouvera celui-ci plus complet et plus précis, s'appliquant à des actions plus déterminées et mieux définies. L'autre a quelque chose de plus vague, mais aussi de plus élevé ; il ne s'applique pas seulement aux actes extérieurs, mais aux actes

moraux; il ne défend pas seulement l'homicide,|le vol ou l'adultère, mais la calomnie, l'envie, la trahison. Il recommande de rendre le bien pour le mal.

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