II. — Brahmanisme et Bouddhisme
Cependant un réformateur allait venir pour adoucir, épurer encore la donnée védique, tout en maintenant malheureusement, en l'aggravant même, la prédominance de la contemplation ascétique sur l'action individuelle et sociale. Le Bouddha n'en est pas moins un des hommes les plus extraordinaires qui aient paru dans le monde.
Issu de la royale famille de Çakia qui régentait un peuple sur les pentes de l'Himalaya, Sidhartha, que nous n'appellerons plus que le Bouddha (l'Intelligent) ou plus brièvement Bouddha, naquit à Kapilavastou, près de Bénarès, 648 ans avant l'ère vulgaire. A sa naissance, disent les légendes bouddhiques, les statues divines se mirent en mouvement pour lui rendre hommage et parlèrent pour lui dire : « Salut à toi qui es le premier besoin du monde. » Toutefois, jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans, le prince royal de Kapilavastou mena une vie mondaine Un jour, il rencontra sur son chemin un vieillard, un malade et un cadavre. Profondément ému, il réfléchit aux misères de l'existence, jura de se vouer à la régénération humaine et à la suppression des maux. Ainsi fit-il malgré les empêchements de son père. Il partit donc, emmenant sa femme qu'il avait convertie à son apostolat et qui, de son côté, mena une vie de retraite et de macération. Bouddha appelé aussi Gautama Bouddha, eut encore des combats à soutenir ; mais il en
sortit victorieux. Après l'avoir vainement tenté, Yesprit du mal, le voyant inébranlable, s'enfuit — attestent les mêmes légendes bouddhiques — en se frappant la poitrine et en s'écriant avec rage : Mon règne est passé.
Après la préparation personnelle par la macération, par la contemplation et l'acquisition de la triple science, sous le figuier de Bhodimanda, Bouddha commença l'apostolat sublime qui devait aboutir à la conversion de trois cents millions d'hommes et à l'humanisation radicale de peuples particulièrement cruels, comme les Mongols et les Thibétains.
On a beaucoup écrit pour expliquer le succès inouï de la propagande bouddhique: une des raisons de ce succès est que le bouddhisme vint à son heure, comme plus tard le christianisme.
Bouddha avait eu surtout, comme contempteur du régime des castes, d'éminents précurseurs, tels que les sages du cycle de Kapila, de Kanada et de Gotama. Un de ses précurseurs avait encore été le grand poète Valmiki, l'immortel auteur du Ramayâna.
La brèche était faite, le « triple sage » pouvait venir.
Bouddha s'attaqua d'abord au vague déisme brahmanique; il nia l'infini, n'admit ni dieu personnel, ni substance divine. Les dieux qu'il conservait pourtant dans son système sous le nom de Dewas n'étaient à ses yeux que des êtres supérieurs, en général, au commun de l'humanité, mais sujets comme elle à la naissance ou à la mort et souvent dépassés en pouvoir et en excellence par les sages. Il ne conserva du brahmanisme qu'un seul dogme, celui de la transmigration des âmes ou Manas qui
devint comme la base de sa doctrine. Il comparait le monde à une roue qui tourne sur elle-même et l'évolution humaine à un mouvement se déployant en spirale (1). L'homme, d'après le Bouddha, ne vit que pour mourir, et ne meurt que pour renaître, car dans ces existences successives il expie des fautes antérieures et se purifie pour les vies postérieures. Son existence n'est donc qu'un cercle indéfini de maux et de douleurs. Le bouddhisme exotérique appuya, et bien trop, sur la conclusion pessimiste de la vie, déjà si dominante dans l'explication manavienne du « terrible monde de Brahma » :
Ah ! malheur à la jeunesse que la vieillesse doit détruire ! Ah! malheur à la santé suivie de tant de maladies ! Ah ! malheur à la vie où l'homme reste si peu de jours! la jeunesse, la santé et la vie s'ont comme le jeu d'un rêve. C'est à moi d'apporter aux hommes et aux dieux la loi qui doit les délivrer de tant de maux. Après avoir atteint l'intelligence suprême, je rassemblerai les êtres vivants, et, les retirant de l'océan de la création, je les établirai dans la terre de la patience. Cela fait, des pensées nées du trouble des sens, je les établirai dans le repos. En faisant voir la clarté de la loi aux créatures obscurcies par les ténèbres d'une ignorance profonde, je leur donnerai l'œil qui voit clairement les choses ; je leur donnerai le beau rayon de la pure sagesse, l'œil de la loi sans tache et sans corruption.
(1) Remarquons que cette évolution en spirale est rigoureusement démontrée en ce qui concerne les mondes planétaires. L'ellipse qu'ils décrivent autour d'un foyer en mouvement n'est autre qu'une immense spirale. Quant à la mort qui engendre la vie et vice versa , cettejj façon de voir est aujourd'hui vulgaire et commune, du. moins pour les corps et la force qui les anime.
Ainsi, le néant est le but de l'activité de l'être et de l'effort moral. Comment y arriver ?
« — Mais, dit Bouddha à son disciple, les hommes de cette région où tu veux fixer ton séjour sont emportés, colères, furieux, cruels. Lorsque ces hommes t'adresseront en face des paroles méchantes, grossières et insolentes ; quand ils s'irriteront contre toi et t'injurieront, que penseras-tu ?
— Si les hommes de cette région, répond le disciple, m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes; s'ils s'irritent contre moi et m'injurient, voilà ce que je penserai : ce sont des hommes bons et doux, eux qui ne me frappent ni de la main ni à coups de pierre.
— Mais si ces hommes te frappent de la main et à coups de pierre, que penseras-tu ?
« — Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils ne me frappent ni du bâton ni de l'épée.
« — Mais s'ils te frappent du bâton et de l'épée, que penseras-tu ?
« — Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils ne me privent pas complètement de la vie ?
« — Mais s'ils te privent complètement de la vie, que penseras-tu ?
« — Je penserai qu'ils sont bons et doux de me délivrer avec si peu de douleur de ce corps misérable.
« — C'est bien, lui dit Bouddha, tu peux, avec la perfection de patience dont tu es doué, fixer là-bas ton séjour. Va donc ; délivré, délivre ; consolé, console ; arrive au détachement complet, fais que les autres y arrivent comme toi. »
Non moins remarquable fut l'esprit d'égalité qui inspira le bouddhisme.
« Bouddha, dit Fouillée (i), appelle tous les hommes au salut et au Nirvana, sans distinction de castes, et proclame l'égalité religieuse de toutes les classes sociales : « Ma loi est une loi de grâce pour tous (2). »
Il disait en effet : « La religion doit être le bien commun de tous. » C'était proclamer l'exotérisation de l'ésotérisme religieux. Le Bouddha disait encore : «... Celui-là est un sage qui ne voit pas la différence entre le corps d'un prince et celui d'un esclave... L'essentiel en ce monde (la vertu), c'est ce qui peut tout aussi bien se trouver dans un corps vil, et que les sages doivent saluer et honorer. De même que le prince, le prêtre ou brahmane n'est point supérieur aux autres hommes, il n'y a pas entre un brahmane et un [autre homme la différence qui existe entre la pierre et l'or, entre les ténèbres et la lumière. » Enfin Bouddha renverse l'autorité sacerdotale en affranchissant la morale du culte, abolissant les cérémonies et les pratiques religieuses, pour y substituer les devoirs moraux.
« Tout ce que l'univers peut offrir de sacrifices en une année, tout ce que chaque homme peut immoler dans une vue intéressée, ne vaut pas le quart du respect religieux professé par un homme envers la vertu. »
Suivant cette pente logique jusqu'au bout, le Bouddha déclara brahmane, c'est-à-dire sage et heureux :
Celui que rien n'effraye et qui est indépendant de tout; celui qui, libre de soucis et d'affaires, ignorant le désir, atteint à la parfaite quiétude;
(1) Histoire de la philosophie.
(2) Comme cela est supérieur à la sentence chrétienne : II y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Celui qui est maître de lui-même et dont le cœur, la parole et le corps sont sans tache :
L'homme pauvre, vrai, pieux, exempt de désirs ;
Celui qui, tout innocent qu'il soit, supporte les coups, les injures, les fers, fort de sa patience et de sa douceur :
Celui qui ne bat pas un faible animal ni un fort, et ne permet pas qu'on les batte;
Celui qui ne résiste pas et n'envie rien ;
Celui dont la parole est douce, vraie, instructive, et qui ne recourt jamais à l'insulte;
Celui qui renonce à tout esprit de propriété.
On ne peut pousser plus loin la charité universelle.
Dans cet esprit de renoncement et de bonté, les bouddhistes recommandent par-dessus tout de rendre le bien pour le mal. Le Dhamma-Pada porte : « Si Un homme me cause follement préjudice, je le couvrirai en retour de mon amour empressé : plus il m aura fait de mal, plus je lui ferai de bien. » Telle est la règle de conduite suivie par les Arahats (i).
Nous prions nos lecteurs, qui croient encore que la charité est d'invention chrétienne, de ne pas oublier que ceci était enseigné plus de sept cents ans avant la diffusion de l'Evangile. Un homme de haute pensée philosophique et par conséquent de grande tolérance religieuse (2) insiste beaucoup dans son imposant
(1) Un Arahat, dit Olcott (Catéchisme bouddhiste), est un ascète bouddhiste qui, en suivant certaines pratiques, est arrivé à un état supérieur de développement moral intellectuel. Ils se divisent en deux groupes généraux : les Sukka Yispassaka qui ont surmonté leurs passions, et les Samathayonika qui ont vaincu leurs passions, et se sont perfectionnés au point qu'ils ne sont plus la proie des illusions et pénètrent le fond des choses, sans employer le long processus du raisonnement.
(2) L. Leblois, pasteur de Strasbourg, auteur de : les Bibles et les Initiateurs religieux de l'humanité, 4 vol., Paris., Fischbacher.
ouvrage sur l'excellence morale 'du bouddhisme.
« Le bouddhisme, dit-il, est une immense vie de pitié, de miséricorde et d'amour. Suivant une légende. le futur Sauveur, à peine né, fit sept pas et s'écria : « Tout est amertume dans les trois mondes, et c'est « moi qui adoucirai cette amertume ! » Sa prédication est la première parole de fraternité universelle que le monde ait entendue, avant le Christ : universelle dans toute la force du terme, car elle embrasse tous les êtres, sans distinction et sans exception. Nulle part, dans l'antiquité, on n'avait songé à pratiquer la bienfaisance envers les pauvres et les misérables. En Occident, les hôpitaux n'existent que depuis le triomphe du christianisme au iv° siècle. Dans l'Inde, le roi bouddhiste Açoka en avait fondé, même pour les animaux, plus de deux siècles avant Jésus-Christ î Fa- Hian, qui visita l'Inde, vers l'an 460 avant notre ère, décrit ceux que la charité de ses coreligionnaires y avait établi pour les hommes. Il les appelle des maisons de médicaments, du bonheur et de la vertu : « Les « pauvres, dit-il, les orphelins, les boiteux, enfin tous « les malades des provinces, vont dans ces maisons, « où on leur donne tout ce dont ils ont besoin. Les « médecins y examinent leurs maladies; on leur sert « à boire et à manger selon les convenances, et on « leur administre des médicaments. Tout contribue « à les tranquilliser, à leur rendre la santé. Ceux qui « sont guéris s'en vont d'eux-mêmes. »
Les enseignements du Bouddha convergent tous à cette bienveillance universelle. Nous devons, disent les livres sacrés^ notre amour à tous les êtres, parce que nous sommes un avec eux. Celui qui a de la haine pour ses semblables se hait lui-même. La haine
LES MORALES RELIGIEUSES 8l
n'a pas d'excuse dans les mauvais penchants de l'homme; s'ils font le mal, c'est par ignorance : il faut donc avoir compassion d'eux et les éclairer.
Cela, encore une fois, était enseigné au temps où, sauf la Grèce et l'Egypte, les peuples chez lesquels la civilisation devait reprendre sa marche étaient pour le moins demi-barbares, et trois cents ans avant la réforme esdrasienne qui allait valoir au judaïsme la conquête du monde.
Les femmes même, que saint Paul, fondateur du christianisme, devait maintenir « sous le joug » plus tard et que les brahmanes avaient mises sur le même pied que les çoudi~as et déclarées impures, furent admises à l'initiation, et les rangs les plus élevés de la hiérarchie bouddhique leur furent accessibles.
Et que l'on ne croie pas que la pratique fut si loin de là théorie. Le puissant roi Açoka, dont il vient d'être question, fut l'un des plus ardents propagateurs de « la loi de grâce pour tous » et fut dans toute l'acception du mot un bienfaiteur de l'humanité. Il employa tout le temps de son règne à l'adoucissement des mœurs, à la pratique de la fraternité entre les êtres humains et de la bonté envers les animaux, s'occupant plus d'actions et d'institutions bienfaisantes que de macérations, plus de rendre les hommes bons et heureux que de leur prêcher l'abstinence.
Avec de telles qualités, la religion de pureté et d'amour du Bouddha ne pouvait rien avoir et n'a rien eu de l'intolérance prétentieuse de celles des chrétiens et des musulmans : ^ m —
Il ne faut jamais blâmer la croyance des autres, dit un précepte bouddhique, c'est ainsi qu'on ne fera de tort à
personne. Il y a même des circonstances où l'on doit honorer en autrui la croyance que Ton ne partage pas. En agissant de cette manière, on fortifie sa propre croyance et on sert celle d'autrui. L'homme, quel qu'il soit, qui, par dévotion à sa propre croyance, l'exalte et attaque la croyance des autres en disant : « Mettons notre foi en lumière », ne fait que nuire gravement à la croyance qu'il professe. Puissent les disciples de chaque doctrine être riches en sagesse et heureux par la vertu.
« Toutefois, fait observer Fouillée, malgré sa grandeur, la morale bouddhiste est trop mystique et trop contemplative : l'idée de la charité y est admirablement développée ; mais l'idée du droit en est absente. La résignation à l'injustice peut être une vertu dans certains cas, surtout si Ton est seul en cause, mais le maintien de son droit et du droit d'autrui est aussi une vertu, et la charité même commande de ne pas se résigner si facilement aux injustices dont souffrent nos semblables. Les vertus civiles, politiques et patriotiques, les vertus du citoyen sont inconnues à l'Orient : on ne songe qu'à la sainteté et à l'existence éternelle. »
Nous conclurons sur ces paroles.
HERMETISME, MAZDEISME, CONFUCIANISME, MAGISME BAALISME, DRUIDISME, ETC.