‹ La morale socialeChapitre 44 sur 60 · I. — L'Hermétisme · texte numérisé non relu

I. — L'Hermétisme

Toutes les grandes religions antiques avaient une partie ésotérique ou réservée aux seuls initiés et une

partie exotérigue ou populaire; il en fut ainsi du brahmanisme et même du bouddhisme, religion démocratique cependant. Mais dans aucune religion Yésotérisme et ïexotérisme ne furent aussi tranchés que dans la religion égyptienne. L'ésotérisme égyptien fut l'éducateur des nations auxquelles il donna Moïse,. Thaïes, Pythagore, Platon, etc. ; nous l'appellerons hermétisme, d'Hermès Trismégiste, son révélateur légendaire (i).

Les hermétistes avaient la notion d'un dieu suprême et unique.

Il est le seul être vivant, en vérité, dit une inscription : « Il a donné naissance à tous les êtres et à tous les dieux inférieurs; il a tout fait et n'a pas été fait. Il s'engendra luimême. » Et sur une autre : « Je suis celui qui est, fut et sera. Aucun mortel n'a soulevé le voile qui me couvre. »

Quelle est l'essence de ce Dieu générateur universel ?

Au commencement était Ammon-Ra, l'obscurité primitive, l'incompréhensible, germe de toutes choses. Considéré dans ses développements, Ammon-Ra devint tout à la fois Ammon le père, Mouth la mère, et Khoût l'enfant, dont les noms sont ceux d'Osiris, d'Isis et d'Horus. Tous les autres dieux, tous les autres êtres ne sont, de même,

(i) Hermès Trismégiste (le sage trois fois très grand) participe de l'être suprême qui est l'âme de son âme, l'intelligence de son intelligence. Il s'est manifesté sur la terre en la personne de Toth, au moment où Isis et Osiris, dont il fut le ministre, civilisaient l'espèce humaine sans foyers et sans lois. Il enseigna à cette dernière l'écriture et les arts.

Quant à la religion populaire, on pourrait l'appeler piromisme, du nom exotérique à? Ammon-Ra, dieu suprême, qui est Piromis.

que des formes développées d'Ammon-Ra : ce ne sont que d'abstraites déterminations, de phénoménales apparences du grand indéterminé, et ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux et se perd dans l'abîme de l'être.

Tout cela ressemble fort au panthéisme indou. Il y a toutefois cette différence, fait observer Joseph Fabre (1), que les émanations n'ont pas lieu par groupes et par classes, mais simplement par syzygies, c'est-à-dire par couples dans lesquels les deux sexes sont toujours représentés, conception moins favorable au régime des castes (2).

On devine tout de suite qu'une pareille théogonie devait être complétée par une morale douce; non autant que celle de l'Inde toutefois. Quelquefois les peines étaient d'une extrême rigueur. Par exemple :

Était condamné qui n'empêchait pas le crime;

Était mutilé qui attentait à la pudeur ;

Avait le nez coupé la femme adultère ;

(1) Histoire de la philosophie.

(2) « Dans la doctrine vulgaire ou exotérique, Ammon-Ra devient Piromis, le dieu inconnu, d'où procède Kneph, l'ordonnateur de toutes choses. Tout se matérialise : Osiris et Isis deviennent le soleil et la lune. A côté d'eux viennent :Athyp, les ténèbres ; Nephtys, la beauté; et Typhon, le désordre; puis une multitude de dieux et de déesses ayant chacun des attributs différents. Au milieu de cette idolâtrie, l'élément panthéistique se retrouve cependant encore. Si les Indous font de la vache le symbole de l'universelle fécondité, les Egyptiens attribuent au bœuf Apis le même rôle. Les Egyptiens, en exagérant cette croyance, outre le culte qu'ils rendaient à certains animaux pendant leur vie, les embaumaient et les conservaient après leur mort, et cela au point de remplir de leurs momies d'immenses cavernes qui font encore un sujet d'étonnement pour le voyageur. »

Avait la main coupée le guerrier coupable de lâcheté.

En revanche, rien de la déprimante macération brahmano-bouddhique.

Dans un traité interprété par Prysse, et ayant pour auteur Phtah-Hatpon, vieillard de sang royal qui écrivait 3,700 ans avant l'ère vulgaire et plus de 2,000 ans avant le code hébraïque, il est dit :

L'obéissance d'un fils envers son père, c'est la joie du ciel. Il est cher à son père, et sa renommée est dans la bouche des vivants qui marchent sur la terre. Le rebelle voit la science dans l'ignorance, les vertus dans les vices ; il commet chaque jour avec audace toutes sortes de fraudes, et en cela il vit comme s'il était mort. Ce que les sages savent être la mort, c'est sa vie de chaque jour; il avance dans ses voies, chargé d'une foule de malédictions. (La récompense de [celui qui observe ces préceptes est placée ici-bas; c'est une longue vie et la faveur du prince.) Le fils docile sera heureux par suite de son obéissance ; il vieillira, il parviendra à la faveur.

Si tu es sage, munis bien ta maison ; aime ta femme sans querelle ; nourris-la, pare-la, c'est le luxe de ses membres. Parfume-la, réjouis-la le temps que tu vis; c'est un bien qui doit être digne de son possesseur. Ne sois pas brutal.

Un autre traité contenu dans le même manuscrit et dont il ne reste plus que deux pages, était encore plus ancien, puisqu'il avait été composé par un auteur du nom de Kagimma, au temps de l'avènement du roi Snefrou, de la troisième dynastie (environ 4,250 ans avant Jésus-Christ). C'était un recueil d'apophtegmes du genre de celui des Proverbes, dont la collection, dans la Bible, est attribuée au roi Salomon, lequel vivait trente-deux siècles plus tard.

Le scribe A ni. venu après, s'élève bien plus haut dans ses prescriptions morales. Il s'adresse à son fils :

C'est moi qui t'ai donné ta mère ; mais c'est elle qui t'a porté dans son sein, et, en te portant, elle a eu bien des peines à souffrir. Tu es né après les mois de la grossesse, et elle t'a porté enfant comme un véritable joug, sa mamelle dans ta bouche pendant trois années. Tu as pris de la force, et la répugnance de tes malpropretés ne l'a pas dégoûtée jusqu'à lui faire dire : « Oh ! que fais-je ? »

Tu fus mis à l'école. Tandis que l'on t'instruisait dans les écritures, elle était chaque jour assidue auprès de ton maître, t'apportant le pain et la boisson de sa maison. Tu es arrivé à l'âge adulte; tu t'es marié, tu as pris un ménage. Ne perds jamais de vue l'enfantement douloureux que tu as coûté à ta mère, ni tous les soins salutaires qu'elle a pris de toi. Ne fais pas qu'elle ait à se plaindre de toi, de crainte qu'elle n'élève les mains vers la divinité et que celle-ci n'écoute sa plainte.

Ani est grand ennemi de vices grossiers; il nous le dit en termes fort explicites :

Ne sois pas glouton pour remplir ton ventre à ne plus te tenir ferme. C'est pour un autre bonheur que je t'ai donné l'existence.

Voici maintenant pour l'ivrognerie :

Ne t'échauffe pas, recommande-t-il avec instance, dans la maison où l'on boit la liqueur enivrante ; évite toute parole révélatrice du fait du prochain, qui sortirait de ta bouche et que tu ne saurais pas avoir dite. Tu tombes d'ivresse, les membres brisés : personne ne te tendra la main. Tes compagnons boivent ; ils se lèvent et disent : « Ote-toi de là, homme qui as bu! » On vient te chercher

pour parler affaires: on te trouve gisant à terre, semblable à un petit enfant.

Ne suis point les femmes, ne leur laisse pas prendre ton cœur : en revanche, marie-toi avec une femme jeune ; ton fils fera de même à ton exemple. Ne sois pas rude pour ta femme dans sa maison, quand' tu sais qu'elle est en bon ordre. Ne lui dis pas : « Où est cela ! apporte-le nous ! » car elle Ta mis à sa place convenable. Car ton œil Ta vu, et tu as gardé le silence en reconnaissant son mérite. Plein de joie, mets ta main dans la sienne. Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas comment l'homme se plaît à mettre le malheur dans sa maison, et en réalité ne trouve pas la manière de la conduire. Toute direction de la tenue d'une maison gît dans la douceur patiente de l'homme...

N'oublie pas, cependant, que la discipline dans la maison c'est la vie ; use de la réprimande et tu te trouveras bien ; mais ne va pas jusqu'à être injuste et méchant envers tes serviteurs. Sois économe, que ta main ne soit pas prodigue pour l'inconnu, il vient à toi pour ta ruine... Thésaurise pour toi-même, et tous tes parents s'empresseront au-devant de toi. Cependant ne tombe pas dans l'avarice. Ne mange pas le pain en présence d'un assistant resté debout, sans que ta main s'étende pour lui offrir du pain. A-t-on jamais vu qu'il n'y ait pas riche et pauvre ? Mais le pain demeure à celui qui agit fraternellement. Dans le même esprit, sois pacifique, parle avec douceur à qui a parlé brutalement, fuis les procès et les contestations traite bien ton hôte, sois discret; ne sois ni médisant, ni bavard. Sois modéré, constant et patient dans tes entreprises.

Un papyrus du Louvre a encore fourni à M. Pierret un petit recueil d'apophtegmes moraux, dont quelques-uns sont fort remarquables. L'auteur inconnu de ces maximes est aussi préoccupé qu'Ani du danger des mauvaises relations et du devoir de donner le bon exemple :

Ne fais pas ton compagnon d'un méchant homme. — N'agis pas d'après les conseils d'un sot. — Ne te promène pas avec un insensé. — Ne t'arrête pas à écouter ses paroles. — Ne pervertis pas le cœur de ton camarade, s'il est pur. — Ne laisse pas ton fils se lier avec une femme mariée. — Qu'il n'y ait pas, dans le cœur d'une mère, d'entrée pour l'amertume. — Ne maltraite pas les inférieurs; respecte les supérieurs. — Ne maltraite pas ta femme dont la force est moindre que la tienne ; qu'elle trouve en toi son protecteur. — Ne fais pas souffrir un enfant, à cause de sa faiblesse ; prête-lui aide. — Ne fais pas un divertissement de te jouer de ceux qui dépendent de toi. — Ne sauve jamais ta vie aux dépens de celle d'autrui.

Mais le document le plus intéressant sur la morale égyptienne est le fameux chapitre cxxv du rituel funéraire, interprété par Champollion qui l'a nommé la confession négative.

Ayant à répondre, dans l'Amenthe, aux quarantedeux juges infernaux (i), le mort dit:

Je n'ai pas volé, je n'ai pas trompé, je n'ai pas blasphémé, je n'ai pas menti en justice, je n'ai pas commis de fraude contre les hommes, je n'ai pas tourmenté de veuve, je n'ai

(i) Avant les 42 juges infernaux, 42 juges terrestres avaient prononcé. D'après Diodore de Sicile, lorsque le corps d'un citoyen devait être inhumé, on annonçait le jour où il devait passer le lac Achéruse aux amis du mort et à quarante prêtres chargés d'examiner l'emploi de ses années. Ces derniers, rassemblés sur les bords du lac, se rangeaient en demi-cercle. Là, et devant ce sénat religieux, tous ceux qui voulaient se plaindre du défunt pouvaient élever la voix. Avait-il mal vécu : les juges le privaient de la sépulture.! Sa vie avait-elle été irréprochable : on permettait à ses amis de prononcer son éloge public. « Mais, dit Diodore, jamais on ne le louait sur sa naissance, parce que, devant ce tribunal, tous les citoyens étaient égaux. »

pas fait exécuter à un chef de travailleurs plus de travaux qu'il n'en pouvait faire. — Je n'ai excité aucun trouble. — Je n'ai fait pleurer personne. — Je n'ai pas été paresseux.

— Je n'ai pas été négligent. — Je ne me suis pas enivré.

— Je n'ai pas fait de commandements injustes. — Je n'ai pas eu une curiosité indiscrète. — Je n'ai pas laissé aller ma bouche au bavardage. — Je n'ai frappé personne. — Je n'ai pas tué. — Je n'ai pas ordonné de meurtre par trahison. — Je n'ai pas causé de crainte à personne. — Je n'ai pas médit d'autrui. — Je n'ai pas rongé mon cœur d'envie'

— Je n'ai pas intenté de fausses accusations. — Je n'ai pas retiré le lait de la bouche des nourrissons. — Je n'ai pas pratiqué d'avortement.

Notons ici que la condamnation des pratiques abortives ne se trouve guère, dans l'antiquité classique, que dans ce beau Serment du Médecin qui est compris parmi la collection hippocratique et qui était en usage à l'école médicale d'Ionie : « Je n'ai pas commis d'adultère. » Le mort déclare encore qu'il ne s'est pas souillé du vice honteux qui a été la tache des mœurs grecques et auquel les peuples classiques n'attachaient pas plus de réprobation que les Turcs de nos jours. — « Je n'ai pas desservi l'esclave auprès de son maître. — Je n'ai pas fait de mal à mon esclave, en abusant de ma supériorité sur lui. »

A côté de ces préceptes généraux, l'apologie du mort au tribunal d'Osiris nous montre des prescriptions de police et d'ordre public, que l'intérêt commun avait fait élever en Egypte au rang des devoirs qui engagent la conscience. Ainsi le mort se disculpe d'avoir intercepté les canaux d'irrigation et d'avoir jamais entravé la distribution des eaux du fleuve dans la campagne ; il déclare qu'il n'a pas endom-

gO LA MORALE SOCIALE

mage les pierres qui servent à amarrer les barques au rivage. Car le Nil était, en Egypte, la source de la fertilité des champs et la grande voie des communications. La vente à faux poids et à fausse mesure constituent deux péchés spéciaux. Viennent aussi les fautes contre la religion, dont quelques-unes nous paraissent bizarres, surtout quand on les trouve au même rang que les véritables atteintes à la morale. Le mort n'a pas altéré les prières, il n'y a introduit aucune interpolation ; il n'a pas porté atteinte aux propriétés sacrées, en s'emparant des troupeaux ou en péchant les poissons divins dans leurs lacs ; il n'a pas volé les offrandes sur l'autel; il n'a pas troublé les processions ; enfin il n'a pas souillé de ses excréments les flots sacrés du Nil.

Le mort ne se borne pas, du reste, devant le tribunal d'Osiris, à la dénégation du mal qu'il n'a pas commis; il parle de ce qu'il a fait de bien dans sa vie. Il énumère les œuvres de miséricorde qu'il a accomplies, et qui étaient d'obligation. Ici nous trouvons un accent d'amour et de charité universelle qu'on s'étonne de rencontrer dans une aussi ancienne civilisation que celle de la religion égyptienne. « J'ai fait aux dieux les offrandes qui leur étaient dues. Je me suis concilié la divinité par mon amour. J'ai donné à manger à celui qui avait faim ; j'ai donné à boire à celui qui avait soif; j'ai vêtu celui qui était nu : j'ai donné une barque à celui qui était arrêté dans sa route. »

Il est impossible, dans l'état actuel des études, d'assigner une date à la composition du chapitre cxxv du Livre des Morts, et peut-être n'y arrivera-t-on jamais. Mais dès à présent nous en possédons des

LES MORALES RELIGIEUSES gi

copies qui remontent aux premiers temps de la xnc dynastie, 3,ooo ans avant Jésus-Christ, i,5oo ans environ avant Moïse (i).

Après avoir lu ces magnifiques extraits, on éprouve un sentiment de tristesse sur le peu d'expansivité, dans le monde, de la morale préceptorale. Pendant trente siècles de bouleversements ethniques, de guerres de races et de peuples, de débordements et de transbordements, de destructions de nations, de fondations de religions et d'empires, de révolutions de toutes sortes, de progrès scientifiques et politiques, la morale pratique a été la négation de la morale théorique que nous venons de poser. Bien plus, la morale théorique même, au lieu de progresser, a rétrogradé sous l'action combinée du paganisme gréco-latin, du judaïsme, du christianisme et de l'islamisme successivement triomphants.

Page 1