‹ La morale socialeChapitre 47 sur 60 · IV. — Le Magisme · texte numérisé non relu

IV. — Le Magisme

Nous arrivons à des religions dont la morale fut moins pure et moins douce.

La religion ésotérique assyrio-chaldéenne consistait en une sorte de panthéisme sidéral, surchargé d'interprétations symboliques, souvent arbitraires. Au sommet, cependant, de cette hiérarchisation des forces cosmiques, trônait un dieu suprême, principe de toutes choses, Hose ou Assur. Au-dessus de lui

(i) La ressemblance avec la morale védique est frappante. Il y a aussi une certaine analogie de doctrine sur quelques points spéciaux. Ainsi, Lao-Tseu préconisa l'anéantissement des passions, même des simples désirs de l'homme, qui devait finalement s'absorber dans le Tao, esprit ou raison suprême. Le Tao est parent du Nirvana.

resplendissaient la triade masculine divine composée de Oarnes à la tête de poisson, de Bel à la tête de taureau surmontée d'une mitre, et de Ao au corps de serpent, et la triade féminine divine composée de Anaïtis, de Tanuth et de la fameuse Mylitta, l'impure Vénus babylonienne.

A ces conceptions, dit Cafïarel {Histoire des peuples de V antiquité)^ les initiés ajoutèrent bientôt tout un ensemble de doctrines empruntées à l'astronomie.

Frappés de l'ordre constant qui règne dans les phénomènes célestes, ils y virent la loi même, la loi invariable et éternelle des événements misérables et passagers de la vie. Ils allièrent leurs antiques croyances à ces connaissances récentes, unirent dans leur pensée les dieux et les astres, et construisirent, selon la sphère et le zodiaque qu'ils avaient inventés, leur religion, devenue tout astrologique.

Au-dessous de cette conception religieuse moyenne, grouillaient les dogmes impurs de la religion exotérique ou populaire, se symbolisant dans une impudicité sans frein, mise sous l'invocation de dieux innombrables, car chaque ville avait sa divinité particulière, presque toujours envisagée comme protectrice de la volupté. Mais aucun culte ne fut plus dépravant que celui de Mylitta à Babylone. En son temple, chaque femme était prêtresse à son tour et rendait hommage à la déesse en se vendant au plus offrant : « On voit chez eux, disait le prophète Baruch, de femmes liées de vœux infâmes et de cordons qui en sont le symbole. Elles sont assises dans les chemins brûlants. »

Etrange peuple. Pieux : aucun n'eut plus de sanctuaires. Servile : ses rois étaient les vicaires de la divi-

nité sur la terre, pouvant tout, prenant tout, faisant tout. Guerrier : il ravagea l'Asie pendant deux cycles (le cycle ninivite et le cycle babylonien), et asservit, pilla, décima tous les peuples voisins. Agriculteur : ses champs très bien cultivés, irrigués avec une science, un soin que n'ont peut-être pas égalés les Européens modernes, furent rendus extraordinairement fertiles ; ils faisaient, en Mésopotamie surtout, l'admiration des étrangers et inspirèrent une des pages les plus enthousiastes d'Hérodote.

Mais il ne fut, ce peuple, ni humain, ni vertueux, ni ami du progrès, et il tomba sous les coups des Perses sans laisser de regrets. Sa trace dans l'histoire, ses découvertes astronomiques mises à part, n'est marquée que par le sang. Les inscriptions cunéiformes, dont sont couverts leurs temples, dont les fouilles patientes des. assyriologues enrichissent en ce moment la science historique, en font foi. Ainsi, dans ces monuments du plus sanguinaire orgueil, Assur- Nasir-Hobal, qui ravagea (882 ans avant l'ère vulgaire) la Médie, la Perse, le Pont, la Comagène, l'Arménie, etc., se vantait de ses atrocités effroyables qu'il prenait pour des titres de gloire :

J'ai fait des prisonniers : aux uns j'ai coupé les mains et les pieds, aux autres le nez et les oreilles, à d'autres encore j'ai crevé les yeux. J'ai élevé un mur auprès de la ville, pour y enfermer les prisonniers vivants et un autre pour y exposer les têtes des morts; j'ai fait un monceau de têtes, j'ai outragé leurs fils et leurs filles ; j'ai ravagé la ville, je J'ai démolie, je l'ai livrée aux flammes.

Des horreurs semblables terminaient toutes les campagnes victorieuses. Salman-Asar et Tukla-Pal-Asa

se vantent aussi de faits semblables et d'avoir « broyé les peuples comme du blé ». Sennachérib, après avoir vu le typhus dévaster l'armée qu'il avait envoyée contre les Égyptiens et les Juifs, se vengea sur les Chaldéens et les Élamites.

Je les ai vaincus, raconte-t-il : les harnais, les armes, les trophées de ma victoire nageaient dans le sang des ennemis comme dans une rivière. Mes chars de bataille, qui écrasent les hommes et les animaux, avaient dans leur course broyé leurs corps. J'ai élevé, comme un trophée, des monceaux de cadavres, dont j'ai coupé les extrémités, et j'ai mutilé ceux qui sont tombés vivants en mon pouvoir.

Les montagnards du Caucase et de l'Arménie furent également vaincus; Sennachérib « passa sur leurs pays comme un vent formidable » et réduisit leurs cités en cendres. Fidèle à la politique de ses prédécesseurs, il transplantait des populations entières afin de briser toute résistance nationale,

Lorsque Babylone, la future dominatrice, mais alors asservie encore, voulut secouer le joug des Ninivites, elle fut victime à son tour de la politique d'extermination. Son vainqueur Assur-Ban-Ipal put dire dans son orgueil sauvage :

Le peuple avait mérité la mort, il ne trouva pas sa grâce. Ce qui ne fut pas brûlé avec Salummu-Kin s'enfuit devant le tranchant du fer, l'horreur de la famine et les flammes dévorantes, pour trouver un refuge. La colère des grands

dieux s'appesantit sur eux : pas un ne fut épargné J'ai

arraché leur langue et j'ai accompli leur perte. Le reste du peuple fut exposé vivant devant les grands taureaux de pierre de Sin-Aki-Erib, et moi je les ai jetés dans les fossés ;

j'ai coupé leurs membres, je les ai fait manger par des chiens, des bêtes fauves, des oiseaux de proie, des animaux du ciel et de la mer.

Plus tard. Babylone puissante à son tour pratiqua pour son compte cet effroyable droit des gens. Elle le fit toutefois avec un peu moins de cruauté, le culte universel de Mylitta, si dépravant sous d'autres rapports, ayant un peu adouci son peuple, d'ailleurs plus civilisé que celui de Ninive. L'humanité, encore une fois, ne doit rien à ces agglomérations malfaisantes ; elles furent broyées à leur tour par les Perses, sans mériter un regret de l'histoire. Elles n'ont eu aucune part à l'évolution morale proprement dite.

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