‹ La morale socialeChapitre 48 sur 60 · V. — Le Baalisme · texte numérisé non relu

V. — Le Baalisme

En nous approchant de la Méditerranée pour pénétrer chez les peuples puniques, nous ne trouverons pas un état moral plus satisfaisant.

Moins travailleurs que lesNinivo-Babyloniens, qui, dévastateurs chez les autres, étaient excellents agriculteurs chez eux, les Phéniciens n'étaient pourtant ni moins actifs ni moins audacieux.

Aussi leur richesse commerciale, leur puissance maritime, leurs fécondes et puissantes tentatives de colonisation ont fait l'admiration du monde antique pendant de longs siècles.

Notons d'abord que l'évolution punique passa par quatre phases : la première, celle de Byblos, fut plutôt religieuse ; c'est avec celle de Sidon, qui lui succéda, que prirent naissance la grandeur commerciale et colonisatrice de la Phénicie. Pendant la période

tyrienne, la nation punique arriva au point culminant de sa grandeur ; c'est alors que la colonisation de tous les rivages méditerranéens, qui initia l'Europe occidentale-méridionale à la civilisation, donne nais sance à l'imposante légende de Melcarth, l'Hercule punique (i).

L'avènement de Carthage à l'hégémonie fut le signal de la décadence : le mélange du sang lybien au sang punique produisit une race encore active, entreprenante et intelligente, mais moins ouverte et plus portée à la cruauté que celle de Tyr. Les noms ont ici une signification profonde. Le Melcarth civilisateur de Tyr devint l'affreux Moloch des Carthaginois. Cela dit tout.

(i) « Melcarth part de Crète avec une flotte nombreuse. Son dessein est de pénétrer en Ibérie, pays riche en mines d'or, où règne Chrysaor, père de Géryon. Il traverse l'Afrique, y introduit l'agriculture, et fonde dans l'intérieur des terres la grande ville d'Hécatampylos. Il arrive, en longeant le littoral, au détroit où il laisse deux colonnes comme souvenir de son expédition, conquiert l'Espagne, traverse les Pyrénées, passe en Gaule où il fonde Alésia, et s'en retourne par l'Italie et l'Epire, semant des villes sur son passage, soumettant les peuples et les initiant aux bienfaits de la civilisation. La plupart des traits de cette allégorie sont transparents. Elle résume l'ensemble des expéditions entreprises par le génie aventureux des Phéniciens. Le point de départ est la Crète. En effet, c'est de là que les Phéniciens se répandirent dans la Méditerranée occidentale. Le dieu tyrien ne marque pas son passage par le sang; au contraire il répand la civilisation, il enseigne l'agriculture et l'industrie, il remplace par des villes florissantes les mapalia numides ou les tentes des Nasainons. Or que font d'autre part les marchands phéniciens ? Ne se contentent-ils pas, eux aussi, de conquêtes pacifiques ? Enfin le véritable but de l'expédition est l'Espagne, et l'Espagne justement deviendra la principale colonie phénicienne et le point central de leur commerce. Le mythe est donc d'accord avec la réalité, et les pays qu'il désigne sont les pays qu'occupèrent les Phéniciens. » Caffarel : loco citato.)

Voyons maintenant la religion punique, incarnation des conceptions philosophiques et morales de ce peuple célèbre. Le grand dieu, principe de la vie, adoré en même temps sous la forme du soleil, était Baal créateur, appelé Adonis dans certaines régions. Sous ce dernier nom il était le dieu des orgiaques, fêtes printanières de Byblos, motifs à une licence effrénée. Il y avait aussi Baal C lions ou conservateur, et Baal Moloch ou destructeur. Ce dernier n'est que trop célèbre par sa creuse statue d'airain chauffé à blanc et qu'on devait remplir d'enfants voués à une mort effroyable. Tel était le triple dieu mâle ; la divinité femelle était concentrée dans Astarté, plus insatiable encore d'impudicité que la Mylitta babylonienne et cruelle par-dessus le marché comme une digne compagne de Moloch. Nous ne mentionnons que pour mémoire les sept Kabires et leur chef Osmoun qui ne sont guère plus recommandables.

Le culte était encore au-dessous du dogme; aussi Milton a pu écrire avec vérité :

Pour Moloch, aucun esprit plus souillé ne tomba du ciel, aucun n'aima d'un plus sale amour le vice pour le vice... Il règne aux cités corrompues où la voix de la bruyante orgie monte au-dessus des plus hautes tours ; et, quand la nuit rend les rues sombres, alors errent les fils de Baal, ivres d'insolence et de débauche.

Toutes les fêtes baaliques étaient des abominations. Aux fêtes d'Adonis, ce dieu de « l'universelle génération», c'étaient des lamentations, des danses funèbres pendant la nuit, mêlées à de honteux plaisirs. Aux fêtes d'Astarté, les femmes se prostituaient en public ; à celles de Moloch, on dressait un bûcher, et, quand la

flamme s'élançait au ciel, comme ce dieu terrible demandait des victimes humaines, les parents euxmêmes jetaient leurs enfants dans le brasier, pendant que des danses frénétiques et les coups redoublés du tambourin barbare empêchaient les mères d'entendre les cris.

Constatons, toutefois, que ces cruels peuples puniques finirent par trouver trop cruel leur effroyable Moloch et que, trompant ses prêtres, ils jetaient quelquefois des animaux au lieu des enfants exigés dans ses flancs dévorants d'airain embrasé.

Exemple consolant d'évolution morale : tous les peuples qui ont progressé ont ainsi dû adoucir leurs vieux dogmes, qui, étant immuables, ne tardaient pas à devenir inférieurs en conception morale à l'esprit public. Est-ce pour cela que les peuples les moins dogmatiques, comme les Grecs, ont été les plus progressifs ?...

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