VII. — Polythéisme gréco-romain
Dans nos explorations à travers les religions antiques, nous avons vu jusqu'ici des divinités aux proportions démesurées pesant sur l'homme, du haut de leurs régions inaccessibles, de tout le poids du vaste et mystérieux univers. Avec le monde grec actif, avide et vaillant, nous avons des divinités à peine surhumaines qui se mêlent aux amours et aux combats des hommes, qui peuvent faire couler leur sang divin, partagent leurs passions et ne se distinguent d'eux que par plus de puissance.
Dans cette glorification divine et humaine des combats, tout devait être basé sur le droit de la force et tel fut, en effet, le caractère de la morale héroïque, que nous ont donné les rhapsodes homériques.
Dès les premiers vers de Y Iliade, le droit de la force s'affirme :
Je vole à ta tente et moi-même je ravis la belle Briséis, ta récompense. Tu sauras enfin que ma puissance l'emporte sur la tienne. (Agamemnon à Achille, Iliade, I.)
Conséquence logique d'une telle conception, pour se rendre les dieux favorables, un seul moyen, les
(i) On désigne sous ce titre les deux recueils poétiques des traditions mythologiques Scandinaves considérés depuis le commenceinent du siècle comme une épopée nationale germano-scandinave, en même temps que ses Niebelungen, épopée guerrière qui célèbre l'écrasement des Burgondes par Etrel (Attila). La traduction française la plus estimée de ces deux poèmes est due à M. de Laveleye.
sacrifices sanglants. Corrompre les plus forts par offrande : il semble que ce fut l'unique religion de ces rudes guerriers qui se passaient de prêtres et sacrifiaient eux-mêmes :
Puissant Jupiter, dit Nestor dans Y Iliade, si jamais dans la fertile Argolide les héros grecs, brûlant pour toi les cuisses succulentes des bœufs ou des agneaux, t'ont demandé leur retour... ne permets pas aux Troyens de les accabler.
Et la même invocation est répétée trente fois dans le poème par les différents « pasteurs des peuples » enfiévrés de combats. Les dieux même ne comprenaient pas d'autres mérites. Voulant amener les dieux, ses égaux, à consentir aux funérailles d'Hector, Apollon s'écrie :
Vous êtes cruels, Dieux de L'Olympe, vous êtes pervers. Combien Hector n'a-t-il pas consumé pour vous de cuisses de taureaux et de chèvres accomplies ! Maintenant, quoique mort, vous n'osez pas le sauver et le ramener aux regards de son épouse, de son enfant et de son père, Priam, de tout le peuple qui s'empresserait de le livrer au bûcher et de célébrer ses funérailles.
Dans l'Odyssée, Polyphème donne brutalement à entendre que les dieux ne sont acceptables que lorsqu'ils sont les plus forts. « Pour nous, dit le terrible Cyclope, nous n'avons aucun souci des dieux, parce que nous sojJimes les plus forts... »
Les dieux « plus forts » — c'est leur seul titre — punissent cruellement le manque de respect à leur égard ; Y Iliade s'ouvre sous le's sombres auspices « d'une contagion cruelle dans laquelle les guerriers
grecs périssent ». Cette contagion est l'œuvre d'Apollon irrité de ce que « le fils d'Atrée a méprisé son prêtre Chrysès, lorsque, pour racheter sa fille, celui-ci est venu vers les légers vaisseaux des Achéens. »
Dans l'Odyssée, nous voyons Ajax, fils d'Oïlée, périr dans un naufrage, jeté dans l'abîme par Neptune en personne, d'un coup de trident, parce que, se croyant sauvé, le malheureux héros s'était écrié : « J'échappe à la mort malgré les dieux. » Dans le même poème les compagnons d'Ulysse périssent tous pour s'être, dans une famine, nourris de bœufs consacrés au Soleil.
D'autres fois, des offenses plus grosses restaient impunies venant de héros plus célèbres. Diomède put blesser impunément Vénus dans le combat, et, non moins impunément, Achille dire à Apollon : « Ah ! comme je me vengerais de toi, si j'en avais la force! »
Seulement, on n'aurait pas osé prendre de telles libertés avec le « Père des dieux et des hommes», le tout-puissant Jupiter. Il est le maître non seulement des actes, mais encore des pensées; contre lui rien ne prévaut, et même Diomède, « le redoutable fils de Tydée », qui n'avait pas craint d'enfoncer sa javeline dans la chair blanche d'une déesse, répondra à Ulysse l'engageant à tenir bon dans la chaleur du combat :
Sans doute je tiendrai bon et je ne manquerai pas d'audace. Mais notre résistance ne nous servira pas longtemps; Jupiter aime mieux donner aux Troyens qu'à nous la victoire.
Cette appréciation est bien justifiée, en la circonstance, puisque le poète vient de nous apprendre que, pour amener une défaite des Grecs, dans le seul but de favoriser l'inexorable Achille, Jupiter envoie un
songe trompeur à Agamemnon, « roi des hommes», afin de l'engager à un combat qui lui sera funeste. L'inflexibilité du même Jupiter est souvent notée :
Redoutable fils de Saturne, s'écrie Philétios dans YOdyssée, nul des dieux n'est plus cruel que toi. Tu n'as aucune pitié de voir les humains, que toi-même as créés, tomber dans l'infortune et dans des déplorables afflictions.
« Deux tonneaux, nous dira de son côté Ulysse, sont placés devant le seuil de Jupiter et contiennent les dons qu'il répand, l'un le mal, l'autre le bien. »
Pour Hector aussi, Jupiter est le maître des faits. Quand il va proposer aux deux armées d'éviter la guerre par un combat singulier, il s'écrie :
Écoutez-moi, Troyens, et vous Achéens aux belles cnémides... Le fils de Saturne n'a pas maintenu notre alliance, mais il nous prépare des maux aux uns comme aux autres, soit que vous preniez Troie aux superbes remparts ou que vous succombiez près de votre flotte.
Autres exemples aussi puisés dans Ylliade, et démontrant qu'en face de la toute-puissance des dieux et de leur redoutable maître, le Destin, la volonté humaine ne comptait pas :
A mes yeux, tu n'es point coupable, mais les dieux qui ont fait fondre sur moi les Grecs et les fléaux de la guerre. (Priam à Hélène, III.)
Personne parmi les humains, lâche ou vaillant, dès qu'il a vu le jour, ne peut échapper au Destin. (Hector à Andromaque, VI.)
Ne me reproche pas les dons de la blonde Vénus. On n'est maître ni de refuser les présents des dieux lorsqu'ils se répandent sur nous, ni de les saisir. (Paris à Hector, VI.)
Tel doit être sans doute la volonté du tout-puissant Jupiter ; il veut que les Grecs périssent, et sans gloire, loin d'Argos. (Idoménée à Thoos, XIII.)
Jupiter et Neptune, animés de désirs contraires, répandent sur les héros des maux cruels (XIII).
Jupiter, avons-nous dit, était aussi le maître des pensées. N'est-elle pas touchante, la confession d'Agamemnon s'excusant, à deux reprises, devant l'armée, d'avoir offensé Achille ?
Jupiter m'a jeté violemment dans les liens de la funeste Até... Il veut notre perte. Tel doit être sans doute son plaisir, à ce dieu par qui s'écoulent encore les faits des cités, puisqu'il est le plus fort.
Et encore du même Agamemnon :
Vous ne m'avez point épargné vos reproches; cependant je ne suis point coupable, mais Jupiter, Erinnys toujours errant dans les ténèbres, et le Destin, qui à l'Agora ont plongé dans mon sein la farouche Até, le jour où je ravis au divin Achille sa récompense. Qu'eussé-je fait? Une divinité disposait de moi : Até, fille de Jupiter, déesse destructive qui n'épargne personne.
Il y a là un sens profond. Até est la déesse du mouvement irréfléchi, source de tous les malheurs. Ces âpres batailleurs, mangeurs de chair saignante, dédaigneux du travail, adonnés aux exercices violents (1), étaient incapables de se dominer et ils
(1) Les exercices des Grecs n'excitaient en eux qu'un génie de passion, la rudesse, la colère, la cruauté. La musique, qu'ils ne connaîtront que plus tard, les apaise toutes, et peut faire sentir à l'âme la douceur, laîpitié, la tendresse, le doux plaisir. (Montesquieu : De l'Esprit des lois.)
voyaient, dans leurs incompressibles emportements, une pression divine contre laquelle ils ne pouvaient rien, car Até (le mouvement irréfléchi) était « fille de Jupiter », c'est-à-dire dominait tout en eux.
Contre elle un seul recours, avant l'introduction de l'harmonie apaisante par les orphiques, — et ici nous trouvons le diamant scintillant de la morale homérique, — les Litœ, les Prières réparatrices, que l'homme doit écouter pour se les rendre favorables.
Il ne te sied pas, dit Phénix à Achille, de montrer un cœur sans miséricorde. Les dieux même, qui prévalent par la vertu (autre correctif moral à noter), l'honneur et la force, ne sont pas inflexibles. Le suppliant, eût-il failli ou enfreint leurs ordres, les apaise par les sacrifices, les vœux, les libations et le fumet des victimes. Les Prières aussi sont filles du grand Jupiter. Boiteuses, ridées, l'œil incertain, elles ont à cœur de marcher derrière Até. Mais celle-ci est robuste et a le pied ferme ; aussi elle les dépasse en courant ; elle les prévient sur toute la terre et nuit aux humains. Les Prières la suivent et guérissent les maux qu'elle a faits. Celui qui à leur approche révère ces filles de Jupiter, elles le servent, elles exaucent ses vœux. Mais malheur à qui les repousse et les chasse avec dureté : elles remontent alors vers le fils de Saturne et le conjurent de faire poursuivre par Até cet homme superbe pour que la cruelle déesse le frappe et le punisse.
Il est vrai qu'il n'écoute pas le vieil ami de son père, cet Achille qui n'a pas dans l'âme d'autres désirs que « le sang, le carnage et les terribles gémissements des guerriers », et qui dit dans ses barbares invocations :
O Jupiter, ô Minerve, ô Apollon, faites que nul des Troyens, que nul des Grecs, n'évite le trépas ; que Patrocle
et moi survivions au carnage et qu'il nous soit donné de renverser seuls les remparts sacrés d'Ilion !
Mais un frein moral est ici essayé contre la barbarie héroïque, et le poète dira encore du même Achille, immolant douze jeunes Troyens aux mânes de Patrocle : « Car le héros, dans son sein, avait résolu une injustice. » Justice, injustice, on s'étonne de trouver ce mot dans l'immortelle glorification homérique de la valeur guerrière et de la puissance divine, dans ce monument de force divinisée où la pureté du cœur et la purification par le repentir et le ferme propos de ne plus faire le mal ne sont pas mentionnés une seule fois. En revanche, le dévouement à la cause commune est glorifié en la personne de Protésilas, véritable patriote, dans la haute signification du mot (i).
Dans l'Odyssée, la justice est plusieurs fois mentionnée. Calypso dit que « son cœur est juste, que son sein ne renferme pas un cœur de fer et qu'elle est accessible à la pitié. » Ulysse y est plusieurs fois cité, non-seulement comme ayant offert de gras sacrifices aux dieux, mais encore comme ayant rendu la justice à son peuple. Enfin, les quatre vertus héroïques : la piété envers les dieux, le respect du serment prêté, la compassion pour le suppliant. « qui est un frère pour l'homme dont on peut encore émouvoir les entrailles », et l'hospitalité, y sont plus fréquemment et plus efficacement rappelées. En dernier lieu, la pudeur y fait son apparition. Ulysse, jeté nu dans l'île
(1) Protésilas, d'après les homériques, aborda courageusement le premier sur le rivage de Troie, se vouant ainsi à la mort prononcée par les oracles, du premier qui mettrait le pied sur le sol troyen. Il tomba, en effet, sous les coups d'Hector, comme une victime expiatoire de la guerre.
des Phéaciens, se couvre de feuillage pour aborder Nausicaa et ses suivantes. Nausicaa et Eumée font entendre des paroles très humaines. Il y a même dans Y Odyssée une place honorable pour le « fidèle compagnon de l'homme. » Le vieux chien Argus, abandonné sur un tas de fumier, meurt de joie en revoyant son maître qu'après vingt ans il est seul à reconnaître (i).
Mais la plus grande pensée de Y Odyssée est peutêtre celle de la famille magnifiquement représentée, d'un côté, par un héros qui refuse l'immortalité et fuit le lit des déesses pour revenir auprès de sa femme, de son fils, dans sa pauvre patrie dont il est, il est vrai, le roi ; d'un autre côté, par une épouse vertueuse qui, malgré de lourdes et inéloignables obsessions, les incitations d'une viduité de vingt ans qu'elle pouvait croire définitive, reste fidèle au premier époux dont elle connaissait, pourtant, les prérogatives polygamiques (2).
Ceci dit, nous en avons fini avec les rares éloges dus à la morale homérique, qui ne connut ni le respect du travail, ni la tempérance, ni la bonté, ni la justice, ni les améliorations personnelles, et fut manifestement inférieure aux morales indoue, mazdéenne et égyptienne, ses devancières. Quant à la sanction
(1) Et lorsqu'à son retour le chien d'Ulysse absent, Dans l'excès du plaisir meurt en le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même,
Le lecteur vo:t en lui le héros du poème.
(Deliixe : les Trois règnes.)
(2) La crise de jalousie qu'éprouve Ulysse en voyant les « captives » partager la couche des prétendants et la cruelle vengeance qu'il en tire, ne laissent aucun doute sur le caractère polygamique de l'ancienne maison familiale grecque.
extra-terrestre, elle est presque illusoire ; la mort est mauvaise pour tous, car ce vaillant peuple avait surtout le culte de la vie. Achille, roi des Ombres pourtant, n'en dit pas moins :
J'aimerais mieux être le mercenaire d'un homme voisin de la pauvreté, à peine assuré de ma subsistance, que de régner sur tous ceux qui ne sont plus.
Pénélope ne voit d'autre sanction aux actes que l'opinion des hommes :
L'homme inique qui commet des actions injustes, ditelle, est poursuivi pendant sa vie d'imprécations qui appellent sur lui mille maux. Après sa mort, on insulte à sa mémoire. L'homme dont les actions sont irréprochables jouit au loin, grâce à ses hôtes, d'une bonne renommée parmi les hommes, et beaucoup le disent excellent.
En somme, la morale homérique est une morale de prédateurs, idéalisée par l'héroïsme guerrier, par quelques vertus hospitalières, par un familiarisme polygamique pesant lourdement sur les femmes et sur les enfants. Elle ne connut de l'amour que l'attrait sexuel et très passager que donne « la ceinture de Vénus », qu'on pourrait appeler d'un nom moins poétique. Non seulement pendant la période homérique, mais pendant toute la durée de la nationalité grecque « un vice aveugle régna d'une manière effrénée et l'amour n'eut qu'une forme que l'on n'ose dire(i). »
Même au temps de la domination romaine, il en était encore ainsi ; et le croyant, le pieux, le moraliste Plutarque disait dans ses Œuvres morales, résu-
(i) Montesquieu : Esprit des lois.
mant, quant à l'idée, un des Dialogues de Xénophon (Hiéron) : « Pour ce qui est du vrai amour, les femmes n'y ont aucune part. »
Ce n'est que dix siècles après l'efflorescence grecque, sous Justinien, que seront portées les premières lois contre la sodomie.
Plus élevée est déjà la morale hésiodique dans les
Sravaux et les Jours. Si Hésiode ne fut que de cent s postérieur aux homériques, on peut dire qu'en un siècle le sens moral des Grecs s'était considérablement accru. D'abord, le poète est anti-héroïque ; au lieu de glorifier la guerre, il préconise la justice la plus stricte, la frugalité et le labeur le plus constant : « Les dieux nous vendent tous les biens au prix du travail. » Il y ajoute une prévoyance froide, pour ne pas dire inquiète, de tous les plus petits détails de l'avenir. Prudence et probité sont ses moyens, bien-être et bonheur pratique son but. Mais combien il trouve que ses contemporains, rapaces, fourbes, sont audessous de cet idéal moral ! Les âmes des hommes si supérieurs des races d'or et d'argent qui ont précédé la race d'airain déjà cruelle et la race de fer arrivée au dernier degré de la méchanceté, survivent ; saintes et immortelles servantes de Jupiter, elles veillent sur l'humanité pour l'améliorer et c'est par elles que les châtiments descendent sur les méchants les plus puissants. A l'époque du poète :
Tous les maux à la fois envahissent la terre. Ils s'attachent à l'homme; il les voit sur les flots, Pour hâter son trépas, poursuivre ses vaisseaux, Et, s'avançant partout, dans un sombre silence, Au jour comme à la nuit apporter la souffrance (i).
(i) Hésiode : les Travaux et les Jours.
Tel est le but de la cinquième race dont le poète s'afflige de faire partie :
Me fallait-il, pour vivre, attendre la cinquième ?
Pourquoi donc ne m'a-t-elle, en naissant, vu mourir ?
Que ne suis-je plutôt né pour la voir finir?
Oui, c'est l'âge de fer : le travail, la misère,
Tourmentent les mortels et désolent la terre ;
Les soucis dévorants troublent notre repos,
A peine un peu de bien adoucit-il nos maux.
Jupiter contre nous a porté la sentence;
Il va bientôt trancher notre courte existence,
L'homme n'a pas vécu qu'il commence à vieillir,
Et tout, autour de lui, tend à se désunir.
L'hôte, hélas! trahit l'hôte; et le frère, le frère.
Le fils, dans son délire, insulte à son vieux père.
Ceux mêmes que le sang a créés nos amis,
Deviennent, de nos jours, nos premiers ennemis.
Les parents, d'un dieu juste attestant la puissance.
Sur des enfants ingrats appellent la vengeance,
Et, sous le dur dédain courbant leurs cheveux blancs.
Pressent vers le tombeau des pas plus chancelants.
Dans leurs jeux inhumains, luttant de brigandage.
Les rois mettent entre eux les cités au pillage ;
Le dévouement pieux, destitué de prix,
Avec la bonne foi, gémit sous le mépris.
La justice succombe, et des fruits du parjure
L'iniquité perverse engraisse l'imposture.
Le mal n'est par le bien plus même combattu.
Le vice triomphant opprime la vertu.
Qui ne voit, dans cette première satire sociale^ une éclatante manifestation de la conscience humaine, voyant déjà le mal, le flétrissant et rêvant d'amélioration matérielle et morale ?
Pour Hésiode, l'homme a contribué à ce déchaînement du mal ; son manque de piété a suscité la malveillance divine, mais la femme est le grand artisan du mal. L'iniquité et la souffrance viennent de Pandore (la Femme), étourdiment acceptée par Epiméthée
(celui qui pense après), au nom de l'humanité, malgré la défense de Prométhée (celui qui pense avant), divin protecteur des hommes contre la dure tyrannie des Olympiens. L'intervention dans les choses humaines, accordée aux âmes supérieures des premiers hommes, indique suffisamment qu'Hésiode fut au moins partiellement initié, et à cette initiation est due, nous n'en saurions douter, la supériorité relative de sa morale, qui contient des préceptes comme ceux-ci :
... Sois toujours juste et ne souffre jamais
Que la force à ton cœur conseille ses excès,
Tandis que Jupiter à la nature humaine
A donné la raison pour règle souveraine.
La brute, que l'instinct guide, mais asservit,
Ne connaît d'autre loi qu'un grossier appétit.
Qu'un homme épris du vrai, dans un ferme langage,
Ose, en face de tous, en rendre témoignage,
Pour le récompenser, à ses nobles efforts
Jupiter ne refuse aucun de ses trésors :
Mais un autre y fait-il, familier du parjure,
Sur l'humble vérité, prévaloir l'imposture,
La peine, qui l'attend au seuil de sa maison,
Avec éclat sur lui venge la trahison.
Il revient encore sur la glorification du travail, qui dut paraître si étrange à cette époque :
Les dieux à l'homme actif, comme nous, applaudissent,
Mais l'homme paresseux, comme nous, ils flétrissent.
La honte que jamais il ne faut dépouiller,
C'est de rester oisif, et non de travailler.
Le front que le travail incline vers la terre,
Loin d'y rester toujours courbé dans la poussière,
Se redresse plus fier pour regarder les cieux
Et s'élève pareil au front même des dieux.
Le travail, à grands pas, conduit à l'opulence :
On sent la vertu poindre et croître avec l'aisance.
Le vice lentement, non pas pourtant de loin,
Suit la lâche paresse et le sombre besoin.
Enfin, nous saluons, dans Hésiode, le premier apôtre de la bienfaisance que les héroïques ne connurent pas :
Heureux qui sait donner, carde la bienfaisance Il goûte dans son cœur la douce jouissance : Le remords, au contraire, y demande soudain Compte au larron rusé de son moindre larcin.
Hésiode, si supérieur à son siècle sous tant de rapports, ne s'éleva pourtant pas au-dessus de l'olympisme régnant, dans les formules exotériques duquel, guère plus que dans Ylliade, on ne trouve le sens de la justice. Ainsi, la religion dominante étouffe chez les meilleurs les parcelles par eux acquises de sens moral. Cet Hésiode si supérieur adorait les dieux en tenant pour vraies des légendes comme les suivantes.
Sysiphe, le damné au rocher légendaire, ne fut pas condamné à rouler éternellement sur la montagne le bloc qui retombe toujours, pour avoir été le plus abominable tyran de Corinthe et pour avoir désolé toutes les contrées environnantes par ses brigandages et ses cruautés sans nom, mais bien pour une action plutôt bonne, pour avoir dit au dieu fleuve Asopos où était cachée sa fille Egène que Jupiter avait séduite et dont il allait avoir Eaque, l'un des trois juges infernaux, père de Pelée et de Télamon.
Ixion ne fut pas attaché à sa roue pour avoir jeté Hésionée dans un brasier ardent ; au contraire, étant, après ce crime, en exécration aux hommes et chassé de la Grèce, il trouva asile dans l'Olympe. Mais là, il ose être amoureux de Junon ; la « déesse aux bras blancs » s'en offense et s'en plaint à son frère-époux. Celui-ci, loin de se fâcher, fabrique à la ressemblance
de Junon un nuage, qu'Ixion possède, croyant posséder Junon. Jusque-là, le « père des dieux et des hommes », l'homme aux innombrables adultères, rit; mais Ixion se vante de son bonheur imaginaire ; làdessus. Jupiter le foudroie et dépêche Mercure pour l'attacher à la roue hérissée de serpents, en punition non de ses crimes, ni de son sacrilège, mais de son indiscrétion. Selon les uns, Tantale ne fut pas condamné pour avoir servi aux immortels son propre fils dans un affreux festin, ni même pour avoir voulu faire goûter aux mortels l'ambroisie réservée aux dieux ; il fut condamné pour avoir révélé certains mystères du culte divin. Toujours l'indiscrétion dans les choses religieuses est considérée comme le plus grand des crimes (1).
Enfin, et pour terminer, nous rappellerons que le Minos commis au jugement des ombres dans la funèbre région des morts fut, d'après sa propre légende religieuse, pirate insatiable, tyran cruel, homme sans foi, vainqueur implacable, friand de férocités raffinées, par exemple lorsqu'il condamnait sept jeunes couples athéniens à servir chaque année de pâture au Minotaure, fruit des amours bestiales de sa femme Phasiphaé. Vindicatif, il l'était au point de se distraire de ses fonctions de juge des enfers pour frapper de mort toute la population crétoise en punition de ce qu'Idoménée (sans la consulter, certainement, cette population infortunée) avait pris part au siège de Troie ; acte bon en soi d'après la morale
(i) Il est juste toutefois de faire observer qu'étant donnée l'utilité de l'ésotérisme à cette époque, on comprend que l'indiscrétion, au sujet des mystères, ait été présentée aux initiés comme le plus grand des crimes.
héroïque. Mais Minos était jaloux qu'on eût fait pour les Atrides ce qu'on n'avait pas fait pour lui, lors de sa campagne en Sicile pour recouvrer Dédale fugitif (1).
Peu recommandable était donc la morale olympienne. Les poètes s'efforcèrent souvent de l'humaniser. C'est ainsi que l'auteur des vers dits cypriens, poème si malheureusement perdu, sur la guerre de Troie, donne pour cause à cette guerre, que Jupiter, remarquant avec peine le nombre excessif des membres de la race héroïque existant alors, plaignit la terre d'être forcée de supporter un fardeau si écrasant et résolut de la soulager en excitant une guerre destructive et prolongée.
Moins soucieux certainement des intérêts des peuples fut le Jupiter de Y Iliade.
Après les hésiodiques et avant les poètes, étaient venus les orphiques, les plus efficaces moralisateurs de la Grèce héroïque (2).
(1) Minos, ainsi glorifié malgré ses crimes, fut horriblement puni pour un simple manquement envers Neptune. Le « dieu qui ébranle la terre », voulant se venger de ce que le tyran crétois n'avait pas accompli un vœu, inspira à Phasiphaé sa femme son ignominieux amour pour un taureau, amour qui se satisfit, l'habile Dédale (resté malgré cela le commensal de Minos) aidant, et dont le fruit fut ce Minotaure que Minos, sans rancune, fit servir à ses vengeances, jusqu'à ce que Thésée, le héros d'Athènes, avec le concours d'Ariane, purgeât la Crète de ce monstre.
(2) Pindare fait d'Orphée le poète Vaède des Argonautes, ce qui ferait le fils d'Apollon antérieur aux héros de Y Iliade. C'est là une pure légende. La théogonie orphique, par son caractère plus spéculatif et plus compliqué, par ses concordances plus nombreuses avec les mystères orientaux, tels qu'ils allaient être révélés à Pythagore, se montre postérieure à la théogonie hésiodique. Les principales poésies orphiques, dit Grote, sur lesquelles les Alexandrins greffèrent tant plus tard,
Qu'on se figure de grossiers batailleurs, nourris de chairs saignantes et grands buveurs devin, ne sachant employer leurs forces débordantes qu'à des exercices violents, en dehors du combat ou de la chasse, c'està-dire de l'activité prédatrice : tels étaient les Grecs du cycle homérique. On les voit aisément violents, colères et sanguinaires, toujours emportés par leur premier mouvement à l'iniquité, à l'offense et au crime, c'est-à-dire toujours en proie à cette irrésistible Até dont s'est tant plaint Agamemnon. Comment les adoucir? Par le travail ? En dépit d'Hésiode, ils méprisaient le travail par eux imposé aux « captifs, » aux esclaves. Les jeux néméens, pythiens, isthmiques, olympiques développaient admirablement la force physique et la beauté plastique, mais ni ils n'affinaient les intelligences, ni ils n'augmentaient les pouvoirs de la volonté raisonnée sur l'instinct, ni ils n'adoucissaient les caractères, ni ils ne tendaient à développer dans l'homme soit l'idée du droit, soit celle de la pitié ; le contraire est plutôt vrai. Orphée, fils d'Apollon et de Clio, de la poésie et de l'histoire, cherche le frein moral qui manquait et le trouve dans l'harmonie, sous sa forme la plus pénétrante : la musique. Idée d'initié évidemment, puisque nous la trouvons aussi dans Pythagore et que Platon lui donnera une place honorable, lui qui proscrivait la poésie dans sa classification des arts.
Quoi qu'il en soit, la douce harmonie fît des mer-
appartiennent à une période plus récente que celle d'Hésiode ; probablement au siècle qui précède Onomacrite (6 1 0-5 1 o avant l'ère vulgaire). Il est surtout à noter qu'au temps d'Onomacrite, l'inventeur du mythe orphique de Zagréus, déchiré par les Titans et ressuscité sous la forme de Dyonisos (Bacchus), Orphée et Musée étaient déjà célèbres et influents.
veilles et la légende nous dit qu'au son de la lyre d'Orphée les chênes de Thrace inclinaient leurs branches et se mettaient en marche, les rochers se mouvaient, les fleuves suspendaient leur cours, les tigres, les lions et les autres fauves accouraient d'un air caressant et se couchaient aux pieds du poète, lui léchaient les pieds en l'écoutant avec ravissement. Ce pouvoir n'était pas donné au seul Orphée ; le bâtisseur de Thèbes, Amphion, l'exerça aussi : un traduc • teur de la légende nous affirmera :
Qu'aux accords cTAmphion les pierres se mouvaient Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient.
D'autres prodiges vinrent attester le pouvoir de la lyre divine. Orphée, inconsolable de la perte de sa chère Eurydice, alla, après lavoir longtemps pleurée, la réclamer aux dieux infernaux.
Il aborda des morts l'impitoyable roi Et la Parque inflexible et les pâles Furies Que les pleurs des humains n'ont jamais attendries. Il chantait et, ravis jusqu'au fond des enfers, Aux bruits harmonieux de ses tendres concerts, Les légers habitants de ces obscurs royaumes, Des spectres pâlissants, de livides fantômes, Accourent, plus pressés que ces oiseaux nombreux Qu'un orage soudain ou qu'un soir ténébreux Rassemble par milliers dans les bocages sombres... L'enfer même s'émeut, les fières Euménides Cessèrent d'agiter leurs couleuvres livides; Ixion immobile écoutait ses accords, , L'Hydre affreux oublia d'épouvanter les morts, Et Cerbère, abaissant ses têtes menaçantes, Retint sa triple voix dans ses gueules béantes (i).
Orphée, chante à son tour Ovide, Orphée sut émouvoir par les sons de sa lyre et les monstres sauvages et le
(i) Virgile : Géorgiques. (Trad. Delille.)
l3o LA MORALE SOCIALE
chien à triple tête. Et toi, légitime vengeur de l'affront fait à ta mère, Amphion, n'a-t-on pas vu que les pierres dociles à ta voix s'élevaient en murailles ? Qui ne connaît les prodiges de la lyre d'Arion ? Quoique muet, un poisson fut sensible à ses chants.
A l'instar du berger royal, apaisant Saul avec les sons de sa harpe, le centaure Chiron employait sa lyre pour calmer les accès de son fougueux élève Achille (i).
Ces légendes nous disent l'influence inouïe qu'eut la musique pour l'adoucissement des mœurs de l'époque héroïque (2). En outre, les orphiques — leurs mystères en témoignent — firent servir leur magique pouvoir à des buts civilisateurs et moralisateurs (3) ; ils prêchaient la purification en substitution
(1) Chiron éleva le jeune Achille aux sons de la lyre, et, par cet art paisible, dompta son naturel sauvage : celui qui tant de fois fit trembler ses ennemis, qui tant de fois effraya même ses compagnons d'armes, on le vit, dit-on, craintif devant un faible vieillard et docile à la voix du maître, tendre au châtiment ces mains dont Hector devait sentir le poids.
(2) Pindare commença ses immortelles odes pythiques par cette glorification de l'harmonie :
« O lyre d'or, tu éteins, par ta douce influence, les traits foudroyants du feu éternel ; et l'aigle, le roi des oiseaux, s'assoupit sur le sceptre du dieu : ses deux ailes rapides pendent languissamment, et tu répands sur sa tête anguleuse un sombre nuage qui lui clôt doucement les paupières. Il soulève mollement son dos, et dort sous le charme de la pénétrante harmonie. Le violent Mars lui-même rejette au loin sa terrible épée ; son âme s'adoucit languissante. Tes traits charment le cœur des dieux eux-mêmes, grâce à l'art du fils de Latone et des Muses au sein puissant. » (Pindare : première Pythique à Hiéron d'Etan.)
(3) M. Marius Fontanes est d'un avis contraire lorsqu'il dit (la Grèce) : « Les procédés religieux importés d'Asie, mis en œuvre en Hellénie avec une intelligence, une ténacité, une audace extraordinaires, eurent pour effet d'amollir les cœurs, de
aux sanglants sacrifices, l'abstention de nourriture animale, la tempérance, la douceur, la bonté. Aussi, comme Zagréus par les Titans, Orphée fut-il, à cause de sa chasteté et de sa fidélité à sa chère Eurydice, déchiré par les Bacchantes. Quoi encore de plus significatif et de plus progressif, en plein âge héroïque, que cette fidélité dans l'amour, que ce désespoir de l'époux après la mort de l'épouse dont il n'est pas d'autres exemples dans les légendes grecques ! Ici le mythe avait un sens profond ; outre qu'il relevait la femme serve en l'égalant à l'homme par l'amour intersexuel, il condamnait l'amour infâme que glorifiaient toutes les cités grecques et que devait chanter encore le doux Virgile, sept siècles plus tard.
Après Orphée, après surtout Pythagore, la morale initiatique est divulguée à l'élite intellectuelle grecque et la Grèce devient, selon la parole de Michelet, Védu. catrice du genre humain. Pindare proclame que celui qiù a été initié aux mystères de la bienfaisante Cérès, « la bonne déesse, la déesse législative » (i), a connu
fausser les esprits. Les séductions des cultes orgiaques, éhontés, firent tomber les Grecs dans « l'immense filet de Cypris » ; Tépouvantement des caprices célestes, le spectacle du despotisme et de l'acharnement des dieux furent tels, qu'Eschyle a pu dire : « Quand un homme court à sa perte, les dieux l'aident à s'y précipiter. »
A discuter pour « la chute dans l'immense filet de Cypris », mais probablement faux pour ce qui regarde le plus grand épouvantement des dieux, l'importation des mystères ayant coïncidé avec le renversement des royautés et l'établissement des républiques, ce qui était une offense directe aux dieux, ancêtres légendaires des rois,
( i ) Ovide a dignement célébré la bonne déesse dans les lignes qui suivent :
« Avant toi, les grossiers habitants des campagnes ne cuisaient pas de pain, et l'aire était un nom inconnu chez eux. Mais les
l32 LA MORALE SOCIALE
le plus grand bonheur et peut abandonner sans regrets la vie. Le même Pindare, au nom de la justice, blâme Homère d'avoir tant exalté Ulysse (i) le rusé, cruel et sans foi, que ses tromperies firent croire fils adultérin de Sysiphe, de l'homme aux férocités sournoises. Ulysse, en effet, qui devait réduire Ajax, fils de Télamon, au suicide, avait au préalable ourdi, d'après les versions poétiques, contre le sage et habile Palamède qui, seul de tous les Grecs, le dépassait en
chênes, premiers oracles, produisaient le gland : le gland et l'herbe tendre étaient toute la nourriture des mortels. Cérès, la première, leur apprit à confier à la terre le grain qui devait y grossir, et à moissonner avec la faucille les épis dorés; la première, elle força les taureaux à porter le joug, et fendit, avec la dent recourbée de la charrue, la terre trop longtemps oisive. Qui pourrait croire, après cela, qu'elle aime à voir couler les larmes des amants, et qu'elle soit honorée par leurs tourments et leur continence ? Non, certes; pour se plaire à la vie active des champs, elle n'en a point la rudesse,- et son cœur n'est point fermé à l'amour.'"»
(i) « Sans doute, la renommée d'Ulysse s'est élevée au-dessus de son mérite, grâce aux chants harmonieux d'Homère. L'art ailé du poète sait revêtir de majesté jusqu'aux mensonges et les fictions du génie nous séduisent et nous trompent. La plupart des hommes se laissent aveugler! Si les Grecs avaient su la vérité, le malheureux Ajax, irrité de se voir ravir les armes divines, ne se serait pas percé de son glaive étincelarît...
« C'est l'envie aussi qui a enfoncé le glaive dans le sein d'Ajax. Eh quoi ! parce qu'il n'est pas éloquent, le généreux guerrier succombe dans cette fatale querelle ! Quoi ! l'artifice et le mensonge remportent l'illustre prix de la valeur ! Oui, les Grecs honorèrent Ulysse de leurs secrets suffrages ; et Ajax, privé de l'armure d'or, s'arracha la vie...
« Mais alors régnait déjà cette odieuse conseillère, la fausse éloquence, qui, sous les dehors d'un langage séduisant, cache la ruse et la perfidie, qui s'attaque au mérite éclatant et décerne aux plus vils une gloire mensongère. Loin démon cœur un tel crime (le crime de l'envie), ô Jupiter. (Œuvres complètes de Pindare, traduction française par C. Poyarde.)
intelligence, de telles intrigues, qu'il amena les rois coalisés à le tuer iniquement.
Les homériques acceptèrent le crime et glorifièrent Ulysse ; mais à mesure que se développa le sens moral, queVhumain prit de l'influence aux dépens de Y olympien, les poètes, qu'ils s'appelassent Pindare, Eschyle, Simonide. Sophocle ou Euripide, protestèrent contre le sacrifice du juste au calomniateur rusé, et l'opinion fut tellement rectifiée, que Socrate, devant ses juges, invoqua le souvenir de Palamède, victime de l'injustice et des calomnies du roitelet d'Ithaque. La condamnation d'Ulysse fut si complète, que plus tard nous verrons, dans V Enéide, Virgile ne pas le nommer une seule fois sans le qualifier « d'auteur de tous les crimes, d'artisan de tous les forfaits, » et réhabiliter, par la bouche de Sinon, il est vrai, le grand et l'infortuné Palamède. Malheureusement pour le progrès moral, la réprobation réparatrice ne s'attacha qu'à la ruse ennemie et déloyale (i). Le cruel Achille resta intact, ce qui est dire que la cruauté ne fut pas condamnée par les Grecs, même après leur erïïorescence intellectuelle et esthétique. Aussi verrons-nous Alexandre, l'élève d'Aristote, imi-
(i) La condamnation de la ruse est éloquemment formulée dans ce passage caractéristique des Trachiniennes de Sophocle :
« Irrité de ces outrages, Hercule rencontra plus tard Iphitus sur les hauteurs de Tirynthe, où il suivait la trace de cavales égarées dans les pâturages; et, le voyant distrait et préoccupé, il le précipita du sommet de la montagne. Le roi de l'Olympe, Jupiter, père de toutes choses, ne put souffrir que son fils eût, pour la première fois, arraché la vie à un homme par la ruse ; et, pour le punir de cet attentat, il le fit vendre comme esclave. Si Hercule avait attaqué son ennemi à force ouverte, Jupiter lui aurait pardonné un meurtre légitime, car les dieux, pas plus que les hommes, n'aiment l'injustice. »
ter, sans encourir la flétrissure de ses contemporains, Achille, dans ce que sa férocité eut de plus haïssable. Le Macédonien traîna sept fois autour des murs de Gaza détruite le cadavre de Bétis, l'héroïque défenseur de sa cité dévastée. Achille n'avait traîné que trois fois le cadavre d'Hector autour des murs de Troie encore debout.
Moraliste entre tous les poètes fut l'âpre et puissant Eschyle, qui annonça les adoucissements d'une vie nouvelle des hauteurs où son éducation pythagorique (c'est-à-dire d'initié) l'avait placé. D'une main pieuse, mais résolue, il ferme le temple du Destin, biffe à jamais la loi du talion, cette justice barbare des âges héroïques, comme son âme altérée de l'avenir a pressenti l'avènement de Thémis, de la justice, au gouvernement du monde après le règne arbitraire de Zeus, le dieu triomphant des Hellènes et de l'Olympe (i). « qui tombera du vieux trône des cieux, précipité par un agent indomptable qui trouvera un feu plus puissant que le feu de la foudre. » (Eschyle : Prométhée enchaîné.)
Il s'inspira évidemment des fondateurs des mystères d'Eleusis et de Samothrace, d'Orphée et de Musée, des Celto-Thraces, d'Eumolpe le Pélasge, et d'autres initiés venus d'Egypte (2).
Eschyle fera dire pour toute plainte au titan Prométhée, rédempteur des hommes, cloué sur son rocher : O justice, vois ce que je souffre en ton nom, pour avoir trop aimé les hommes. Lui encore mar-
(1) Ad. Bouillet, introduction à sa traduction d'Eschyle.
(2) Cette introduction en Grèce des mystères destinés à conserver le trésor des initiations égyptienne, thrace, celtique, pélasgique, eut lieu le vie siècle avant l'ère vulgaire.
quera que les coups de l'implacable Moïra ont été appelés par des fautes antérieures ; enfin il célébrera l'instauration de la justice, remplaçant le droit du plus fort, et transformera les implacables Euménides en remords justiciers et purifiants. Mais, à mesure que le sens moral s'épure, l'Olympe homérique décline. Avec le grand tragique, déjà nous sommes sortis de la morale olympique qui, inférieure, fait place aux morales religio-philosophiques, philosophico-utilitaires dont nous parlerons dans de suivants chapitres. Il est à déplorer seulement que cette instauration de la justice se soit faite contre les femmes et en faveur du matricide Oreste, qui parvint à faire déclarer par Minerve et son tribunal qu'un fils n'était pas du sang de sa mère, mais seulement de son père ; que, par conséquent, il avait eu le droit, lui, Oreste, de venger son père Agamemnon dans le sang de sa mère Clytemnestre. Une pareille conception indiquait la servitude des femmes.
Moins fataliste qu'Eschyle, Sophocleglorifie d'abord la puissance de l'homme, préludant ainsi à l'humanisme européen (i) ; il ose ensuite, dans Y Œdipe.
(i) L'univers est rempli de prodiges, et rien n'est plus prodigieux que l'homme. II franchit la mer écumante, porté par les vents orageux, et s'ouvre un chemin au travers des vagues enflées qui mugissent autour de lui. La première des divinités, la terre immortelle, infatigable, il la sillonne en y promenant chaque année le soc de la charrue et la retourne avec l'aide du cheval. Par son industrie, il enveloppe dans les replis de ses filets et emporte la race légère des oiseaux et les bêtes farouches et les humides habitants des mers ; il dompte par son adresse l'hôte sauvage des forêts et force à courber la tête sous le joug et le coursier à la belle crinière et l'indomptable taureau des montagnes. 11 s'est formé à la parole, et à la pensée, aussi prompte que le vent, et aux lois propres à régir les Etats; il a su préserver sa demeure des atteintes importunes de la
mettre les droits du mérite au-dessus des droits de la naissance (i) ; dans Y Œdipe à Colonne et dans oAjax. il célèbre la pitié envers les hommes.
C'est encore Sophocle qui fait dire à Ajax que, frappé par les dieux, il est affranchi de tout devoir envers eux et que, ne pouvant plus vivre, il veut mourir avec gloire, bravant fièrement les dieux. Œdipe, avec plus de raison, se plaint aussi des dieux qui lui ont tendu des pièges et l'ont poussé à sa perte. Et ici, nous notons avec une admiration particulière la glorification de la femme accomplie par le grand tragique dans son admirable type d'Antigone, la fille incestueuse si humaine et si grande qui meurt martyre pour l'adoucissement des mœurs (2). Tel est
pluie et du froid. Fécond en ressources, il n'est jamais désarmé contre les coups de l'avenir. La mort seule, il ne pourra jamais l'éviter ; mais il a trouvé l'art d'échapper aux invincibles maladies. (Sophocle : Antigone.)
(i) Œdipe. — ... Je persiste à vouloir connaître mon origine, si basse qu'elle soit. Orgueilleuse comme une femme, peut-être rougit-elle de mon obscurité ; moi, fils heureux de la Fortune, je n'en éprouverai aucune honte, car j'ai pour mère la Fortune, et les mois, en succédant aux mois, ont fait de l'humble enfant un grand homme. Avec une telle origine, je ne renoncerai jamais à connaître ma naissance.
Thésée. — ... Je n'ignore pas que, comme toi, j'ai été élevé sur la terre étrangère, que j'y ai subi, plus que personne, des épreuves où ma vie même était en jeu. Aussi je ne refuserai jamais de travailler au salut d'un étranger malheureux, comme je te vois aujourd'hui. Je sais que je suis homme, et que le jour de demain ne m'est pas plus assuré qu'à toi.
Ulysse. — ... J'ai pitié de son infortune, bien qu'il soit mon ennemi, parce que le joug de la fatalité pèse sur lui ; en cela, je ne considère pas plus son destin que le mien; car, nous tous qui vivons sur cette terre, nous ne sommes rien que des fantômes et des ombres sans consistance.
(2) D'où vient donc cette voix douce, presque divine, qui s'élève dans la ville de Thèbes devant les statues impassibles des dieux, qui surprend les vieillards de la cité, que le divin
LES MORALES RELIGIEUSES \Zj
Sophocle. Au point de vue moral, Euripide l'a dépassé lorsque le premier il a dit : « L'esclave vaut l'homme libre s'il est homme de bien. » Et il a ajouté que « l'homme est celui qui vit pour son prochain. » N'ayant aucune des belles révoltes des tragiques, les historiens qui suivent Hérodote, Thucydide n'ont qu'une préoccupation, faire concorder les anciennes légendes olympiennes avec le sens des réalités qui pénétraient le monde grec ; ils avaient l'excuse d'être croyants et de ne pas avoir une somme de connaissances scientifiques suffisante.
Déjà, la brillante cité, celle dont Pindare disait: « O toi que chantent les poètes, ô rempart de la Grèce, « illustre Athènes, ville divine » . avait pris l'hégémonie intellectuelle morale et artistique de la Grèce. Elle en était digne, cette annonciatrice de la démocratie occidentale qui, réagissant contre le milieu barbare qui l'entourait, avait fait des lois de protection en faveur des esclaves et élevé un autel à la Pitié.
Aucun peuple, aussi bien que celui d'Athènes, ne conçut la justice sociale, oblitérée seulement chez lui par l'esclavage et par le gynécée. Ce peuple a laissé de sa grandeur politique un témoignage éclatant qui tomba des lèvres éloquentes de Périclès, un jour de deuil national.
Tirésias lui-même ne saurait comprendre; cette voix qui s'écrie : Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer ! C'est la voix d'une vierge héroïque qui se laisse conduire à la mort, parce qu'elle affirme que la plus noble des affections humaines c'est la sympathie, que cette loi est supérieure aux autres. Antigone n'obéit pas à un sentiment instinctif ; elle a pleine conscience de son amour, c'est l'amour à sa plus haute puissance et c'est pour cela qu'elle y trouve la force de s'anéantir. Oreste a souffert, Prométhée a lutté pour les hommes, Antigone aime et meurt pour eux. (Edouard Schuré : le Drame musical.)
La première année delà guerre du Péloponèse (431 avant notre ère), Athènes, suivant les anciennes institutions, célébra aux frais du trésor public les funérailles des citoyens qui étaient morts dans cette guerre. Périclès, qui dirigeait alors la république, fut choisi pour faire l'éloge des morts, et il prononça, en manière d'oraison funèbre, un discours que nous a conservé Thucydide et dans lequel on trouve cette incomparable glorification des institutions athéniennes. Jamais l'antiquité ne s'éleva si haut :
Notre constitution politique, dit Périclès, n'est pas jalouse des lois de nos voisins, et nous servons plutôt à quelques-uns de modèle que nous n'imitons les autres. Comme notre gouvernement n'est pas dans les mains d'un petit nombre de citoyens, mais dans celles du grand nombre, il a reçu le nom de démocratie.
Dans les différends qui s'élèvent entre particuliers, tous, suivant les lois, jouissent de l'égalité : la considération s'accorde à celui qui se distingue par quelque mérite, et, si l'on obtient de la République des honneurs, c'est par des vertus, et non parce qu'on est d'une certaine classe... Tous, nous disons librement notre avis sur les intérêts publics...; mais, sans avoir rien d'austère dans le commerce particulier, une crainte salutaire nous empêche de prévariquer dans ce qui regarde la patrie, toujours écoutant les magistrats et les lois..., celles mêmes qui, sans êtres écrites, sont les résultats d'une convention générale et ne peuvent être enfreintes sans honte... Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes; aucune loi n'en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spectacles... Ce n'est point en des apprêts mystérieux, en des ruses préparées que nous mettons notre activité. Nos ennemis, dès leur première enfance, se forment au courage par les plus rudes exercices; et nous, élevés avec douceur,
LES MORALES RELIGIEUSES l3o,
nous n'en avons pas moins d'ardeur à courir aux mêmes dangers... Il n'est honteux à personne d'avouer qu'il est pauvre; mais ne pas chasser la pauvreté par le travail, voilà ce qui est honteux. Les mêmes hommes se livrent à leurs affaires particulières et à celles du gouvernement, et ceux qui font profession du travail manuel ne sont pas étrangers à la politique. Seuls encore, c'est moins par un calcul d'intérêt que par une confiance généreuse que nous accordons des bienfaits sans mesure. En un mot, j'ose le dire, notre République est l'école de la Grèce... Elle est la seule dont les ennemis qui l'attaquent ne puissent s'indigner de leur défaite, dont les sujets ne puissent se plaindre de n'avoir pas des maîtres dignes de les commander... C'est pour une patrie si glorieuse, qu'indignés qu'elle leur pût être ravie, nos guerriers ont reçu généreusement la mort ; et tous ceux qui leur survivent brûlent de souffrir pour elle.
De combien de coudées cette morale politique d'un tribun philosophe dépassait-elle la morale olympienne alors courante ! Déjà, au temps de Périclès, le progrès était en raison directe de l'élimination des prétendues révélations religieuses codifiées par les prêtres, qui étaient déjà aux initiés ce que les charlatans sont aux savants.
Toutefois, nous n'en avons pas encore fini avec Folympisme ; seulement, pour suivre dans son évolution la morale olympique, il nous faut maintenant franchir les cycles philosophique et historique sur lesquels nous reviendrons pour ne nous arrêter qu'à la seconde épopée olympienne, Y Enéide.
Proudhon a rendu à Virgile des honneurs presque divins. Son admiration excessive, servie par un splendide style, a vu dans le « Cygne de Mantoue » un messie méconnu, le plus grand qu'ait eu la terre.
C'est beaucoup trop dire. Évidemment, la morale virgilienne est bien supérieure à la morale homérique. Comment en eût-il pu être autrement à 800 ans de distance, et lorsque surtout Virgile avait pu s'imprégner de tout ce qu'avaient produit cinq siècles de philosophie, et s'initier aux mystères orientaux, introduits à Rome depuis un siècle, — malgré l'épouvantable répression qui marqua leurs débuts sous le consulat d'Albinus Posthumius. après la dénonciation de la courtisane Hispola Fécénia et de son entretenu Ebutius (1).
Initié, Virgile l'était. Un initié seul pouvait parler de Cérès législatrice, de Bacchus père de la liberté^ pouvait évoquer les temps de Saturne et d'Astrée, temps de justice, d'ignorance et de bonheur : temps de l'âge d'or.
Seul, encore, un initié pouvait annoncer les temps
(1) Le dogme de l'ancienne Italie, connu certainement de Virgile, a dû lui fournir beaucoup. Ce dogme, bien supérieur à l'olympisme gréco-romain et que dominaient Rhéa-Cybèle, le bon génie de la terre, et Vesta, le chaste génie du foyer, fut relevé encore par son culte. Tout y était pur et touchant. Des vierges conservaient le feu sacré, des vierges pétrissaient le gâteau de froment. Pour immoler une victime, on tâchait de la croire coupable. Un gâteau sacré sur l'autel était mangé par le taureau du sacrifice. Ce sacrilège eût amené sur le pays la vengeance céleste ; il fallait punir le taureau : mais tuer cet ancien serviteur, ce compagnon du laboureur, personne n'en aurait eu le cœur. On appelait un étranger. Il frappait et il s'enfuyait. Une enquête solennelle était faite sur le sang versé. Tous ceux qui avaient pris la moindre part au sacrilège étaient cités, jugés. L'homme qui avait présenté le fer au sacrificateur, celui qui l'avait aiguisé, les femmes qui, pour l'aiguiser, avaient apporté de l'eau, tous étaient mis en cause. Ils s'accusaient, se rejetaient l'un sur l'autre; en dernier lieu, tout retombait sur le couteau qui, seul ne se défendant pas, était jeté à la mer. Au point de vue religieux aussi, la domination romaine fut une rétrogradation.
nouveaux du Droit à venir, avec une si chaude et si puissante éloquence :
Alors les guerres cesseront. A ces temps d'horreur succéderont des siècles plus doux. L'antique probité, Vesta, Quirinus et son frère, désormais réconciliés, donneront des lois au monde. Les portes redoutables du temple de la guerre seront étroitement fermées. Au dedans, la discorde inhumaine, assise sur un morceau d'armes cruelles et les mains enchaînées derrière le dos par cent nœuds d'airain, l'air hideux et la bouche ensanglantée, frémit d'une rage inutile.
Nous continuons à .rappeler les plus belles pensées de la philosophie morale du poète romain.
Il prophétise la réconciliation des peuples par les épisodes d'Évandre recevant Enée, de Diomède refusant de combattre les Troyens et voulant oublier les injustices commises.
N'est-ce pas une idée messianique qui lui fait nous montrer Evandre rendant un culte presque exclusif à Hercule libérateur, destructeur des brigands et des monstres, comme « au plus grand des dieux ». Et ce dieu-homme n'a pas la froide indifférence des olympiens, il s'attriste, verse des larmes de douleur, en voyant Pallas, le fils d'Évandre, qu'il ne peut sauver, prêt à tomber sous les coups de Turnus; ses lamentations sont si touchantes que Jupiter (qui s'est bien amélioré aussi, depuis la guerre de Troie) le console.
Le respect, l'amour filial dominent tout le poème par le caractère d'Enée. Lausus se sacrifiant héroïquement pour éviter le trépas à son père, l'odieux tyran
Mésence, nous dit que le devoir filial est absolu. La mère a aussi sa part d'apothéose dans l'épisode de Nisus et d'Euryale, où l'amitié est tant glorifiée. Virgile chante avec Didon l'amour intersexuel, connu des seuls orphiques dans tout le monde grec. En général, pourtant, la femme est toujours vaincue par la haute destinée du héros dans Virgile : mais il lui fait la part grande par l'amour de Didon, que soutient le dévouement de sa sœur par l'emportement de la reine Amata, par les exploits de Camille, la vierge guerrière, fille du royal brigand Nétabus.
Le poète semble condamner l'avidité des vainqueurs. C'est pour s'être paré des armes « étincelantes dans la nuit » de JYlessape et de Rhammès, qu'ils venaient de tuer, que Nisus et Euryale sont aperçus par les Rutules et massacrés à leur tour. Camille tombe sous la flèche d'Aruns, parce que, convoitant « la brillante armure de Chlorée », elle le poursuit imprudemment sans regarder qui la suit. Turnus même n'est achevé par le héros troyen que parce que celui-ci le voit paré du baudrier du jeune Pallas, précédemment tombé sous les coups du héros rutule.
Presque tous les grands poètes antiques célébrèrent la Douleur, fille de l'implacable Destin : mais aucun ne poétisa comme Virgile la tristesse morale.
C'est lui qui, ayant entendu les gémissements de l'universelle douleur de la vie, a dit : Sunt lacrymœ rerum, les choses elles-mêmes pleurent des larmes. Et quels délicieux accents, pou; peindre la douleur des Troyennes pleurant leur patrie, d'Andromaque et d'Hélénus pleurant ceux qui leur furent chers, de Didon pleurant son amour perdu !
La peine est quelquefois une expiation temporaire (1), comme le voulait Pythagore (2).
Enfin, dans le Tartare virgilien, ne sont pas punis seulement ceux qui bravèrent ou offensèrent les dieux, on y voit également ceux qui ont haï leurs parents, trahi leurs amis ou leurs clients, les coupables d'avarice, d'inceste, d'adultère, ceux qui ont vendu leur patrie, etc. Seulement, je n'y vois ni les proconsuls avides, ni les maîtres cruels, ni les désolateurs de provinces, ni les destructeurs ou les asservisseurs de peuples, ni les tortureurs d'esclaves, ni les pourvoyeurs et les fréquentateurs du cirque. Par ces lacunes dont on pourrait allonger la liste, Virgile (d'autant plus coupable qu'en sa qualité de Gaulois cisalpin il était fils des nations vaincues etqu'il venait après les pythagoriciens, les platoniciens et les stoïciens) fut au-dessous des hautes régions morales de son temps ; ou plutôt le césarien étouffa en lui le poète et le philosophe. On eût dit qu'il devait prouver, lui aussi, à sa manière, l'infériorité des morales religieuses sur les morales philosophiques. Il comprit sa faute en mourant et ordonna la destruction de son poème dont allait profiter exclusivement, il le prévoyait, l'idée césarienne. Avoir donné à Caton l'empire sur les justes des Champs-Elysées. n'était pas assez pour
(1) La notion de récompense et de châtiment après la mort ne prit corps qu'au temps de la réaction socrato-platonicienne; l'ancien Hadès des Grecs, comme le Scheol des Hébreux, signifiait seulement sommeil éternel, anéantissement de l'être pensant et sentant (Voir les Bibles et les initiateurs religieux de l'Humanité, par L. Leblois.)
(2) «J'ai vu dans les Enfers, disait Pythagore à ses disciples, j'ai vu des juges qui tourmentent des ombres pour les rendre pures et sans crimes, comme nous voyons des médecins faire des incisions profondes aux malades qu'ils veulent guérir. »
échapper à cette conséquence ; il le comprit encore. Fort heureusement, il ne fut pas obéi. L'Enéide nous est restée, mais il était bon que le poète fautif éprouvât ce remords tardif, qui suffira à le faire absoudre , tant, en le lisant, on veut pouvoir l'aimer et tant il le mérite presque toujours.
La protestation républicaine contre le césarisme virgilien fut faite par l'Ibérien Lucain (i) dans cette Pharsale qu'il n'eut pas le temps d'achever, qui reste, malgré ses défauts, un des grands monuments de l'esprit humain et la noble glorification de la patrie mise pour la première fois au-dessus de ses dominateurs dans une épopée nationale.
Quoi de plus sublime, en effet, que l'apparition de cette Patrie en larmes à César, prêt à passer le Rubicon pour mettre Rome aux fers !
... Au milieu des joncs et des roseaux
Il voit de sa patrie une image vivante
Toute défigurée et toute languissante,
Les bras à demi nus, et les cheveux épars.
Où, dit-elle, vas-tu porter mes étendards ?
Si le droit, si l'honneur accompagnent tes armes,
Connais, connais ta mère, et respecte ses larmes;
Ne porte pas plus loin ton orgueil et tes pas,
Et désarme tes mains, ou ne m'approche pas.
[La Pharsale, trad. de Bréboeuf.)
Le poète croit d'abord que les dieux doivent condamner l'usurpateur, et il s'écrie :
Toi, César, par quels vœux et par quels sacrifices Te rends-tu l'Euménie et les Enfers propices ? Quel culte assez impie, assez rempli d'horreur, Engage leur puissance à servir ta fureur ?
(i) A noter : Des deux grands poètes épiques de Rome, l'un Virgile, était Celte le second, Lucain, était Ibérien.
César qui connaît les dieux, et sait qu'ils favorisent toujours la force contre le droit, la tyrannie contre la liberté (i), offre des sacrifices à Jupiter :
Il veut qu'il s'accoutume à flatter l'injustice Et que, pour mériter son encens et ses vœux, Il rende l'insolence et les crimes heureux.
Ce que fait Jupiter ; le poète flétrit cette lâche complaisance en opposant à la trahison de la liberté par les dieux la fidélité et la persévérance de la vertu, de la vertu humaine qu'il personnifie dans Caton, et il maudit le triomphe qui fait aux Romains
Ajouter cette honte à tant de maux soufferts, D'adorer un tyran et de baiser leurs fers.
De pareils sentiments méritaient la mort ; Néron le fit voir au jeune poète qui dut s'ouvrir les veines à vingt-sept ans.
A proprement parler, la Pharsale fut une épopée philosophique ; elle marqua la fin des épopées religioso-nationales de l'antiquité. Déjà, toute pensée a le cachet philosophique; mais, avant d'entrer dans le nouvel ordre d'idée, nous devons achever notre exploration religieuse et parler des réalisations sémitiques. Aussi bien, à Rome même, le sémitisme déborde et le christianisme est né.
(1) « Le vainqueur, fût-il lâche, a les dieux pour lui, » avait déjà dit le vieil Eschyle.
JUDAÏSME. ISLAMISME, CHRISTIANISME I. — Le Judaïsme.
Il est inutile de faire ressortir encore le caractère relativement moderne de la morale biblique, qui ne remonte pas, comme théorie écrite, à' plus de dix siècles avant le christianisme et qui n'a pris sa forme définitive que 458 ans avant l'ère vulgaire, à l'époque où la seconde colonie juive revint de la captivité babylonienne, et où Esdras, son illustre chef, compilateur habile et réformateur de génie, classe les légendes juives et, sous prétexte de livres de Moïse retrouvés, adoucit le jéhovisme et le rendit apte à conquérir le monde.
Pas davantage je n'ai à résumer les dogmes religieux du jéhovisme comme je l'ai fait pour des religions moins connues. Je donnerai simplement, en l'appréciant historiquement, l'éthique hébraïque, telle qu'elle nous a été transmise par le Pentateuque, par les Proverbes dits de Salomon et par les chants sublimes d'Esaïe (1).
Voici d'abord le célèbre Décalogue dont on a fait depuis seize siècles la base de toute morale, bien qu'il ne soit pas supérieur aux plus antiques promulgations morales de l'Inde, de la Perse, et qu'il soit de beaucoup inférieur au Rituel funéraire des Égyptiens qui lui est antérieur de plus de 2,000 ans.
(1) Tous les extraits bibliques sont empruntés à la belle et récente traduction de M. Louis Second.
Je suis l'Éternel ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte et de la maison de servitude.
Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face.
Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, en bas sur la terre, plus bas que la terre, dans les eaux. Tu ne te prosterneras pointdevant elles et tune les serviras point; car moi, l'Éternel ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punit l'iniquité du père sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent et qui fait miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui m'aiment et qui observent mes commandements.
Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain ; car l'Éternel ne laissera point impuni celui qui prend son nom en vain.
Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier ; tu travailleras six jours et tu feras tout ton ouvrage.
Mais le septième est le jour du repos de l'Éternel ton Dieu; tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l'Éternel a fait les cieux et la terre, la mer et tout ce qui y est contenu, et s'est reposé le septième jour. C'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du repos et l'a sanctifié.
Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans les pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne.
Tu ne tueras point.
Tu ne commettras point d'adultère.
Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain.
Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain (1).
(1) Le Décalogue est longuement commenté et à plusieurs reprises dans le Pentateuque. Voici divers extraits de lois céré-
On remarquera que la moitié des devoirs ont pour objet le Dieu jaloux qui punit sur les enfants, jusqu'à
monielles et morales utiles à reproduire pour la parfaite compréhension des commandements jéhoviques :
L'Éternel parla à Moïse, et dit : Parle à toute l'assemblée des enfants d'Israël, et tu leur diras :
Soyez saints, car je suis saint, moi, l'Éternel, votre Dieu.
Chacun de vous respectera sa mère et son père, et observera mes sabbats. Je suis l'éternel, votre Dieu.
Vous ne vous tournerez point vers les idoles, et vous ne ferez point des dieux de fonte%
Quand vous offrirez à l'Éternel un sacrifice d'actions de grâces, vous l'offrirez de manière à ce qu'il soit agréé. La victime sera mangée le jour où vous le sacrifierez, ou le lendemain; ce qui restera jusqu'au troisième jour sera brûlé au feu. Si l'on en mange le troisième jour, ce sera une chose infecte : le sacrifice ne sera point agréé. Celui qui en mangera portera la peine de son péché, car il profane ce qui est consacré à l'Éternel ; cette personne-là sera retranchée de son peuple.
Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. Tu ne cueilleras pas non plus les grappes restées dans la vigne, et tu ne ramasseras pas les grains qui en seront tombés. Tu abandonneras cela au pauvre et à l'étranger. Je suis l'Éternel, votre Dieu.
Vous ne déroberez point, et vous n'userez ni de mensonge ni de tromperie les uns envers les autres.
Vous ne jugerez point faussement par mon nom, car tu profanerais le nom de ton Dieu. Je suis l'Éternel.
Tu n'opprimeras point ton prochain, et tu ne raviras rien par violence.
Tu ne retiendras point jusqu'au lendemain le salaire du mercenaire.
Tu ne maudiras point un sourd, et tu ne mettras devant un aveugle rien qui puisse le faire tomber; car tu auras la crainte de ton Dieu. Je suis l'Éternel.
Tu ne commettras point d'iniquité dans tes jugements : tu n'auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice.
Tu ne répandras point de calomnies parmi ton peuple. Tu ne
t'élèveras point contre le sang de ton prochain. Je suis l'Éternel.
Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur, tu pourras re-
la quatrième génération, les fautes des pères, « Dieu barbare qui passait au fil de l'épée tous les peuples qui
prendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d'un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l'Éternel.
Vous observerez mes lois.
Tu n'accoupleras point des bestiaux de deux espèces différentes; tu n'ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences; et tu ne porteras pas un vêtement tissu de deux espèces de fils.
Lorsqu'un homme couchera et aura commerce avec une femme, si c'est une esclave fiancée à un autre homme, et qui n'a pas été rachetée ou affranchie, ils seront châtiés, mais non punis de mort, parce qu'elle n'a pas été affranchie. L'homme amènera pour sa faute à l'Éternel, à l'entrée de la tente d'assignation, un bélier en sacrifice de culpabilité. Le prêtre fera pour lui l'expiation devant l'Éternel avec le bélier offert comme victime pour le péché qu'il acommis, et le péché qu'il a commis lui sera pardonné.
Vous ne mangerez rien avec du sang. Vous n'observerez ni les serpents ni les nuages pour en tirer des pronostics. Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure, et tu ne raseras point les coins de ta barbe. Vous ne ferez point d'incisions dans votre chair pour un mort et vous n'imprimerez point de figures sur vous. Je suis l'Éternel.
Tu ne profaneras point ta fille en la livrant à la prostitution, de peur que le pays ne se prostitue et ne se remplisse de crimes.
Vous observerez mes sabbats, et vous révérerez mon sanctuaire. Je suis l'Eternel.
Ne vous tournez point vers ceux qui évoquent les esprits, ni vers les devins; ne les recherchez point, de peur de vous souiller avec eux. Je suis l'Éternel, votre Dieu.
Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras la personne du vieillard. Tu craindras ton Dieu. Je suis l'Éternel.
Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l'opprimerez point. Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous , vous l'aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte. Je suis l'Éternel, votre Dieu.
Vous ne commettrez point d'iniquité ni dans les jugements, ni dans les mesures de dimension, ni dans les poids, ni dans
l5o LA MORALE SOCIALE
étaient sur le chemin de son peuple et qui frappait les
les mesures de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha justes et des hin justes. Je suis l'Éternel, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d'Egypte.
Vous observerez toutes mes lois et toutes mes ordonnances, et vous les mettrez en pratique. Je suis l'Éternel. (Lévitique, XIX,
Si un homme commet adultère avec une femme mariée, s'il commet adultère avec la femme de son prochain, l'homme et la femme adultère seront punis de mort.
Si un homme couche avec la femme de son père, et découvre ainsi la nudité de son père, cet homme et cette femme seront punis de mort : leur sang retombera sur eux.
Si un homme couche avec sa belle-fille, ils seront tous deux punis de mort ; ils ont fait tous les deux une confusion : leur sang retombera sur eux.
Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable ; ils seront tous deux punis de mort; leur sang retombera sur eux.
Si un homme prend pour femmes la fille et la mère, c'est un crime : on les brûlera au feu lui et elles, afin que ce crime n'existe pas au milieu de vous.
Si un homme couche avec une bête, il sera puni de mort ; et vous tuerez la bête.
Si une femme s'approche d'une bête, pour se prostituer à elle, tu tueras la femme et la bête ; elles seront mises à mort : leur sang retombera sur elles. {Lévitique, XX, 10-17.)
... Tu ne livreras point à son maître un esclave qui se réfugiera vers toi, après l'avoir quitté. Il demeurera chez toi, au milieu de toi, dans le lieu qu'il choisira, dans l'une de tes villes, où bon lui semblera : tu ne l'opprimeras point.
Il n'y aura aucune prostituée parmi les filles d'Israël, et il n'y aura aucun prostitué parmi les fils d'Israël.
Tu n'apporteras point dans la maison de l'Éternel, ton Dieu, e salaire d'une prostituée ni le prix d'un chien, pour l'accomplissement d'un vœu quelconque; car l'un et l'autre sont en abomination à l'Éternel, ton Dieu.
Tu n'exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent, ni pour vivres, ni pour rien de ce qui se prête à intérêt. Tu pourras tirer un intérêt de l'étranger, mais tu n'en tireras point de ton frère, afin que l'Éternel, ton Dieu, te bénisse dans tout ce que tu entreprendras au pays dont tu vas entrer en possession.
Si tu fais un vœu à l'Éternel, ton Dieu, tu ne tarderas point
Philistins de maladies secrètes pour les contraindre d'offrir à ses prêtres des amas d'or » (i).
Dans le précepte sabbatique, le bétail passe avant l'étranger, tant le jéhovisme est étroitement nationaliste.
Le dixième précepte semble ne concerner que le propriétaire et met au rang des choses prenables, avec le bétail et les richesses, la femme et les serviteurs.
Il est évident que le prochain dont parle le Décalogue ne comprend que les nationaux. Pour ces derniers, d'ailleurs, les garanties sont nombreuses : Y Exode en fourmille.
Si tu achètes un esclave hébreu, il servira six années, mais la septième il sera libre.
... Si tu prêtes de l'argent à mon peuple pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier ; tu ne lui prendras point d'intérêt.
Dure est la loi jéhoviste pour la femme. Celle-ci est non seulement mineure, mais impure ; le père a le droit de vendre sa fille. Elle n'est pas non plus douce pour l'esclave, cette loi.
à l'accomplir; car l'Éternel, ton Dieu, t'en demanderait compte, et tu te chargerais d'un péché. Si tu t'abstiens de faire un vœu tu ne commettras pas un péché. Mais tu observeras et tu accompliras ce qui sortira de tes lèvres, par conséquent les vœux que tu feras volontairement à l'Éternel, ton Dieu, et que ta bouche aura prononcés.
Si tu entres dans la vigne de ton prochain, tu pourras à ton gré manger des raisins et t'en rassasier; mais tu n'en mettras point dans ton vase. Si tu entres dans les blés de ton prochain, tu pourras cueillir des épis avec la main ; mais tu n'agiteras point la faucille sur les blés de ton prochain. {Deutéronome, XXIII, 15-25.)
(1) L. Arréat : Une éducation intellectuelle.
Si quelqu'un frappe son esclave et qu'il meure sous sa main, il sera puni ; mais s'il survit un jour ou deux, il ne le sera pas, car c'est son argent.
Mais il faut ici reconnaître que la réduction de l'esclave à l'état d'animal torturable et tuable fait partie du droit antique. Le divin Platon lui-même écrit : « Si un esclave se défend et tue un homme libre, il doit être traité comme un parricide. »
« Loi de haine, d'exclusivisme et de châtiment, à l'instar de toutes les lois sémitiques, plus que loi d'amour et de régénération, la loi mosaïque punit de mort l'idolâtrie, la magie, la malédiction à son père et à sa mère, la bestialité, l'inceste même indirect, l'adultère, la violation du sabbat, la fornication au moment critique de la femme, etc. ; en revanche, le meurtrier contre lequel n'est pas relevé le délit d'embûches en sera quitte pour aller aux lieux de refuge. » (i) Mais le meurtre prémédité sera puni de mort; sera de même puni de mort celui qui a volé un homme pour le vendre. Les dégâts matériels ne sont punis que par des compensations. Le système de compensation va loin : « S'il y a un accident, tu donneras vie pour vie,
(i) Le peuple hébreu, dit un philosophe éminent, ayant surtout été bigot, c'est l'idolâtrie qui, dans sa loi, est considérée comme le plus grand des crimes. Ainsi Y Exode condamne à mort quiconque ose travailler le jour du sabbat (XXXII, 14).. De même on y est sans pitié pour l'ennemi vaincu; l'Éternel ordonne de passer au fil de l'épée, sans exception, tous les habitants des villes de Chanaan. (Deutéronome, XX, 16, 17.) Mais si un homme frappe son esclave ou sa servante, de telle sorte qu'ils puissent survivre seulement un ou deux jours, l'homme ne sera point puni, parce qu'il les a achetés de son argent (XXI, 20, 2 1 ). On le voit, Jéhovah était déjà plein d'égards pour le dieu Mammon, destiné à le supplanter. (J. Baissac : Origine des religions.)
œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure.» En somme, la loi du talion que déjà pourtant le grand tragique Eschyle allait condamner sur la scène d'Athènes. A côté de cela des recommandations touchantes :
Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égaré, tu les lui ramèneras.
Si tu vois l'âne de ton ennemi succombant sous le poids, tu aideras à le décharger.
Tu ne porteras point atteinte aux droits du pauvre dans son procès.
Tu n'opprimeras point l'étranger, tu ne le maltraiteras point, car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte.
Tu ne muséleras pas le bœuf... Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère.
C'est là le seul écho du compatissant panthéisme indou, encore influent sur les religions égyptienne et mazdéenne, mais dont, cruels à l'envi, sémites et Européens sémitisés vont, si malheureusement pour le développement moral de l'humanité, s'écarter de plus en plus, à tel point que trente siècles de civilisation ne parviendront à adoucir, sous ce rapport, qu'une imperceptible élite, et que la cruauté envers les animaux, non comptée comme un mal, est l'atroce loi générale.
Le côté le plus remarquable de la loi mosaïque est certainement l'institution de Vannée sabbatique et celle du jubilé, prescriptions éminemment égalitaires.
Pendant six années tu ensemenceras ton champ ; pendant six années tu tailleras ta vigne : tu en recueilleras le
produit. Mais la septième année... tu n'ensemenceras point ton champ et tu ne tailleras point ta vigne. Tu ne moissonneras point ce qui provient des grains tombés de ta moisson et tu ne vendangeras point les raisins de ta vigne non taillée. Ce sera une année de repos pour la terre.
Ce que produira la terre pendant son sabbat vous servira de nourriture, à toi, à ton serviteur, à ta servante, à ton mercenaire, à l'étranger qui demeure avec toi, à ton bétail et aux animaux de ton pays ; tout son produit servira de nourriture.
Vous sanctifierez la cinquantième année , vous
publierez la liberté dans le pays pour tous les habitants ; ce sera pour vous le jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété (s'il l'avait vendue), chacun de vous retournera dans sa famille (s'il avait été vendu).
On a fini par s'en apercevoir, au grand scandale des commentateurs chrétiens. Les commandements jéhoviques ont des sanctions purement terrestres ; toute la Bible est remplie de menaces de servitude ou d'abandon aux prévaricateurs et de promesses de richesse et de prospérité aux fidèles observateurs (i).
(i) Mécontents de cette spiritualisation dont leur Bible a été l'objet de la part des chrétiens, les Juifs fidèles l'ont abandonnée à ces mêmes chrétiens et l'ont remplacée par le Talmud, devenu ainsi la loi d'une sorte de jéhovisme ésotérique persistant. — Les textes sont pourtant précis.
Qui sait, dit le pessimiste jéhoviste, si l'esprit de l'homme monte dans les régions supérieures. Pour moi, méditant sur la condition des hommes, j'ai vu qu'elle était la même que celle des animaux. Leur fin est la même ; l'homme périt comme l'animal ; ce qui reste de l'un n'est pas plus que ce qui reste de l'autre, tout est néant. (Salomon : ÏEcclésiaste. ch. vu.)
Sur le point de la matérialité des punitions et des récompenses, le langage de Jéhovah est d'une crudité qui ne laisse rien à désirer :
« Si vous suivez mes lois, si vous gardez mes commande-
LES MORALES RELIGIEUSES l55
ments et les mettez en pratique, je vous enverrai des pluies en leur saison, la terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruits. A peine aurez-vous battu le blé que vous toucherez à la vendange, et la vendange atteindra les semailles; vous mangerez votre pain à satiété, et vous habiterez en sécurité dans votre pays. Je mettrai la paix dans le pays, et personne ne troublera votre sommeil ; je ferai disparaître du pays les bêtes féroces, et l'épée ne passera point par votre pays. Vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont devant vous par l'épée. Cinq d'entre vous en poursuivront cent, et cent d'entre vous en poursuivront dix mille, et vos ennemis tomberont devant vous par l'épée. Je me tournerai vers vous, je vous rendrai féconds et je vous multiplierai, et je maintiendrai mon alliance avec vous. Vous mangerez des anciennes récoltes, et vous sortirez les vieilles pour faire place aux nouvelles. J'établirai ma demeure au milieu de vous, et mon âme ne vous aura point en horreur. Je marcherai au milieu de vous, je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple. Je suis l'Éternel, votre Dieu qui vous ai fait sortir d'Egypte, qui vous ai tirés de la servitude : j'ai brisé les liens de votre joug, et je vous ai fait marcher la tête levée.
«Mais si vous ne m'écoutez point et ne. mettez point en pratique tous ces commandements, si vous méprisez mes lois, et si votre âme a en horreur mes ordonnances, en sorte que vous ne pratiquiez point tous mes commandements et que vous rompiez mon alliance, voici alors ce que je vous ferai : J'enverrai sur vous la terreur, la consomption et la lièvre, qui rendront vos yeux languissants et votre âme souffrante; et vous sèmerez en vain vos semences : vos ennemis les dévoreront. Je tournerai ma face contre vous, et vous serez battus devant vos ennemis; ceux qui vous haïssent domineront sur vous, et vous fuirez sans que l'on vous poursuive.
« Si, malgré cela, vous ne m'écoutez point, je vous châtierai sept fois plus pour vos péchés. Je briserai l'orgueil de votre force; je rendrai votre ciel comme du feu, et votre terre comme de l'airain. Votre force s'épuisera inutilement, votre terre ne donnera pas ses produits, et les arbres de la terre ne donneront pas leurs fruits.
« Si vous me résistez et ne voulez pas m'écouter, je vous frapperai sept fois plus selon vos péchés. J'enverrai contre vous les animaux des champs, qui vous priveront de vos enfants, qui détruiront votre bétail, et qui vous réduiront à un petit nombre; et vos chemins seront déserts.
« Si ces châtiments ne vous corrigent point et si vous me résistez, je vous résisterai aussi et je vous frapperai sept fois
D'ailleurs aucune idée de droit, car « le sémite est un esclave que Jéhovah commande et châtie. » (1)
plus pour vos péchés. Je ferai venir contre vous Tépée, qui vengera mon alliance; quand vous vous rassemblerez dans vos villes, j'enverrai la peste au milieu de vous, et vous serez livrés aux mains de l'ennemi. Lorsque je vous briserai le bâton du pain, dix femmes cuiront votre pain dans un seul four et rapporteront votre pain au poids ; vous mangerez, et vous ne serez point rassasiés.
« Si, malgré cela, vous ne m'écoutez point et si vous me résistez, je vous résisterai aussi avec fureur, et je vous châtierai sept fois plus pour vos péchés. Vous mangerez la chair de vos fils, et vous mangerez la chair de vos filles. Je détruirai vos hauts lieux, j'abattrai vos statues consacrées au soleil, je mettrai vos cadavres sur les cadavres de vos idoles, et mon âme vous aura en horreur. Je réduirai vos villes en déserts, je ravagerai vos sanctuaires et je ne respirerai plus l'odeur agréable de vos parfums. Je dévasterai le pays, et vos ennemis qui l'habiteront en seront stupéfaits. Je vous disperserai parmi les nations et je tirerai l'épée après vous. Votre pays sera dévasté et vos villes seront désertes. » {Lévitique, XXVI, 3-3 3.)
(i) « Un satrape perse du nom de Pactyas s'était soulevé en Lydie contre Cyrus. Celui-ci envoya pour le combattre une armée sous les ordres d'un général nommé Mazarès. Pactyas, trop faible pour résister aux troupes du roi, prit la fuite et alla se réfugier à Cumes ; Mazarès dépêcha des messagers dans cette ville, pour exiger que le rebelle lui fût livré : mais les Guméens, avant de prendre un parti à cet égard, demandèrent à en référer à la divinité des Branchides, dont l'oracle, sur le territoire de Milet, était très couru des Ioniens et des Éoliens. Ils envoyèrent donc aux Branchides, pour savoir, du dieu, ce qu'ils devaient faire de Pactyas. L'oracle répondit qu'il fallait le livrer aux Perses. Les Cuméens, que cette réponse ne satisfit point, supposèrent d'abord que ceux qui avaient été consulter le dieu pouvaient avoir mal rapporté ses paroles, et, sur l'avis d'Aristodique, un des citoyens les plus considérés, on envoya une seconde ambassade, à la tête de laquelle se trouvait Aristodique lui-même. Celui-ci, une fois les nouveaux messagers arrivés aux Branchides, posa ainsi, au nom de Cumes, la question à l'oracle : « O roi ! le Lydien Pactyas est venu chez nous « en suppliant, fuyant une mort violente, que les Perses lui eus- « sent fait subir. Or, ceux-ci le réclament, exigeant des Cu- « méens qu'ils le leur livrent. Quoique nous redoutions la
LES MORALES RELIGIEUSES lb J
L'aryen, plus raisonneur, plus pénétré du sentiment de la dignité humaine, s'élève à la notion du droit qui obscurcit chez lui la notion du devoir (i).
Que si maintenant nous comparons les actes aux dogmes, nous trouverons chez les favoris de Jéhovah, Moïse, Josué, Samuel, David, etc., les actes bien inférieurs et surtout empreints d'une cruauté rebutante (2).
« puissance des Perses, nous ne voudrions pas livrer un sup- « pliant avant de savoir de toi ce que nous avons à faire. » A cette nouvelle question, l'oracle répondit comme la première fois qu'il fallait livrer Pactyas. Sur ce commandement étrange, contre lequel protesta sa conscience d'honnête homme, Aristodique se mit à faire le tour du temple en dénichant les petits des passereaux et de tous les autres oiseaux qui s'y trouvaient. Une voix, sortant alors du sanctuaire, lui cria : « O le plus « impie des hommes ! Qu'oses-tu faire ? Tu chasses les hôtes du « temple? » Mais Aristodique reprit sans hésiter : « O roi, « puisque tu prends tant d'intérêt à tes hôtes, devrais-tu ordon- « ner aux Cuméens de livrer le leur ? » De retour à Cumes, l'ambassade rendit compte de sa mission, et les Cuméens, persistant dans leur résolution de ne point livrer Pactyas, le firent partir pour Mytilène, où ils allèrent même le reprendre ensuite, à la nouvelle du danger qu'il y courait, pour le transporter de là à Chio, dont les habitants furent moins généreux. » (Hérodote, I, 1 54 et suiv.)
Cet exemple si simple est bien fécond en enseignements. En rapprochant la noble protestation des Cuméens de ce que l'on appelle l'obéissance d'Abraham [Genèse, XXII) toujours louée dans les églises pour un acte dont aucun chrétien de notre race ne voudrait certainement charger sa conscience, dussent tous les miracles imaginables conspirer contre sa raison pour essayer de la convaincre du commandement divin ; en la rapprochant encore de la malédiction que s'attira Saùl, pour être resté fidèle à la parole donnée par lui au malheureux Agag (Samuel, XV), on a une éclatante illustration de la différence qui sépare la race de Prométhée, le ravisseur du feu céleste, de celle dont le dieu n'avait de loi que sa volonté, et qui a pu dire, sans soulever aucune réclamation : « C'est moi qui produis le bien et qui crée le mal ; je suis le maître, qui ai tout fait. » (Esaie, XLV, 7); J. Baissac : Origine des Religions).
(1) D'Assier : Philosophie naturelle.
(2) Dolfus : De la nature humaine.
Preuve de plus que la plupart des préceptes moraux du Pentateuque ont été pour le moins arrangés et adoucis par Esdras. Tels quels, ils n'en reflètent pas moins assez fidèlement les mœurs hébraïques. De là vient leur concordance avec les écrits jugés postérieurs. Qu'on en juge par ce résumé sommaire des Proverbes :
Crainte de l'Éternel, amour de la sagesse et de la science, répudiation du vol, du brigandage et du meurtre. Respecter son père, être déférent envers sa mère, accepter avec reconnaissance les châtiments de l'Éternel, se confier en lui contre les méchants ; ne pas être envieux. Ce que hait l'Éternel, le voici : « Les yeux hautains, la langue menteuse, les mains qui répandent le sang innocent, le cœur qui médite des projets iniques, les pieds qui se hâtent de courir au mal, le faux témoin qui dit des mensonges et celui qui excite les querelles entre frères. » Fuir la femme corrompue, éviter l'adultère, « car il attire la vengeance du mari ». Si tu es moqueur, tu en porteras la peine; mais si tu es sage, tu l'es pour toi. Sois juste et loyal pour attirer sur toi les bénédictions. Évite l'astuce et la méchanceté pour éviter le mal qui en découle. Sois prudent et discret, laborieux, fuyant l'intempérance et la paresse, tu t'en trouveras bien, car aucun malheur n'arrive au juste, mais les méchants sont accablés de maux. Fuis les mauvaises pensées et les querelles. Ne sois ni orgueilleux ni arrogant pour éviter la ruine. Celui qui donne de son pain au pauvre sera béni. '
Tout cela est, il faut le reconnaître, bien supérieur au chaldéisme, au baalisme et à Yolympisme d'avant Hésiode et d'avant les orphiques. Mais si, comme le voulait Fourier, on doit juger un peuple par la condition qui est faite, chez lui, à la femme, les Hébreux
ne nous apparaîtront pas très élevés dans l'échelle morale. « C'est vainement que chez les sémites on chercherait, dit J. Baissac, des types. à mettre en regard de Pénélope, des mères de Sparte, des Lucrèce, des Véturia, des Cornélie, etc. On trouve chez eux, comme dans toutes les autres races non aryennes, des femmes aussi fortes, reines, héroïnes, prêtresses et inspirées ; mais des matrones, tout à fait conjointes de pères, conjages^ et mères de la famille, matres familias^ il n'y en eut que dans le milieu où nous parlons. La famille, chez les sémites, se groupait autour du père seul ; chez les Aryas, autour du père et de la mère. Comment y aurait-il eu des matres J ami lias dans ces familles sémitiques où le père seul était pour tous et où chaque enfant pouvait avoir sa mère particulière ! »
11 faut ajouter que les 'héroïnes juives sont souvent fort peu recommandables. Telles sont Raab, la prostituée complice des espions étrangers, qui livre aux exterminateurs juifs Jéricho, sa patrie ; Ruth, qui, pour tout mérite, séduit le pieux et riche Booz ; Judith, qui se fait la prostituée du général ennemi, pour l'assassiner pendant son sommeil ; Esther, qui n'a d'autre mérite que d'avoir réussi à être la première du royal harem de Suze, etc.
La femme est la perdition de l'homme dans les légendes hébraïques ; sur ce point le Talmud ne le cède pas à la Bible. On en jugera par le portrait que le rabbin Emmanuel Ben Salomon a fait en peu de mots de la femme mariée : « Celui qui traîne une femme pour s'unir à elle trouve en même temps la confusion de son visage : son opprobre ne s'effacera pas ; il sera méprisé, avili. Elle mordra comme un serpent ; elle divisera comme un basilic ; elle regar-
dera par la fenêtre et par les jalousies. » Les écrivains chrétiens n'ont pas été en reste, cela va de soi ; tandis qu'en dehors du monde judéo-chrétien, on ne trouve guère qu'Aristophane pour avoir ainsi parlé des femmes.
Nous aurons plus d'air dans le prophétisme et surtout dans Isaïe dont les sublimes et brûlantes poésies sont certainement d'un initié, et d'un initié de génie.
Isaïe, l'impérissable Homère sémitique, commence par idéaliser le culte : ce fut la préoccupation première de tous les initiés; on la trouve dans Osée, Amos et Michée, notamment.
Qu'ai-je affaire de la multitude de vos sacrifices, dit l'Éternel Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des
[veaux ; Je ne prends point plaisir au sang des taureaux, des brebis et
[des boucs.
Quand vous venez vous présenter devant moi,
Qui vous demande de souiller mes parvis ?
Cessez de m'apporter de vaines offrandes.
J'ai en horreur l'encens,
Les nouvelles lunes, les sabbats et les assemblées;
Je ne puis voir le crime s'associer aux solennités.
Mon âme hait vos nouvelles luttes et vos fêtes ;
Elles me sont à charge,
Je suis las de les supporter.
Quand vous étendez les mains, je détourne de vous mes yeux;
Quand vous multipliez vos prières, je n'écoute pas :
Vos mains sont pleines de sang.
Lavez-vous, purifiez-vous :
Otez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions
Cessez de faire le mal,
Apprenez à faire le bien, recherchez la justice,
Protégez l'opprimé,
Faites droit à l'orphelin,
Défendez la veuve.
En chantant ainsi, le grand poète hébreu avait gravi les plus hauts sommets de l'humanité morale et
à la nation qui l'avait produit on pouvait prédire les plus hautes destinées .
Bien touchante — et supérieure à celle que nous donnera Platon — est cette peinture du juste qui travaille pour le bien de tous et qui a été le cadre que l'on a rempli ensuite de l'image de Jésus.
Il n'avait ni beauté ni éclat pour attirer nos regards
Et son aspect n'avait rien pour nous plaire.
Méprisé et abandonné des hommes,
Homme de douleur et habitué à la souffrance,
Semblable à celui dont on détourne le visage,
Nous l'avons dédaigné, nous n'avons fait de lui aucun cas ;
Cependant il a porté nos souffrances,
Il s'est chargé de nos douleurs
Et nous l'avons considéré comme puni,
Frappé de Dieu et humilié ;
Mais il était blessé pour nos péchés,
Brisé pour nos iniquités ;
Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui
Et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.
... Il a été maltraité et opprimé
Et il n'a point ouvert la bouche.
Ainsi est le juste, expiateur des péchés du peuple, mais pour lui aussi la récompense viendra, la récompense de cette vie selon les exigences du matérialisme juif.
... C'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands ;
Il partagera le butin avec les puissants,
Parce qu'il s'est livré lui-même à la mort.
Et qu'il a été mis au nombre des malfaiteurs,
Parce qu'il a porté les péchés de beaucoup d'hommes,
Et qu'il a intercédé pour les coupables.
Voilà maintenant le prophète qui brise le cercle du chauvinisme juif pour appeler tous les peuples au bien-être et à la régénération :
Vous tous qui avez soif, venez aux eaux,
Même celui qui n'a pas d'argent :
Venez, achetez et mangez.
Venez acheter du lait et du vin sans argent, sans rien paver.
Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit pas ?
Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas ?
Ecoutez-moi donc et vous mangerez ce qui est bon
Et votre âme se délectera de mets succulents.
Prêtez l'oreille et venez à moi,
Ecoutez et votre âme vivra :
Je traite avec vous une alliance éternelle.
Les recommandations morales sont dignes de l'appel :
Voici le jeûne auquel je prends plaisir:
Détache les chaînes de la méchanceté,
Dénoue les liens de la servitude,
Renvoie libres les opprimés,
Et que l'on rompe toute espèce de joug.
Partage ton pain avec celui qui a faim,
Et fais entrer dans ta maison le malheureux sans asile.
Si tu vois un homme nu, couvre-le,
Ne te détourne point de ton semblable,
Alors ta lumière poindra comme l'aurore.
Plus loin le grand initié hébraïque s'élève jusqu'à la conception des justices socialistes :
... Ceux qui auront amassé le blé le mangeront
Et loueront l'Éternel.
Ceux qui auront récolté le vin le boiront
Dans les parois de mon sanctuaire.
... Ils bâtiront des maisons et les habiteront.
Ils planteront des vignes et en mangeront le fruit ;
... Ils ne travailleront pas en vain.
Ils n'auront pas d'enfants pour les voir périr,
Car ils formeront une race bénie de l'Éternel
Et leurs enfants seront avec eux.
... Il ne se fera ni tort ni dommage
Sur toute ma montagne sainte,
Dit l'Éternel.
On se sent pris d'une admiration sans borne devant ce plus grand des anciens Juifs, qui fut aussi un patriote de génie et sauva sa nation, des Assyriens de Sennachérib, par la haute et habile politique qu'il inspira au bon roi Ezéchias. Dans Job, Isaïe s'éleva à la plus haute philosophie servie par une poésie irrésistible. Un tel homme devait mourir martyr. Le tyran molochiste Manassès le fit scier entre deux planches. Les prophètes Amos, Osée, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, Néhémie méritent notamment de participer à la gloire. Comme lui ils combattirent pour la réforme religieuse et politique, et contre le molochisme sanglant et rétrograde, dont Samuel, David, Élie et Elisée, qu'une légende menteuse a ceints d'une gloire imméritée,, furent les plus néfastes représentants (i).
Les prophètes novateurs furent certainement des initiés; victorieux, quels pas ils auraient fait faire à l'humanité ! Avec eux, que nous sommes loin de l'étroitesse utilitaire et du talion mosaïque ! Malheureusement ce n'est pas Isaïe, mais Moïse que les hasards de l'histoire ont sacré prédécesseur du christianisme, et la morale chrétienne ne s'en ressentira que trop.
Avant de traiter de la morale issue des dogmes chrétiens, il importera de dire quelques mots de la morale de l'islamisme, fils plus direct et plus ressemblant du judaïsme.
IL — L'Islamisme.
Si, sans distinction aucune, on fait entrer purement et simplement l'islamisme dans la philosophie
(i) Voir sur ce sujet le Molochisme juif, par L. Tridon, ancien membre de la Commune de Paris.
de l'histoire, il nous paraîtra rétrograde, inférieur à la plupart des religions antiques, inférieur aussi au judaïsme et au christianisme et par suite dépouillé de toute efficacité moralisatrice. Mais il en va autrement, si nous considérons les mœurs des peuples auxquels il s'est adressé d'abord.
Au moment où parut Mahomet, les antiques peuples du Yemen étaient encore complètement idolâtriques. Polygames, polyandres, infanticides, incestueux, leurs mœurs familiales étaient au plus bas degré. Le reste à l'avenant, féodalité, régime des castes, esclavagisme (1). A ces peuples, Mahomet recommanda et finalement imposa le culte d'un seul Dieu, interdit l'inceste et l'infanticide, prêcha la douceur, la loyauté dans les transactions, réglementa la polygamie et la servitude des femmes.
Sa Récitation ou Coran apporta donc un progrès moral au monde arabe, progrès bien relatif s'entend. Mêlant les traditions sémitiques et les enseignements
(1) On s'en convaincra par ce texte du quatrième et du septième sourate : « Il vous est interdit d'épouser vos mères et vos sœurs, vos tantes paternelles et maternelles, vos nièces, vos nourrices, vos sœurs de lait, les mères de vos femmes, les filles confiées à votre tutelle et issues de femmes avec lesquelles vous auriez cohabité. N'épousez pas non plus les filles de vos fils que vous avez engendrés. »
Voici maintenant les prescriptions du Coran, relativement à la protection des petits enfants, que les Arabes tuaient sans scrupule et sans pitié, pour se décharger du soin de les nourrir. « L'abîme a englouti ceux qui, dans leur aveugle ignorance, immolaient leurs enfants. Ils se sont perdus et n'ont point connu la lumière... Dis-leur : Ne tuez point vos enfants par crainte de la pauvreté. Nous vous donnerons de la nourriture pour vous et pour eux. Evitez ce crime en public et en secret. » (Sourate IV.) « Que la crainte de l'indigence ne vous fasse point tuer vos enfants. Nous fournirons à leurs besoins et aux vôtres. Cette action est un attentat horrible. » (Sourate XVII.)
de la Bible aux enseignements du moine nestorien Bahirah, du couvent de Bosrah, Mahomet fit une religion judéo-chrétienne. Au judaïsme, il emprunta la légende abrahamanique, le dieu unique, jaloux et iconoclaste, la famille patriarcale et polygamique, l'infériorité radicale de la femme, les prescriptions hygiéniques concernant la nourriture et les ablutions ; au christianisme, ses anges, la conception d'un paradis qu'il matérialisa et d'un enfer éternel, enfin ses pratiques d'abstinence ; enveloppa tout cela dans un ardent prosélytisme patriotique et religieux et déchaîna sur le monde la dernière grande révolution religieuse qu'il ait vue. Mais l'œuvre du grand Arabe devait être en somme rétrograde par le seul fait de la conservation de l'esclavage et de la polygamie. Qu'importent les plus beaux préceptes quand ils ne sont faits que pour quelques dominateurs et qu'ils rejettent dans les limbes de la servitude l'une des deux moitiés du genre humain ! La polygamie favorisa certainement la conquête musulmane, en ce qu'elle lui permit de tuer tous les vaincus, et d'épouser leurs femmes, s'assurant ainsi dès la seconde génération une population issue des spectateurs du prophète (i). Mais une intrusion si violente, si inique, si dévastatrice ne pouvait donner naissance à une civilisation de vastes progrès et de puissantes créations sociales. Aussi voyons-nous maintenant l'islamisme , encore dominant en Afrique et dans une partie de l'Asie, ne tenir nulle part le flambeau de l'humanité, enfermé partout dans les cercles mortifères du fanatisme religieux, ayant même
(i) Voir Draper : les Conflits de la science et de la religion.
perdu le souvenir de ses splendeurs passagères des vme et xme siècles (i).
Quelle est maintenant la morale du Coran ? Tout d'abord l'intolérance judéo-chrétienne dans toute son étroitesse : « Les croyants sont toujours frères ; mais tous ceux qui ne croient pas sont ennemis. » — « O croyants, ne vous liez point avec les chrétiens et les juifs. Malheur au musulman qui reste à son foyer plutôt que d aller combattre! Il n'évitera pas la mort., car le terme de sa vie est fixé. »
Le premier des devoirs, le devoir sacro-saint est la prière. Avant de prier, on doit se purifier, soit en se plongeant dans l'eau, soit en se lavant la face, les mains et les pieds. Autrement la prière n'est; point agréable à Allah. On doit prier tous les jours : le matin avant le lever du soleil, à midi passé et après le coucher du soleil. On doit encore prier la nuit avant la première veille. Du haut des minarets des mosquées, des mue^ins (crieurs) annoncent les heures de la prière. Le vrai croyant prie à genoux, la face tournée vers la Mecque. Préalablement il s'est dépouillé de tout vêtement luxueux et a pris les apparences de l'humilité. La prière la plus ordinaire est celle-ci, qu'on voit au premier chapitre du Coran ; elle est fort égoïste.
Louanges à Dieu, au Seigneur de toutes les créatures, au
(i) Singuliers civilisateurs, ces conquérants disant comme Omar : « Brûlez tous les livres : ceux qui sont dans le sens du Coran sont inutiles, et ceux qui n'y sont pas sont nuisibles. » En raisonnant ainsi, Omar acheva la dispersion et l'incendie des débris de cette incomparable bibliothèque d'Alexandre, œuvre glorieuse de Ptolémée le Sauveur et de Démétnus de Phalère, déjà aux trois quarts brûlée par les chrétiens de Théophile et de Cyrille.
très miséricordieux, au souverain qui présidera au jour du jugement! Nous t'adorons, nous implorons ton assistance. Conduis-nous dans le droit chemin, dans le chemin qu'ont suivi les élus, non dans celui des réprouvés !
L'aumône vient immédiatement après la prière. On doit la faire soit en argent, soit en fruits, céréales, etc. A la fin du Rhamadan, chaque musulman doit donner, pour lui et sa famille, une mesure de riz, de raisins, de dattes, de froment, d'orges ou d'autres provisions analogues.
Le précepte de l'aumône tient une grande place dans la morale du Coran :
Faites la prière, donnez l'aumône ; le bien que vous ferez, vous le trouverez auprès de Dieu, parce qu'il voit vos actions. O croyants ! donnez l'aumône sur les biens que nous vous avons répartis, avant le jour où l'on ne pourra plus acquérir, où il n'y aura plus d'amitié ni d'intercession... O croyants ! n'annulez pas le mérite de vos aumônes par les reproches ou les mauvais procédés... O croyants! faites l'aumône des biens les meilleurs que vous avez acquis et des fruits que pour vous nous faisons sortir de terre... Ne choisissez point ce que vous avez de plus mauvais et de plus vil pour le donner... N'offrez point ce que vous ne voudriez pas recevoir, à moins que ce soit par une convention particulière. Sachez que Dieu est riche et comblé de gloire. C'est Satan qui nous met devant les yeux la menace delà pauvreté; il nous commande la faute, mais le Seigneur nous promet le pardon et l'abondance... La réprobation ne sera point le partage des bienfaisants. Il est bien de faire de bonnes œuvres au grand jour; il est mieux encore de le cacher et de les verser dans le sein des pauvres. Elles effacent les péchés, parce que le Très-Haut est le témoin des actions de l'homme. Faites l'aumône le jour et la nuit, en public et en secret. Vous en recevrez le prix des mains
de l'Éternel, et vous serez à l'abri des frayeurs et des tourments. Si votre débiteur a de la peine à vous payer, donnez lui du temps ; ou si vous voulez mieux faire, remettezlui sa dette... Vous ne serez justifié que quand vous aurez fait l'aumône de ce que vous avez de plus cher. Tout ce que vous donnerez sera connu de Dieu.
Vient ensuite le jeûne qui consiste pour le vrai croyant en l'abstention de toute satisfaction sensuelle; il faut par conséquent refréner ses yeux, sa langue, ses oreilles, ses mains, ses pieds, etc., en un mot ne songer qu'à Allah. Pendant le Rhamadan, carême mahométan, qui dure un mois lunaire, le vrai croyant doit se priver de toute nourriture solide et liquide, jusqu'après le coucher du soleil.
Mentionnons encore quelques prescriptions diverses.
En premier lieu se place l'abstinence du vin et des liqueurs enivrantes, l'interdiction de la viande de porc. L'apostasieest punie de mort. L'usure, la fraude, le faux témoignage sont sévèrement châtiés. La circoncision est de rigueur ; elle a lieu de six à seize ans ; en subissant l'opération on doit dire à haute voix : « Allah seul est Dieu et Mahomet son prophète. »
Seront environnés de gloire dans le jardin des délices :
Ceux qui persévèrent dans la prière ;
Qui donnent la portion prescrite de leur biens à l'indigent qui sollicite et à ceiui que la honte retient;
Ceux qui confessent la vérité au jour du jugement;
Qui évitent avec soin de mériter le courroux du ciel, dont personne ne peut se croire à l'abri ;
Ceux qui gardent la continence, qui n'ont de commerce qu'avec leurs femmes et leurs esclaves;
Ceux qui sont fidèles à leurs serments et à leurs traités; Ceux qui dans leurs témoignages ne s'écartent jamais de la vérité.
Plus loin, Mahomet recommande la douceur envers les esclaves et présente, sans le prescrire, l'affranchissement comme agréable à Allah.
Il a soin d'instruire les croyants sur la manière de gouverner les femmes.
Si vous craignez d'être injustes envers les orphelins, n'épousez que peu de femmes, deux, trois ou quatre parmi celles qui vous auront plu ! Si vous craignez encore d'être injustes, n'en épousez qu'une seule ou une esclave. Cette conduite vous aidera plus facilement à être justes. — Si vos femmes commettentradultère, appelez quatre témoins. Si leurs témoignages se réunissent contre elles, enfermezles dans des maisons jusqu'à ce que la mort les visite ou que Dieu leur procure un moyen de salut.
Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises ; elles conservent soigneusement pendant l'absence de leurs maris ce que Dieu leur a ordonné de conserver intact. Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la désobéissance et l'insoumission ; vous les reléguerez dans des lits à parts, vous les battrez ; mais, aussitôt qu'elles vous obéissent, ne leur cherchez point querelle.
Toutefois la mère sera respectée : « Un fils gagne le paradis aux pieds de sa mère. »
En somme, à un peuple très immoral et adonné à des pratiques cruelles, Mahomet apporta des prescriptions plus humaines et plus morales, fort adultérées encore néanmoins de cruauté et d'immoralité. Si sa réformation n'était pas sortie du monde arabe, on pourrait la considérer comme un progrès ; mais elle
envahit, ensanglanta, ravagea, frappa pour longtemps de stérilité, comme un torrent fait d'une belle plaine, la plus florissante région de la civilisation orientale. Elle fit bien succéder à la désolation dans les pays conquis une sorte de renouveau. Ce ne fut qu'une efflorescence sans lendemain, qui n'allait pas tarder à devenir obstructive dans le grand mouvement de l'évolution humaine conduit en ce moment par les vaillants peuples de la race indo-européenne à laquelle s'est jointe l'élite du sémitisme occidentalisée (1).
Quant à la sanction morale, Mahomet ne fut qu'un plagiaire des chrétiens. Le paradis fut transformé en jardins de délices où les fidèles ont à profusion les mets les plus succulents, les vins les plus exquis à eux servis par des enfants d'une jeunesse éternelle. Près des fidèles, et pour les enchanter des plus doux plai-
(1) Les éclaircies ne manquent pas pourtant et le Coran offre des sentences comme celles-ci :
« Allez à la recherche de la science jusqu'au bout du monde. »
« Que la science soit comme votre monture égarée que vous cherchez partout où vous croyez pouvoir la rencontrer. »
« L'homme le plus utile à ses semblables est le favori de Dieu. »
« Celui qui a tué un homme a tué un monde. »
« Celui qui a sauvé la vie d'un homme est comme s'il avait sauvé la vie au genre humain. »
« Si Dieu l'eût voulu, tous les hommes seraient musulmans. » — « Les chrétiens seront jugés d'après l'Evangile ; ceux qui les jugeront autrement seront prévaricateurs. » — « Ne disputez avec les juifs et les chrétiens qu'en termes honnêtes et modérés. Confondez ceux d'entre eux qui sont impies. Dites : nous croyons au livre qui nous a été envoyé et à vos écritures; votre Dieu et le nôtre ne sont qu'un ; nous sommes musulmans. » — « Nous avons prescrit à chaque peuple ses rites sacrés. Qu'ils les observent et qu'ils ne dissimulent point sur la religion. »
sirs, seront les houris aux beaux yeux noirs et au teint d'une blancheur égalant l'éclat des perles. Ils se promèneront sur la verdure éternelle près des eaux jaillissantes, sous les arbres pliant sous les fruits qui s'offrent à la main. Ils reposeront sur des lits élevés avec leurs épouses rajeunies, redevenues éternellement vierges.
Autre sera le sort des malheureux relégués à gauche. Au milieu d'un vent brûlant et de l'eau bouillante, ils seront enveloppés de tourbillons d'une fumée épaisse ; elle ne leur apportera ni fraîcheur ni contentement.
Ainsi Mahomet descendit à l'atroce conception chrétienne de l'enfer éternel. Au moins il ne trouva pas dans son cerveau, pour peindre les tourments des damnés, la féroce imagination de Dante le césarienet de ses précurseurs catholiques, tous maîtres en invention d'inénarrables tortures.
En dehors du Coran, l'œuvre arabe la plus connue est certainement le merveilleux recueil des Mille et une Nuits. Nous ne chercherons pas là un traité de morale. Les premières pages du livre qui nous montrent le sultan Schariar tuant chaque matin la femme qu'il s'est choisie la veille, parce qu'antérieurement une femme (dont il s'est d'ailleurs cruellement vengé) l'a trompé, et une jjeune fille l'héroïque Scheherazade tâchant d'amorcer le monstre en commençant chaque matin un nouveau conte, impressionnent visiblement et apprennent à détester le despotisme musulman.
Il y a cependant çà et là des préceptes moraux fort sages et bien supérieurs à ce qu'on pouvait lire en ce sens dans les livres chrétiens de l'époque (vine siècle). A plusieurs reprises, il y est dit de rendre le bien pour le mal; la fraude est toujours punie.
Voici les conseils d'un père mourant à son fils :
Le premier moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne pas se communiquer facilement.
Le second, de ne faire violence à qui que ce soit; car, en ce cas, tout le monde se révolterait contre vous; et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.
Le troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures. On est hors de danger, dit le proverbe, lorsque Ton garde le silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi, à ce sujet, qu'un de nos poètes dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie; qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.
Le quatrième, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous les vices.
Le cinquième, de ménager vos biens ; si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité. Il ne faut pas pourtant en avoir trop, ni être avare : pour peu que vous en ayez et que vous les dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'amis; mais si au contraire vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez un mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera. » (Conseils de Nouredin-Ali à son fils Brededhin Hassan, Mille et une Nuits, 1. 1", p. 296.)
Ce ne sont là que des conseils de prudence., des axiomes de morale utilitaire ; ils n'en portent pas moins l'empreinte d'une philosophie supérieure à celle du moyen âge européen, et sont comme un reflet de l'admirable civilisation maure détruite en Espagne par la barbarie catholique.
LES MORALES RELIGIEUSES lj3