III. — Le Christianisme
La religion à laquelle la mort de l'irréprochable Julien (i) avait livré le monde avait une morale douce qu'on croirait un écho affaibli du bouddhisme:
Bienheureux les pauvres d'esprits, parce qu'à eux appartient le royaume des cieux. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent des persécutions pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. Vous avez appris qu'il a été dit : oeil pour oeil et dent pour dent. Et moi je vous dis de ne point résister au mal que l'on veut vous faire ; mais si quelqu'un vous frappe sur une joue, tendez-lui l'autre, et si quelqu'un veut vous prendre votre tunique, abandonnez-lui encore votre manteau.
Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez vos ennemis. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous
(i) « Jamais, après lui, on ne vit d'homme plus digne de gouverner les hommes, » dit le chrétien Montesquieu. Jamais, pourtant, homme n'a été calomnié par l'histoire autant que ce jeune sage dont nul contemporain n'égale la pureté, la bonté et la justice et qui dépassa Marc-Aurèle. Mais le vœ victis est a loi du passé, et la flèche d'un soldat perse avait décidé du sort du monde : le Galiléen avait vaincu, vaincu par la mort du jeune et grand empereur, pour lequel vient enfin le jour de la justice historique. Auguste Comte s'est montré rétrograde et étroit en mettant Julien au rang des réprouvés de l'histoire avec Philippe II et Bonaparte.
haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir également sûr les justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? Et si vous ne saluez que ceux qui vous saluent, que faites-vous en cela de plus que les autres ? Ceux qui ne sont pas juifs ne le font-ils pas aussi ? Vous, soyez parfaits comme notre Père céleste est parfait. Gardez-vous de faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être regardés, et, lorsque vous donnez l'aumône, ne faites pas sonner la trompette, mais que votre main gauche ignore le bien que fait votre main droite. Lorsque vous priez, ne ressemblez pas aux hypocrites qui aiment à prier debout devant les synagogues, pour être vus des hommes. Vous, lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, et, la porte en étant fermée, implorez votre Père dans le secret, et votre Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en tiendra compte. Gardez-vous de faire de longues prières comme font les païens. Ils s'imaginent que s'ils disent beaucoup de paroles, ils seront plus tôt exaucés. Ne les imitez pas, parce que votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez; mais bornez votre prière à ces mots : « Notre Père qui êtes dans les cieux , que votre nom soit sanctifié , que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour; pardonnez-nous comme nous pardonnons; ne nous induisez pas en tentation; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. » — Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés, car comme vous jugerez on vous jugera et on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers autrui. Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui ne voyez pas une
LES MORALES RELIGIEUSES lj5
poutre dans votre œil ! Hypocrite, ôtez d'abord la poutre de votre oeil, et alors vous verrez à tirer la paille de votre frère.
Jamais, depuis le Bouddha, renseignement religieux ne s'était élevé si haut, et la plus grande, la plus bienfaisante des transformations nous aurait réjoui la terre, si l'évangélisme n'avait été comprimé par le paulinisme et par le catholicisme pratique.
On a dit avec raison que l'éthique douce, miséricordieuse, résignée des évangiles n'était rien moins que nouvelle. Elle n'est sous certains rapports qu'un décalque affaibli du bouddhisme (i). Mais ce qui appartient bien au christianisme, c'est la légende de son Christ doux et bienfaisant dans sa vie, sauveur par sa mort tragique, en un mot revêtu de toutes les splendeurs morales du Juste messianique annoncé par les prophètes et par Platon.
Certes, nous comprenons l'amour qu'éprouvèrent tous les torturés, tous les accablés, tous les blessés de la domination romaine, pour le Fils de l'homme. pour le prolétaire sublime qui avait passé, disaient
(i) Uatnour du prochain remonte au védisme, dans lequel il avait pris une forme plus large. Les Védas et le Manava Darma-Sastra, VItihasa et le Purana, sans aller aussi loin que la doctrine du Bouddha, ne cessaient de le prêcher. Et même à la rigueur, chez les anciens aussi, on trouve des traces du sens de la charité ; ainsi chez Cicéron : De Finibus, V, 23.
De même chez Pythagore (Arthur Schopenhauer : le Fondement de la morale, traduction de l'allemand par A. Burdeau). Quant à la célèbre formule : Aime ton prochain comme toimême, elle se trouvait dans les écrits de l'un des disciples immédiats de Confucius. Et la non moins célèbre: Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût /ait à toimême, se trouve dans Tobie (Ch. iv, v. 16).
ses disciples, consolant, éclairant, guérissant, purifiant les malades de l'âme et du cœur.
Et pour qu'il fût bien la touchante personnification de toutes les douleurs antiques, lui-même avait été un pauvre, un rejeté, que sa famille avait accusé de folie (1), un ennemi des prêtres, qui l'accusèrent de son temps, qui pressentaient en lui le grand novateur moral devant abroger la vieille loi. Dans ses heures de tristesse, la mort douloureuse et ignominieuse des suppliciés lui paraissait l'inévitable aboutissant de sa vie de réformateur et de consolateur ; il n'en allait pas moins dans sa sérénité douce et comme enveloppé de l'auréole du sacrifice de soi, — acceptée comme un devoir, — apaisant les agités, guérissant les malades, consolant les affligés, pardonnant aux pécheurs, les purifiant, appelant à lui tous les déshérités, tous les maudits de l'ordre social ; tonnant contre les prêtres, contre les superbes, contre les riches ; prêchant une vertu douce et facile, la pureté, la droiture du cœur et la bonté ; relevant la femme
( 1 ) « Les parents de Jésus ayant appris ce qui se passait vin- « rent pour le saisir, car ils disaient de lui : Il est hors de sens « (Marc, m, 21). — Jésus, ainsi traité, renia sa famille ; sur- « vinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l'envoyè- « rent appeler. La foule était assise autour de lui et on lui dit : « Voici ta mère et tes frères qui sont dehors ; ils te demandent. « Et il répondit : Qui sont ma mère et mes frères ? Puis, « jetant les regards sur ceux qui étaient autour de lui : Voici, « dit-il, ma mère et mes frères, car quiconque fait la volonté « de Dieu, celui-là est mon frère, ma mère et ma sœur. » (Marc, m, 35.)
« Et ses frères lui dirent : Si- tu fais ces choses, montre-toi « toi-même au monde. Car ses jrères non plus ne croyaient « en lui. » (Jean, vu, 4.)
Que devient, pour le dire en passant, la légende de la vierge Marie, en présence de pareils textes ?
adultère; préférant le pécheur repentant et bienfaisant au juste orgueilleux et méprisant; vivant au milieu des pauvres et des impurs, que charmait et régénérait sa suave parole, pour les consoler et les améliorer ; résumant toute perfection dans l'amour du prochain, partie intégrante de l'amour du Dieu-père, et aimant à dire de lui-même : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
Type accompli de médiateur ; quoique craintif de la souffrance (1), il s'offre en holocauste à son dieu paternel et meurt en pleine jeunesse du supplice des esclaves en disant à ses bourreaux : Pardonnez-leur, ô mon père, car ils ne savent ce qu'ils font.
Les disciples directs du Christ avaient compris ces enseignements et les mirent même en pratique dans leurs premières communautés, inspirées de la plus complète fraternité communiste, comme nous l'apprend saint Luc :
La multitude de ceux qui avaient cru n'étaient qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne disait que ses biens lui appartinssent en propre, mais tout était commun entre eux...
Et une grande grâce reposait sur eux tous.
Car il n'y avait parmi eux aucun indigent : tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de ce qu'ils avaient vendu, et le déposaient aux pieds des apôtres; et Ton faisait des distributions à chacun selon qu'ils en avaient besoin. (Actes des Apôtres, IV, 32.)
C'était bien pour la distribution des richesses ; mais,
(1) Fait attesté, dans la légende, par l'agonie anticipée et le moment de défaillance du jardin des Oliviers. Cette faiblesse ne diminue pas le mérite du Jésus légendaire ; au contraire, elle montre mieux la grandeur du sacrifice volontaire.
de la production, l'enseignement évangélique, ennemi du travail, ne s'était pas préoccupé. Le produit des biens des fidèles, telle était l'unique source de revenu, selon la parole du Maître : Allez vendre ce que vous avez et donnez-en le prix aux pauvres.
Parole absurde, d'ailleurs, et dont l'accomplissement aboutirait au dépouillement volontaire de tous les bons au bénéfice final des rapaces et des mauvais, à qui on livrerait ainsi tous les biens de la terre, c'està-dire toute puissance.
En outre un tel précepte suppose le monde divisé en trois factions: celle des... des dépouillés volontaires qui irait en s'éteignant, celle des mendiants dépendant du bon vouloir des premiers et faisant profession de parasitisme, et celle des avisés et des rapaces qui attirent tout à eux. La morale catholique a besoin de malheureux souffrant de la misère et vivant d'autrui, afin que la charité — ayant pour but non le soulagement spontané des souffrances humaines, mais une récompense après la mort — puisse s'exercer. Dans la même préoccupation extra-terrestre, l'Évangile condamne le travail (les lys ne filent point et sont mieux vêtus que Salomon dans toute sa gloire) ; la femme travailleuse et prévoyante est inférieure à la femme mystique (Marthe, vous vous donner trop de mal: Marie a choisi la meilleure part). Conséquence directe : la misère est déclarée d'ordre perpétuel (Vous aurez toujours des pauvres parmi vous)., et la justice distributive est blâmée dans la parabole des ouvriers employés à la vigne (les derniers venus seront récompensés les premiers). Ce sont là, au point de vue social, les principales lacunes de la morale évangélique.
Fermée au travail et à la justice, réaction exagérée contre le sensualisme baalique et olympique, l'éthique chrétienne fut. en outre, immorale en poussant l'austérité jusqu'à l'obligation de se torturer follement soimême et à s'insurger non moins follement contre les conditions de la vie humaine, contre la nature ellemême. La chose fut poussée à un tel point par le troupeau des commentateurs que la propreté devint vice, l'hygiène crime, et la saleté vertu. A Kant était réservé l'honneur de découvrir que la vie n'est ni une épreuve imposée par un dieu fantasque, ni un champ d'exercice pour l'insane macérateur, ni une course à la puissance et à la jouissance, mais bien un devoir, une mission de dignité envers soi-même, de justice et de bonté envers autrui.
Ces côtés anti-humains de la morale catholique ont été vivement flétris par les chefs de l'utilitarisme moderne.
Les souffrances sans profit, lit-on dans la Religion naturelle (i), les privations inutiles résultant des pratiques imposées, comme le jeûne, le célibat, l'abstinence des repas, l'abstinence des plaisirs de la société et de la gaîté, l'abstinence de remèdes pendant la maladie, le renoncement à l'estime publique, sont les bases de cette morale religieuse.
Viennent ensuite les terreurs religieuses, la crainte déprimante et atroce de l'enfer : cartel est l'état naturel d'un esprit perpétuellement fixé à un monde invisible.
(i) La Religion naturelle, son influence sur le bonheur du ^genre humain , d'après les papiers de Jérémie Bentham , par George Grote. Traduit de l'anglais par M. E. Cazelles.
Religion naturelle fut mis pour religion chrétienne dans le but d'éviter les persécutions de l'Église anglicane.
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Il ne s'abandonne qu'avec inquiétude à des pratiques destinées à éviter un malheureux sort dans ce monde, ce qui tient le danger redouté toujours présent à l'imagination. Il résulte de cet état d'esprit une censure constante des jouissances légitimes de la vie et aussi des devoirs de famille et d'humanité, par d'enfantins scrupules préalables et d'injustifiés remords subséquents.
La religion a, en outre, pour résultats de nous faire détester ceux, si méritants qu'ils soient, si proches qu'ils nous soient, qui ne croient pas en Dieu ou n'observent pas les pratiques religieuses. Ce sentiment va jusqu'au plus haïssable égoïsme, à la plus monstrueuse cruauté (abandon de leurs parents par les fanatisés, et persécutions religieuses, les plus cruelles de toutes). La corruption du sens moral, la perversion du sens intellectuel, la sanctification de la haine anti-humaine, l'aversion du progrès, sont aussi des maux religieux.
Rien en effet plus que la croyance en une cosmogonie absurde ou, pour parler plus exactement, à une théogonie, ne détourne les facultés intellectuelles des choses utiles en cette vie, et n'atrophie, par la disjonction entre la croyance et l'expérience, le sens scientifique, autrement dit la réflexion indagatrice (de la recherche) et rectificatrice. Dommage bien grave, car tout le bonheur humain dépend des efforts humains excités par l'union intime de la croyance et de l'expérience. Si une croyance injustifiable déprime l'esprit, de même l'antipathie créée par le fanatisme religieux déprave le caractère et développe un égoïsme immodifiable et anti-humain. Dans l'ordre social, la création de clergés dont les intérêts sont opposés au
progrès humain et toujours liés par leurs intérêts rétrograde avec les « intérêts sinistres d'ici-bas »; ce qui fait l'éternelle alliance souvent tacite, toujours effective des clergés et des gouvernements oppresseurs.
Mettre le pied sur la gorge à la société et la piller après avoir déprimé, rendu malheureux, effrayé, opprimé ses membres, tel est le but que les confédérés poursuivent.
La critique est exagérée dans la forme, mais vraie au fond.
Une autre cause de corruption agit dès le principe sur la morale chrétienne.
Dieu étant si immense et l'homme si peu de chose, d'après le dogme, la conclusion s'imposait d'ellemême : l'homme vertueux n'a aucun droit à la justice divine, la grâce est tout, la moralité humaine rien ; la foi est supérieure aux œuvres.
A saint Paul remonte la responsabilité de la néfaste doctrine (i) qui triompha, malgré les efforts des dis-
(i) « Il en fut ainsi de Rebecca, qui conçut du seul Isaac notre père ; car quoique les enfants ne fussent pas encore nés et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal. — a(in que le dessein d'élection de Dieu subsistât sans défendre des œuvres et par la seule volonté de celui qui appelle,— il fut dit à Rebecca : Le plus grand sera assujetti au plus petit; selon qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaû.
« Que dirons-nous donc ? Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Loin de là! Car il dit à Moïse : Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j'aurai compassion de qui j'ai compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l'Ecriture dit à Pharaon : Je t'ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance, et afin que mon nom soit publié par toute la terre. Ainsi il fait miséricorde à qui il veut, il endurcit qui il veut.
« Tu me diras : Pourquoi blâme-t-il encore ? Car qui est-ce qui résiste à sa volonté ? O homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a
l82 LA MORALE SOCIALE
ciples directs de Jésus et notamment de saint Jacques (i).
Ici une parenthèse.
N'ayant ni ne pouvant avoir ici aucune préoccupation d'exégèse chrétienne, je n'ai pas à me prononcer sur le grand procès entre les premiers apôtres de Jésus et celui qui se sacra lui-même apôtre des gentils. Que Pierre, Jacques et leurs zélateurs jérusalémitains aient été, comme le dit Renan, des gens à courte vue, des pédants opiniâtres, des sectaires étroits, c'esLpossible. Qu'ils aient eu tort de vouloir réduire le christianisme naissant aux mesquines proportions d'une rénovation juive, c'est incontestable.
Mais il est non moins vrai que les premiers apôtres observèrent fidèlement les enseignements fraternitaires de l'évangile. Paul, que Renan, son admirateur, est obligé de déclarer orgueilleux, férocement
formé : Le potier n'est-il pas maître de l'argile, pour faire avec la même masse un vase d'honneur ou un vase d'un usage vil ? Et que dire, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s'il a voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu'il a d'avance préparés pour la gloire? » (Epitre de saint Paul aux Romains.)
(i) « La foi peut-elle le sauver? Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour, et que l'un d'entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et vous rassasiez ! et que vous ne leur donniez ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ? Il en est ainsi de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même.
« Mais quelqu'un dira : toi tu as la foi, et moi j'ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, je te montre la foi par mes œuvres. » (Epitre de saint Jacques, II, 14.)
Saint Pierre fut encore plus dur pour l'homme de Tarse. Il taxa sa doctrine de frivoleet l'appelal'/zomme ennemi (Voir P. de Lagarde : Clémentina, p. 3.)
autoritaire, fanatique, aigri par ses laideurs physiques, jaloux et se comportant de telle sorte que les Athéniens le prirent pour un charlatan, ne mérite pas tout l'honneur de la prédication aux gentils. C'est dans l'admirable communauté d'Antioche, celle dont les fidèles reçurent les premiers le titre de chrétiens, que prit naissance le christianisme cosmopolite.
Et quel était le chef des Antiochiens ? Un envoyé des Jérusalémitains, le tolérant et sympathique Barnabas. C'est Barnabas qui y attira Paul. Ce dernier, enragé d'orgueil et de domination, y insulta grossièrement Pierre et fit tant que Barnabas, écœuré, suivit à Jérusalem le prince des apôtres. Les fidèles de la ville sainte en conçurent une telle haine contre l'homme de Tarse que, lorsque ce dernier vint à Jérusalem, ils l'auraient tué sans l'intervention des soldats romains de Claudius Lisias. 11 est toutefois hors de doute que Paul annonça la bonne nouvelle aux gentils, avec une habileté, une activité et une constance incomparables ; mais s'il élargit la propagande, il rétrécit le dogme en l'enfermant dans les étroites limites de son pharisaïsme dur et antihumain ; ce fut là son grand crime et un mal irréparable.
Au lieu donc, comme Auguste Comte et Baur, qui relèguent Jésus parmi les vulgaires suppliciés, de tenir Paul, ce fanatique au cœur de fer, pour le fondateur du christianisme, nous ne voyons en lui que le trop puissant corrupteur de Tévangélisme.
Mais le plus grand corrupteur, le grand déviateur du Christianisme, le grand contempteur de la moralité humaine, fut Augustin. Paul avait foulé aux pieds l'effort moral de l'homme, Augustin le piétina avec
la rage insatiable d'un débauché passé au fanatisme religieux.
Citer vaut mieux ici que commenter.
Tous les hommes ont mérité la damnation. Si quelques-uns, sans mérite aucun de leur part, sont épargnés, c'est le pur effet d'une miséricorde toute gratuite. Quant aux autres, ils ne font que subir un juste châtiment.
Le salut ne peut se trouver nulle part que dans l'église catholique. Imaginez un homme ayant d'excellentes mœurs ; s'il n'a pas la foi, elles ne sauraient lui apporter aucun avantage. Prenez-en un autre dont les mœurs sont moins bonnes ; s'il possède la foi, il peut obtenir le salut auquel le premier ne peut arriver.
Dans ceux qui n'ont pas voulu s'instruire, l'ignorance est un péché; dans ceux qui ne l'ont pas pu, c'est la peine du péché : donc, ni les uns ni les autres n'ont une juste excuse ; ils subissent les uns et les autres une juste condamnation. Socrate, Marc-Aurèle, Scipion, sont tous exclus du royaume éternel. Des païens ne sauraient être sauvés, n'ayant pas la foi en Jésus-Christ. S'ils étaient sauvés, ce divin sauveur serait donc mort inutilement ?
Toute justice dont la} piété n'est pas le mobile n'est pas la justice.
Dieu a dit : Tu ne tueras point. Mais s'il n'y a plus de défense, il n'y a plus de crime, et, si Dieu, par une prescription spéciale, ordonne de tuer, l'homicide est une vertu.
C'est en vue du bien des hérétiques qu"on les contraint à changer de foi. Agir autrement à leur égard, ce serait leur rendre le mal pour le mal. Comparez ce que font les hérétiques et ce qu'ils subissent : ils tuent des âmes, on les frappe dans leur corps. Peuvent-ils se plaindre de recevoir la mort temporelle, eux qui infligent la mort éternelle ?
Les bons et les méchants peuvent faire la même
chose, mais dans des desseins différents. C'est par juste sévérité et par amour, que les bons persécutent les méchants. »
L'ordre de la nature ayant été renversé par le péché, c'est avec justice que le jour de la servitude a été imposé au pécheur. L'esclavage est une peine. C'est pourquoi l'apôtre avertit les esclaves d'être soumis à leurs maîtres et de les servir de bonne volonté, afin que, s'ils ne peuvent être affranchis de leur servitude, ils sachent y trouver la liberté, en ne servant point par crainte, mais par amour, jusqu'à ce que l'iniquité passe et que toute domination humaine soit anéantie, au jour où Dieu sera tout en tous. Tout appartiendrait légitimement aux fidèles ; les infidèles n'ont pas une obole en légitime propriété (i).
L'actif de saint Augustin est plus considérable: voici les principaux axiomes antimoraux, antihumains dont la paternité lui revient :
La foi doit précéder l'intelligence. Je le crois parce que c'est absurde. L'écriture sainte est l'autorité absolue non seulement dans les questions de foi, mais encore dans celles de science. Les vertus des païens ne sont que des vices brillants. Hors de l'Eglise point de salut. L'autorité politique doit intervenir contre les hérétiques. Les hérétiques doivent être contraints de rentrer dans l'Eglise. Par droit divin tout est aux fidèles et les infidèles ne possèdent rien légitimement.
Lisez la Cité de Dieu, presque tout y est épouvantable.
Quelle influence, ceci étant admis comme article de
(i) D'après les extraits donnés par Joseph Fabre, dans son Histoire de la philosophie.
foi, pouvaient avoir dans le présent et dans l'avenir les enseignements des Lactance, des Jérôme, des Tertullien, des Basile, des Clément, des Justin, des Chrisostôme, des Ambroise, des François d'Assise, et autres gloires pures de l'Eglise ? Il est si vrai que la théorie augustinienne fut adoptée par l'Eglise que huit cents ans après, le théologien souverain du moyen âge. Thomas d'Aquin, ne tint pas un autre langage et prêcha, en ces termes, l'odium théologicum :
Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être non-seulement excommuniés, mais punis de mort. L'Egîise témoigne d'abord sa miséricorde pour la conversion des égarés ; car elle ne les condamne qu'après une première et une seconde réprimande. Mais si le coupable est obstiné, l'Eglise, désespérant de sa conversion et veillant sur le salut des autres, le sépare de l'Eglise par sa sentence d'excommunication et le livre au jugement séculier pour être séparé de ce monde par la mort. Car, ainsi que le dit saint Jérôme, les chairs putrides doivent être coupées, et la brebis galeuse séparée du troupeau, de peur que la maison tout entière, tout le corps, tout le troupeau, ne soient atteints de la contagion, gâtés, pourris et perdus. Arius ne fut qu'une étincelle à Alexandrie. Mais pour n'avoir pas été étouffée d'un seul coup, cette étincelle a enflammé l'univers.
Ainsi disait le grand maître du catholicisme au moyen âge, et il fit loi. Le plus illustre père de l'Église catholique moderne, Bossuet, ne parlera pas autrement. Non content de pousser à l'intolérance en prenant sa grande part de la Révocation de ledit de Nantes, crime irréparable qui généra tant d'injustices, tant de douleurs, et dont les conséquences
finales, ressenties encore, sont le déclin de la France, « l'aigle de Meaux » fit de l'histoire à la saint Augustin (i).
On le vit ensuite, après avoir glorifié l'esclavage, soutenir contre le protestant Jurieu. qui, avant Rousseau, réclamait le contrat social, que les peuples n'avaient pas de droits et n'existaient que par les princes (2).
Ce n'était pas encore assez pour cette âpre et cruelle âme de prêtre. Il commit dans ses Elévations les lignes suivantes :
(1) « Bossuet (dans son Histoire universelle) fait graviter toutes les civilisations antiques autour de l'imperceptible peuple juif. Dieu suscite la civilisation assyrienne pour le châtier, — la civilisation perse pour le rétablir, — la civilisation grecque et Alexandre pour le protéger — les Egyptiens pour l'exercer, — des rois de Syrie pour le punir de nouveau, — les Romains pour le délivrer des rois de Syrie, et enfin pour l'exterminer après son dernier crime, — résultat final peu consolant, ce semble, si Dieu faisait tant de bruit pour rien. A la tribu juive succède aussitôt l'Eglise qui est à son tour le centre du monde. C'est encore à elle que se rapportent tous les événements du passé. Je me trompe, les révolutions des empires ont, avec la gloire de l'Eglise, un autre but, une autre fonction historique : elles servent à humilier les princes. » Grand bien leur fasse! Tel est, en peu de mots, le thème de Bossuet. (P. Lanfrey : ïEglise et les Philosophes.)
(2) Louis XIV se réjouit fort d'une semblable théorie et en profita. Il racontait à une de ses maîtresses combien son confesseur avait tranquillisé sa conscience alarmée de l'oppression et de l'épuisement de son peuple, en l'assurant qu'il était le maître de tout ce que possédaient ses sujets. (Gordan : Discours politique sur Tacite.)
Autre exemple de l'efficacité moralisatrice de la confession auriculaire, déclarée obligatoire seulement par acte du quatrième concile de Latran, en 1 2 1 5 :
« Emmanuel VI, roi de Portugal, ayant fait son sérail d'un couvent de religieuses, ne s'y rendait jamais qu'accompagné de son confesseur portant le viatique pour l'absoudre et l'administrer en cas de quelque accident imprévu. » (D'Holbach.)
Nous lisons aussi dans les saints prophètes (?) que Dieu et ses saints se riront des damnés, qu'ils les insulteront par des reproches mêlés de dérisions et de railleries, et que, non contents de les découvrir et de les convaincre, ils les immoleront à la risée de tout l'univers... C'est, direz-vous., pousser la vengeance jusqu'à la cruauté ! Je l'avoue; mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté (singulière bonté) aura été méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains dans le sang des pécheurs. Tous les justes entreront dans cette dérision de Dieu et riront de l'impie.
Écoutez-le encore :
Que vous êtes terrible, ô Eglise sainte, lorsque vous marchez, Pierre à votre tête, abattant les têtes superbes et toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, pressant ses ennemis de tout le poids de vos bataillons sacrés? les accablant tout ensemble et de toute l'autorité des siècles passés et de toute l'exécration des siècles futurs, dissipant les hérésies et les étouffant quelquefois dans leur naissance, prenant les petits de Babylone et les écrasant contre votre Pierre ! [Sermon sur l'unité de l'Eglise.)
Les actes, disons-le avec douleur, furent conformes aux paroles ; la pensée humaine fut garrottée pendant les quinze siècles delà domination catholique. Delà sorte, montant des champs de carnage et des lieux de tortures, la dure intolérance entra dans les mœurs, tuant dans l'œuf tous les progrès moraux, frappant non seulement les hérétiques et les philosophes proprement dits, mais les hommes de science comme Galilée, les novateurs industriels comme Bernard Palissy.
Pour les religions anciennes, nous avons cherché
la portée morale des épopées par elles inspirées. Nous ferons de même pour le Christianisme.
Aucune religion, aucun cycle poétique, n'a produit une épopée comparable en horreur à la Divine Comédie du sombre gibelin florentin que la déviation catholique et le chauvinisme italien veulent encore admirer, parce que l'atroce poème est écrit dans une belle langue. Augustin et Bossuet aussi furent de grands écrivains, en sont-ils moins des malfaiteurs de la pensée et des fléaux pour le progrès humain ?
L'enfer dantesque s'ouvre par des supplices immérités.
Alors, est-il dit (Chant IV), Virgile entra et me fit entrer avec lui dans le premier cercle qui environne l'abîme. Là, autant que je pus m'en convaincre, en prêtant attentivement l'oreille, on n'entendait pas des plaintes ; mais des soupirs agitaient l'air de la prison éternelle, parce qu'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants y éprouvaient une douleur de l'âme sans tourment. « Eh bien^ me dit mon généreux maître, tu ne demandes pas quels sont ces esprits que tu vois ; apprends, avant d'avancer encore, que ces ombres n'ont pas péché. Mais il ne suffit pas qu'elles aient eu des mérites, puisqu'elles n'ont pas reçu de baptême, porte de la foi dans laquelle tu as été élevé. Si, parmi ces esprits, il en est qui vécurent avant la venue de Jésus- Christ, ils sont ici parce qu'ils n'adoraient pas Dieu d'une manière convenable. Je suis au nombre de ces derniers. C'est pour cette raison, et non pour aucun crime, que nous sommes relégués dans ce lieu, et notre infortune se borne à vivre encore dans le désir, sans conserver l'espérance.
Si les êtres coupables d'être nés avant Jésus sont aussi implacablement traités, quel sera le sort de ceux
qui, devant les douleurs de la vie universelle, et d'ailleurs éclairés par la science, n'ont pas cru aux' dieux de leur pays et de leur époque ? Le féroce poète va nous le dire au dixième chant :
Mon maître, que je suivais, s'avançait par un sentier secret, entre les murailles de l'enceinte et des sépulcres enflammés. Je m'écriai : « Poète doué d'un haut courage, qui me conduis à ton gré au milieu de cette région impie, réponds-moi et contente mon désir. Pourrait-on voir ceux qui sont enfermés dans ces tombes ardentes ? elles sontouvertes et la garde n'en est confiée à personne. » Il me répondit : « Elles seront fermées, quand les coupables qui les habitent reviendront de la vallée de Josaphat, avec leurs dépouilles qu'ils ont laissées sur la terre. Epicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps, ont leurs sépulcres de ce côté. »
Suit une longue énumération de philosophes et d'hérétiques.
Je n'ai pas le courage de suivre l'amant de Béatrice dans l'énumération des supplices dont il épouvante l'imagination de ses lecteurs, car, dit naïvement un de ses admirateurs, « il invente toujours de nouveaux supplices (souvent pour des fautes fort légères, qui sont plutôt des mérites humains) et ne se répète jamais. »
Mais voici un exemple de la bonne foi chrétienne qu'il prêche.
Alors un des malheureux de la croûte glacée nous cria : « O âmes si coupables que vous avez été précipitées dans le dernier gouffre, arrachez-moi ces voiles endurcis ! que je puisse soulager ma douleur avant que mes larmes se regèlent une autre fois ! » Et moi à cet esprit : « Dis qui tu
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es, je t'accorderai mon secours, et si ensuite je n'écarte cet obstacle qui te fait gémir, je veux être plongé au fond de cette glace. » L'ombre répartit : « Je suis frère Albéric, je suis celui dont le jardin a produit des dattes pour des figues : je reçois ici un digne et juste échange. » — «Mais, repris-je, est-ce que tu es déjà mort ? » — « Je ne puis te dire ce qu'est devenu mon corps dans le monde. Cette Ptolémée funeste a ce privilège, que souvent un coupable y roule avant qu'Atropos ait remué les doigts : enfin, pour que tu brises, avec plus de zèle, les glaçons épais qui enchaînent mes larmes, apprends qu'aussitôt qu'une âme est traîtresse comme la mienne, son corps lui est enlevé par un démon qui le gouverne à son gré, pendant tout le temps fixé pour le reste de sa vie. Cette âme tombe alors dans la froide citerne, et peut-être vois-tu encore là-haut le corps de celui qui est glacé près de moi. Tu dois le connaître, si, depuis peu, tu as quitté la terre. C'est Branca d'Oria : il s'est cependant écoulé beaucoup d'années depuis qu'il a été précipité dans cette enceinte. »
« — Je crois que tu me trompes, lui dis-je : Branca d'Oria n'est pas mort ; il mange, il boit, il dort, il s'habille comme nous. » L'ombre répondit : « Michel Sange n'était pas encore tombé dans la fosse de Malébranche, où bout une poix tenace, qu'un diable s'empara, sur la terre, du corps de Branca d'Oria et de celui de ses parents complices de sa trahison. Maintenant étends la main, et ouvre-moi les yeux. » Je me gardai de le satisfaire, et ce fut une action courtoise que d'avoir manqué à ma parole.
Tu ne dois rien aux infidèles., ni foi. ni réprocité, disait la morale courante du catholicisme qui enténébrait cette triste époque (î).
(î) « Le bon roi saint Loys faisait mettre en grandes fosses les chrétiens, et jeter d'autre part du pont et laisser à l'eau les corps des Sarrazins qui étaient^ retaillés (circoncis). » (Joinville.)
Paul avait prêché le respect aux princes dont, quels qu'ils fussent, « le pouvoir vient de Dieu », le Dante n'a d'amour, de vénération que pour les Césars germains qu'il convie patriotiquement à l'asservissement'de l'Italie et à la destruction des républiques italiennes (1). Pour lui, le crime des crimes, c'est le césaricide, qu'il met de pair avec le déicide comme le comprennent les catholiques. Aussi, au fond de son enfer, met-il, avec Judas Iscariote, Brutus et Cassius, broyés sous les dents de Satan à triple gueule :
Tout le Cocyte était enchaîné sous les glaces, autour de Dite (Satan) ; il pleurait de ses six yeux, et ses trois mentons étaient inondés de larmes et d'une bave sanguinolente : dans chacune de ses bouches, ses dents resserraient un pécheur ; il torturait ainsi trois âmes à la fois.
(1) « Albert de Germanie : Vois comme cette bête (l'Italie)«est devenue féroce, pour n'avoir pas été corrigée par l'éperon, lorsque tu as commencé à lui imposer le joug! Toi qui abandonnes cette bête indocile et sauvage, quand tu devrais enfourcher les arçons, qu'un juste jugement tombe du ciel sur ta race, et qu'il effraye ton successeur ! Entraînés par la cupidité, ton père et toi, vous avez souffert que le jardin de l'Empire fût abandonné. Viens voir, homme négligent, les Montecchi, les Cappulletti, les Monaldi, les Filippeschi, les uns déjà consternés, les autres dans la crainte de l'être. Viens, cruel, et vois l'oppression de ceux qui te sont fidèles : venge leurs injures, et tu sauras comme le séjour de Santafiora est tranquille. Viens voir ta ville de Rome veuve et délaissée, qui pleure, qui t'ap pelle nuit et jour, et qui s'écrie : O mon César, pourquoi n'ac. cours-tu pas dans mon sein ? Viens voir combien on t'aime, et, si tu n'as aucune pitié de nous, apprends de ta renommée à rougir de tes retards. » (Purgatoire, ch. XI.) Toutes les républiques italiennes sont par ce césarien germanisant anathématisées. Ah! Génois, homme sans mœurs et rempli de vices, pourquoi n'êtes-vous pas séparés de l'univers! s'écrie-t-il (ch. XXXIII). Les autres ne sont pas mieux traitées. Il a fallu l'étroitesse cléricale d'un Mazzini pour faire du florentin renégat un grand patriote italien.
Celle que j'aperçus d'abord souffrait moins des morsures que du déchirement des griffes qui la dépouillaient de sa peau. L'âme qui est ainsi mordue est Judas Iscariote ; vois, sa tête est dans la bouche du monstre, et ses jambes s'agitent en dehors. Des deux autres esprits, dont la tête est pendante, celui que la bouche africaine déchire est Brutus ; observe comme il se tord sans se plaindre. L'autre, qui parait si remarquable par son embonpoint, est Cassius. (Ch. XXXIV.)
Brutus et Cassius déclarés les plus coupables des hommes parce qu'ils voulurent délivrer Rome du césarisme !
Lorsque l'auteur nous conduit dans le purgatoire et dans le paradis, ce ne sont pas les bienfaiteurs des hommes que nous y trouvons ; mais, à côté des plats adorateurs du Dieu vindicatif et impitoyable, ceux qui, après avoir vécu dans la rapine, l'iniquité et le meurtre, se repentirent à la dernière minute, lorsque déjà enveloppés dans les ténèbres de la mort, ils ne pouvaient plus faire le mal. Toute l'immoralité de Paul et d'Augustin, inventeurs du dieu « qui sauve qui il veut, damne qui il veut », abstraction faite des mérites, est pieusement mise en lumière par le poète césarien, le poète le plus antihumain, par conséquent le plus immoral qui ait jamais paru. Il outra le catholicisme, mettant dans son enfer les papes coupables de politique démocratique, ce qui a fait que quelques libres penseurs irréfléchis se sont mépris sur son œuvre.
Il y aurait quelque injustice à ne juger l'éthique épique du catholicisme que d'après un poème essentiellement politique : La Chanson de Roland, cette admirable épopée de l'ancienne France qui, après un
oubli immérité de huit siècles, est remise en lumière et immortalisera le nom de Touroude.
D'abord le bien. On trouve au début le grand souffle panthéiste dans le trouble de la nature qui précéda la mort de Roland.
Victime des machinations de Ganelon, qui s'est donné au roi sarrazin Marsile, par haine de Roland, « le grand empereur Charles, à la barbe fleurie », est reparti avec son invincible armée pour « retourner en douce France ». Il ne reste plus en Espagne que l'arrière-garde de vingt mille hommes, commandée par les douze pairs dont les plus glorieux sont : Roland, Olivier et Turpin. Déjà l'immense armée sarrazine est partie de Saragosse pour accabler les vingt mille Français, et la destinée a condamné Roland à mourir avec les douze pairs, avec tous les siens. Alors la nature, qui le pressent, s'en attriste et s'en émeut.
« ... 11 y a en France une merveilleuse tourmente, Déchaînement de tempête, bruits de tonnerre, Eclats de foudre, ravages de grêle ; Et (rien n'est plus vrai) un tremblement de terre Depuis Saint-Michel-du-Péril jusqu'aux saints de Cologne, Depuis Besançon jusqu'au port de Wissant Pas une maison dont les murs ne crèvent. A midi il y a grandes ténèbres ; Il ne fait clair que si le ciel se fend.
Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l'épouvan te Et plusieurs disent : « C'est la fin du monde, C'est la consommation du siècle. »
Non, non : ils ne le savent pas, ils se trompent : C'est le grand deuil pour la mort de Roland !
Le héros chrétien objet de tant de deuil et de tant d'amour nous est montré digne de sa renommée ; il encourage les siens, puis se jette sur les Sarrazins comme la foudre, exterminant tout ce qui s'oppose à
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lui. Malgré les sages conseils d'Olivier, il refuse de sonner du cor Olifant, que Charlemagne eût pu entendre. Il veut tout devoir à son courage, il se contente de répondre aux objurgations moins héroïques, mais sensées de son ami :
Frappe de ta lance, Olivier, et moi de Durandal, Ma bonne épée que me donna le roi ; Et, si je meurs, qui l'aura pourra dire : C'était l'épée d'un noble vassal.
Ce n'est que lorsqu'il a vu ses compagnons tomber sous le nombre, comme les épis sous la faux du moissonneur, que pleurant sur' tant de désastres et tant de douleurs, il porte l'Olifant à sa bouche ensanglantée. Un son formidable franchit les Pyrénées et vient frapper les oreilles de Charlemagne. Aussitôt, sur l'avis du duc Naymes malgré les perfides conseils du traître Ganelon, le grand empereur part au secours de Roland ; mais il n'arrivera que pour le venger .
Olivier et Turpin sont morts avec l'armée en héros et en chrétiens ; Roland, resté le dernier, est blessé mortellement.
... Il sent que la mort lui est proche,
Sa cervelle s'en va par les oreilles. [appelle.
Le voilà qui prie pour ses pairs d'abord, afin que Dieu les
Puis il se recommande à l'ange Gabriel. [proche),
Il prend l'Olifant d'une main (pour n'en pas avoir de re~
Et de l'autre saisit Durandal, son épée.
Il s'avance plus loin qu'une portée d'arbalète ;
Il s'avance sur la terre d'Espagne. . .
Il pense à sa vaillante épée, à son invincible Durandal. Quel malheur si elle devenait la proie d'un infidèle, et il lui dit :
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O ma bonne Durandal ! à l'heure où je me sépare de vous Je n'en ai pas moins souci de votre honneur.
Cela dit, l'Achille chrétien tente de briser l'épée qui fut toujours tirée loyalement et glorieusement « pour l'empereur et pour la douce France ». Il ne peut parvenir à la briser et s'en désole. Cependant la mort s'approche.
Il est là, gisant sous un pin, le comte Roland ;
Il a voulu se tourner du côté de l'Espagne.
Il se prit alors de se souvenir de plusieurs choses :
De tous les pays qu'il a conquis,
Et de douce France et des gens de sa famille,
Et de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri,
Et des Français qui lui étaient si dévoués.
Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de soupirer.
Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli,
Et, de nouveau, réclame le pardon de Dieu.
O notre vrai Père, dit-il, qui jamais ne mentis,
Qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts
Et défendis Daniel contre les lions,
Sauve, sauve mon âme et défends-la contre tous périls,
A cause des péchés que j'ai faits en ma vie.
Il a tendu à Dieu le gant de sa main droite :
Saint Gabriel l'a reçu,
Alors sa tête s'est inclinée sur son bras,
Et il est allé, mains jointes, à sa fin.
Il est impossible d'imaginer une mort plus chevaleresquement sublime, d'après l'idéal d'alors.
Voyons maintenant le revers de l'épopée rolandienne. Il n'y a pas de foi et de droit des gens que pour les chrétiens entre eux ; l'ennemi sarrazin n'est considéré que comme un animal malfaisant qu'on tue par trahison ou par force, comme on peut, et sans aucune considération de loyauté ou d'humanité. Les dieux de l'ennemi sont des diables d'enfer.
«. Tu ne dois ni paix, ni foi, ni amour aux païens »,
dit Charlemagne. Quiconque n'est pas chrétien est hors de l'humanité. « Félons païens, « dit constamment Touroude, le chantre de Roland, et disent avec lui tous les poètes du cycle carolingien, chaque fois qu'ils veulent désigner les musulmans, si supérieurs, en ce temps-là, aux chrétiens. Que nous sommes loin ici de la haute impartialité des homériques, qui rendent justice à l'ennemi et créent Priam, Hector, Andromaque, Memnon, Enée, Sarpédon, parmi les Troyens. Pour le chrétien intolérant et ignorant, le monde est contenu dans les limites étroites et sombres de la chrétienté : l'humanité n'existe pas, et le genre humain doit être mutilé. Or, la cruauté des actes répondait au rétrécissement de la pensée. Entre les combattants, aucun de ces échanges courtois qu'on vit entre Diomède et Sarpédon, Ajax et Hector. Le chrétien n'a qu'une passion, qu'un but : exterminer les mécréants. Ce faisant, il fait œuvre pie. Sous ce rapport, l'humanité, dans l'enfunèbrement catholique, a reculé bien au delà de la barbarie homérique qui, après la victoire, se contentait d'asservir l'ennemi vaincu. La chevalerie catholique, elle, l'extermine quand il n'est pas chrétien, en vertu du précepte jéhovique :
« Lorsque l'éternel, ton Dieu, t'aura introduit dans le pays vers lequel tu t'avances pour en faire la conquête, et qu'il chassera devant toi des nations nombreuses et que l'Eternel, ton Dieu, te les livrera et que tu les auras vaincues, tu les dévoreras, tu les mettras à mort et tu ne leur accorderas ni capitulation ni merci. »
Voici comment Touroude célèbre la prise de Saragosse, après la victoire tardive de Charlemagne.
Cette description nous dispense d'une démonstration plus complète :
Le jour est passé, les ombres de la nuit tombent,
La lune est claire, les étoiles flamboient,
L'empereur est maître de Saragosse. [sens,
Mille Français, sur son ordre, parcourent la ville en tous
Entrent dans les mosquées et les synagogues,
Et, à coups de maillets de fer et de cognées, [idoles.
Mettent en pièces Mahomet, toutes les images, toutes les
De sorcellerie, de mensonge, il ne reste plus de trace.
Le roi croit en Dieu et vient faire le service de Dieu.
Alors les évêques bénissent l'eau,
Et mènent les païens au baptistère.
S'il en est un qui se refuse à faire la volonté de Charles,
Il le fait pendre, occire ou brûler.
Ce bel exploit terminé, Charlemagne retourne en France où il fait, avec une cruauté inapaisable, écarteler Ganelon après l'avoir fait longuement torturer.
Avertissons bien ici que l'immortel auteur de la Chanson de Roland n'a pas chargé le tableau. Le sac imaginaire de Saragosse est une idylle comparée à la prise très réelle de Jérusalem :
« Ils commencent par massacrer tous ceux qu'ils rencontrent : quand les nôtres, dit un témoin oculaire, Raymond d'Agiles, chanoine de la cathédrale du Puy, furent en possession des remparts et des tours, on vit des choses admirables (!) Parmi les Sarrasins les uns étaient frappés de mort, ce qui était pour eux le sort le plus doux ; d'autres, après avoir longtemps souffert, étaient livrés aux flammes. On voyait dans les rues et sur les places de la ville des monceaux de têtes, de mains et de pieds. » (Raymond d'Agiles : Gesta Dei per Francos.)
Les hommes de pied et les chevaliers marchaient de tous côtés à travers les cadavres. Mais tout cela n'était encore que peu de choses : Il faut dire ce qui arriva au temple de
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Salomon, où les Sarrazins avaient coutume de célébrer les solennités de leur culte. Tout en ne rapportant que la simple vérité, on aura de la peine à nous croire. Dans le temple et dans le portique on marchait dans le sang jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval. Après cela les chefs tiennent conseil, et de sang-froid font égorger tous les musulmans échappés au carnage. On assure que soixante-dix mille personnes furent exterminées soit au moment de la prise de la ville, soit par suite de cet ordre atroce.
Qui ne voit dans cet acte de sauvage barbarie l'imitation des procédés employés par Josué à Jéricho, Macéda, Libna, etc., consciencieusement relatés dans l'histoire sainte comme une exécution des ordres du Seigneur. Il n'est pas étonnant, dès lors, que l'auteur de la première croisade, si sensé qu'il fût pour son époque, donne à son livre le titre impie dont on ne cesse d'admirer la sublimité (i).
Le chantre des Croisés sera plus tard embarrassé en face de cette boucherie, honte éternelle de la religion exterminatrice qui les inspire ; il fera dire à Godefroy de Bouillon, invitant ces sanguinaires subordonnés à ensevelir leurs morts :
« ... Ces pieux devoirs conviennent mieux que le pillage et la vengeance. Hélas ! cette journée a vu beaucoup de carnage et d'horreur ; elle a trop éclairé l'avarice et la haine. Arrêtons le cours d'un odieux brigandage et d'une fureur qui nous déshonorent. » (Le Tasse : La Jérusalem délivrée, ch. XIX.)
Et que l'on ne vienne pas dire que l'inhumanité chrétienne était un reflet de l'époque.
(i) L. Leblois, pasteur de Strasbourg : les Origines religieuses de l'humanité.
Ces musulmans, que les chevaliers chrétiens traitaient avec tant de sauvagerie, s'étaient comportés tout autrement. Quand ils prirent Jérusalem en 637, le patriarche Sophronius demanda à se rendre au Calife lui-même. Omar averti vint exprès de la Mecque s'aventurant dans le désert sur son chameau roux ; ayant pour toute suite Un domestique et pour tout bagage un sac de blé, une outre pleine d'eau et un panier de dattes. Arrivé à Jérusalem, il pria le Dieu victorieux « de lui accorder une conquête qui ne soit pas teinte de sang». Puis il reçut les chrétiens à résipiscence, leur accorda le libre exercice de leur religion, la possession de leurs églises et traita fort convenablement l'archevêque. Cela fait, il posa la première pierre d'une mosquée et reprit le chemin du désert sans avoir versé une goutte de sang ni fait verser une larme.
C'est à une telle magnanimité que répondit le massacre du i5 juillet 1099. Les mœurs purent s'adoucir par la courtoisie guerrière, la chevalerie s'éleva à de hautes grandeurs morales : mais la morale religieuse fut toujours étouffée par la plus implacable intolérance qu'ait vue le monde. Les persécutions périodiques dont les juifs furent victimes, l'écrasement inexpiable des Albigeois, des Vaudois et autres hérétiques, suivant la destruction de la pensée et de l'art antique, et l'extermination des Ariens, l'inquisition, le supplice horrible de tant de penseurs, parmi lesquels les Giordano Bruno et les Varini, et, jusqu'à la veille de la Révolution, le système d'extermination inauguré par Louis XIV contre les protestants, l'attestent assez.
Ne voyant dans autrui que des mécréants à convertir
ou à punir, l'absolutiste religieux est incapable de s'élever au respect de la conscience d'autrui et, par suite, d'avoir une morale sociale ; car celui qui n'admet pas qu'il puisse y avoir de la valeur morale en dehors de sa conception particulière — dans ce triste monde des erreurs successives et du sophisme souverain, où, vu l'inaccessibilité de la vérité absolue, les hommes valent moins par leur foi que la manière dont ils la pratiquent, — celui-là ne peut concevoir les droits humains d'autrui, et ne les respecte que contraint et forcé. A ce point de vue, le catholicisme et toutes les formes de l'absolutisme chrétien sont immoraux, socialement parlant.
De cet abîme ténébreux et sanglant de l'intolérance, les hommes de la Réforme, sauf quelques exceptions, comme Calvin, remontèrent au demi-jour de l'interprétation individuelle .
Son poète protestant a noblement prophétisé les jours désirés de la tolérance et du respect des vaincus. Milton console du Dante.
Quelle force d'âme il a fallu au grand républicain protestant pour présenter à la postérité un Satan si grand, et par moments si noble !
« ... L'inquiétude est assise sur sa joue fanée... Sous « les sourcils d'un courage indompté et d'un orgueil « patient veille sa vengeance, « car rien ne changera « cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du « mérite offensé. » Mais sa vengeance même avait quelque chose de grand, puisqu'elle avait surtout en vue la satisfaction due à ses compagnons de révolte et de malheurs. Aussi ces derniers ne manquèrent-ils pas « de prouver par leurs louanges combien il pri- « saient celui qui pour le salut général méprisait le
« sien., car les esprits réprouvés ne perdent pas « toutes leurs vertus. »
Et digne était de ces louanges celui que le malheur de ses compagnons de défaite torturait : « Cruel était « son œil ; toutefois il s'échappait des signes de remords « et de compassion, quand Satan regardait ceux qui « partageaient ou plutôt qui suivirent son crime... jetés « hors des éternelles splendeurs, maintenant con- « damnés pour toujours à avoir leur lot de souf- « frances. »
Milton atteint au sublime d'Eschyle, lorsqu'il nous montre le grand et terrible révolté fondant en larmes avant de haranguer ses innombrables légions.
... Satan se prépare à parler, et les bataillons l'entouren rendus muets par l'attention. Trois fois il essaie de commencer ; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que les anges en peuvent verser débordent. Enfin des mots entrecoupés de soupirs forcent le passage.
Quelle grandeur dans l'hésitation de Satan à séduire Eve. Il s'afflige du mal qu'il va faire. La vengeance l'emporte, mais après quels combats !
Le tentateur prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Eve ainsi matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouille sa violence de l'intention violente qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeure stupidement bon, désarmé qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-
ciel, finit bientôt ses délices et le torture d'autant plus qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui, alors il rappelle la haine furieuse.
Il s'écrie:
Et quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je suis.
Belzébuth nous est présenté avec « une contenance sérieuse » et semblable à une colonne d'Etat ; quant à Mammon, il prononce ces fières et républicaines paroles : « Cherchons notre bien en nous : vivons de « notre fond pour nous-mêmes, libres, ne devant « compte à personne, préférant une rude liberté au « joug léger d'une pompe servile. »
Voilà maintenant une glorification de l'amour conjugal qui semble une éloquente réfutation des dures maximes pauliniennes et augustiniennes (i).
Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source
(i) Paul remet sous le joug la femme affranchie par Jésus. Il n'admet la famille que comme un pis aller (77 vaut mieux se marier que brûler). Augustin est plus révoltant ; il prêche carrément l'extinction du genre humain, non par les motifs élevés et touchants du pessimisme, mais par pur sectarisme religieux.
« Il est bien de se marier et d'être mère de famille ; mais il est mieux de ne pas se marier. J'en sais qui là-dessus murmurent : Eh quoi! disent-ils, si tous les hommes gardaient une continence absolue, que deviendrait le genre humain ? Eh \ plût à Dieu que tous y consentissent : nous en verrions bien plus tôt la fin du monde et, avec la destruction de la cité terrestre, l'achèvement de la cité céleste ! » (Saint Augustin : la Cité de Dieu),
de l'humaine postérité, seule propriété dans le paradis où tous les autres biens étaient en commun ! Par toi Tardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le trou peau des bêtes; par toi fondées sur la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les charités du père, du fils et du frère furent connues pour la première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré, toi , source perpétuelle des douceurs domestiques , toi dont le lit a été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et agite ses ailes de pourpre, ici il règne et se délecte.
Une analyse au point de vue moral du Paradis perdu nous entraînerait trop loin. Disons, pour résumer, que les fortes vertus stoïciennes, unies à la pureté évangélique, en ont inspiré presque toutes les pages.
Le temps et le milieu y furent sans doute pour beaucoup ; nous en avons pour preuve la Messiade de Klopstock, véritable glorification de la plus touchante charité évangélique. Abbadona. le démon repentant, est pardonné. Ainsi le repentir sauve les coupables jusque dans les enfers.
L'amour de Cidlie (fille de Jaïra) et de Sémida, de Naïm, tous deux ressuscites, supporte dignement la comparaison avec l'amour d'Adam et d'Eve, ce dernier plus largement humain, mais moins idéal et moins épuré.
La Messiade marquait que, dans le catholicisme même, l'intolérance religieuse, qui est, avecl'égoïsme, le plusgrand ennemi delà morale sociale, était vaincue par
l'esprit nouveau. Son triomphe permettait de prédire la résurrection prochaine de la philosophie étouffée quinze siècles auparavant à Rome, à Athènes, à Alexandrie, à Antioche et dans la Constantinople arienne par le césarisme converti et la démagogie catholique,
Pour conclure, la morale chrétienne ne fut pas, à tout prendre, inférieure aux morales religieuses qui l'avaient précédée.
Elle fut même supérieure à beaucoup d'entre elles. Il faut encore lui reconnaître un penchant à la douceur et à la bonté, à la pureté, qui en firent une opposition directe à la cruauté et à la corruption romaines. Son triomphe fut glorieusement illustré par l'abolition des cirques, cette abomination jamais assez flétrie du peuple romain, et par la fondation des hospices renouvelés du bouddhisme. L'Eglise n'abolit pas l'esclavage comme on l'a faussement prétendu ; mais elle prêcha la douceur et la charité aux maîtres en recommandant l'obéissance aux serviteurs. Elle dut ainsi faire beaucoup pour l'adoucissement des mœurs, avant le débordement des Barbares. Sans doute les moralistes stoïciens et alexandrins étaient supérieurs aux moralistes chrétiens; mais les chrétiens seuls surent projeter sur les masses profondes des asservis et des écrasés les reflets de leurs demilumières morales.
Ils faillirent vite à leurs promesses ; ils glorifièrent leur Constantin, qui fut un monstre; exterminèrent les Ariens, cette élite chrétienne, et successivement persécutèrent tous les hérétiques qui tentèrent d'humaniser le christianisme, recourant pour cela à tous les moyens, depuis les atroces calomnies jusqu'aux
plus odieux assassinats et aux plus cruels massacres. Destructeurs de toutes les manifestations esthétiques et philosophiques de Tefflorescence grecque, ils furent sans force morale devant les Barbares qu'ils convertirent et ne moralisèrent pas. Leur religion d'amour devint une religion d'égoïsme, par la préoccupation exclusive du salut individuel, et de pratique antisociale, par la préférence donnée à un monde imaginaire (auquel on devait tout sacrifier), sur le monde réel. Ne pouvant arrêter la vie humaine dans ses incompréhensibles développements, ils la maudirent, n'aimèrent le prochain que pour l'amour de Dieu, firent du dévouement au bien public une concession souvent condamnable au respect humain. En revanche la mortification volontaire (l'abêtissement de l'âme et la macération du corps) fut par eux mise au faîte de l'édifice moral du catholicisme. Ces causes, auxquelles il faut joindre, en premier lieu, l'intolérance ecclésiastique qui sévit pendant quinze siècles et dont le monde saigne encore: en second lieu, le respect sans conditions aux puissances, ont fait que, depuis longtemps, ce n'est plus — non plus d'ailleurs que dans les sanctuaires d'aucune religion révélée, — dans les sanctuaires chrétiens, qu'il faut chercher le flambeau de l'humanité, meilleure et plus heureuse, de l'avenir. - Cherchons dans les philosophies.
MORALES SPIRITUALITES
Nous n'aurons pas, dans notre analyse des morales philosophiques, à déplorer d'aussi funestes erreurs que dans notre excursion à travers les systématisations religieuses. Mais il faut, par contre, reconnaître que si la philosophie a moins erré que la religion, elle a moins influé sur le mouvement humain (i).
Il est vrai que son influence restreinte a presque toujours été apaisante et bienfaisante, tandis que l'influence religieuse a souvent été meurtrière, au
(i) Nous n'allons pourtant pas jusqu'à dire avec Renan : « On compterait les âmes qu'a ennoblies la philosophie ; on ferait en quatre pages l'histoire de la petite aristocratie qui s'est groupée sous ce nom ; le reste, livré au torrent de ses rêves, de ses terreurs, de ses enchantements, a roulé pêle-mêle dans les hasardeuses vallées de l'instinct et du délire, ne cherchant sa raison d'agir et de croire que dans les éblouissements de son cerveau et les palpitations de son cœur. »
genre humain, quelquefois adouci, consolé, plus fréquemment aveuglé, dévoyé, terrorisé, barbarisé par la religion, surtout quand sont venues les pétrifications cléricales.
La philosophie, encore une fois, n'a pas de tels écarts à se reprocher ; ses élus ont toujours été parmi les plus utiles des hommes. C'est là une supériorité.
Nous devons, néanmoins, reconnaître que la séparation n'a pas été si tranchée au premier abord.
Ainsi, entre les morales religieuses et les morales philosophiques, Pythagore, qui procéda les deux courants, est un moraliste de transition.
Elève de Phérécyde, de Thaïes et d'Anaximandre de Milet, Pythagore alla chercher la sagesse religieuse en Egypte. Il y resta vingt-deux ans, y obtint de Pérenitès et des prêtres d'Héliopolis, de Thèbes et de Memphis l'initiation aux mystères de la religion ésotérique du pays.
Pythagore s'était même fait recevoir prêtre, lorsqu'il fut, avec d'autres captifs, emmené à Babylone par l'armée de Cambyse.
Avec son ardeur à s'instruire, dans la grande capitale chaldéenne, Pythagore se fit l'élève des Mages et s'initia non seulement aux doctrines de Zoroastre, mais aussi au brahmanisme et au bouddhisme dont certains sectateurs avaient pénétré jusqu'à Babylone. De retour dans la patrie grecque, il se fit initier, en Crète, aux mystères de Cabires et obtint de la prêtresse Thémistoclès qu'elle lui ouvrît le sanctuaire sacré de Delphes.
On trouvera naturel que Pythagore, étant ainsi préparé, l'initié dût l'emporter en -lui sur le philosophe. Le glorieux sage procéda moins, en effet, par propa-
gande philosophique que par initiations religieuses. Son grand savoir le mettait trop au-dessus de la foule pour qu'il pût par exemple comprendre ces démocraties de la grande Grèce que, des Jardins de Crotone où il avait fixé sa demeure, il voyait s'agiter tumultueusement. Il eut alors le tort, lui le révélateur de la sagesse philosophique, lui le plus haut et plus pur moraliste qui ait encore paru en Occident, de se faire l'inspirateur du parti aristocratique, dont le fameux athlète Milon était le bras. A lui on dut la guerre entre l'aristocratique Crotone et la démocratique Sybaris (i). Victorieuse dans cette guerre, l'aristocratie crotoniate fut implacable ; elle prit tous les biens des vaincus et réduisit en esclavage tous ceux des sybarites qui avaient échappé au massacre, sans distinction d'âge ni de sexe. Avec la part de dépouilles qu'il eut encore le tort d'accepter, Pythagore fit bâtir le célèbre Institut qui porte son nom.
(i) Si calomniée par la fameuse légende de la feuille de rose pliée en deux qui empêcha, dit la légende, le Sybarite Sminiride de dormir. A Sybaris florissait une démocratie énergique et égalitaire.
En ce qui touche Pythagore, il est juste toutefois de faire observer qu'après tout, les démocraties en question reposaient sur l'esclavage ; et aristocratie pour aristocratie, le philosophe était excusable de préférer la prépondérance d'une minorité initiée et éclairée à celle d'une majorité plus considérable peutêtre, mais" plus livrée à l'ignorance et à l'envie. Son plus grand tort est d'avoir vu les choses de trop haut ; et surtout de n'avoir pas connu la loi d'évolution qui de nos jours éclaire les obscurités de l'histoire. S'il avait connu cette grande loi, il aurait compris probablement que ces démocraties, plus mauvaises peut-être momentanément que certaines aristocraties, n'en étaient pas moins un pas en avant, un facteur nécessaire du développement historique et n'en contribuaient pas moins à répandre dans l'humanité un principe fécond dont devaient profiter les siècles futurs.
Là vinrent en foule pour se faire initier à la sagesse pythagorique un grand nombre d'hommes et de femmes remarquables, particulièrement l'élite de la jeunesse de Crotone.
Les démocrates qui formaient à Crotone, sous la direction du démagogue Cyclôn, une minorité menaçante, s'effrayèrent des progrès de cette société mystique, aux rites mystérieux, à la vie extraordinaire et cachée, de plus si puissante par le savoir et la solidarité : on y expliquait les lois du monde et « tout était commun entre tous ». — Une révolte éclata dans Crotone, l'Institut fut incendié, et les pythagoriciens tués ou dispersés par les démocrates victorieux, 490 ans avant l'ère vulgaire. Quant au maître, qu'on avait épargné, il trouva à grand'peine un refuge à Tarente, où il mourut obscurément, après avoir été l'homme illustre de son temps ( 1).
Je n'ai pas ici à donner la théogonie de Pythagore ; qu'il me suffise de dire que pour lui les nombres n'expriment pas seulement les lois du monde physique et moral, les rapports entre les choses, mais qu'ils sont encore le principe même de ces lois, l'essence immanente des choses, les créateurs harmoniques de l'univers, supérieurs et antérieurs aux
(1) La doctrine pythagoricienne fut précieusement conservée et propagée par Philolaïus de Crotone, Ocellus de Lucanie, Timée de Locres, Lysis Archytas de Tarente, etc. Puis elle fut continuée et amendée par les Eléates : Xénophane de Colophon, Parménide et Zenon d'Elée, Mélipsus de Samos. Ces derniers sont célèbres par leur négation du mouvement : « L'être en soi est immuable, disaient-ils ; il forme un tout unique sous forme de sphère arrondie, dans laquelle il n'y a ni changement ni mouvement réel ; les modifications et les agitations qui frappent nos yeux ne sont que vaine apparence. » Leur morale valait mieux que leur doctrine ; ils observaient les plus pures
choses. Une telle conception, dit Fouillée « laisse la réalité dehors ». Hegel avait déjà dit : « qu'elle laisse sans véritable explication le mouvement, la vie, le concret. »
Le sage de Samos n'a guère été plus heureux dans sa métempsychose, imitée de quelques religions orientales, et se résolvant comme pour celles-ci dans l'absorption finale brahmanique et bouddhiste.
L'influence de son éducation se lit sentir aussi dans sa morale. Mais, à vrai dire, il eut deux morales, celle du haut initié, celle du sage.
Par la première, il recommande l'abstinence de l'amour physique, celle de la nourriture animale, le silence absolu pendant des années entières, des vêtements uniformes, en un mot, le renoncement au monde et la célébration de certains mystères importés de l'Orient.
La seconde se résume dans la modération, la tempérance, les exercices hygiéniques, la pureté du cœur, l'amour de la science, l'examen de conscience, le culte de l'amitié, la piété envers les dieux. Ethique supérieure à tout ce qui était alors connu. L'histoire a conservé d'admirables préceptes connus sous le nom de Vers dorés, attribués à Théano, la jeune
prescriptions de l'éthique pythagoricienne en y joignant un civisme élevé. Zenon d'Elée mourut dans les tortures pour la liberté et la démocratie.
Le pythagorisme ne se perdit pas dans l'école éléate. Plus de cinq siècles après la mort du grand philosophe de Samos, Appolonius de Tyane parut, qui, presque aussi grand que le maître, donna à la doctrine un nouvel éclat. Après lui, toutefois, elle alla se fondre, alliée aux mystères orphiques et égyptiens dans la synchrèse alexandrine, où elle forme, avec le platonisme, l'école connue sous le nom d'école néoplatonicienne d" Alexandrie .
femme de Pythagore, mais qui sont plutôt de son disciple Lysis, l'un des affiliés de Y Institut. De Théano ou de Lysis, ces vers qu'inspira Pythagore contiennent les préceptes moraux les plus purs qu'on ait formulés jamais, et de combien supérieurs aux morales théocratiques connues alors et connues depuis. Je les donne d'après la version de Fabre d'Olivet qui les rattache à la grande poésie eumolpide personnifiée, d'après lui, en Orphée. La morale pythagoricienne dériverait ainsi pour une part du grand Celte éducateur de la Grèce et de la haute morale des initiés celto-thraces, ce qui n'ôte rien à sa valeur intrinsèque. Voici les Vers dorés:
Sois bon fils, père juste, époux tendre et bon père,
Choisis pour ton ami l'ami de la vertu ;
Cède à ses doux conseils, instruis-toi par sa vie
Et pour un tort léger ne le quitte jamais.
Il t'est donné pourtant de combattre et de vaincre
Tes folles passions : apprends à les dompter.
Sois sobre, actif et chaste ; évite la colère
En public, en secret ne te permets jamais
Rien de mal, et surtout respecte-toi toi-même.
Ne parle et n'agis point sans avoir réfléchi;
Sois juste. Souviens-toi qu'un pouvoir invincible
Ordonne de mourir : que les biens, les honneurs
Facilement acquis sont faciles à perdre.
Et quant aux maux qu'entraîne avec soi le destin,
Juge-les ce qu'ils sont. Supporte-les et tâche
Autant que tu pourras d'en adoucir les traits :
Les Dieux aux plus cruels n'ont pas livré les sages.
Comme la Vérité, l'Erreur a ses amants :
Le philosophe approuve ou blâme avec prudence,
Et si l'Erreur triomphe, il s'éloigne, il attend.
Ecoute et grave bien en ton cœur mes paroles :
Ferme l'œil et l'oreille à la prévention :
Crains l'exemple d'autrui, pense d'après toi-même,
Consulte, délibère, et choisis librement.
Laisse les fous agir et sans but et sans cause.
Tu dois dans le présent contempler l'avenir.
Ce que tu ne sais pas, ne prétends point le faire
Instruis-toi : tout s'accorde à la constance, au temps.
Veille sur ta santé : dispense avec mesure,
Au corps les aliments, à l'esprit le repos.
Trop ou trop peu de soins sont à fuir ; car l'envie
A l'un et l'autre excès s'attache également.
Le luxe, l'avarice, ont des suites semblables ;
Il faut choisir en tout un milieu juste et bon.
Dès l'instant du réveil examine avec calme
Ce qu'il te reste à faire et qu'il faut accomplir.
Que jamais le sommeil ne ferme ta paupière
Sans t'être demandé : Qu'ai-je omis ? Qu'ai-je fait ?
Si c'est mal, abstiens-toi ; si c'est bien, persévère.
Médite mes conseils ; aime-les ; suis-les tous :
Aux divines vertus ils sauront te conduire.
J'en jure par celui qui grava dans nos cœurs
La Tétrade sacrée, immense et pur symbole,
Source de la nature, et modèle des Dieux.
Mais qu'avant tout, ton âme, à son devoir fidèle
Invoque avec ferveur ces Dieux dont les secours
Peuvent seuls achever tes œuvres commencées.
Instruit par eux, alors rien ne t'abusera :
Des êtres différents tu sonderas l'essence ;
Tu connaîtras de tout le principe et la fin,
Tu sauras, si le Ciel le veut, que la nature,
Semblable en toute chose, est la même en tout lieu :
En sorte qu'éclairé sur tes droits véritables,
Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus.
Tu verras que les maux qui dévorent les hommes
Sont le fruit de leur choix : et que ces malheureux
Cherchent hors d'eux les biens dont ils portent la source.
Peu savent être heureux : jouets des passions,
Tour à tour ballottés par des vagues contraires
Sur une mer sans rive ils roulent, aveuglés,
Sans pouvoir résister ni céder à l'orage.
Dieux! vous les sauveriez en dessillant leurs yeux...
Mais non ; c'est aux Humains, dont la race est divine,
A discerner l'Erreur, à voir la Vérité,
La Nature les sert. Toi qui l'as pénétré,
Homme sage, homme heureux, respire dans le port.
Mais observe mes lois en t'abstenant des choses
Que ton ami doit craindre en les distinguant bien,
En laissant sur le corps régner l'intelligence :
Afin que, s'élevant dans l'Ëther radieux
Au sein des Immortels, tu sois un dieu toi-même !
Telle était la morale qu'on enseignait en Europe, sous les portiques de la philosophie, cinq cents ans avant l'ère vulgaire, huit cents avant le triomphe du christianisme.
SOCRATE, PLATON, LES CYNIQUES, ARISTOTE, etC.
Quand parut Socrate, cinquante ans après Thaïes et Anaximandre, cent ans après Démocrite et Heraclite, la philosophie des causes premières et de la recherche des origines et des lois du monde avait jeté tout son éclat et dominait la haute pensée grecque, par elle jetée dans les voies scientifiques.
En entrant dans l'arène philosophique, le fils du sculpteur Sophronisque et de la sage-femme Phéranète avait pour but, avant tout, de ramener la pensée de l'étude de la nature et de ses lois à l'étude restreinte et purement psychologique de l'homme, au fameux gnoti seauton^ connais-toi toi-même. Œuvre réactionnaire dans laquelle ne réussit que trop bien le grand philosophe plébéien.
« Avec le triomphe de Socrate, dit Lange (i), nous nous trouvons en présence d'une réaction dans le plus mauvais sens du moment.
« Par lui, une école philosophique qui a conscience de sa défaite et de la supériorité intellectuelle de ses adversaires, semble se relever, prétendre encore à la
(i) Histoire du matérialisme. Rappelons ici que le néo-kantiste Lange ne fut rien moins que matérialiste.
LES MORALES PHILOSOPHIQUES 2l5
victoire et vouloir substituer aux idées plus exactes, qui commençaient à faire jour des opinions reproduisant, seulement sous une forme nouvelle, avec une magnificence et une énergie encore inconnues, mais aussi avec leur caractère primitif et pernicieux, les vieilles erreurs de la pensée antiphilosophique.
« Le matérialisme déduisait les phénomènes naturels des lois invariables, absolues : la réaction lui opposa une raison anthropomorphique, qui ne faisait qua regret sa part à la nécessité : elle ébranlait ainsi la base de toute étude de la nature et lui substituait l'instrument élastique du caprice et de la fantaisie.
« Le matérialisme concevait la finalité comme la plus brillante fleur de la nature, mais sans lui sacrifier l'unité de son principe d'explication. La réaction socratique combattait avec fanatisme en faveur d'une théologie qui, même sous ses formes les plus éclatantes, ne cache qu'un plat anthropomorphisme, et dont l'élimination radicale est la condition indispensable de tout progrès scientifique.
« Le matérialisme donnait la préférence aux recherches mathématiques et physiques, c'est-à-dire aux études qui permirent réellement à l'esprit humain de s'élever pour la première fois à des notions d'une valeur durable. La réaction commença par rejeter complètement l'étude de la matière au profit de l'éthique, et quand, avec Aristote, elle reprit la direction qu'elle avait abandonnée, elle la faussa entièrement par l'introduction irréfléchie d'idées morales (arbitraires en justification du fait existant).
« Si, sur ces points, le mouvement réactionnaire est incontestable, il est donc affligeant qu'on ait vu
2l6 LA MORALE SOCIALE
si longtemps un progrès dans la grande école philosophique athénienne, qui représente le plus expressément l'opposition contre le matérialisme et le sensualisme. »
En ces quelques lignes l'œuvre philosophique de Socrate est vue de haut et magistralement caractérisée. En morale, toutefois, Socrate voulut être novateur ; il tenta de donner une science morale.- La justice et toute autre vertu est science, dit-il ; car les choses justes et tout ce qui fait la vertu sont choses belles par elles-mêmes. Dès lors ceux qui les connaissent ne peuvent leur préférer autre chose : par conséquent, la connaissance et la pratique sont adéquates.
Cela s'explique.
Tout homme recherche nécessairement son plus grand bien et son plus grand bonheur ; à cette recherche, il consacre ses actes. Or il se trouve que le bien de l'homme est en harmonie avec le bien proprement dit ; sitôt que l'homme a fait cette découverte, il ne manque pas d'y conformer sa conduite et de rechercher le bien ou le bonheur par la pratique du bien ou delà vertu. Ainsi la vertu est science, on la suit quand on la connaît, et l'on ne fait le mal que lorsqu'on le croit bon pour soi, ce qui est une grave erreur.
Toute la science morale consiste donc dans la suppression de cette erreur qui supprime le mal et dans la connaissance du bien qui en entraînera la pratique.
II y a quatre vertus : de volonté ou courage, la vertu de sensibilité ou tempérance, la vertu de relation envers les hommes ou justice, et la vertu de relation avec Dieu ou piété ; elles se résolvent dans une cinquième qui les comprend toutes : la sagesse.
Cette façon de comprendre la morale constitue une fort belle utopie. Mais elle n'est que cela.
Socrate était trop antimatérialiste pour ne pas être frotté d'idées religieuses. Il venait d'ailleurs après les initiés aux mystères orientaux, qui avaient répandu les idées d'expiation et de châtiment extra-terrestre. Au moins comprit-il ces idées un peu à la large manière des Iraniens, pour lesquels tous les châtiments étaient des expiations, aboutissant à une purification finale et à l'entrée de tous dans le bonheur des justes et des purifiés.
Dans un passage de la République de Platon, Her, l'Arménien qui avait été tué dans une bataille, raconte son voyage aux enfers : il vit d'abord deux ouvertures, une allant aux cieux, l'autre dans les sombres séjours de la douleur et de l'expiation : les âmes passaient par l'une ou par l'autre selon l'arrêt des juges assis entre ces deux ouvertures. Un va-etvient d'âmes avait lieu à l'ouverture infernale, les unes rentrant, les autres sortant après expiation suffisante, et les souffrances étaient en raison des crimes. Les unes étaient punies dix fois pour chaque injustice et chaque punition durait cent ans. Cette religiosité était rétrograde, comparée à la grande pensée naturiste des bouddhistes et des matérialistes : elle était en tout cas supérieure à la conception de l'enfer éternel que les chrétiens ont inventé depuis.
S'il n'eût eu pour Socrate un véritable culte. Platon eût relégué son maître au modeste rang de précurseur de l'école nouvelle, dont lui, le divin auteur des Dialogues, delà République et des Lois, aurait été le révélateur et le formulateur.
Le disciple fut certes plus grand que le maître par
2l8 LA MORALE SOCIALE
la profondeur., la perspicacité, la finesse, le génie, la constance qu'il déploya dans l'exposé de la philosophie que l'histoire n'a pu se résigner à nommer socratique (i),et qui a reçu le qualificatif de platonicienne.
Le platonisme est éminemment optimiste. Ne repose-t-il pas sur ces deux principes :
L'être le meilleur en soi doit être aussi le plus réel en soi et le plus actuel.
L'être le meilleur en soi doit être aussi le meilleur pour les autres, le plus puissant, le plus fécond, le plus bienfaisant : sa bonté est sa raison d'être ?
En d'autres termes, Dieu et le souverain bien ne sont qu'une seule et même chose. Ce bien en soi, dont abuseront tant les spiritualistes, existe nécessairement et ne pourrait pas ne pas exister. Platon, qui avait d'abord suivi les leçons d'Heraclite et qui était initié aux mystères, donna par cet idéalisme forcené un formidable croc-en-jambes aux doctrines de ses premiers maîtres.
Lui aussi faisait servir ses connaissances ésotériques à ses vues particulières.
On a dit qu'il avait fait entrer dans le socratisme, pour en faire le platonisme, tout Heraclite, tout Parménide, tout Pythagore ; c'est une exagération, non une fausseté.
Voici d'ailleurs une abréviation sommaire de sa
(i) Le qualificatif de socratique a été réservé aux procédés de raisonnement employés le plus souvent par Socrate, l'ironie et le niaïeutique, ou méthode d'accouchement des esprits, moyen d'amener le contradicteur à conclure lui-même comme on voulait.
philosophie et de son éthique, faite d'après les lucides exposés d'Ad. Fouillée, le plus éminent de ses interprètes contemporains:
Il y a deux degrés dans la connaissance : l'opinion qui s'attache au sensible et la science qui s'attache à l'intelligible. De même il y a deux degrés dans l'amour: l'un correspondant au monde intellectuel (la Vénus céleste ou Uranie qui recherche la beauté de l'âme), l'autre correspondant au monde terrestre (la Vénus terrestre qui recherche la beauté du corps).
L'amour a pour mobile la possession du bien, ou d'un bien^ et, l'immortalité étant son objet, la nature pour satisfaire la Vénus terrestre tend à perpétuer le plus possible les êtres les uns par les autres. En ce sens, on peut dire qu'un désir immense d'immortalité travaille tous les êtres dans la nature et les arrache à leur égoïsme pour les faire se dévouer à l'objet de leur amour et perpétuer leur espèce.
Mais il y a une fécondité intellectuelle supérieure à la fécondité des corps, l'âme aussi engendre pour conquérir l'immortalité de la gloire et ce qu'elle engendre, ce sont les vertus.
Le bon et le beau sont identiques et la beauté morale, mère des belles actions, est ce qu'il y a de plus beau et de meilleur. Quoi de plus doux que l'union denos belles âmes, quoi de plus ineffable que l'union avec Dieu, beauté et bonté suprêmes!
Nous y tendons par la volonté, car la volonté ne peut vouloir que le bien comme fin, dès qu'elle le connaît. .Mieux on sait, plus l'âme est vertueuse, c'est-à-dire se conforme aux idées et ressemble à Dieu. Or ressembler à Dieu, c'est pratiquer la sainteté, la justice et la sagesse. L'œil fixé sur l'idée suprême, l'homme s'efforce de l'imiter par la pratique des trois vertus qui sont pour la raison la sagesse, pour le cœur le courage, pour la sensibilité la tempérance, et se confondent dans une vertu harmo-
nique, la justice : la justice consistant à rendre ce qui est dû non seulement à chaque homme, mais encore à chaque chose (i).
La justice produit l'amour et aussi l'unité de l'homme avec lui-même, c'est-à-dire la paix, la félicité et l'harmonie intérieures, le bonheur consistant dans le rapport de l'homme avec la justice et l'ordre qui en est l'application : c'est pourquoi il est meilleur de subir une injustice que de la commettre.
La justice dans l'État produit la concorde universelle et le bonheur commun; nous en concluons que la pratique des vertus dans leur application sociale constituant la politique, est aussi nécessaire que la pratique individuelle de la vertu.
Il en résulte que la morale est la science qui produit l'unité dans l'âme; la politique, la science qui produit l'unité dans l'État. De même que la raison concilie les facultés humaines naturellement opposées, de même la politique doit substituer à la multiplicité antagonique des individus, cause d'imperfection et de discorde, une unité vivante faite de la juxtaposition des trois classes (magistrats correspondant à la raison^ guerriers correspondant au courage, travailleurs correspondant à la tempérance et chargés de veiller à la satisfaction des besoins physiques) et de la communauté des biens.
Platon a donc proclamé une moralité individuelle faite de vertus personnelles, et une moralité sociate faite de justice distributive et réalisée par l'État ou cité communiste dont sa République fut l'idéal, et ses Lois une approximation. Quant à sa philosophie, elle se résume en dernière analyse dans sa conception des
(i) « Non seulement à chaque homme, mais à chaque chose », heureuse réminiscence du haut panthéisme d'Heraclite.
idées ou types., notions rationnelles d'absolu, d'invariabilité, de nécessité, d'unité, etc.
D'après Platon, ces idées correspondaient à des choses réelles, à des choses qui sont les types éternels sur lesquels toutes les choses sensibles sont modelées. Ces idées > seules intelligibles, sont en nous, mais non toujours présentes à notre intelligence qui se les rappelle à mesure qu'elle aperçoit des copies (sensibles) faites à leur image.
D'où il ressort que l'élément métaphysique des choses, ou, si l'on préfère, leur conception rationnelle et supra-sensible existe seule réellement, la réalité n'étant qu'un modèle, une image de l'idéalité, qui, loin d'être fille des sensations, les précède et les détermine. C'est un avant-goût de Hegel, et, en somme, l'abstraction substituée à l'étude de la nature et des faits. Ultra-spiritualisme bien digne de l'ultra-idéalisme qui l'a inspiré.
Par là surtout. Platon paya tribut aux pythagoriciens et aux éléates, en même temps qu'il donnait à l'idéalisme la base d'airain dont il n'est pas sorti, et que Kant a si magistralement décrite en quatre lignes en s'inscrivant en faux contre ce procédé (i).
Des idées de Platon sont nés en droite ligne Yentéléchie d'Aristote, le verbe de Jean l'Évangé-
(i) La thèse de tous les vrais idéalistes, depuis l'école d'Élée jusqu'à l'évêque Berkeley, est contenue dans la formule suivante : Toute connaissance acquise par le sens de l'expérience n'est qu'une pure apparence, et la vérité n'existe que dans les idées fournies par l'entendement pur et la raison. « Le principe qui régit et détermine tout mon idéalisme est, au contraire : Toute connaissance de choses, provenant de l'entendement pur ou de la raison pure, n'est qu'une simple apparence, et la vérité ne se trouve que dans l'expérience. »
liste, la raison suffisante de Leibnitz, le Dieu vêridique de Descartes et YÊtre suprême ou Souverain bien de tous les spiritualismes modernes. D'elles surtout naquit également la grande école alexandrine (i) ou néoplatonicienne. La théogonie, en s'orientalisant, est devenue un véritable panthéisme spiritualiste, dont se sont plus tard imprégnés les kabbalistes et les plus hauts grades de la franc-maçonnerie. Négligeant Xénophon, qui n'eut pas de vues particulières en morale et se contenta de grossiériser, dans quelques-uns de ses dialogues, l'éthique socratique, et de pousser, pour sa part, à la barbarisation de la Grèce, par l'injustifiable apologie des Spartiates (2), nous arrivons à deux autres disciples de Socrate qui firent grand bruit : Aristippe, chef de l'école cyrénaïque. et Antisthène, chef de l'école cynique.
La morale cyrénaïque est plutôt une anti-morale. Elle porte que le plaisir immédiat, et quel qu'il soit, doit toujours être en tout recherché ; il est un bien même lorsqu'il naît d'une chose déshonnête. Rien de
(i)Nous n'avons pas à parler longuement de cette glorieuse école qui, en morale, se tint à une combinaison de mysticisme oriental, de platonisme et de stoïcisme, mais nous devons mentionner que l'un de ses fondateurs, Philon le Juif, le grand maître des kabbalistes, fit de la Bonté la vertu suprême. Venaient, après, la Prudence, la Vaillance, la Tempérance et la Justice.
(2) Ce qui pour des Athéniens était un crime, non seulement contre le bon sens et la justice, mais contre la patrie et l'humanité, Socrate et Platon s'en rendirent également coupables. Cette aberration a eu son prolongement tragique dans notre Révolution. C'est au nom des prétendues vertus du peuple abominable de Lycurgue, que les roussiens jacobinisant Robespierre, Saint-Just et leurs complices, envoyèrent à l'échataud l'élite de la génération révolutionnaire, tuant ainsi la Révolution elle-même, en profanant son saint nom.
sa nature, ajoutaient les partisans d'Aristippe, n'est juste, injuste, digne ou honteux, mais ce sont les coutumes et les lois, qui ont établi ces distinctions.
Les coutumes, c'est-à-dire les mœurs ; les lois, c'est-à-dire les nécessités sociales. Mais c'est justement là-dessus qu'est fondée la morale ; pour la nier, les cyrénéens reviennent à l'état de nature, ils se font antisociaux, pour être antimoraux. C'est logique, la morale n'étant qu'une des conditions la plus haute, il est vrai, de la vie sociale.
Raisonneurs de même force leurs disciples, les hégésiaques et les annicériens que nous nous contenterons de nommer.
Mais philosophes d'une autre trempe furent les cyniques.
On pouvait dire à Antisthène : « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau » ; on a pu changer Diogène en une sorte de bouffon de la philosophie, on a pu faire de cynique le synonyme d'effronté ; tout cela veut simplement dire qu'en cette occasion les préjugés vulgaires prirent leur revanche sur d'âpres censeurs et de sévères réformateurs. Les cyniques furent humains dans le sens le plus élevé du mot, autant qu'on pouvait l'être alors. Ils appelaient tous les hommes à la liberté et à la dignité philosophiques. Par Antisthène, ils accordaient à la femme une aptitude aussi grande qu'à l'homme pour la vertu.
Justice leur fut d'ailleurs rendue, quand avec A'rrien ils se furent défaits de certaines excentricités. Ils eurent la gloire d'amasser les éléments du stoïcisme qui, comme l'a très bien vu un contemporain (i),
(i) Ogereau : Essai sur le système philosophique des Stoïciens. Félix Alcan.
« ne fut qu'un cynisme agrandi », et d'être glorifiés par l'irréprochable Julien.
Aristote, sectateur fidèle de l'éclectisme et du conservatisme, mêla d'expérimentation l'idéalisme de Platon, son maître. Pour lui la vertu fait partie du souverain bien, mais ne l'est pas tout entier ; la santé, le savoir, les capacités, la réputation, les richesses, etc., en font aussi partie. Le souverain bien se compose don.; de biens intérieurs et de biens extérieurs. La vertu doit être prise de l'expérience, pose-t-il en fait ; la vertu, qui consiste à garder un juste milieu entre des vices opposés (tout excès étant vice), est un bien, le plaisir aussi. « Le plaisir achève l'acte et le complète. C'est une fin qui vient se joindre au reste comme à la jeunesse sa fleur. Pourquoi le plaisir n'est-il pas continuel ? Parce que toutes les facilités humaines sont incapables d'agir continuellement ; or le plaisir n'a pas ce privilège plus que tout le reste ; car il n'est que la conséquence de l'acte. Il est à croire que si tous les hommes aiment le plaisir, c'est que tous aussi aiment la vie ; car la vie est une sorte d'acte. »
Ainsi le plaisir est un résultat inséparable de l'action de nos facultés. De ce principe Aristote tire deux conclusions importantes : i° que les plaisirs sont spécifiquement différents ; 2° que les plaisirs sont entre eux comme les actes ; c'est l'acte qui sert de mesure au plaisir, et non le plaisir qui sert de mesure à l'acte.
i°Les plaisirs diffèrent en espèce et non pas seulement en degré. Les actes, dit-il, qui sont spécifiquement différents, ne peuvent être complétés que par des plaisirs différents en espèce. Ainsi les actes de la pensée
diffèrent des actes des sens ; et ceux-ci ne diffèrent pas moins d'espèce entre eux : les plaisirs devront donc différer aussi A chaque acte différent correspond un plaisir propre : le plaisir propre d'un acte vertueux est un plaisir honnête ; celui d'un mauvais acte est un plaisir coupable... Il semble même qu'il y a pour chaque animal un plaisir qui n'est propre qu'à lui, comme il y a pour lui un genre d'action spéciale. Le plaisir du chien est tout autre que celui du cheval ou de l'homme.
2° Aristote ne se contente pas d'établir la spécificité du plaisir : il en mesure la qualité et la valeur d'après la qualité même des actes. « L'acte le meilleur, dit-il, est celui de l'être le mieux disposé par rapport au plus parfait des objets. Et cet acte n'est pas seulement
l'acte le plus complet, il est aussi le plus agréable
La qualité réelle et vraie des choses est celle que leur trouve l'homme bien doué ; la vertu est la vraie mesure de toute chose. L'homme de bien, en tant que tel, en est le seul juge, et les vrais plaisirs sont
ceux qu'il prend pour tels Les plaisirs des êtres
dégradés ne sont pas des plaisirs (i). »
Mélange singulier d'idéalisme et d'utilitarisme, poétisé par le culte de l'amitié que le stagyrite sut célébrer avec une forte et pénétrante éloquence. Mais, dans les détails, les mauvais côtés fourmillent. Aristote justifie toutes les iniquités antiques, le vol et la rapine sont pour lui des moyens d'acquérir, l'infanticide (comme aussi pour Platon, il est vrai, et tous les Grecs, moins les Thébains) est une chose naturelle. Pour lui encore, l'esclavage est une nécessité
(i) P. Janet : la Morale.
sociale d'ordre éternel, n'ayant rien d'inique ; il en prêche la conservation.
On connaît son défi ridicule que la science a relevé. S'il fut le plus grand philosophe de son temps, si selon l'expression de ses admirateurs il a fait le tour de la pensée humaine, il n'eut pas comme moraliste l'action bienfaisante qui aurait dû résulter de sa puissance intellectuelle.
Il prêcha si bien la douceur à son disciple Alexandre que celui-ci débuta par un parricide, la destruction totale de Thèbes, la plus noble ville de Grèce après Athènes, et qu'il continua par la destruction non moins totale des deux plus grandes et plus florissantes villes du monde, à cette époque : Tyr et Persépolis, sans parler de Gaza où il se déshonora par une cruauté sans exemple.
Disciple plus recommandable d'Aristote fut Théophraste, que notre grand La Bruyère a si finement interprété....,
Le Lesbien Tyrtame, surnommé par ses disciples Théophraste, le parleur divin., suivit d'abord les leçons de Leucippe d'Eresos, puis celles de Platon ; enfin il s'attacha à la fortune d'Aristote dont il fut le continuateur au point de vue philosophique et naturaliste. Frappé, à cent-sept ans, après une vie bien remplie, de la maladie qui devait l'emporter, il regretta de sortir de la vie au moment où il ne faisait que commencer à être sage. Coquetterie de vieillard, sans doute. Il fut un éclectique dans le meilleur sens du mot,s'élevant contre les insolentes prétentions de l'aristocratie et contre les sciences des démagogues. Théophraste tenta aussi de marier la philosophie péripatéticienne à la forme abondante et harmonieuse de Platon.
Comme moraliste, Théophraste est surtout connu par son Traité des caractères qui devait inspirer, nous l'avons dit, notre profond et sympathique La Bruyère dont il sera parlé à la fin de ce chapitre.
Le plus connu des disciples moralistes d'Aristote, après Théophraste, estCritolaùs qui, dans la fameuse Balance qui porte son nom. enseignait que les biens de l'âme l'emportent sur ceux du corps, et l'emporteraient encore quand même on mettrait avec ces derniers la terre et les mers. Ainsi s'opérait le retour de certains péripatéticiens au platonisme pur.