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LES STOÏCIENS

Nous arrivons à la plus estimée des écoles de philosophie morale de l'antiquité.

Fondée à Athènes, vers l'an 3oo avant l'ère vulgaire, par Zenon de Citium (Chypre), l'école stoïcienne se fit de suite une place honorée dans la république philosophique (i). Elle fut propagée d'abord par Cléanthe d'Assos qui, plus austère encore que Zenon, prit pour devise «vivre conformément à la raison en faisant un choix entre nos tendances naturelles » (2). Vint ensuite Chrysippe de Soli, qui systématisa les enseignements du maître, en y faisant entrer les amendements de Cléanthe, à la suite duquel

(1) Ce nom vient de Stoa, portique, Zenon ayant donné ses premières leçons sous les portiques du Pécile.

(2) Cléanthe est l'auteur de l'hymne célèbre à Jupiter, où l'on a vu un déïsme plus épuré que le déisme chrétien.

il soutenait que le plaisir est un mal. Exagération de disciples qui alla jusqu'à la négation de la douleur (i). Helvétius s'élève avec trop de violence, dans son poème le Bonheur, contre cette exagération :

Qui feint d'être insensible est toujours orgueilleux. Comment, encore trompé par son dehors austère, Prends-tu pour sage un fou superbe, atrabilaire, Qui, sensible aux plaisirs, les fuit pour éviter Le danger de les perdre et de les regretter !

Vois ces fous insulter aux plaisirs qu'ils n"ont pas, S'enivrer des vapeurs de leur faux héroïsme, Apôtres et martyrs d'un morne zénonisme, Préférer sottement la douleur au plaisir, Et l'orgueil d'en médire au bonheur d'en jouir.

Helvétius visait évidemment l'ascétisme chrétien dans cette critique. De là une violence dont il n'était pas coutumier.

Ariston de Chio, Diogène de Babylone, Panetius de Rhodes, Possidonius d'Apamée, Antipater de Thessalonique et autres philosophes estimés continuèrent la propagation du stoïcisme, qui fit son entrée à Rome et eut pour illustres adeptes Sénèque, Lucain, Epictète, Marc-Aurèle et presque tous ceux qui, dans Rome césarisée, restèrent fiers, purs et libres. Le stoïcisme attacha ainsi glorieusement son nom à toutes les protestations contre la domination romaine devenue plus que jamais une vaste machine de corruption, de torture, de dépeuplement et de mort.

(i) Possidonius, torturé à Rhodes par la goutte, n'interrompit son discours que pour dire : Douleur, tu as beau faire, tu n'es pas un mal. Aria, l'héroïque femme de Pœtus, mourant, comme son mari, par ordre de Néron, dit, en retirant le poignard de son sein ensanglanté, qu'elle venait de transpercer : Non dolet, cela ne fait pas de mal.

Quelle est donc cette doctrine qui ne désespéra pas de l'humanité à une époque de servitude et de démoralisation universelles ?

Comme philosophie le stoïcisme est un panthéisme spiritualiste, admettant l'immortalité conditionnelle de l'âme (i).

Les stoïciens ne reconnaissaient aucun dieu transcendant, aucune âme absolument dfstincte du corps ; mais leur matière est complètement animée et non pas simplement mise en mouvement ; leur dieu est identique avec le monde, mais il est cependant plus que la matière qui se meut : il est la « raison ignée du monde, » et cette raison opère ce qui est raisonnable, ce qui est conforme à la finalité, comme fait la matière rationnelle de Diogène d'Apollonie, d'après les lois que l'homme emprunte à sa conscience et non à l'observation des objets. L'anthropomorphisme, la théologie et l'optimisme dominaient donc entièrement le stoïcisme; et, pour le caractériser avec précision, on peut dire qu'il est panthéiste dans le sens spiritualiste du mot. (Lange : Histoire du matérialisme)

Pour Zenon et ses disciples, en effet, toute substance est une forme qui s'exprime par la tension ou X effort. L'acte pur et immobile d'Aristote est aussi abstrait que Vidée de Platon ; le réel c'est l'action dans le mouvement et le travail, l'action dans la nature et dans

(i) L'âme, qui est de nature corporelle, subsiste encore quelque temps après la mort; les âmes mauvaises et dépourvues de sagesse, dont la matière est moins pure et moins durable, périssent plus vite; lésâmes vertueuses s'élèvent jusqu'au séjour des bienheureux, où elles continuent d'exister jusqu'au grand embrasement des mondes: elles retombent, avec tout ce qui existe dans l'unité de l'essence divine. (Lange : Histoire du matérialisme.)

l'humanité. Il n'y a pas d'autre raison des choses que la raison même, ou âme du monde qui se meut dans le vaste corps qu'elle anime et relie sous les lois de la nécessité. Tout découle de l'enchaînement infini des causes, au sein de la cause universelle.

Un monde plus petit, l'humanité, est contenu dans le grand monde. Dans l'humanité se retrouvent aussi deux éléments universels, matière et force, pensée et action. La raison ou volonté luttant contre la passion, c'est la vertu, la vertu qui contient le secret de l'univers.

Qu'est-ce donc que la vertu pour les stoïciens ?

Nous devons aimer le bien pour lui-même et non pour le bonheur qui, dans cette vie ou dans une autre, doit en résulter pour nous. Le plaisir et la douleur ne sont rien pour le sage, car pour lui le juste est le seul bien, l'injuste le seul mal, et tout ce qui n'est en soi ni juste ni injuste, doit être indifférent à ses yeux.

La vertu doit être aussi sociale et comprendre la théorique de nos devoirs non pas seulement envers nos concitoyens, mais envers tous les hommes. A la cité de Platon et d'Aristote nous substituons l'humanité (i).

Le bonheur et la vertu se confondent; ils dépendent de nous, sachons vouloir : Notre bien et notre mal sont dans notre volonté, car lavolonté intérieure et libre de l'homme est suffisante pour le soustraire aux coups de la fortune et des autres hommes. Il y a sans doute des choses qui ne dépendent pas de nous, dédaignons-les, et ne mettons

(i) Ce sublime altruisme n'était, il faut le répéter, qu'un écho des mystères. Juvénal confirme Pindare , lorsqu'il dit (satire XV) : « Quel est l'homme bon et digne de la lumière des mystères, tel que le prêtre de Cérès veut que l'on soit, qui pense qu'aucun des maux d'autrui lui soit étranger ? »

notre bonheur que dans les choses qui dépendent de nous.

Là est le secret du bonheur.

Les choses qui ne dépendent pas de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités, en un mot toutes les choses qui ne sont point du nombre de nos actions. Les choses qui dépendent de nous sont libres par nature : rien ne peut ni les arrêter ni leur faire obstacle ; quant à celles qui ne dépendent pas de nous, elles sont faibles, esclaves, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères à l'homme (i). Souviens-toi donc que si tu prends pour libres les choses qui de leur nature sont esclaves et pour tiennes en propre celles qui dépendent d'autrui, tu trouveras partout des obstacles, tu seras affligé, troublé et tu te plaindras des dieux et des hommes ; au lieu que, si tu prends pour tien ce qui t'appartient en propre et pour, étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera de faire ce que tu ne veux points ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne... La maladie, par exemple, est un empêchement du corps, et nullement de la volonté, à moins qu'ellemême ne le veuille. Je suis boiteux, voilà un empêchement pour mon pied ; mais pour ma volonté, point. Pour tous les accidents qui t'arrêteront, dis-toi la même chose, et tu trouveras qu'ils sont toujours un empêchement pour quelque autre chose, non pour toi.

Quant à la volonté, elle est bien en ton pouvoir ? — Je ne sais pas. — Peut-on Rapprendre de force ce qui est faux? — Non ! (2).

(1) Sans doute les biens extérieurs ne dépendent pas de nous ; mais ils n'en sont pas moins partie intégrante du souverain bien; sur ce point, Aristote a raison. La constatation stoïcienne nous amène simplement à conclure que, dans les sociétés jusqu'ici réalisées, l'homme n'est pas l'artisan de son bonheur, qu'il est dominé par des fatalités sociales qu'il s'agit de vaincre par un effort collectif de l'humanité ou révolution.

(2) Oui, certes, on peut inculquer le faux à un jeune cerveau, à preuve que c'est le fait général. Donc, même en se plaçant

— Quelqu'un peut-il te forcer à vouloir ce que tu ne veux pas ?

— On le peut, car, en me menaçant de la mort ou de la prison, on me force à vouloir.

— Mais si tu méprisais la mort ou la prison, t'inquiéterais-tu de ces menaces ?

— Non !

— Mépriser la mort est-il en ton pouvoir ?

— Oui.

— Ta volonté est affranchie.

Ceci admis, n'oublie pas que l'homme, en tant qu'être moral et social, consiste dans l'âme raisonnable. Le corps n'est qu'un instrument dont l'âme se sert pour agir sur le monde extérieur et se manifester : sa tâche est de travailler sans cesse à son perfectionnement. Aime tes amis comme aime une âme élevée, comme aime un homme heureux. Jamais la raison ne nous commande de nous abaisser, de pleurer, de nous mettre dans la dépendance des autres. Aime tes amis en te gardant de tout cela... Et qui t'empêche de les aimer comme on aime des gens qui doivent mourir, qui doivent s'éloigner... (i).

Il faut savoir supporter les séparations... La nature a fait les hommes les uns pour les autres ; il faut tantôt qu'ils vivent ensemble, tantôt qu'ils se séparent, et, quand ils se séparent, il faut qu'ils ne soient pas tristes... Ainsi l'amour stoïque s'incline devant la nature et consent à ses

sur le terrain des stoïciens, leur morale n'est accessible qu'au petit nombre que n'a pas déformé l'enseignement de l'erreur presque universelle, et même pour ces privilégiés il n'y a de moralité possible qu'au prix d'une constance héroïque, ce qui n'est le fait que du très petit nombre. Le stoïcisme est la morale de quelques forts et non pas la morale de tous, la grande morale sociale et humaine. Cette dernière, nous ne la trouvons guère d'ailleurs chez les anciens philosophes, comme nous l'expliquerons plus loin.

(i) Ce résumé est fait d'après le Manuel d'Epictète, traduit et annoté d'une manière irréprochable par M. Guyau, jeune philosophe de grande valeur déjà et de plus grande espérance.

lois nécessaires, réservant toute son action pour l'âme, pour la raison à laquelle seule il s'attache à autrui (i).

Le philosophe stoïcien étend sur tous sa sympathie. Il a pour famille l'humanité tout entière. Les hommes sont ses fils et les femmes ses filles ; c'est comme tels qu'il va les trouver pour leur dire où sont les biens, où sont les maux (2). Battu, il aime ceux qui le battent, parce qu'il est le père et le frère de tous les hommes, leur apôtre, leur surveillant. Il veille et peine pour l'humanité tout entière, car les affaires de l'humanité sont les siennes, car, s'élevant au-dessus de la famille, de la cité, de la patrie, il prêche l'amour du genre humain, disant avec Marc-Aurèle : Aime les hommes de tout ton cœur. Bien plus, cet altruiste humain se prolonge en bonté pour tout ce qui vit, car, d'après Sénèque, il règne entre tous les êtres et entre toutes choses un nœud sacré, un rapport de famille. Ainsi le mêmeamour qui unit les hommes entre eux relie l'humanité au monde et au principe du monde (3).

(r) L'amitié stoïcienne est bien conditionnelle et bien froide, mais, dit Guyau, autant les stoïciens ont peu compris l'amitié personnelle, autant ils ont tendu à développer l'amour de l'humanité.

(2) Déjà les cyniques s'étaient proclamés citoyens du monde et il y avait longtemps qu'Euripide avait dit : « L'esclave vaut l'homme libre s'il est homme de bien » ; mais c'est la première fois que la solidarité humaine était affirmée avec cette ampleur de pensée et cette chaleur de cœur. Ecoutons par exemple Sénèque : « Tout ce que tu vois, tout cet ensemble à la fois divin et humain est un : nous sommes les membres d'un grand corps. La nature nous a faits parents ; elle nous a formé, des mêmes éléments et pour les mêmes fins. C'est elle qui nous a donné cet amour mutuel qui constitue le bien social; c'est elle qui a associé le droit avec le juste, c'est sous la pression de son commandement que les mains se lèvent pour secourir. Que ce vers soit dans nos cœurs comme il est sur nos lèvres : Je suis homme et rien de ce qui touche l'humanité ne doit m'être étranger! Nous sommes nés pour quelque chose de commun. »

(3) Jusqu'ici Epictète après Zenon et ses premiers disciples; maintenant Marc-Aurèle.

Que tout ton plaisir et tout ton délassement soient de passer d'une action sociale à une action sociale., avec la pensée de Dieu.

Vivre d'accord avec les dieux, et celui-là est d'accord avec les dieux, qui leur montre une âme contente de leurs décrets. Tout ce qui te convient au monde me convient, rien n'est tardif ou prématuré pour moi, qui est de saison pour toi. Tout m'est fruit dans ce que tes saisons apportent, ô nature. Tout vient de toi, est en toi. Celui-ci disait: O chère cité de Cécrops ! Ne puis-je dire: O chère cité de Jupiter! (i)

Fixe là-dessus ta pensée, ô Marc-Aurèle, et accomplis ce qu'exige notre nature commune, avec simplicité, avec modestie, sans ombre de dissimulation. Répète-toi souvent : « Je suis membre de la société humaine »; si tu dis simplement : « Je fais partie de la société humaine », c'est que tu n'as pas encore de plaisir à faire du bien aux hommes comme à tes parents et à tes frères; tu leur en fais par pure bienséance, tu ne t'y portes pas encore comme à ton propre bien. Chacun doit faire comme le pied et la main qui, s'ils étaient doués de raison et qu'ils comprissent la constitution de la nature, ne se remueraient jamais sans tenir compte de l'utilité du corps tout entier. Ton bien se confond avec le bien de tous. Ce qui n'est pas utile à l'essaim n'est pas non plus utile à l'abeille. Il faut être branche du même arbre, tout en ayant chacun sa pensée.

Que tous tes plaisirs et tes délassements soient de passer d'une action sociale à une autre de même nature.

(i) Les dieux n'étaient et ne pouvaient être pour les stoïciens que des représentations conventionnelles de la divinité universelle. Déjà, Pline le naturaliste avait écrit : « Irat-on prétendre qu'il y a un Jupiter ou un Mercure, des dieux désignés par des noms à eux et une liste de personnages célestes ? Qui ne voit que l'interprétation de la nature rend digne de risée une pareille imagination ! » (Pline, Hïst. nat., II, 5.)

Qu'un autre soit plus fort que toi à la lutte: mais qu'il ne soit pas plus sociable, plus modeste, mieux disposé aux accidents de la vie, plus indulgent aux fautes du prochain.

C'est le propre d'un homme d'aimer ceux même qui l'offensent .

Tu les aimeras, si tu viens à penser que tu es leur parent, que c'est par ignorance et malgré eux qu'ils font des fautes, que dans peu vous mourrez tous, et surtout qu'on ne t'a point fait de mal, puisqu'on n'a pas rendu ton âme de pire condition qu'elle n'était auparavant.

Nous travaillons tous à l'accomplissement du même ouvrage: quelques-uns avec connaissance et intelligence, les autres sans réflexion. Heraclite a dit, si je ne me trompe, que ceux-là même qui dorment sont des ouvriers qui contribuent de quelque chose à ce qui se fait dans le monde. L'un y contribue d'une façon, l'autre d'une autre : même celui qui murmure contre les accidents de la vie, qui se raidit contre le courant général des choses pour l'arrêter, s'il était possible, y contribue encore plus, car le monde avait besoin d'un tel ouvrier.

Personne ne se lasse de recevoir du bien. Or, c'est se faire du bien que de faire des actions conformes à la nature. Ne te lasse donc point de faire du bien aux autres, puisque par là tu t'en fais à toi-même.

Cette hauteur morale n'a pas été dépassée. Comme elle avait laissé loin le dernier mot de la sagesse antique, inscrit sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même. Rien de trop. La mesure en toutes choses! Et comme elle était supérieure à l'horrible légalité romaine, si égoïstique, si rapace, si dure et qui, par tant de côtés, nous étreint encore par son odieux droit familial et son non moins odieux droit propriétaire !

Malheureusement, le touchant altruisme stoïcien,

égal à l'altruisme bouddhique et supérieur à l'altruisme évangélique, aboutit dans la pratique à un pessimisme découragé. Le même Marc-Aurèle nous dira :

Souviens-toi de l'étendue universelle, quelle part en astu? Et de la durée universelle, .quel fugitif instant fait ta portion ?... Pense souvent à la vitesse de la fuite de la succession des choses qui sont et deviennent. Car la substance est comme un fleuve dans un écoulement éternel; et les vivants en des changements continuels et les causes en des transformations innombrables ; et il y a un abîme sans fond, le passé puis l'avenir, tout s'engloutira. En un tel état, n'est-ce pas folie que de se tourmenter ou de s'affliger ?...

Tout cela va disparaître : nos corps dans le monde, nos mémoires dans la durée. La durée de la vie de l'homme est un point, sa substance un écoulement, sa sensation une impuissance, son corps un bâtiment qui tombe, son âme une toupie qui tourne, sa fortune une obscurité, sa renommée un jugement d'aveugle. Bref, tout dans son âme n'est que songe et fumée.

Penser autrement serait mettre en dehors de nous le bonheur, tandis qu'il est la jouissance intime attachée à la conscience de sa propre grandeur. C'est pourquoi le sage qui la possède jouit de tout le bonheur possible et il ne saurait rien espérer au delà.

Ne désirons que l'indispensable, passons-nous joyeusement du reste, selon la devise célèbre : substine et abstine, soutiens et abstiens-toi.

Quand maintenant les servitudes de la vie sont trop lourdes, le sage peut affirmer sa liberté en face de la nature, en rejetant courageusement la vie.

Ainsi cette morale si haute aboutit, pour avoir trop violenté la nature, pour n'avoir pas voulu reconnaître

LES MORALES PHILOSOPHIQUES ll^

le droit de l'être humain à rechercher aussi un plus grand bonheur pour lui dans un grand bonheur collectif, au culte de la mort, tout comme le christianisme (i).

(i) Nous n'apprendrions rien de nouveau en ajoutant à ce qui précède des démonstrations vertueuses de Sénèque et de Cicéron, qu'ils célébrèrent éloquemment, sans les pratiquer, les vertus stoïciennes.

Sénèque disait :

« Le bonheur consiste à vivre selon la nature. Or, la nature pour l'homme, c'est la raison. Là sont avec le vrai bonheur la liberté, la tranquillité, l'indépendance des choses extérieures, la délivrance des soucis de la vie, la paix intérieure, le calme, l'imperturbabilité. »

Stoïcisme théorique le plus pur, que Sénèque menait avec une fortune scandaleuse de 400 millions de sesterces. A ceux qui l'en blâmaient, il répondit : i° On fait ce reproche à tous les philosophes ; 20 le philosophe seul sait user des richesses ; 3° il ne les possède pas injustement; 40 il les possède, elles ne les possèdent pas.

Piètres raisons qui ne sauraient, malgré le bain forcé qui termina sa vie, faire absoudre ce charlatan de la morale austère qui maximait sur une table d'or le mépris des richesses.

Cicéron qui, le premier, a prononcé ce beau mot : caritas genevis humani, a pour lui, au point de vue philosophique, cette admirable glorification de l'amitié : «Après la sagesse, je regarde l'amitié comme le plus riche présent que nous font les dieux immortels. D'autres préfèrent l'opulence, d'autres la santé, d'autres la puissance, d'autres les honneurs et plusieurs même la volupté. Ce dernier est le partage des brutes et à l'égard du reste ce sont les choses fragiles, incertaines et qui dépendent moins de notre prudence que de la fortune et de ses caprices. Quant à ceux qui comptent la vertu pour le bien suprême, ils ont une grande raison. Mais la vertu même est ce qui fait naître l'amitié ; elle en est le soutien et il ne peut y avoir d'amitié sans vertu. Une amitié avec des gens qui ressemblent à ceux que je nomme devient une source intarissable d'agréments. Est-ce vivre, que de n'avoir pas à se reposer dans le sein d'un ami ? Quelle douceur comparable à celle de savoir à qui parler de tout aussi librement qu'avec soimême ? Ce qui vous arrive d'heureux vous flatterait-il également si personne n'y était aussi sensible que vous ? Et dans un accident fâcheux, où trouver la consolation si ce n'est dans

André Lefèvre a été autorisé à dire :

La vertu stoïcienne fut bien véritablement une vertu mortuaire et non humaine. Si le Sage, au lieu de s'ouvrir les veines sur Tordre du maître, avait tué le licteur, s'il avait fait de sa maison une citadelle assiégée, s'il avait ameuté le peuple à grand fracas, si même il avait fui, il aurait plus fait pour la liberté et pour la justice. Les recueils d'apophtegmes y eussent perdu beaucoup de belles paroles. Les héroïques réponses d'Epictète, esclave, au maître qui lui cassait la jambe, et les préceptes austères de son Manuel, les touchantes effusions mystiques de Marc-Aurèle n'auraient point offert des modèles de magnanimité aux martyrs du renoncement, à Y Imitation de Jésus-Christ d'onction aux prédicateurs; mais les Césars auraient tremblé sur leur trône, et ils en seraient tombés.

un ami, pour qui vos peines sont encore plus accablantes que pour vous-même. Tous les autres objets de nos désirs font presque borner chacun à leur utilité propre. Vous aurez des richesses, c'est pour en faire usage, du crédit pour être considéré, des honneurs pour être loué, du plaisir pour le goûter, de la santé pour ne point souffrir et pour résister aux fatigues du corps. Mais l'amitié est d'une ressource infinie. Partout elle s'offre à vous. Partout elle a lieu. Jamais elle n'est importune, jamais onéreuse. Avoir un ami est avoir un autre soi-même. Quand l'un est absent, l'autre le remplace ; si l'un est riche, l'autre ne manque de rien ; si l'un est faible, l'autre lui donne des forces et, pour dire quelque chose de plus, celui qui meurt le premier renaît dans la constante estime, dans le souvenir tendre. Pour le mort, il semble que ce soit une douleur, et pour le survivant un mérite.

« Aussi est-ce un proverbe que l'amitié pour l'utilité va de pair avec le feu et l'eau. Je ne dis pas cela d'une amitié faible et commune qui pourtant ne laisse pas d'avoir son prix et ses agréments. Je parle d'une sincère et d'une parfaite amitié dont à la vérité on ne cite que bien peu d'exemples. Celle-ci donne à la prospérité un nouvel éclat. Dans l'adversité, comme elle en partage le poids, elle la rend plus légère, et, parmi les bons offices qu'elle nous prodigue alors, c'est qu'en nous mettant un avenir favorable devant les yeux elle ne permet pas que notre caractère succombe. »

Si Marc-Aurèle, ajouterons-nous, au lieu de dire à tout moment: « Prends garde de faire le César », l'eût fait réellement puisqu'il Tétait, il eût, — comme le fait faire à son lieutenant Vérus un publiciste éminent, ce jour-là utopiste de génie (i), — il eût fermé les cirques, aboli graduellement! Fesclavage, donné la terre aux colons, fait refaire au monde l'apprentissage de la liberté et laissé en mourant une république méditerranéenne florissante. Puissante assez pour ne laisser passer les barbares que comme des hôtes, après leur avoir fait montrer patte blanche de civilisé; puissante assez encore pour refouler en Orient le christianisme, d'ailleurs combattu seulement par la propagande d'une religion sociale, plus humaine, plus laborieuse, plus européenne, plus en rapport avec les plus terribles nécessités de cette époque polésigénésique.

En faisant ainsi, l'empereur-philosophe n'eût pas seulement prêché la morale, il l'eût fondée, ce qui est le plus difficile, comme dira plus tard le pessimiste Schopenhauer.

SPIRITUALITES MODERNES

Le christianisme ayant, après son triomphe, éteint dans le sang et sous les ruines toutes les philosophies,

(1) Renouvier, l'Uchronie, œuvre de pensée profonde et trop peu connue. Dans ce roman philosophique et social du grand criticiste français, Marc-Aurèle, démissionnaire, laisse le pouvoir à Vérus qui régénère l'Occident par le reioulement du christianisme, la justice et la liberté.

en même temps que toutes les manifestations esthétiques de l'antiquité, il nous faut traverser sans nous arrêter les siècles ténébreux et désolés du barbare moyen âge catholique. Même lorsque la Renaissance et la Réforme eurent crevé le globe d'airain sous lequel se débattait l'humanité accablée sous la triple tyrannie du prêtre, du noble et du roi, ni la lumière, ni la justice, ni la liberté ne se hâtèrent d'accourir. On avait été trop longtemps dans les ténèbres pour se faire si vite à la clarté ; puis les bûchers de Giordano Bruno et de Vanini projetaient sur le monde de la pensée leurs flammes menaçantes. Les moralistes catholiques eurent donc seuls la parole. On n'a pas besoin de dire qu'ils n'atteignirent jamais les hauteurs créatrices.

Pascal, un génie profond cependant, reste toujours, quand il parle éthique, dans les données antimorales de la grâce et de l'omnifaisance de Dieu.

Il n'y a pas, pour l'âpre janséniste, qui déclare jusqu'à « l'abêtissement », de charité naturelle en l'homme, car « ce que l'on croit être cela n'est que la grâce expressément surnaturelle qui nous vient de Dieu. »

Dès lors, plus de morale humaine possible, nous sommes simplement, comme dit Renan, les jouets d'un égoïsme supérieur. « Les pensées du héros de Port-Royal, a dit Voltaire, ne peuvent être utiles qu'à un solitaire qui cherche de nouvelles raisons pour haïr et mépriser le genre humain. »

Nicole, autre janséniste, auteur des Essais de Morale, vaut encore moins comme moraliste :

Il faut, nous dit-il, il faut n'agir qu'en vue de Dieu, et

il faut craindre de recevoir en ce monde la récompense des bonnes œuvres que nous faisons... Dieu a droit de nous punir des bonnes œuvres dont nous nous glorifions qui sont comme un larcin que nous lui faisons...

Il ajoute : La charité nous porte à nous haïr, non pas à nous aimer ; nous devons plutôt souhaiter le mépris des créatures que leur amour.

Belle morale de malfaiteurs !

Pour Descartes, la moralité se confond avec la rectitude du jugement éclairé et la base de la morale est dans la bonne volonté et l'utilité sociale.

Il explique ces deux points de vue :

i° Je ne crois point que, pour mal faire, il soit besoin de voir clairement que ce que nous faisons est mauvais; il suffit de le voir confusément ou seulement de se souvenir qu'autrefois on a jugé que cela l'était sans le voir en aucune façon, c'est-à-dire sans faire attention aux raisons qui le prouvent: car, si nous le voyons clairement, il nous serait impossible de pécher pendant le temps que nous le verrions de cette sorte ; c'est pourquoi on dit: omnis peccans est ignorans.

20 Le souverain bien de chacun en particulier ne Consiste qu'en une ferme volonté de bien faire et au contentement qu'elle produit. Donc la raison est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand, qui soit entièrement au pouvoir de chacun. Carv pour les biens du corps et de la fortune, ils ne dépendent pas entièrement de nous, et ceux de l'àme se rapportent tous à deux choses, qui sont, l'une de connaître,, et l'autre de vouloir ce qui est bon; mais la connaissance est souvent au delà de nos forces ; c'est pourquoi il ne reste que notre volonté dont nous puissions absolument disposer.

Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, ne peut-on trouver une pratique par

laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre maîtres et possesseurs de la nature ?

Réminiscence de socratisme : morale supérieure au moins aux duretés jansénistes précitées.

L'un des cartésiens les plus connus, le père Malebranche, le théoricien militant de cette absurdité odieuse: l'insensibilité des animaux, retomba, lui, dans l'omnipotence et l'omnifaisance divines des jansénistes.

« Il n'y a, disait-il, qu'une seule cause qui soit vraiment cause, et l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet en soit la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puissance aux créatures; il n'en peut faire de véritables causes ; il n'en peut faire des dieux ; corps, esprits, pures intelligences, tout cela ne peut rien.

« L'homme est un pur néant par lui-même. Il ne peut rien sans Dieu, ni penser, ni se mouvoir. Dieu est l'auteur de nos pensées, de nos plaisirs, de nos douleurs. »

Fuyons cet oratorien qui dit en parlant de tous les monuments de la pensée humaine échappés aux destructeurs catholiques : « Ce serait un petit malheur si tout cela venait à brûler ! »

Lui qui voit tout en Dieu ne voit pas qu'il est fou.

Au moins Fénelon, lorsqu'il traite de morale, donne

quelques conseils de bonté et de civilité puérile et honnête.

A titre de curiosité, je reproduis ici ses Quatrains moraux qui ne sont pas plus mauvais que tout ce qu'on a dit de son temps sur le même sujet (i) :

Rendez au créateur ce que Ton doit lui rendre.

Réfléchissez avant que de rien entreprendre.

Point de sociétés qu'avec d'honnêtes gens ;

Et ne vous flattez pas de vos heureux talents.

Conformez-vous toujours aux sentiments des autres ;

Cédez honnêtement, si l'on combat les vôtres.

Donnez attention à tout ce qu'on vous dit;

Et n'affectez jamais d'avoir beaucoup d'esprit.

N'entretenez personne au delà de sa sphère :

Et dans tous vos discours tâchez d'être sincère.

Tenez votre parole inviolablement,

Et ne promettez point inconsidérément.

Soyez officieux, complaisant, doux, affable,

Et pour tous les humains d'un abord favorable.

Sans être familier, ayez un air aisé.

Ne décidez de rien qu'après avoir pesé.

Aimez sans intérêt; pardonnez sans faiblesse.

Choisissez vos amis avec délicatesse.

Cultivez avec soin l'amitié d'un chacun.

A l'égard de procès, n'en intentez aucun.

(i) Sans en excepter ceux qui, un siècle avant, avaient fait la réputation de Pibrac. Ce dernier n'avait guère été qu'un imitateur de Phocylide, d'Epicharme, et autres poètes gnomiques de la Grèce.

Voici un échantillon de la manière de Pibrac :

Songe que c'est trop peu que de ne pas mal faire ;

Il faut faire le bien, il faut qu'un malheureux

Dans toi trouve toujours un ami généreux

Et l'innocent toujours un défenseur sévère.

L'avide ambition pour mère a l'ignorance, Le sot orgueil pour père et l'enfer pour pays, Pour désir l'univers, pour plaisir les ennuis, Et trouve son tyran dans son impatience.

Plus profonde, pour cette époque, est cette sage pensée du vieux Charron que la morale est subordonnée au milieu social •qui nous enserre et qu'on doit s'en affranchir le plus possible, par le scepticisme et la prudence.

Ne vous informez point des affaires des autres ;

Sans affectation taisez-vous sur les vôtres.

Prêtez de bonne grâce, avec discernement.

S'il faut récompenser, faites-le noblement.

En quelque heureux état que vous puissiez paraître,

Que ce soit sans excès et sans vous méconnaître.

Compatissez toujours aux disgrâces d'autrui.

Supportez ses défauts, vivez bien avec lui.

Surmontez les chagrins où l'esprit s'abandonne,

N'usez de raillerie envers nulle personne.

Où la discorde règne, apportez-y la paix;

Et ne vous vengez point qu'à force de bienfaits.

Reprenez sans aigreur; louez sans flatterie.

Riez paisiblement ; entendez raillerie.

Estimez un chacun dans sa profession ;

Et ne critiquez rien par ostentation.

Ne reprochez jamais le plaisir que vous faites,

Mais le mettez au rang des affaires secrètes.

Prévenez les besoins d'un ami malheureux :

Sans prodigalité montrez-vous généreux.

Modérez les transports d'une bile naissante ;

Et ne parlez qu'en bien d'une personne absente.

Fuyez l'ingratitude ; et vivez sobrement.

Jouez pour le plaisir et perdez noblement.

Parlez peu, pensez bien, et n'offensez personne.

Faites toujours grand cas de ce que l'on vous donne.

Ne tyrannisez point le pauvre débiteur ;

Pour lui comme pour, vous soyez de bonne humeur.

Au bonheur du prochain ne portez point d'envie ;

Et ne divulguez point ce que l'on vous confie.

Ne vous vantez de rien, gardez votre secret.

Après quoi, mettez-vous au-dessus du caquet.

Ce n'est élevé ni de pensée ni de ton; l'auteur de Télémaque était ordinairement mieux inspiré.

Il y a plus d'originalité dans La Bruyère.

L'illustre auteur des Caractères « ne découvre, dit Taine, que des vérités de détail. Il montre le ridicule d'une mode, l'odieux d'un vice, l'injustice d'une opinion mais ses vues éparses ne le conduisent pas à

une idée unique ; il tente mille sentiers et ne fraye pas de routes. De tant de remarques vraies il ne forme

pas un ensemble ; il donne des conseils à chaque âge, à chaque condition, à chaque passion, mais non à l'humanité. »

Il n'empêche que La Bruyère, en même temps que l'un des ouvriers les plus accomplis de la prose française, ne soit un moraliste généreux, digne des sympathies de la postérité. Il a dignement célébré les sentiments affectifs, et la compatissance est au fond de tous ses jugements. Il a vu aussi, tout comme Vauban et Fénelon, les injustices, les gaspillages et les douleurs de son temps: il les a déplorés ou stigmatisés en réflexions immortelles. On connaît la fameuse remarque sur les paysans (« Certains animaux farouches, etc. »). Il osa dire l'un des premiers que l'honnêteté est plus proche de la pauvreté que de la richesse.

Cherchez ce qu'il y a d'ironie douloureuse et d'ardent désir de réforme dans cette réflexion : « Il faut dessaisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, loi et besoin à part, ce m'est toujours une chose nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. »

Voici une autre remarque, révolutionnaire celle-là:

Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver: ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités,, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.

Les simples bourgeois, dit Sainte-Beuve, viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant de ces soupers de demi-dieux, où M. le duc (le duc de Charolais, petit-fils du Grand Condé, que Saint-Simon lui-même a voué à l'exécration de l'histoire) « poussait de Champagne Santeuil » (que la jolie famille empoisonna pour se divertir). Que de réformes poursuivies depuis lors et non encore menées à bonne fin contient cette parole ! Le cœur d'un Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose toujours nouvelle, de ce que Mme de Sévigné trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle : le xviir9 siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance.

Le même Saint-Beuve a dit sans exagération :

La Bruyère, dans le cercle du moraliste, à ce don sans pareil d'être successivement chaque cœur; il est du petit nombre de ces hommes qui ont tout su.

La Bruyère n'a été équitablement apprécié que par le xixe siècle ; mais au xvme siècle il trouva un admirateur et un continuateur dans le noble auteur des Réflexions morales.

Vauvenargues, jeune officier, mortà trente-deux ans après avoir été aveuglé et défiguré par la petite vérole, est le plus sympathique des maximistes français.

En le lisant, dit Marmontel, je crois encore l'entendre; et je ne sais si sa conversation n'avait pas même quelque chose de plus animé, de plus délicat que ses divins écrits.

Marmontel a écrit ailleurs :

Vauvenargues connaissait le monde et ne le méprisait

point. Ami des hommes, il mettait le vice au rang des malheurs, et la pitié tenait dans son cœur la place de l'indignation et de la haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu sur les esprits autant d'empire que lui en donnaient la bonté de son naturel et la douceur de son éloquence. Il avait toujours raison, et personne n'en était humilié. L'affabilité de l'ami faisait oublier en lui la supériorité du maître.

L'indulgente vertu nous parlait par sa bouche.

Doux, sensible, compatissant, il tenait nos âmes dans ses mains. Une sérénité inaltérable dérobait ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour soutenir l'adversité, on n'avait besoin que de son exemple; et^ témoin de l'égalité de son âme, on n'osait être malheureux avec lui.

C'est Vauvenargues qui a prononcé ces deux grandes paroles : « Les grandes pensées viennent du cœur, » et : « On ne peut être juste si l'on n'est humain. » De lui aussi cette maxime : « La clémence vaut mieux, que la justice (i). »

Citons encore :

Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. Mais, ô mes amis ! qu'estce donc que la vertu ?

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire, et forcés néanmoins de s'entr'aider contre leur inclination ou leur dessein.

Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.

La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.

(1) Voltaire a dit avec autant de force:

Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste.

lEpitre I au roi de Prusse.)

L'avare prononce en secret: Suis-je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l'importune. Il ne faut pas trop craindre d'être dupe. La raison ne connaît pas les intérêts du cœur.

Toute l'œuvre de Vauvenargues est dans cet ordre d'idées.

A côté de la pléiade française du xvne siècle avait brillé un astre philosophique de première grandeur : je veux parler de Leibnitz, plus connu comme philosophe que comme moraliste. Moraliste, cependant, et moraliste éminent en dépit de son optimisme, que de profonds esprits ont qualifié d'immoral, avec quelque raison.

On ade lui cette belle définition de l'amour humain :

Amare est felicitate alterius delectari : aimer, c'est se délecter du bonheur d'autrui. Ainsi est résolue (1) la question de l'amour désintéressé, quoique cependant il soit vrai que nous ne faisons rien que pour notre bien : c'est que toutes ces choses, que nous désirons par elles-mêmes et sans aucune vue d'intérêt, sont d'une nature à nous donner du plaisir par leurs excellentes qualités, de sorte que la félicité de l'objet aimé est dans la nôtre.

Le mal vient de l'erreur, dit-il encore, et le bien est dans la connaissance ; quant au plaisir, c'est une perfection sentie. Vers cette perfection, source d'élévation et de bonheur, doit donc tendre toute l'extériorité rationnelle de l'homme (2).

(1) On a objecté que la félicité d'autrui n'est qu'un intermédiaire par lequel nous voyons notre propre félicité. Soit, il n'en est pas moins beau et suprêmement moral de chercher son bonheur dans celui d'autrui. En outre, la préférence d'altruisme peut aller jusqu'au sacrifice de soi. N'y a-t-il pas là quelque chose de plus que l'égoïsme bien entendu ?

(2) Ces hautes préoccupations intellectuelles n'empêchèrent

J'appelle perfection, ajoute-t-il, tout ce qui élève l'être (aile Erhœhnng des Wesens). Elle consiste dans la force d'agir (in der Kraft ^u wirken) ; tout être réside en une certaine force ; plus grande est la force, plus haute et plus libre est l'essence (hœher und freier ist dass Essen^). En outre, plus une force est grande, plus se manifeste en elle la pluralité dans l'unité (Viel ans einem und in einem) : or, l'un dans le plusieurs n'est rien autre que l'accord (die Uebereinstimmung) et de l'accord naît la beauté, et la beauté engendre l'amour. D'où l'on voit comment bonheur, plaisir, amour, perfection, essence, force, liberté, harmonie, ordre sont liés l'un à l'autre : ce qui a été remarqué de bien peu de philosophes. Lorsque l'âme ressent en ellemême harmonie, ordre, liberté, force ou perfection, elle en ressent aussi du plaisir et cet état produit une joie durable qui ne peut tromper. Or, lorsqu'une telle joie vient de la connaissance et est accompagnée de lumière, et produit par conséquent dans la volonté une certaine inclination vers le bien, c'est ce qu'on appelle la vertu (1).

De Leibnitz à Kant, la transition est facile. Ce n'est pas sans un grand sentiment de respect que nous allons analyser et critiquer l'œuvre du plus grand des moralistes de l'école idéaliste.

pas Leibnitz de s'occuper aussi du bonheur terrestre des hommes. Dans un de ses écrits inédits en langue allemande, analysé par M. Westermann, il demandait la création d'ateliers nationaux « afin, disait-il, que les riches négociants n'exploitent plus les pauvres travailleurs». Au xvne siècle! c'est à notera la gloire de ce grand homme.

(1) Voir Leibnitz (extraits de la Théodicée, par Ad. Fouillée). Voir aussi Janet : la Morale.

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