Ne traite jamais les êtres raisonnables, toi
(i) Schopenhauer l'en a vivement blâmé :
« Toute nécessité morale est subordonnée à une condition, à un châtiment ou à une récompense ; pour parler comme Kant, elle est essentiellement hypothétique et non, comme il l'affirme, catégorique ; supprimez par la pensée ces conditions, l'idée de nécessité reste vide de sens... Cette prétention de mettre l'éthique sous une forme impérative... découle de l'éthique théologique car tout cela repose sur cette hypothèse que l'homme dépend d'une volonté étrangère qui lui commande et lui édicté des châtiments et des récompenses... Morale d'esclaves...» (Schopenhauer: le Fondement de la mora/e, traduction de A. Burdeau.)
même ou les autres, comme de simples moyens par des fins arbitraires, mais comme des fins en soi. Ceux-là manquent à cette maxime qui ne se servent de leur raison que pour se procurer de nouveaux moyens de jouissance, et en oublient la principale destination. Il en est de même de ceux qui traitent les autres hommes comme de simples choses, ainsi que de ceux qui compriment la liberté de conscience d'autrui par des vues intéressées, ou qui le trompent dans leur intérêts
///. Agis d'après des maximes telles que toi-même, si tu étais législateur universel, tu puisses les ériger en lois pour des êtres raisonnables. Ce que tu veux que les autres fassent ou ne fassent pas à ton égard, toi-même fais-le ou ne le fais pas par rapport à eux. Il y aurait contradiction dans ta propre raison, si tu voulais que quelque chose te fût permis, quand ta raison trouverait d'ailleurs qu'il ne peut l'être aux autres.
Cette dernière, formule n'est guère que la paraphrase magnifiquement faite de l'antique : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toimême.
Mais il reste bien à Kant l'admirable respect de la personne humaine qui lui fait nous recommander de ne pas ?ious servir d'autrui pour nos fins propres, à titre de moyens, et l'excellent procédé d'universaliser, par la pensée, un acte afin de juger de sa moralité.
Reprenons notre exposé.
Tout être libre devant être considéré comme l'auteur de sa valeur morale ou non morale, la raison attribue à ses actions un mérite ou un démérite moral. Le compte moral est la détermination de la valeur ou de la non-valeur interne d'une intention et d'une action d'après les principes de la raison morale, le devoir étant une contrainte que l'on se fait en faveur d'une fin prise contre son inclination.
Par suite, les actions ont une valeur interne et une valeur externe qui peuvent se rencontrer et aussi ne pas se rencontrer. Dans ce dernier cas, la valeur interne (le bien ou le mal, le juste ou l'injuste de l'acte en soi) doit l'emporter sur la valeur externe (l'acte envisagé dans ses conséquences).
Ainsi la bonne volonté ou la bonne intention, l'acte sans autre but que l'accomplissement des lois de la morale pour elles-mêmes est tout dans l'éthique.
Schiller s'est spirituellement moqué de cette préoccupation exclusive du mobile des actes dans l'épi-
Scrupule de conscience. — Je sers volontiers mes amis, mais, hélas ! je le fais avec inclination, et ainsi j'ai souvent le remords de n'être pas vertueux.
Décision. — Tu n'as qu'une chose à faire : il faut tâcher de mépriser cette inclination et faire alors avec répugnance ce que t'ordonne le devoir.
Nous connaissons maintenant la base morale de Kant : voyons sa catégorisation des devoirs :
La morale, ensemble des fins de la raison pratique pure, peut encore être dite science de la vertu ou science des devoirs. Le concept du devoir conduit aux fins et établit les préceptes moraux ; il repose sur cet axiome : Fais ton devoir par devoir, en ayant toutefois en vue le perfectionnement de toi-même et le bonheur des autres.
Les devoirs sont de deux sortes :
Devoirs parfaits ou devoirs de droit découlant de l'impératif catégorique et dont la transgression est une faute.
Devoirs imparfaits ou devoirs moraux, découlant de Y impératif hypothétique et dont l'accomplissement est son mérite.
Un devoir est parfait quand on est obligé à quelque chose de précis, par exemple : respecter la propriété d'autrui.
Par contre, le devoir est imparfait quand la loi rationnelle laisse quelque chose à l'arbitraire, par exemple : assister les nécessiteux. Ainsi la justice est un devoir parfait, la bienfaisance ou la bonté un devoir imparfait.
Combien arbitraire est cette distinction ! Qui peut se flatter de posséder le sens exact de la justice et surtout d'être juge en sa propre cause ! Selon que l'on sera plus avide ou plus porté à la générosité^ plus dur ou plus bienveillant, le plateau de la balance penchera d'un côté ou de l'autre, mais plus souvent du côté du juge que du côté du jugé, car l'égoïsme, « motif anti-moral par excellence » qui est en nous, prend tous les déguisements et surtout celui de la justice. Piètre arbitre de la moralité est donc notre sens de la justice, pour juger en notre propre cause, et Ton risquerait moins d'errer en se défiant toujours des incitations de l'égoïsme, en faisant appel aux sentiments altruistes, que le passé social de l'humanité a lentement stratifiés en nous, pour apprécier les actes, et en mettant la bonté au premier rang des motifs moraux.
D'après ce qui a précédé, Kant divise les devoirs des deux catégories en devoirs envers soi et en devoirs envers autrui. Son disciple Snell les a classés de la sorte :
Devoirs envers soi. — i° Nous devons chercher à conserver et à relever la dignité humaine ; 2° conserver notre vie; 3° conserver nos facultés intellectuelles et travailler à les développer ; 40 conserver notre santé ; 5° conserver notre bonheur.
Sauf le premier et le troisième, ces devoirs n'ont aucune valeur morale proprement dite ; encore le troisième est-il incomplet en ce que, parlant seulement des facultés intellectuelles^ il semble proscrire les facultés affectives., qui ont pour le moins autant d'influence que les facultés intellectuelles.
Devoirs envers autrui. — Nous devons, dit encore Snell : i° respecter les autres hommes comme des êtres raisonnables ; 20 conserver et augmenter leur dignité d'hommes ; 3° conserver la vie, la santé et toutes les forces corporelles des autres hommes ; respecter et conserver leurs biens; 40 être véridiques; 5° respecter nos engagements.
Que signifie ce mot conserver appliqué aux facultés et aux biens d'autrui ? Nous ne sommes en rien responsables des qualités et de l'avoir d'autrui, puisque, d'après Kant, nous ne lui devons que la justice. On remarquera encore que la simple formule qui eût été d'ailleurs plus rationnelle « aider autrui selon notre pouvoir » ne se trouve pas dans la partie altruiste du décalogue kantien.
Kant, disent ses biographes, fut un homme de mœurs intègres et d'une modestie exemplaire; il disait n'avoir causé le malheur d'aucune créature humaine. Mais il n'avait cultivé en lui que Y organe cognitif ou l'entendement, et les sentiments affectifs lui étaient aussi étrangers que la poésie ou l'éloquence qu'il appelait de la prose en délire. Tant valut l'homme, tant vaut l'éthique pure, élevée, stricte, juste, mais sèche et privée de ce sentiment de bonté sans lequel aucune théorie morale ne sera attractive, ni ne passionnera les foules.
Les devoirs de l'ordre affectif ne sont pourtant pas
LES MORALES PHILOSOPHIQUES ib^
entièrement négligés par Kant, mais il les relègue dans la catégorie des imparfaits :
Le devoir d'amour du prochain est large (ou imparfait). Il consiste à faire les fins des autres hommes (tant qu'elles n'ont rien d'immoral). Le précepte : aime ton prochain comme toi-même, signifie donc : prends pour fin le bien, \& salut d'autrui. Les devoirs d'amour sont au nombre de trois : la bienfaisance, la reconnaissance et la participation (il eût fallu dire sympathie).
C'est un devoir de faire le bien aux autres hommes qui sont dans le besoin, suivant la mesure de ses facultés, sans rien attendre en retour, vu que la loi de l'égoïsme est opposée à elle-même dès qu'elle est érigée en loi générale, c'est-à-dire qu'elle est contraire au devoir; ce qui nous fait dire que la maxime de l'utilité commune est un devoir.
De ce théorème, Kant aurait dû conclure qu'un certain minimum de bonté ou de bienfaisance doit faire partie des devoirs parfaits. Il n'en est rien, il se contente de dire :
La participation à la joie et à la peine d'autrui sont, à la vérité, des sentiments (c'est-à-dire ne sont pas des concepts moraux), mais c'est un sentiment d'humanité de les faire servir comme moyen pour faire le bien d'une manière raisonnable (comme s'ils n'étaient pas le bien par eux-mêmes). On connaît les vices opposés à ces trois devoirs; ce sont : Y envie, l' ingratitude et la. joie du malheur d'autrui (ou antipathie).
L'amitié et la sociabilité font aussi partie des devoirs imparfaits. Voici comment le philosophe classe la première et comprend la seconde :
L'amitié dans sa perfection (l'amitié esthétique) est
l'union de deux personnes par un amour et un respect égal et mutuel. Elle est de devoir large, c'est-à-dire qu'on doit y aspirer, mais qu'on n'est pas obligé de l'atteindre dans sa perfection.
L'amitié morale (pour la distinguer de l'amitié esthétique) est la parfaite confiance de deux personnes qui s'ouvrent l'une à l'autre de leurs jugements et de leurs sensations secrètes, autant que la chose est possible, sans préjudice pour le respect réciproque. L'amitié morale n'est pas un idéal : elle existe réellement par ci, par là, dans sa perfection. Mais l'amitié esthétique, telle que nous l'avons définie plus haut, est un idéal du cœur.
La sociabilité et, par conséquent, les qualités qui rendent le commerce des hommes agréable, est aussi un devoir. Ce n'est pas précisément de la vertu, mais c'en est un ornement et quelquefois un commencement.
Jusqu'au bout s'affirme le caractère purement rationaliste de la morale kantienne ; elle n'est même pas innée, et, comme une science quelconque, elle demande à être apprise.
« Elle doit être le fruit d'une forte résolution, d'après la raison pratique pure, en tant que cette raison obtient, dans la conscience de sa réflexion (par liberté), la victoire sur les inclinations. » — La vertu est donc une doctrine, c'est-à-dire qu'elle peut et doit être apprise. Jl eût fallu ajouter : autant que le comporte le fond moral qui est en nous, et qui se compose des sentiments de dignité, de justice et de bonté déposés en nous par l'acquis des générations successives, et des devoirs nécessités par la vie sociale. Enfin, et dernière critique, les devoirs de Kant s'arrêtèrent à l'humanité, aux êtres raisonnables ; les animaux, par conséquent, sont des choses et doivent être traités comme des moyens... Si donc l'homme doit
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compatir aux souffrances des bêtes, c'est pour s'exercer ; nous nous habituons sur elles, comme in anima vili, à éprouver la compassion envers nos semblables. « Et moi, d'accord avec toute l'Asie, celle qui n'a pas été atteinte par l'Islam (c'est-à-dire par le judaïsme), je dis que de telles pensées sont odieuses et abominables. Ici encore on voit pleinement ce que nous avons démontré, que cette morale philosophique n'est bien qu'une morale de théologiens, mais déguisée ; qu'elle est toute dépendante de la Bible. Comme la morale chrétienne (je reviendrai sur ce point) n'a pas un regard pour les animaux, dans la morale des philosophes aussi ils demeurent hors la loi, de simples « choses, » des moyens bons à tout emploi, un je ne sais quoi fait pour être disséqué vif, chassé à courre, sacrifié en des combats de taureaux et en des courses, fouetté à mort au timon d'un chariot de pierres qui ne veut pas s'ébranler. » (Schopenhauer : loco citato.)
Le plus éminent des disciples français de Kant, Charles Renouvier, dans sa Science de la morale, apprécie naturellement avec plus de faveur l'œuvre du maître. Il la résume en ces lignes que nous nous faisons un devoir de reproduire :
« L'antinomie delà conscience et du monde est résolue pratiquement par la limitation réciproque des devoirs de respect et de bonté, d'une part, et du devoir de conservation, de l'autre, tous devoirs ramenés au centre de la personne ; de cette harmonie résulte la justice qui consiste en ce que l'agent moral, au lieu de subordonner les fins d'autrui aux siennes, considère 1 <? personne d'autrui comme semblable à lui et possédant des fins propres qu'il doit respecter en vertu
du principe pratique suprême. » Pour Fouillée, Kant est un scolastique de génie qui met fin à la scolastique, un théologien profond qui met fin à la théologie, un moraliste de l'ancienne école qui met fin à la morale traditionnelle. Sa grande gloire est d'avoir entr'ouvert les portes à une philosophie nouvelle ; mais, en philosophie plus qu'ailleurs, la logique veut qu'une porte soit entièrement ouverte ou entièrement fermée. « Aussi croyons-nous, ajoute Fouillée, que les esprits rigoureux, s'ils ne veulent pas revenir en arrière du kantisme, s'élanceront en avant : tous en sortiront.
Après Kant, beaucoup de philosophes cherchèrent le motif moral dans l'impératif catégorique ou notion du devoir par devoir et dans la dignité de l'homme. Parmi eux se distingue Fichte, dont Schopenhauer a si cruellement exagéré et si amèrement critiqué les défauts. Fichte appuya fortement les affirmations kantistes.
Le motif moral est absolu, dit-il ; il commande purement et simplement, sans intervention d'aucune fin différente que lui-même... L'homme tout entier n'est que le véhicule de la loi morale. Tout individu est une fin en ce qu'il est un moyen propre de réaliser la raison ; c'est là le but dernier de son existence, c'est pour cela qu'il est, et, si ce but n'est pas atteint, il n'a aucun besoin absolument d'exister.
Une telle façon de voir poussa à une glorification exagérée du moi, à un autonomisme ou individualisme transcendant. Par une heureuse inconséquence cependant, Fichte fut un généreux et compréhensif humaniste, un apôtre glorieux du progrès qui, tout en restant patriote allemand, se fit l'apologiste de la Révolution française, alors débordant de la France sur
sa patrie! Il fut le précurseur du socialisme en Allemagne. Et il en étaitdigne l'homme qui disait : «Lorsqu'un homme est persécuté, c'est un devoir absolu de le défendre, fût-ce au péril de notre propre vie. Dès qu'une vie d'homme est en danger, nul n'a plus le droit de songer à sa propre sûreté. »
A plus forte raison en était digne l'auteur de cette sublime invocation :
Non, ne nous quitte point, palladium sacré de l'humanité, pensée consolante que de chacun de nos travaux, de chacune de nos douleurs, naît pour nos frères une nouvelle perfection, une joie nouvelle ; que nous travaillons pour eux et que nous ne travaillons pas en vain: qu'à la place où maintenant nous nous fatiguons etsommes foulés aux pieds et — ce qui est pire encore — où nous errons et nous trompons grossièrement, un jour fleurira une génération qui pourra toujours faire ce qu'elle voudra, parce qu'elle ne voudra que le bien : — tandis que nous, dans des régions supérieures, nous serons satisfaits de nos descendants et retrouverons développés dans leurs vertus les germes que nous aurons déposés en eux et reconnaîtrons pour nôtres. Enthousiasme-nous, perspective de cet avenir, et donne-nous le sentiment de notre dignité ; montrenous-la du moins dans nos dispositions, encore que notre état présent la contredise. Répands l'audace et un sublime enthousiasme sur nos entreprises, et, dussions-nous être brisés^, soyons ranimés, pendant que nous soutient la première pensée : « J'ai fait mon devoir »; soyons ranimés par la deuxième pensée : « Aucune semence, jetée par moi, ne sera perdue dans le monde moral; au jour de la moisson j'en verrai les fruits et, avec les tiges, je me tresserai d'immortelles couronnes. »
L'élan poétique qui emportait Fichte, quand il
écrivait ces paroles, dit Lange, ne s'empara pas de lui à propos d'une contemplation religieuse confuse, mais de Kant et de la Révolution française. Ainsi, chez Fichte, vie et doctrines ne sont qu'un, et tandis, que la parole de vie était prostituée par des princes de ce monde, surgissait en lui l'esprit destructeur de toutes les chaînes ; il déclarait à haute voix que le renversement de ce qui existait en France avait du moins amené quelque chose de meilleur que les constitutions despotiques, tendant à la dégradation de l'humanité.
Tel était Fichte; on peut se présenter avec confiance au jugement de la postérité, lorsqu'on laisse un pareil testament auquel on a conformé ses actes.
Pour une grande part, l'honneur de Kant sera de n'avoir inspiré que des hommes d'une haute valeur morale. Nous avons vu ce qu'était Fichte; avec moins de puissance, mais avec des vues aussi élevées et des intentions aussi pures, Renouvier a aussi écrit d'admirables pages sur la morale, le progrès humain et le socialisme.
Il amende heureusement son maître lorsqu'il dit : « On peut aussi faire des actes moraux par sentiment et sympathie aussi méritoires que ceux accomplis par raison et par devoir. »
Cependant, comme le sage de Kœnigsberg, il base le motif moral sur la conscience:
La thèse du criticisme est précisément la primauté de la morale dans l'esprit humain à l'égard de l'établissement possible au nom des vérités transcendantes desquelles on prétendait jadis universellemennt déduire la morale. Le criticisme subordonne tous les inconnus aux phénomènes, tous les phénomènes à la conscience et dans la conscience même la raison théorétique à la raison pratique.
Il reste toujours à démontrer que la conscience est un état -permanent et n'est pas une suite d'états. Renouvier se contente de prendre la conscience, telle quelle, d'un être raisonnable:
Cette conscience se témoigne un devoir faire : une telle notion est constitutive de l'état le plus élémentaire de la moralité d'un agent. Il suffit que celui-ci soit un être prévoyant, raisonnable et qu'il ait des fins à poursuivre, et que tous les biens ne soient pas équivalents entre eux à ses yeux, et qu'il doit préférer ceux qui tendent à conserver et à développer notre nature et notre raison, conformément au plan dont notre raison est capable et que notre conscience nous dit de réaliser.
Mais par les développements donnés à la morale individuelle, familiale et sociale est remarquable la Science de la morale du philosophe français. Il est impossible d'interpréter dans un sens plus humain, plus social la morale intuitive.
Kant a trouvé là un digne commentateur. J'ai analysé ailleurs le système social qu'il fait découler de sa morale (i); les nécessités respectives de la dignité humaine, des sentiments altruistes et de la solidarité sociale y sont très suffisamment reconnus et respectés.
La Science de la morale est toutefois beaucoup plus précieuse par les excellentes données de détails dont elle fourmille que par la base éthique qu'elle préconise. Fouillée, si précieux à citer pour ce qui regarde le kantisme, a pu dire avec quelque raison :
En résumé, dans cette Science de la morale, — si riche d'ailleurs en détails ingénieux, en discussions approfondies
(i) Histoire du socialisme, i* volume.
sur les applications de la morale, principalement sur les problèmes de droit et de politique, — l'établissement des principes nous semble à peu près nul: l'idée de devoir, au nom de laquelle le criticisme veut imposer aux métaphysiciens une nouvelle méthode appelée méthode morale, demeure vague et amphibologique. Quand on analyse et qu'on tire de leur obscurité les principes du système, de façon à le reconstruire, — tâche que ne rendent pas toujours facile les procédés de style et de composition propres à M. Renouvie'r, — on voit que ces principes se ramènent à six postulats principaux, nécessaires, selon lui, pour fonder la morale, sans compter les postulats nécessaires pour la compléter, tels que l'immortalité personnelle et l'existence d'un ou de plusieurs dieux.
M. Renouvier toutefois a protesté contre cette interprétation et a construit sa base éthique dans une argumentation que je résume ci-dessous :
Le postulat de la vie future n'est pas nécessaire pour fonder l'autorité de la raison pratique ; cette autorité se fonde sur l'obligation et l'obligation se témoigne à la conscience indépendamment de la conciliation, possible ou non, de la loi morale avec le bonheur et avec les lois de la nature. En revanche, le postulat du libre arbitre est nécessaire pour attribuer à la morale une valeur objective, puisque, si la liberté n'est pas réelle, nos actes sont toujours prédéterminés et le devoir qui suppose la possibilité d'un acte n'est qu'une illusion.
Mais la liberté n'est pas un fait d'expérience, un fait certain de conscience, c'est un simple objet de croyance morale.
En d'autres termes, la morale criticiste ne dépend pas du libre arbitre affirmé comme réel. On n'a
affaire au libre arbitre que pour son apparence, c'està-dire pour un fait inniable en toute hypothèse. Illusion ou réalité, il est constant que pour tout le monde les actes pour lesquels il peut être question de droit, de devoir, nous sont représentés comme pouvant, en fait, se déterminer de deux manières opposées dont l'une exclut l'autre. Mais il ne s'ensuit pas de là que la notion de l'obligation soit subordonnée à la question de savoir si cette apparence d'indétermination a, ou non, l'indétermination réelle pour fondement. »
Puis Renouvier ajoute : « Le devoir n'est pas une hypothèse, mais une notion. Ce qui est une hypothèse, c'est une existence d'un fondement externe du devoir dans la nature universelle des choses, indépendamment du fondement que je lui trouve dans ma conscience.
Ce dernier point est le côté faible de la morale criticiste. Les consciences individuelles ne sont que des produits changeants et plus ou moins acquis; elles ne nous fourniront aucune base morale certaine. Il serait mieux de baser la morale sur ceci, que nous sommes une partie d'un grand tout, et que nous devons, en diminuant le plus possible la souffrance autour de nous, apporter tout notre concours à l'évolution universelle vers le mieux.
Lange, l'illustre auteur de l'Histoire du matérialisme, rejette les postulats de la raison pratique de Kant. « C'est en nous, dit-il, que nous trouvons la loi morale, dans l'observance de laquelle nous trouverons une haute félicité. Mais nous ne devons jamais séparer notre bonheur du bonheur commun, et notre moralité est en raison de notre solidarisme pratique. »
Une semblable philosophie ne pouvait que conduire au socialisme ; aussi, comme Fichte, et plus que Renouvier. Lange devint socialiste. Et l'un des livres les plus précieux du socialisme moderne est sa Question ouvrière {Arbeiterfrage) à laquelle nous ne pouvons que renvoyer le lecteur.
Paul Janet se rapproche de Kant par sa façon de poser la question morale.
« Tout être se doit à lui-même d'atteindre au plus haut degré d'excellence et de perfection dont sa nature est susceptible. »
Il ajoute assez logiquement :
L'homme ne peut concevoir sa propre essence idéale, sans vouloir en même temps réaliser cette essence autant qu'il est en lui. La nécessité morale, comme l'a reconnu Kant, n'est que la volonté supérieure de l'homme commandant à sa volonté inférieure. L'homme ne peut pas vouloir autre chose que d'être vraiment homme, complètement homme, c'est-à-dire être réellement ce qu'il est virtuellement. Cette volonté raisonnable se trouve en conflit avec la volonté sensible. La volonté supérieure en tant qu'elle s'impose à l'inférieure s'appelle obligation.
Toutefois, les actes doivent avoir un but d'utilité. Une loi morale 'qui nous ordonnerait de casser des pierres sans but, pour la seule raison de faire plier nos penchants, serait loi vide de tout contenu, par conséquent vide de sens.
Les solitaires de la Thébaïde, qui s'épuisaient de fatigue à arroser un bâton mort, nous représentent une image absolue d'une loi purement formelle dégagée de tout objet matériel. Il ajoute même : Nous plaçons le souverain bien dans le bonheur suivant la doctrine presque unanime des philosophes.
Concession importante à l'eudémonisme et à l'utilitarisme que Kant n'eût jamais faite.
La même préoccupation a inspiré la suivante classification des devoirs :
i° Dans une même classe de devoirs on peut poser en principe que l'importance de ces devoirs est en raison de l'importance de leur objet et, en cas de conflit, les plus excellents doivent l'emporter ;
20 Entre plusieurs classes de devoirs (toutes choses égales d'ailleurs) l'importance des devoirs est en raison de l'étendue des groupes auxquels ils s'appliquent. De là ce mot de Fénelon : Je dois plus à l'humanité qu'à ma patrie, à ma patrie qu'à ma famille, à ma famille qu'à mes amis, à mes amis qu'à moi-même.
En fervent spiritualiste, Janet tient beaucoup à éthériser le bonheur : « Le bonheur, dit-il, n'est pas un choix, une combinaison de plaisir, comme le veut Bentham, c'est la plus haute joie, le plus pur plaisir adéquat à la plus haute excellence. » Rêve de moraliste : la conception du bonheur dépend du sujet et la logique de Gryllus embarrassera toujours Ulysse (1).
Le caractère relatif et progressif de la morale n'a pas échappé à M. Janet, mais, au lieu de rechercher la cause des progrès dans l'adoucissement constant des rapports sociaux, il préfère la voir dans une sorte de révélation des meilleurs, « le héros ou le saint », dont les exemples deviennent des devoirs pour les autres hommes, et qui sont les meilleurs livres de morale.
Qui ne verra là une réminiscence de conception religieuse : la loi morale révélée par les hommes-dieux?
\J eudémonisme rationnel de Janet ne le conduit pas au socialisme, en quoi il se distingue fâcheuse-
(1) Voir Genèse de la morale.
ment des disciples de Kant. La justice est pour lui d'origine divine et ne serait point sans un dispensateur suprême qui fait que l'on peut dire : Adveniat regmim tuum.
« Comment dois-je croire, dit-il en terminant, que de ce grand vide où l'on veut nous réduire il puisse sortir un règne de volontés saintes et justes, liées entre elles par les lois du respect et de l'amour ? Kant, le grand stoïcien, a plus fermement que personne décrit la nécessité de ce règne de la loi, sans rien emprunter aux raisons théologiques ; mais il a compris que cet ordre abstrait et idéal resterait une pure conception, s'il ne s'y joignait ce qu'il appelle avec raison « la foi « pratique, la foi morale » à l'existence de Dieu. Cette foi morale est la seule que nous ayons à revendiquer ici, la démonstration théorique des principes de la théologie naturelle étant en dehors de notre recherche. »
Tout en protestant contre cette pétition de principe, sachons gré à Janet d'avoir eu un regard de commisération pour les animaux qu'il a qualifiés de demipersonnes, ayant des demi-droits.