‹ La morale socialeChapitre 55 sur 60 · TII · texte numérisé non relu

TII

LEUCIPPE, DEMOCRITE, EPICURE ET LES PREMIERS PHILO- SOPHES DE LA NATURE

La philosophie matérialiste ne le cède ni en ancienneté ni en éclat à la philosophie spiritualiste. Sans remonter à Gotama, qui enseigna dans les Indes, huit siècles avant l'ère vulgaire, la théorie atomistique, nous voyons, bien avant l'efflorescence spiritualiste. le matérialisme florissant. Thaïes, Anaximandre et Anaximène, de Milet ; Leucippe et Démocrite, d'Abdère, avaient déjà multiplié les savantes investigations, fait de grandes découvertes sur l'origine et les lois de l'univers et fondé la doctrine atomistique, un siècle avant la réaction socratique et l'avènement de Platon, alors que le spiritualisme philosophique n'avait été représenté que par Pythagore et par l'école éléate.

Telle qu'elle fut formulée et complétée par Leucippe' Démocrite, Épicure, Lucrèce, la théorie ato-

mistique, base de la morale matérialiste, peut être résumée comme il suit :

Les vrais principes de toutes choses sont le plein et le vide. Le plein consiste dans les atomes qui sont en nombre infinis, insécables, identiques en espèce, différents en grandeur et en forme, doués d'un mouvement perpétuel, formant des tourbillons et composant tous les êtres, en s'agrégeant. Ils sont le principe de toutes choses ; d'eux seuls sont formés les nombres infinis en nombre et qui, comme tout ce qui est, se forment, croissent, se corrompent et se désagrègent.

Rien ne peut sortir du néant, rien n'y peut rentrer ; tout changement n'est qu'agrégation des parties. Les atomes forment tout, ils se meuvent dans le Tout, selon un mouvement circulaire qui a ses lois, bien que nous ne les connaissions pas, car rien dans la nature ne se fait sans cause ; tout se fait d'après une raison et par nécessité. — Seulement cette raison n'est point une divinité extérieure à l'univers ; elle est une loi intérieure à l'univers lui-même. Ainsi en mouvement, les atomes engendrent parleur façon de se combiner le feu, l'eau, l'air, la terre, formés en dernière analyse d'atomes irréductibles.

Pour ce qui est de l'âme, elle est composée d'atomes plus subtils, lisses et ronds, pareils à ceux du feu. Ces atomes sont les plus mobiles de tous, et de leurs mouvements qui pénètrent tout le corps naissent les phénomènes de la vie. Ainsi le corps fait d'atomes plus grossiers n'est que le récipient de l'âme. Le bonheur réside dans l'âme, la beauté corporelle sans l'intelligence a quelque chose de bestial. Quant à l'intelligence, c'est un phénomène résultant de propriétés mathématiques de certains atomes. La sensation est Tunique source de nos connaissances : de tous les corps émanent des effluves qui s'insinuent dans les organes, pénètrent dans le cerveau et y produisent les images des choses.

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Cela admis, quel peut être le souverain bien pour l'homme, partie infinitésimale mais consciente de ce grand Tout toujours en mouvement ?

Le souverain bien est un état de tranquillité, non de plaisir, un état dans lequel l'âme jouit de la sérénité du bonheur, sans être troublée par aucune superstition religieuse, ni par nulle autre affection. Il est aussi dans la pratique de la justice, œuvre des hommes et que la nature ne connaît pas.

En d'autres termes, la morale est la recherche honnête du bonheur intellectuel. Ainsi le comprit Démocrite.

Autant, en effet, que nous en pouvons juger par les trop rares fragments conservés, l'œuvre morale du grand ancêtre matérialiste peut se résumer de la sorte :

Le bonheur consiste dans la tranquillité sereine de l'esprit, à laquelle l'homme ne peut parvenir qu'en maîtrisant ses désirs. La modération et la pureté, unies à la culture de l'esprit et au développement de l'intelligence, donnent à chaque homme les movens d'y atteindre malgré toutes les vicissitudes de la vie. Les plaisirs sensuels ne procurent qu'une courte satisfaction, et celui-là seul qui fait le bien, uniquement pour le bien, même sans y être poussé par la crainte ou l'espérance, est assuré d'une récompense intime.

Tout utilitaire qu'elle soit, l'éthique de Démocrite ne manque pas d'élévation ; elle est même moins sensualiste que ne le seront celle d'Épicure et surtout celle des matérialistes du xvnc et du xvme siècle. C'est pourquoi peut-être le grand excommunié de Platon (1) n'a pas été l'éponyme de la morale maté-

(1) Platon, dans sa haine contre le naturisme, jura de ne jamais écrire le nom de Démocrite et tint parole. Corollaire-

rialiste si calomniée. A Épicure, qui d'ailleurs s'en est montré digne, était réservé ce périlleux honneur . Hâtons-nous de dire que la morale épicurienne, si décriée par ceux qui ne la connaissaient pas, n'est pas moins pure que celle de Démocrite.

« Cette morale voluptueuse de l'épicurisme si séduisante en apparence n'est, au fond, qu'un triste e* assez morne ascétisme, » a pu dire Janet (1). Père d'une morale ascétique devait être effectivement l'homme qui disait : « On ne peut être heureux que par la vertu, et quiconque est vertueux est heureux (2). » Mais c'était là un ascétisme, qui, s'il était triste, était désintéressé, n'ayant pas en vue ni récompense éternelle, ni salut individuel, et étant même particulièrement dirigé contre les sanctions extraterrestres.

Épicure et son école eurent, en effet, pour but principal de délivrer le monde des terreurs de la superstition religieuse (3). L'homme, selon le matérialiste, doit chercher le bien dans la nature même et vivre

ment, le fanatisme spiritualiste se mit à la destruction des œuvres du grand matérialiste et malheureusement réussit. Aristote a pu se parer impunément des dépouilles de Démocrite. «Que serait Aristote, s'écrie A. Lefèvre, si les œuvres de Démocrite nous étaient restées ? »

(1) Qu'on donne à Épicure du pain et de l'eau, et il est prêt à disputer de bonheur avec Jupiter (Guyau).

(2) Il est impossible de vivre agréablement sans la prudence, sans l'honnêteté et sans la justice. La vie de celui qui pratique l'excellence de ces vertus se passe toujours dans le plaisir, de sorte que l'homme qui est assez malheureux pour n'être ni prudent, ni honnête, ni juste est privé de tout ce qui pouvait faire la félicité de ses jours (Épicure).

(3) Velleius, après avoir raillé les stoïciens de leur triple foi à la providence, à la fatalité, à la divination, ajoute : « Pour nous, exempts de toutes ces terreurs et mis en liberté par Épicure, nous ne craignons point les dieux. »

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conformément à elle. Dans une telle conception de la vie, le bien est dans le plaisir : mais il faut s'entendre sur le plaisir. Il y a le plaisir mobile mêlé de souffrances et le plaisir stable qui se trouve dans la tranquillité absolue de l'âme ou ataraxie, nous pourrions presque dire résignation.

Comment y, atteindre ? Par la modération, par l'amélioration de soi : le commencement du salut étant la connaissance de la faute par la force d'âme contre les adversités extérieures et par le culte de l'amitié se réalisant en association complète ou communauté. En outre, les hommes réunis en société peuvent stipuler telle forme d'association leur garantissant le plus de bonheur possible et favorisant les progrès de l'humanité.

Malheureusement, en même temps que l'indifférence en matière de religion, les épicuriens préconisèrent l'indifférence politique ou égoïsme antisocial. Ils ne furent que trop obéis sur ce point : on le vit bien dans la Rome impérialisée, pendant que les stoïciens qui, eux, s'ils ne savaient pas combattre, savaient au moins mourir. Déjà Lucrèce, le grand théoricien latin de l'épicurisme, tant envié par Virgile (i), tant admiré par Ovide (2), avait poétisé l'indifférence sociale.

Combien, en effet, du haut des sereines régions de la résignation philosophique est dédaigneux le dis-

(1) A lui s'adressaient les beaux vers de l'Enéide si souvent cités :

« Heureux celui qui a pu cotinaitre le principe des choses et qui a* Joule aux pieds toutes les terreurs, l'inexorable Destin et le bruit de Vinsatiable Achéron ! »

(2) Les vers du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde périra lui-même. (Ovide : élégie XV.)

ciple d'Épicure pour ceux qui, dans ce triste monde de la corruption, de la souffrance et du crime, -vont cherchant à tâtons le chemin de la vie !

Lorsque la grande mer sous les coups de l'orage Mugit, bondit, écume, il est doux, du rivage, De contempler en paix le douloureux effort D'un pâle naufragé luttant contre la mort...

En revanche, ne fut-il pas un bienfaiteur de l'humanité celui qui essaya de prémunir les malheureux humains contre l'abominable conception des enfers religieux :

L'enfer, mais sa longue souffrance,

L'homme l'a rassemblée en sa courte existence :

Sur son fatal rocher ce Tantale enchaîné

Aux superstitions c'est l'homme abandonné,

Qui, dans les maux cruels dont le destin l'accable,

De vautours renaissants, ce Titye entouré,

Aux gouffres infernaux n'est donc pas dévoré ?

A des maux infinis quel être peut suffire ?

Titye est ce mortel que le crime déchire,

Qui, par des goûts honteux sans cesse captivé,

Couve d'affreux remords dans son cœur dépravé.

Ce Sisyphe imprudent, qu'un fol espoir anime,

De ce mont escarpé veut atteindre la cime ;

Vers elle il pousse, élève un énorme rocher :

Le fardeau monte, monte, et prêt à la toucher

Retombe et sous sa masse entraîne sa victime,

La replonge, écrasée, au fond du sombre abîme.

De l'orgueil téméraire emblème ingénieux,

Sisyphe est cet avide et fol ambitieux

Qui mendie en rampant la faveur populaire,

Brigue de vains faisceaux, ou l'honneur consulaire,

Et toujours rebuté, la honte sur le front,

Va, dans un antre obscur, dévorer son affront;

Insensible au retour de la saison féconde.

Dévorer, sans jouir, les biens dont elle abonde;

Vainement irriter la soif de ses désirs,

Epuiser chaque jour la coupe de plaisir

En s'abreuvant enfin des plus pures délices,

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Dans un cœur fatigué les changer en supplices,

N'est-ce pas le tourment de ces jeunes beautés

Qui, dans cet âge heureux, si cher aux voluptés,

Dans un vase sans fond vont d'une main craintive

Verser incessamment une onde fugitive ?

Si ce profond Tartare et ses feux dévorants,

L'hydre, les fouets vengeurs, les sulfureux torrents

Ne sont que les vains fruits d'un pieux artifice,

Jamais le crime heureux n'échappe à son supplice;

Le crime à chaque pas est suivi par l'effroi,

Il sent peser sur lui le glaive de la loi.

Dût-il tromper les yeux du juge redoutable,

Les tourments des enfers sont dans un cœur coupable;

En vain il se confie au secret protecteur,

Le mal conduit au mal et punit son auteur.

(Lucrèce, traduction de Saint- Ange.)

Et peut-on vraiment dire qu'elle était indifférente aux maux de l'humanité, la philosophie qui a trouvé le contrat social au bout de ses recherches (i) ?

N'en devons-nous pas conclure que l'indifférentisme d'Epicure fut tout de circonstance et que ses disciples romains eurent tort de le généraliser? Le sage d'Epicure, tel que nous le dépeint Diogène Laërce, n'est nullement un égoïste, et c'est à coup sûr un héros de vertu :

Il peut être outragé par la haine, il se met au-dessus de l'injustice par la sagesse, il s'affranchit des passions, il est excellent ami et ne se lamente point contre le sort. Il sera doux envers les esclaves et il se garde des aiguillons de l'amour. Insensible à la gloire et à l'ambition, il ne s'appliquera qu'à la sagesse, aux productions de l'esprit et ne descendra jamais jusqu'à mendier comme les cyniques. Il

(i) La justice n'est rien en soi, la société des hommes en fait naître l'utilité dans les pays où les peuples ont connu de certaines conditions pour vivre, sans s'offenser et sans être offensés. (Epicure).

ne sera point jaloux et communiquera sa science à ceux qui en sont dignes. Si l'occasion s'en présente, il mourra pour son ami.

Ce culte de l'amitié, qui vient ici couronner le caractère du sage, remonte aux enseignements d'Epicure : « De tout ce que la sagesse peut acquérir pour rendre la vie heureuse, l'amitié est ce qu'il y a de plus excellent, de plus fécond et de plus avantageux. »

« Toutefois, dit Epicure, l'amitié est intéressée, nous nous lions par utilité et ne prenons que des apparences du désintéressement. » C'est vrai, disent beaucoup d'épicuriens, dans les commencements de l'amitié, mais ensuite on aime les amis pour eux-mêmes, par habitude. Nullement, disent d'autres épicuriens, l'amitié est un pacte tacite par lequel deux amis s'engagent à s'aimer l'un et l'autre autant qu'ils s'aiment eux-mêmes.

Si bien froides nous semblent ces dissertations, souvenons-nous que les stoïciens eux-mêmes n'admettaient qu'une amitié fort conditionnelle.

Il est temps d'arriver à la morale épicurienne proprement dite ; elle repose sur les principes suivants :

La morale indique à l'homme sa fin.

La physique ou physiologie sert à confirmer la morale.

La logique ou canonique, complétant les deux premières, enseigne à juger de tout par le témoignage des sens.

La vertu doit être recherchée pour les douleurs qu'elle évite.

Les grandes vertus épicuriennes sont la sagesse^ la tempérance, le courage et la justice (1), qui ne sont pas des

(1) Comparez avec les vertus platoniciennes.

LES MORALES MATERIALISTES 277

fins en elles-mêmes, mais des moyens d'arriver aux plaisirs durables.

Tous les principes moraux de l'épicurisme ont été résumés dans la fameuse Canonique qu'André Lefèvre nous présente comme suit :

La canonique se formule en douze préceptes : quatre pour l'usage de la sensation, quatre pour l'usage de l'anticipation, quatre enfin pour l'usage de la passion. Première série : i° Les sens ne trompent jamais. 20 L'erreur ne tombe que sur l'opinion. 3° L'opinion est vraie lorsque les sens la confirment (ou ne la contredisent pas).

40 L'opinion est fausse lorsque les sens la contredisent ou ne la confirment pas.

Seconde série : i° Toute anticipation vient des sens. 20 L'anticipation est la vraie connaissance et la définition même d'une chose.

3° L'anticipation est le principe de tout raisonnement. 40 Ce qui n'est point évident par soi-même (par sensation immédiate) doit être démontré par l'anticipation d'une chose évidente.

Troisième série : i° Prenez le plaisir qui ne doit être suivi d'aucune peine.

20 Fuyez la peine qui n'amène aucun plaisir. 3° Fuyez la jouissance qui doit vous priver d'une jouissance plus grande ou vous causer plus de peine que de plaisir.

40 Prenez la peine qui vous délivre d'une peine plus grande ou qui doit être suivie d'un plus grand plaisir. Le plaisir qui semble tout dominer est fort idéalisé. D'après Cicéron lui-même, un ennemi, le plaisir épicurien était ainsi compris :

Le plaisir mérite d'être toujours recherché pour lui-

-même, parce qu'il est plaisir, et qu'on doit pareillement fuir toujours la douleur parce qu'elle est douleur. Ainsi, le sage mettant l'un et l'autre dans la balance renoncera au plaisir et recherchera la douleur si elle doit lui procurer un plus grand plaisir.

Tout plaisir, quoique dérivé des sens, doit se rapporter à l'âme; le corps n'est sensible qu'au plaisir présent, mais l'âme partage avec le corps un plaisir présent, jouit d'avance du plaisir qu'elle se promet et ne laisse jamais s'évanouir entièrement le plaisir passé (1).

Démocrite avait été étouffé par la réaction socratoplatonicienne ; l'école d'Epicure, gâtée, d'ailleurs, par quelques intrus (2), fut pour quinze siècles enveloppée dans l'anéantissement du paganisme par le christianisme. Mais ce ne fut qu'un long sommeil.

Les temps étaient proches où Gassendi, Pomponace, Vanini, Érasme, Montaigne, Hobbes allaient

(1) En un mot, la doctrine d'Epicure n'est pas, comme celle d'Aristippe, la recherche irraisonnée du plaisir, mais la recherche des plaisirs dépouillés de tous éléments, étrangers et inférieurs, c'est-à-dire non suivis de remords ou de douleurs; ainsi envisagée, la morale épicurienne devient la mère vénérable de l'utilitarisme moderne, si brillamment proclamé parles philosophes français du xviue siècle, systématisé par Bentham et son école et finalement idéalisé par J.-S. Mill, avec lequel la morale utilitaire confine à la morale, altruiste.

(2) Tel Théodore l'athée, pour qui les fins de l'homme sont la joie et la tristesse, c'est-à-dire le plaisir qui provient de la sagesse et la tristesse qui provient de l'ignorance. Il appelait Imprudence et la justice les habitudes contraires des maux, le plaisir et la peine tenant selon lui le milieu entre le bien et le mal. Le dévouement était pour lui un sacrifice fait par la sagesse à l'opinion du vulgaire, nous dit Diogène Laërce. Sacrifices à l'opinion du vulgaire étaient aussi la plupart des préjugés moraux. C'était là proclamer le droit des forts à l'immoralité. Une telle conception eût révolté le vertueux et résigné Epicure.

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préluder à la glorieuse renaissance matérialiste que salua le xvme siècle.

LES PRÉCURSEURS DU MATERIALISME MODERNE (GASSENDI, VANINI, HOBBES, LOCKE, MANDEVILLE, LA ROCHEFOU- CAULD, ETC.)

Hobbes fut, à proprement parler, le premier des matérialistes modernes à aborder les questions morales. Il ne le fit pas de façon à recommander l'école, alors si honnie, qu'il représentait. Gassendi avait préconisé et prêché la douce tempérance épicurienne ; Pomponace, la pureté démocritaine (i): Vanini s'était fait le champion du déterminisme matérialiste (2) ; Hobbes, lui, s'aventura : il prétendit faire ressortir de sa philosophie politique et morale la nécessité de la tyrannie.

Tout est recherche de l'intérêt personnel ; l'homme est un loup pour l'homme (homo homini lupus). Ce monde est le théâtre de la guerre de tous contre tous (bellum

(1) Pomponace disait formellement : « La vraie récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même, qui rend l'homme heureux : car la nature humaine ne peut posséder rien de plus sublime que la vertu; elle seule donne la sécurité à l'homme et le préserve de toutes les agitations. Chez l'homme vertueux tout est en harmonie: il ne craint rien, il n'espère rien, et reste toujours le même dans la prospérité comme dans l'infortune. Le vicieux trouve sa punition dans son vice même. »

(2) « Nos vertus et nos vices, disait-il crûment, dépendent des humeurs et des germes qui entrent dans la composition de notre être, du climat, de la constitution atmosphérique, etc. »

omnium contra omnes). Il n'y a de droits que lorsqu'il y a société et contrat, mais il ne peut y avoir contrat et société durable, vu l'indomptable égoïsme de la populace, que sous le despotisme absolu d'un monarque omnipotent, véritable Léviathan social. D'ailleurs toute révolution qui triomphe est légitime (i).

La force prime le droit : telle est donc en peu de mots la doctrine politique de Hobbes.

Sa morale est dans ce goût:

La sensation est le principe de la connaissance. Tout savoir en dérive. La sensation elle-même n'est pas autre chose qu'un mouvement de certaines parties de l'intérieur de l'être sentant. Vienne ensuite la mémoire sensation de ce qu'on a senti et l'imagination sensation continuée mais affaiblie. La première passion produite par l'imagination (l'égoïsme primant d'ailleurs sur tous les sentiments) est l'amour de la gloire, c'est-à-dire une exagération de notre valeur.

Le repentir n'est qu'une passion produite par l'opinion ou la connaissance qu'une action qu'on a faite n'est point propre à conduire au but qu'on se propose ; son effet est de faire quitter la route que l'on suivait, afin d'en prendre une autre qui conduise à la fin que l'on envisage.

La pitié est l'imagination ou la fiction d'un malheur futur pour nous-mêmes produite par le sentiment du malheur d'un autre.

Voilà pourtant une éclaircie :

Il y a une autre passion que l'on désigne sous le nom d'amour y mais que l'on doit plus proprement appeler bienveillance ou charité. Un homme ne peut pas avoir

(i) Ceci en hommage à Cromwel, dont 'l'hypocrite et dure tyrannie avait plu à Hobbes.

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de plus grande preuve de son pouvoir que lorsqu'il se voit en état non seulement d'accomplir ses propres désirs, mais encore d'assister les autres dans l'accomplissement des leurs.

L'homme de force revient vite.

Comme il n'y a ni justice, ni droits abstraits, il n'y a pas non plus de devoirs. Dans le principe tout homme a droit à toutes choses; par conséquent aucune action ne peut être injuste.

Si une personne vient à nuire à une autre, du moment qu'il n'existe entre elles aucun pacte, on peut bien dire que celle-là fait tort à celle-ci, mais non qu'elle lui fasse une injustice. Et, en effet, que la personne lésée s'avise de demander réparation, l'autre lui dira : « Que me demandez-vous ? Pourquoi aurais-je agi à votre gré de préférence au mien ? » Pour moi je ne vois rien à répondre.

La volonté de nuire est innée chez tous les hommes dans l'état de nature.

Rien n'est plus agréable, dans la possession de nos biens propres, que de penser qu'ils sont supérieurs à ceux d'autrui.

Les brutes, quand elles ont atteint leur bien-être, ne portent point envie aux êtres de leur espèce : l'homme, au contraire, n'est jamais plus nuisible à autrui que lorsqu'il possède abondamment le loisir et les richesses.

Le matérialisme philosophique ne saurait être rendu responsable de ces âpres et dures affirmations. Hobbes n'était pourtant pas si mauvais qu'il voulait le faire croire. Il y a en lui du désespéré de voir l'homme si méchant, et en somme, au fond, il reprend l'idée d'Épicure : le contrat social générant la justice. Ce n'est que par un paradoxal illogisme qu'il aboutit à son monstrueux despotisme politique.

Quoi qu'elle ait été. toutefois, la rudesse d'Hobbes est encore préférable aux savantes immoralités politiques de Machiavel dont on connaît les enseignements (1).

Préférable aussi est la doctrine de Hobbes aux immoralités politiques d'un autre genre de Mandeville, conteur fameux de la Fable des Abeilles. Mandeville osa prétendre que les conditions du bien social sont dans les privations des pauvres et les gaspillages des riches :

« La tempérance, la sobriété et un travail continuel conduisent le pauvre sur le chemin du bonheur matériel, et constituent pour l'Etat la source de la richesse ». dit-il mensongèrement. Et il ose ajouter : « Si les penchants du riche ne sont pas illimités, le commerce et l'industrie s'arrêtent et l'Etat se meurt. » (2)

(1) Certains ont voulu voir dans le Prince des conseils détournés aux peuples et une divulgation des procédés tyranniques. Interprétation puérile : toute l'œuvre de Machiavel suinte les mêmes doctrines. Ainsi, dans ses Réflexions sur Tite-Live, la subordination de l'Etat à la religion usuelle, quelque surannée, quelque absurde qu'elle soit, est cyniquement prêchée : « L'Etat doit maintenir la religion régnante. Les chefs doivent encourager et soutenir tout ce qui se produit en faveur de la religion, lors même qu'ils la jugeraient fausse; ils doivent d'autant plus le faire qu'ils seront plus prudents et meilleurs connaisseurs des affaires de ce monde. Ce procédé, les hommes sages l'ont suivi, et ainsi a pris naissance la foi aux miracles que les religions ont célébrée, bien qu'ils fussent aussi faux que les religions elles-mêmes ; les habiles les exagèrent, quelle qu'en soit l'origine, et l'influence de ces hommes fait admettre les miracles par les masses. »

(2) Voici un extrait de la Fable des Abeilles :

« Des fous peuvent se flatter de jouir des charmes de la terre, de devenir des guerriers renommés, de vivre au milieu des douceurs de l'existence tout en restant vertueux. Renoncez à ces rêveries vides de sens. Il faut de l'astuce, du libertinage, de la vanité, pour que nous puissions en retirer des fruits savou-

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C'était la morale du temps, surtout dans l'entourage de Charles II. « Notre sphère d'action dans cette vie, disait Rochester, un des courtisans du prince, est le bonheur ; quiconque regarde au delà est un âne. La jouissance est bonne, d'où qu'elle vienne. » — « Un homme d'esprit, dit un héros de roman, contemporain de tout ceci, ne peut être ni un coquin ni un misérable, quoi qu'il fasse. »

Le philosophe de Malmesbury eut le grand tort de prêter à cette immoralité pratique l'appui de son âpre et puissant esprit.

Lorsque mourut Hobbes, en 1679, ^a philosophie était plus florissante que jamais en Angleterre, car bientôt allait être dans tout son éclat la grande pléiade philosophique où brillèrent presque simultanément Shaftesbury, Swift, le satiriste si spirituel et si profond des Voyages de Gulliver., et Locke, le représentant le plus autorisé du se?isualisme dans la seconde moitié du dix-septième siècle et au commencement du dixhuitième.

Sensualisme, ai-je dit, et non du matérialisme, car. comme plus tard Voltaire et Rousseau le feront avec plus de violence encore, Locke prodigue les invectives aux matérialistes. De sa tolérance tant vantée il exclut les athées « qui 'ne peuvent être tolérés, attendu que les promesses, les contrats, les serments, la bonne foi, qui sont les principaux biens de la société civile, ne sauraient engager un athée à tenir sa parole, et que, si l'on bannit du monde la croyance en Dieu, on ne peut qu'y introduireaussitôt le désordre et la confusion. »(2)

reux... Le vice est aussi nécessaire pour la prospérité d'un Etat que la faim pour l'entretien de la vie de l'homme. » (1) Locke : Lettre sur la Tolérance.

Dans le même esprit. Locke disait :

Il serait fort inutile d'imaginer une règle qu'on imposerait aux actions libres de l'homme sans y joindre une sanction, une peine ou une récompense propre à déterminer la volonté.

Sommes-nous en présence d'un incroyable illogisme intellectuel, ou d'une opportune concession aux préjugés du siècle, pour faire passer plus facilement des vérités plus hautes? Grammatici cernant... c'est à discuter.

Le certain est que la philosophie de Locke, basée sur l'éviction absolue des idées innées, est matérialiste au premier chef. Non moins certain est-il que sa morale est également matérialiste, puisqu'il en exclut aussi les sentiments innés. Il insiste, comme Hobbes, sur le relativisme du bien et du mal, et les preuves ne lui manquent pas : les Mingréliens enterrent sans aucun remords leurs enfants vivants, les Topinambous croient mériter les paradis en dévorant beaucoup d'ennemis, etc. (t).

Matéraliste aussi est le philosophe anglais dans ses Quelques pensées sur V éducation (1693).

Il y arbore pour idéal le mens sana in cor pore sano

(1) « Si l'idée du juste et de l'injuste n'est pas innée chez l'homme à titre d'idée parfaitement déterminée, celui-ci apporte du moins en naissant la faculté de la concevoir. Nous naissons avec des jambes, quoique nous ne sachions nous en servir que plus tard ; de même nous apportons pour ainsi dire, en naissant, l'organe qui nous fera distinguer le juste et l'injuste ; et le développement de notre esprit provoque nécessairement la fonction de cet organe. » (Lange : Histoire du matérialisme.)

Incontestable; seulement cette puissance morale latente est fille du développement social des sentiments que se sont héréditairement transmis les successives générations humaines.

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de Juvénal : une âme saine dans un corps sain, et il envisage l'éducation sous ce triple aspect :

L'éducation physique ayant pour principe l'endurcissement du corps;

L'éducation intellectuelle ayant pour principe l'utilité pratique ;

L'éducation morale ayant pour principe l'honneur et pour objectif la culture des vertus et des facultés utiles qui sont : i° la vertu ; 2° la prudence ; 3° les bonnes manières, l'instruction (i).

Rien de plus matérialiste que cette éthique (2)

Bien qu'allant plus loin que Locke, dans la négation de l'innéité, puisqu'il met la réalité du moi en question (3), Hume ne conclut pas comme son compatriote et, le premier des modernes, il fait reposer la morale sur le sentiment de sympathie. Point de vue que nous examinerons dans la suite du présent ouvrage.

Nous clorons la série des morales matérialistes du xvne siècle par une interprétation sommaire des Maximes de la Rochefoucauld.

Dans son recueil, qualifié de «miroir de l'homme»

(1) Voir pour la critique de cette méthode éducative. (G. Compayré : Histoire de la Pédagogie.)

(2) Matérialiste aussi devint la philosophie sensualiste, acclimatée en France par Condillac,Destutt de Tracy, Laromiguière Ainsi le voulait la logique. C'est Cabanis qui jeta le filon sensualiste dans le grand courant matérialiste.

(3) Tel pourra peut-être percevoir quelque chose de simple et de permanent qu'il nomme son moi. D'ailleurs, à l'exception de quelques métaphysiciens, je puis affirmer hardiment que tous les autres hommes ne sont qu'un faisceau ou une collection d'idées différentes qui se succèdent avec une incompréhensible rapidité et se trouvent dans une fluctuation et un mouvement continuels. (Hume.)

par La Fontaine (ce qui ne fait pas l'éloge de l'homme) et « d'assez triste livre» par J.-J. Rousseau, l'écrivain gentilhomme base toute morale sur l'intérêt — ce qui nous le fait ranger parmi les matérialistes — et sur l'amour-propre, — on ne disait pas encore égoïsme.

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

Quelques découvertes que l'on ait faites dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est pas souvent autre chose qu'un art de paraître honnête.

Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut.

L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.

L'intérêt qui aveugle les uns fait la lumière des autres.

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.

L'orgueil est égal dans tous les hommes et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.

L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes ; et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en sommes exempts.

La générosité est un industrieux emploi du désintéressement pour aller plus tôt à un plus grand intérêt.

Quant à la bonté véritable, c'est une vertu inférieure qu'il faut laisser au peuple : dans un esprit cultivé elle ne peut être sincère :

La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des maux où nous pouvons tomber.

Il faut se contenter de témoigner de la compassion et se garder bien d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au-dedans d'une âme bien faite, qui n'est bonne qu'à affaiblir le cœur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passion pour le porter à faire les choses.

Des aphorismes aussi clairs n'ont besoin d'aucun commentaire. La Rochefoucauld fut un grand écrivain, un satirique incomparable, mais un bien piètre moraliste.

LA METTRIE, DIDEROT, d'aLEMBERT, HELVETIUS, d'hOLBACH, SAINT-LAMBERT, VOLNEY, MARMONTEL, CONDORCET.

Le grand siècle se présente à nous avec la plus brillante école matérialiste qu'ait encore vue le monde. Conformément aux traditions fournies par les grandes époques matérialistes, la nouvelle école ne ménagera pas les préjugés. Elle commence par poser sa donnée éthique avec une rudesse extrême où l'on sent presque la préoccupation de froisser les opinions cou-

rantes. La Mettrie/ecit qui devint, à cause de cela, le monstrum horrendum du matérialisme.

Étant déjà assez insolites par elles-mêmes, en ces beaux jours du jésuitisme et du jansénisme, les opinions de La Mettrie furent odieusement caricaturées. Le résumé suivant, que nous donnons d'après l'un des plus nobles représentants du spiritualisme philosophique moderne (Lange), a le mérite d'être fidèle et de faire justice de quelques exagérations.

Le bonheur de l'homme repose sur le sentiment du plaisir qui est partout le même, mais se divise, suivant sa qualité, en plaisir grossier ou fin, court ou durable. Comme nous ne sommes que des corps, nos jouissances intellectuelles, même les plus élevées, sont par conséquent, en vertu de leur substance, des plaisirs corporels; mais, quant à leur valeur, ces plaisirs diffèrent beaucoup les uns des autres. Le plaisir sensuel est vif mais court, le bonheur qui découle de l'harmonie de tout notre être est calme mais durable. L'unité dans la variété, cette loi de la nature entière, se retrouve donc ici, et il faut reconnaître en principe que toutes les espèces de plaisir et de bonheuront des droits égaux, bien que les natures nobles et instruites éprouvent d'autres jouissances que les natures basses et vulgaires, j

Cette différence est secondaire, et, à ne considérer que l'essence du plaisir, non seulement il échoit à l'ignorant comme au savant, mais encore il n'est pas moins grand pour le méchant que pour le bon.

Le développement intellectuel d'un sujet n'est pas une condition sine quâ non de bonheur. Que le bonheur de l'homme soit fondé sur la sensibilité et non sur l'éducation, c'est chose démontrée par le grand nombre d'ignorants qui se sentent heureux dans leur ignorance et même en mourant se consolent par des espérances chimériques qui sont pour eux un bienfait.

LES MORALES MATERIALISTES 2 00,

Avec une théorie semblable, on peut justifier l'immobilisme intellectuel et politique. L'intelligent et habile Frédéric II avait quelques motifs de protéger La Mettrie. Mais reprenons notre exposé :

La réflexion peut augmenter le plaisir, mais non le donner. Celui qu'elle rend heureux possède un bonheur supérieur ; mais souvent la réflexion détruit le plaisir. L'un se sent heureux par ses simples dispositions naturelles; l'autre est riche, honoré et amoureux ; malgré cela, il se sent malheureux, parce qu'il est inquiet, impatient et jaloux, parce qu'il est l'esclave de ses passions.

Toutes choses égales, la différence entre les bons et les mauvais consiste en ce que, chez les premiers, l'intérêt public l'emporte sur l'intérêt privé, tandis que le contraire a lieu chez les derniers. Les uns et les autres agissent avec nécessité. D'où l'on peut et doit inférer que le repentir est absolument condamnable, parce qu'il ne fait que troubler la tranquillité de l'homme sans influer sur sa conduite (1).

Nous pouvons cependant, confesse La Mettrie, donner la préférence à ceux qui mettent l'intérêt général au-dessus de l'intérêt particulier, en un mot aux altruistes sur les égoïstes, et diriger en ce sens notre éducation et nos ordonnations sociales. Mais il n'a pas compris que « le principe moral le plus important sur lequel le matérialisme puisse s'appuyer » c'est la sympathie et le sens social. Il ne mentionne qu'en passant l'altruisme. « On s'enrichit en quelque sorte par la bienfaisance et l'on prend part à la joie qu'on fait naître. » Ce n'est pas assez dire.

En somme, comme le dit excellemment le philo-

(1) Epicure a pourtant dit que la connaissance de la faute est le commencement du salut.

sophe que nous gavons suivi pour cet exposé, si La Mettrie a trop prêché le relativisme moral, il n'a pas prêché ouvertement le vice, comme l'a fait, dans sa fable des Abeilles, Mandeville, le prototype des économistes libéraux, des champions du laisser-faire économique.

J'aperçus, dans le vague de l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement. Il ne portait sur rien. Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamètre, soutenaient des voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours dont elles étaient symétriquement percées... Je parvins au pied d'une tribune à laquelle une grande toile d'araignée servait de dais. Elle me parut posée comme sur un point d'aiguille. Cent fois par jour je tremblai pour le personnage qui l'occupait. C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche, et soufflait des bulles à une foule de spectateurs qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues... Tous ses membres grossissaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le progrès de ses accroissements successifs, il m'apparut sous cent formes diverses. Je le vis diriger vers le ciel un long télescope, estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps, constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air et, le prisme en main, décomposer la lumière.

C'était alors un énorme colosse ; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abîme, ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle.

Il secouait de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au loin dans les airs, éclairait au fond des eaux et pénétrait dans les entrailles de la terre. Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque qui vient à nous ?

Reconnaissez l'Expérience, me répondit-il. Fuyons, me

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dit encore Platon ; cet édifice n'a plus qu'un moment à durer. A ces mots, il part ; je le suis ; le colosse arrive, frappe le portique : il s'écroule avec un bruit effroyable, et je me réveille.

Ainsi tombe ce « portique des hypothèses », palais de « cette maudite métaphysique qui a fait tant de fous. »

Vous avez reconnu dans cette description le grand ouvrier de Y Encyclopédie. L'éthique de Diderot n'est pas moins antimétaphysicienne que sa philosophie.

C'est la propriété acquise par le travail ou par droit de premier occupant qui fit sentir le premier besoin des lois.... Toute guerre naît d'une prétention commune à la même propriété... Toutes les institutions civiles et nationales se consacrent et dégénèrent réciproquement toutes les lois surnaturelles et divines ; et réciproquement toutes les lois surnaturelles et divines se fortifient et s'éternisent en dégénérant en lois civiles et nationales. C'est une des palingénésies les plus funestes au bonheur et à l'instruction de l'espèce humaine... Il existait un homme naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel... Tantôt l'homme naturel est le plus fort, tantôt il est terrassé par l'homme moral et artificiel.

L'idéal moral est brièvement formulé :

Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s'exerçant à la connaissance du vrai, en ayant toujours devant les yeux qu'il n'y a qu'une seule vertu, la justice ; qu'un seul devoir, se rendre heureux ; un seul corollaire, ne pas surfaire la vie, ne pas craindre la mort (i).

(1) Diderot mourut en philosophe et en homme de bien. Le curé de Saint-Sulpice eut l'ambition d'ajouter la conquête du créateur de l'Encyclopédie à la conversion de Voltaire. Il insista surtout longtemps pour une rétractation : « Cela, disaitil, ferait un si bel effet dans le monde. — Oui, répondit Diderot, mais avouez que ce serait un impudent mensonge. » CLanfreyJ

D'Alembert passe moins légèrement sur la sympathie considérée comme base de la morale matérialiste :

L'observation des lois naturelles écrites est ce qu'on

appelle probité, la pratique îles lois 'naturelles écrites est ce qu'on appelle la vertu :. celte pratique est proprement l'objet de la morale, car la sévérité des lois qui produit la crainte est la morale la plus efficace qu'on puisse opposer aux crimes, et la vraie morale, celle qui enseigne la vertu, est le supplément des lois.

La vertu sera d'autant plus pure, que l'on sera plus rempli de l'amour universel de l'humanité. Or, notre âme n'a qu'une certaine étendue d'affections ; ainsi, les

passions qui remplissent l'âme de quelque objet particulier nuisent à la vertu, parce que le degré de sentiment qu'elles emportent et qu'elles consomment est autant de retranché sur celui qu'on doit à tous les membres de la société pris ensemble. L'amour, par exemple, peut produire quelquefois le même effet que le défaut d'humanité, par la violence avec laquelle il nous concentre dans un objet et nous détache de tous les autres : il n'éteint pas l'amitié dans les âmes vertueuses, mais souvent il l'assoupit; s'il adoucit quelquefois les âmes féroces, il dégrade encore plus sûrement les âmes faibles. L'amour est pourtant de toutes les passions la plus naturelle, la plus excusable et la plus commune.

On n'a jamais dît mieux. L'illustre victime de l'hystérique pimbêche qui fut Al"" de Lespiuasse put comprendre, dans sa douleur, l'égoïsme et les injustices de l'amour, qui est à l'amitié ce que l'instinct est à la raison héritée, acquise et développée dans le sens de la justice et de la bienveillance.

Cependant d'Alembert était tropde son siècle pour ne pas faire de l'égoïsme éclairé le principe de tout altruisme.

Si on appelle bien-être ce qui est au delà du besoin absolu, il s'ensuit que sacrifier son bien-être au besoin d'autrui est le grand principe de toutes les vertus sociales, el le remède à toutes les passions. Mais ce sacrifice est-il dans la nature, et en quoi consistc-t-il ?

Sans doute, aucune loi naturelle OU politique ne peut nous obliger à aimer les autres plus que nous ; cet héroïsme, si un sentiment absurde peut être appelé ainsi, ne saurait être dans le cœur humain. Mais l'amour éclairé de notre propre bonheur nous montre, comme des biens préférables à tous les autres, la paix avec nous-mêmes et rattachement de nos semblables ; et le moyen le plus sûr de nous procurer cette paix et cet attachement est de disputer aux autres le moins possible la jouissance de ces biens de convention si chers à l'avidité des hommes; ainsi l'amour éclairé de nous-mêmes est le principe de tous les sacrifices.

Helvétius, L'homme bienfaisant entre tous, le philosophe magnanime qui disait de son détracteur Marivaux : « Ah ! le malin, si je ne le pensionnais pas de 2,000 francs par an, comme je le remettrais à sa place; mais, dans notre situation réciproque, cela le gênerait ». Helvétius insiste sur le caractère égoïstique de la sympathie. Il a même dit cette parole terrible : « Aimer, c'est avoir besoin. » Son argumentation est serrée :

La sensibilité physique produit nos idées, ou, ce qui revient au même, nos idées nous viennent par les sens.

Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu.

C'est par de bonnes lois qu'on rend les hommes vertueux.

La douleur et le plaisir font penser et a^ir les hommes.

Il faut traiter la morale comme les autres sciences, et faire une morale comme une physique expérimentale.

2g4 LA M0RALE SOCIALE

C'est à la différente manière dont le désir du bonheur se modifie qu'on doit ses vices et ses vertus.

Les hommes ne sont point méchants, mais soumis à leurs intérêts.

Les actions vertueuses sont les actions utiles au public.

De tous les plaisirs des sens, l'amour est le plus vif.

Il faut moins se plaindre de la méchanceté des hommes que de l'ignorance des législateurs, qui ont toujours mis en opposition l'intérêt particulier à l'intérêt général.

Voici comment il développe :

Tous les hommes sont mus par la force ; tous tendent également à leur bonheur ? Que c'est la diversité des passions et des goûts, les uns conformes et les autres contraires à l'intérêt public, qui décide de nos vertus et de nos vices. Sans mépriser le vicieux, il faut le plaindre, se féliciter d'un naturel heureux, remercier le ciel de ne nous avoir donné aucun de ces goûts et de ces passions qui nous eussent forcés de chercher notre bonheur dans l'infortune d'autrui. Car enfin on obéit toujours à son intérêt; et de là l'injustice de nos jugements, et ces noms de juste et d'injuste prodigués à la même action, relativement à l'avantage ou au désavantage que chacun en reçoit. Mais, dirat-on, si l'on fait tout pour soi, on ne doit donc pas de reconnaissance à ses bienfaiteurs ! Du moins, répondrai-je, le bienfaiteur n'est-il pas en droit de l'exiger... C'est en faveur des malheureux, et pour multiplier le nombre des bienfaiteurs, que le public impose avec raison aux obligés le devoir de la reconnaissance.

En résumé, l'auteur de l'Esprit se préoccupa surtout des droits et des devoirs de l'individu ; la doctrine, qui n'est au fond que celle d'Epicure plus largement interprétée, après avoir été vulgarisée par Volney et ramenée par Bentham à une forme plus

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scientifique, est devenue la morale utilitaire ou de l'intérêt bien entendu.

Dans le même ordre de pensée nous trouvons d'Holbach qui, comme Épicure. donna pour but aux efforts de l'humanité « la félicité durable, non le plaisir éphémère ».

L'illustre baron tenta dans le Système social de fonder la morale sur la physiologie et l'éducation ; mais, tout en proclamant l'eudémonisme terrestre, il loue vivement les vertus civiques qui sont bien quelquefois, quoi qu'il prétende, de la vertu par vertu.

La morale, dit-il, doit être fondée sur la nature de l'homme ; il faut qu'elle lui apprenne ce qu'il est, le but qu'il se propose et les moyens d'y parvenir. Respicc finem, envisage ton but : voilà l'abrégé de toute morale.

C'est incontestable ; mais toute la difficulté est reportée à la fixation du but qui sera moral, en raison seulement de ses extensions altruistes.

D'Holbach s'exagère l'influence de l'éducation, car c'est trop s'avancer que de dire : « L'homme par sa nature n'est ni bon ni méchant. Il cherche le bonheur dans chaque instant de sa durée. Le plus grand scélérat aurait pu devenir un homme de bien. »

Le mobile de l'intérêt ne peut, d'après d'Holbach lui-même, être invoqué que par l'homme de bien, ce qui équivaut à faire découler la morale de la connaissance et de la prédominance des sentiments moraux, et ceci est exact.

Le mot « intérêt », dit-il encore avec raison, est le synonyme d'injustice, de corruption, de malice, de petitesse, dans un avare, un courtisan, un tyran. Dans l'homme de bien « intérêt » signifie équité, bienfaisance, grandeur d'âme, désir de

mériter l'estime- des autres ou désir d'être bien avec soi même.

Bien plus que les précédents philosophes, le savanr auteur du Système social recommande la bonté. 11 en parle comme un panthéiste moderne :

Que j'aime le principe de l'homme sensible qui a dit qu'on ne devrait ni battre un chien ni détruire un insecte, sans aucune cause suffisante pour se justifier devant le tribunal de l'équité'!

Nous avancerons encore dans cette voie de l'altruisme avec Volney.

Il dit bien, lui aussi, selon la formule matérialiste : « La base de la moralité est l'amour éclairé de soimême. Le vice ou la vertu ont toujours un but physique qui est de détruire ou de conserver le corps » ; et par là l'auteur des Ruines est de l'école de Diderot, d'Alembert, Helvétius, d 'Holbach; mais c'est un véritable altruiste, lorsque, dans son Catéchisme du citoyen français, il recommande comme il suit les vertus sociales :

La nature a organisé l'homme pour la société. « En lui donnant des sensations, elle l'organisa de telle sorte que les sensations des autres se reflètent en lui ; de là naissent des sensations simultanées de plaisir, de douleur, de sympathie, qui sont un charme et un bien indissoluble de la société. »

Plus loin nous lisons avec autant de plaisir :

Demande. — Comment la charité ou l'amour du prochain est-il un précepte ?

Réponse. — Par raison d'égalitéet de réciprocité, car, lorsque nous nuisons à autrui, nous lui donnons le droit de

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nous nuire à son tour. Ainsi, en attaquant l'existence d'autrui, nous portons atteinte à la nôtre, par l'effet de la réciprocité. Au contraire, en faisant du bien à autrui, nous avons lieu et droit d'en attendre l'échange, l'équivalent, et tel est le caractère de toutes les vertus spéciales d'être utiles à l'homme qui les pratique par le droit de réciprocité qu'elles donnent sur ceux à qui elles ont profité. Vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi.

Cela ne revient-il pas au dialogue de Marmontel dans le meilleur de ses Contes moraux, le Mysanthrope converti :

Le vice et la vertu ne sont que des rapports. L'un est vice parce qu'il nuit aux hommes, l'autre est vertu par le bien qu'il fait.

— Précisément.

Haïr le vice et aimer la vertu, ce n'est donc que s'intéresser aux hommes, et pour s'y intéresser il faut les aimer.

Pour s'intéresser aux hommes il faut les aimer. « La loi et les prophètes » de la morale sociale sont contenus dans ces quelques mots.

A mesure que nous nous approchons de la révolution, la morale matérialiste devient plus sociale. Saint-Lambert, auteur aussi d'un Catéchisme civique, parle comme Volney et Marmontel :

Demande. — Qu'est-ce que l'homme ?

Réponse. — Un être sensible et raisonnable.

Demande. — Comme sensible et raisonnable, que doit-il faire ?

Réponse. — Chercher le plaisir, éviter la douleur.

Demande. — Quels sont ceux qui s'aiment bien ?

Réponse. — Ceux qui ne séparent pas leur bonheur de celui des autres hommes. Ètes-vous jeune ou vieux, riche ou pauvre, faible, ignorant ou éclairé ? Mortel, vous devez à

2Q8 LA MORALE SOCTALE

tous les mortels d'être juste. Riche, vos richesses sont dans vos mains le tribut d'un pauvre. Ouvrez-lui son trésor ; pauvre, vous ne donnerez que de faibles secours aux malheureux, mais allez le consoler dans son travail, et rappelez l'espérance dans son âme. Surprenez-vous un secret ? C'est la propriété d'un autre ; respectez sa propriété. Vous confie-t-on un secret ? C'est un dépôt ; ne violez pas ce dépôt.

Prenez l'habitude de faire et de dire ce qui peut unir les hommes entre eux.

Faites-vous aimer, afin qu'on aime dans votre bouche la justice et la vérité.

Vous avez un ennemi tant que vous n'avez pas pardonné.

Redoublez d'égards pour l'homme que vous avez obligé, et d'amour pour celui qui nous oblige.

Servez l'homme dans celui dont vous ne pouvez aimer la personne.

Dites-vous : mes biens ne sont pas à moi seul, ils sont à moi et à l'Etat ; ma vie n'est pas à moi seul, elle est à moi et à l'Etat.

Ainsi est dignement close, à la fin du xvme siècle, l'éthique matérialiste ou utilitaire commencée au xvne, sous de si fâcheux auspices, avec Hobbes et Mandeville.

Il s'agira maintenant de lui donner une rigueur mathématique ; c'est ce qu'indique l'éminent et glorieux disciple de d'Alembert: Condorcet (i) ; c'est ce qui va tenter Bentham.

(i) « En méditant sur la nature des sciences morales, on ne peut s'empêcher de voir qu'appuyées comme les sciences physiques sur l'observation des faits, elles doivent suivre la même méthode, acquérir une langue également exacte et précise, atteindre au même degré de certitude. Tout serait égal entre elle pour un être qui, étranger à notre espèce, étudierait la société humaine comme nous étudions celle des castors et des

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