‹ La morale socialeChapitre 56 sur 60 · BENTHAM ET SES SUCCESSEURS · texte numérisé non relu

BENTHAM ET SES SUCCESSEURS

Bentham est à la morale matérialiste, que nous appellerons utilitaire, ce que Kant, son contemporain, est à la morale spiritualiste ou intuitive. Non pas qu'il ait élargi le cadre de la morale utilitaire, au contraire il Ta plutôt rétréci : mais il lui a donné une précision qu'elle n'avait pas eue avec les philosophes français, il l'a réduite à être, selon sa propre définition, une arithmétique des plaisirs et des peines.

Pour lui donc, comme pour ses prédécesseurs français, la nature a placé le genre humain sous l'empire de deux souverains maîtres : la peine et le plaisir. Ce principe, selon Bentham. n*a pas été démontré, tant il est évident; il suffit de l'expliquer. Cela fait, l'utilitaire conclut que le plaisir, étant l'unique but de la vie, il doit être l'unique règle des actes. Cependant le but de la vie ne doit pas être le seul plaisir individuel, mais aussi le bonheur collectif (i). Il ne faut pas non plus que le plaisir soit immédiat : « L'utilitaire enseigne à

abeilles. Mais ici l'observateur fait partie lui-même de la société qu'il observe, et la vérité ne doit avoir que des juges, prévenus ou séduits. La marche des sciences morales sera donc plus lente que celle des sciences physiques. (Condorcet : Discours et réception à l'Académie française.)

(1) Bentham raconte qu'il cherchait depuis longtemps un système de morale, auquel il pût s'attacher, lorsqu'un livre du docteur Priestley, à présent oublié, lui tomba par hasard sous la main; il y trouva pour la première fois cette formule écrite en italique : Le plus grand bonheur du plus grand nombre.

« A cette vue, je m'écriai, transporté de joie comme Àrchi

donner au plaisir une direction telle qu'il soit productif d'autres plaisirs, et à la peine une direction telle qu'elle devienne une source de plaisirs, ou du moins qu'elle soit rendue aussi légère, aussi supportable et aussi transitoire que possible. » Dans la recherche du bonheur la société doit rivaliser avec l'individu. Elle peut l'aider beaucoup en cela; aussi son but doit-il être d'organiser toutes choses en vue de réaliser la plus grande somme déplaisir pour tous. Dans ce sens, l'intérêt public s'identifiera avec l'intérêt privé. Les actes qui procurent la plus grande somme de plaisirs seront vertueux : ceux qui produisent le plus de souffrances seront mauvais.

Bentham, dit le jeune et savant auteur de la Morale anglaise contemporaine, ne voit en face de sa doctrine qu'un antagoniste., un seul, mais qui se revêt de mille formes diverses ■: c'est ce principe absolu et magistral qui a pour devise : « Ipse dixi, je l'ai dit. » A Yipsedixitisme se rattachent deux doctrines: la première, Y ascétisme ; la seconde repose sur ce que Bentham appelle le principe de sympathie et d'antipathie. Ce principe consiste à approuver ou à blâmer par sentiment, sans admettre aucune autre raison de ce jugement que le jugement même : simple affaire d'humeur, d'imagination et de goût. A ce principe, Bentham rattache toute doctrine qui admet soit la conscience, soit le sens moral., soit une loi naturelle, un droit naturel , une obligation morale, etc. Tous les moralistes a priori rentrent ainsi, selon Bentham, dans le genre trop nombreux de ceux qui blâment ou approuvent

mède lorsqu'il découvrit le principe fondamental de l'hydrostatique : Eurêka, j'ai trouvé ! » (M. Guyau : la Morale anglaise contemporaine).

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sans raison, par une sympathie ou une antipathie, elles-mêmes se ramenant, en fin de compte, à une foule de mobiles intéressés que Bentham énumère et classe: on désapprouve par répugnance des sens, par orgueil blessé, etc. Sous l'apparent arbitraire des sentiments moraux, Bentham croit retrouver l'influence fatale de l'intérêt.

Quant à la prétendue obligation morale, c'est un terme vague, nuageux et vide, aussi longtemps que l'idée d'intérêt ne vient pas le préciser et le remplir. Des devoirs « il est fort inutile d'en parler, le mot même a quelque chose de désagréable et de répulsif... Quand le moraliste parle de devoirs, chacun pense aux intérêts . » Mais la conscience? demandera-t-on peut-être. — « Chose fictive », répond Bentham. La conscience, c'est Y opinion favorable ou défavorable qu'un homme conçoit de sa propre conduite, opinion qui n'a de valeur qu'autant qu'elle est conforme au principe utilitaire.

Mais citons les paroles du maître :

Il est fort inutile de parler des devoirs... L'intérêt est uni au devoir dans toutes les choses de la vie ; plus on examinera ce sujet, plus l'homogénéité de l'intérêt et du devoir paraîtra évidente... En saine morale, le devoir d'un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu'il a intérêt à ne pas faire... par une juste estimation, il apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs...

A la formidable objection que raisonner ainsi c'est faire la part trop belle aux égoïstes et aux corrompus, Bentham réplique sans se troubler :

Aujourd'hui l'homme vicieux semble avoir une balance de plaisir en sa faveur ; le lendemain, le niveau sera réta-

bli, et le jour suivant on verra que la balance est en faveur de l'homme vertueux : La déontologie ne demande pas de sacrifice définitif. Elle propose à l'homme un surplus de jouissances. Il cherche le plaisir ; elle l'encourage dans cette recherche ; elle la reconnaît pour sage, honorable et vertueuse, mais elle le conjure de ne point se tromper dans ses calculs. Elle lui représente l'avenir... Elle demande si, pour la jouissance goûtée aujourd'hui, il ne faudra point payer un intérêt usuraire. Elle demande que la même prudence de calcul, qu'un homme sage applique à ses affaires journalières, soit appliquée à la plus importante de toutes les affaires, celle de la félicité et du malheur.

Plus loin, avec une instance plus grande, le grand utilitaire nous dit :

La tâche du moraliste éclairé est de démontrer qu'un acte immoral est un faux calcul de l'intérêt personnel, et que l'homme vicieux fait une estimation erronée des plaisirs et des peines.

Ne reculant devant aucune conséquence, Bentham ajoute :

La déontologie (i) reconnaît que l'ivrogne lui-même se propose un but convenable ; mais elle est prête à lui prouver qu'il se trompe.

Nous dirons plus, ajoute-t-il, d'après le principe de l'utilité, le plus abominable plaisir que le plus vil des malfaiteurs ait jamais retiré de son crime ne devrait pas être réprouvé s'il demeurait seul, mais il est nécessairement suivi d'une telle quantité de peines, ou, ce qui revient au même, d'une telle chance d'une certaine quantité de peines, que le plaisir en comparaison est comme rien ; et c'est là

(i) Déontologie, science de ce qui convient. C'est parce néologisme que Bentham définit la morale.

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la vraie, la seule raison, mais parfaitement suffisante pour en faire un sujet de châtiment.

Tout cet étalage « d'égoïsme éclairé » a pour but unique le bonheur de chacun, mais seulement dans la félicité commune.

La première loi de la nature, c'est de désirer notre propre bonheur. Les voix réunies de la prudence et de la bienveillance se font entendre et nous disent : Cherchez votre propre bonheur dans le bonheur d'autrui. — Si chaque homme agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel, obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l'humanité arriverait à la suprême félicité, et le but de toute morale, le bonheur universel serait atteint. En écrivant cet ouvrage, ajoute Bentham, nous avons pour objet le bonheur de l'humanité, ton bonheur, lecteur, et celui de tous les hommes.

Généreuses paroles que le grand utilitaire commente dignement en étendant sa bienveillance aux animaux.

Ce que nous nous proposons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire un/être capable de le goûter ; et l'action d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine, car, si les animaux que nous appelons inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s'appuieraient donc les titres de notre propre espèce ?

Un homme sympathique envers les animaux sera plus disposé à la sympathie envers les hommes, et réciproquement ; Bentham ajoute ces belles paroles :

La chaîne de la vertu enserre la création sensible tout entière. Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la race humaine, et celui de la race humaine est inséparable du nôtre.

Pour achever de faire connaître la méthode benthamiste, donnons un exemple de X arithmétique morale qui lui sert de mesure de comparaison.

Voici par exemple l'ivrognerie :

Il ne s'agit pas de savoir si c'est une habitude honteuse et déprimante, mais si elle est ou n'est pas nuisible. Évidemment elle apporte un plaisir, mais un plaisir de courte durée ; ce plaisir constitue la colonne des profits. Quelle est la colonne des pertes ? Nous avons de suite :

i° Les indispositions et autres effets préjudiciables à la santé ; 20 les peines contingentes à venir, par suite l'affaiblissement de la constitution et des maladies résultant de l'ivrognerie ; 3° la perte de temps et d'argent proportionnée à la valeur de ces deux choses ; 4° la peine produite dans l'esprit de ceux qui vous sont chers, tel que, par exemple, une mère, une épouse, un enfant ; 5° la défaveur attachée au vice de l'ivrognerie, le discrédit notoire qui en résulte aux yeuxd'autrui ; 6° le risque d'un châtiment légal et la honte qui l'accompagne, comme, par exemple, les lois punissant la manifestation publique de l'insanie temporaire produite par l'ivresse ; 70 le risque des châtiments attachés au crime qu'un homme ivre est exposé à commettre ; 8° le tourment produit par la crainte des- peines d'une vie future.

• Il est évident, conclut Bentham, que mathématiquement l'ivrognerie est une action mauvaise; la colonne des pertes probables l'emporte énormément sur celle des profits assurés. L'ivrognerie, au point de vue commercial, serait une spéculation ruineuse ; on achèterait trop cher le plaisir qu'elle prouve. C'est incontestable, mais inviter chacun à faire ce

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calcul, est-ce le meilleur moyen de combattre le vice de l'ivrognerie ? Les dérivatifs seraient plus efficaces, carie calcul arrive bien tard, lorsque l'attraction passionnelle pèse de tout son poids sur la volonté (i).

De nos jours, J.-S. Mill et Spencer, pour ne parler que des plus illustres, ont donné à l'utilitarisme un lustre plus éclatant encore. Ils en ont, de plus, élargi heureusement les horizons.

J.-S. Mill est, à vrai dire, plutôt un altruiste à raisonnements utilitaires qu'un utilitaire proprement dit.

Il base bien la morale sur la recherche du plaisir ; mais il mesure le plaisir à la qualité, non à la quantité, et le plaisir suprême qui doit l'emporter sur les autres, c'est le bonheur d'autrui, c'est la félicité commune (2).

Sans entreprendre, s'écrie-t-il, de justifier l'opinion, ni même de préciser le genre de justification dont elle est susceptible, je déclare simplement ma conviction, que le principe général auquel toutes les règles de la pratique devraient être conformes, que le critérium par lequel elles

( 1 ) L'utilitarisme benthamiste trouva des réfractaires parmi les matérialistes, et parmi ceux-là il faut citer Shelley qui, dans son Prométhée délivré, glorifie la vie morale du Messie hellénique comme aurait fait un stoïcien :

« Souffrir des maux que l'on croit infinis; oublier des injustices plus noires que la mort et la nuit ; défier le pouvoir qui semble tout-puissant ; aimer et supporter, espérer jusqu'à ce que l'espérance crée de son propre naufrage la chose contemplée ; ne jamais changer, ni faillir, ni se repentir: voilà ta gloire, Titan ! »

(2) C'est ce qu'il a appelé imprégner l'utilitarisme benthamiste d'éléments stoïciens et d'éléments chrétiens. Seulement le plaisir ainsi choisi devient simplement le bien des moralistes catégoriques.

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devraient être éprouvées, est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain, ou plutôt de tous les êtres sensibles; en d'autres termes, que promouvoir le bonheur est le principe général de la téléologie ou théorie des fins.

Sortant, nous insistons là-dessus, de la donnée utilitariste, il fait de la vertu l'objet d'une véritable obligation morale. Car, quelle autre explication donner à des paroles comme celles-ci :

L'amour de l'argent, du pouvoir ou de la gloire peut rendre et souvent réussit à rendre l'individu nuisible aux autres membres de la société à laquelle il appartient, tandis que rien au monde ne le rend aussi précieux pour ses semblables que la culture dé l'amour désintéressé par la vertu. Par conséquent^ le critérium utilitaire, tout en tolérant et en approuvant ces autres désirs acquis aussi longtemps qu'ils sont utiles, ordonne et exige que la culture de l'amour de la vertu soit poussée aussi loin que possible, comme étant, entre toutes choses, ce qui importe le plus au bonheur général.

Il veut que cette vertu ainsi cultivée soit altruiste :

J'admets pleinement cette vérité: que la culture d'une noblesse idéale de volonté et de conduite est, pour les êtres humains individuels, une fin à laquelle doit céder, en cas de conflit, la recherche de leur propre bonheur ou de celui des autres (en tant qu'il est compris dans le leur). Mais je soutiens que la question même de savoir ce qui constitue cette élévation de caractère doit être décidée en se référant au bonheur comme principe régulateur. Le caractère lui-même devrait être pour l'individu une fin suprême, simplement parce que cette noblesse de caractère parfaite, ou approchant de cet idéal chez un assez grand nombre de personnes, contribuerait plus que toute autre chose à rendre la vie humaine heureuse, — heureuse

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à la fois, dans le sens relativement humble du mot, par le plaisir et l'absence de douleur, et, dans le sens le plus élevé, par une vie qui ne serait plus ce qu'elle est maintenant, presque universellement puérile et insignifiante, mais telle que peuvent la désirer et la vouloir des êtres humains dont les facultés sont développées à un degré supérieur.

J.-S. Mill tient même à prouver, comme un simple idéaliste, que le beau et le bien sont identiques. Il prouve surtout par là l'excellence de sa nature. Nous continuons à citer:

Ceux-là seulement sont heureux, dit-il, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent, non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à une autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant. Les plaisirs de la vie — telle était la théorie à laquelle je m'arrêtais — suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en passant sans en faire l'objet principal de l'existence. Essayez d'en faire le but principal de la vie, et du coup vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux. Demandezvous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur.

Paroles d'une grande âme et d'un cœur ardent. Le philosophe anglais démontre que la société mieux organisée peut, par la justice économique, supprimer la pauvreté et ses douleurs ; par l'éducation, l'ignorance et ses vices. Elle peut aussi, par l'harmonie des intérêts, réduire Légoïsme à n'être plus ni malfaisant

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ni violent, et, par le complet développement intellectuel affectif et physique de l'être humain, avoir raison de la corruption et du mal moral.

Quelle différence entre cette morale d'un grand économiste, d'un grand philosophe, d'un penseur profond, de l'un des hommes les plus sympathiques et les plus éminents du xixe siècle et la morale socialiste ?

Aucune. Aussi, sur ce point, nous déclarons-nous le fervent admirateur de J.-S. Mill.

Son éthique a été résumée avec une précision rare par M. Guyau dans ces lignes que je reproduis :

« L'égoïsme, ou la recherche du plaisir individuel au point de départ, puis le désintéressement, ou la recherche du plus grand bonheur général, puis enfin, comme condition de ce bonheur même, la dignité ou la recherche d'une noblesse idéale de volonté. »

Herbert Spencer élargit de son côté le cadre de l'utilitarisme, en tâchant de lui apporter une synthèse universelle basée sur les plus récentes constatations des sciences naturelles, sur les catégories du connaissable de Mill et sur le transformisme de Darwin.

Si donc il est vrai qu'il y a deux morales, celle primitive de l'égoïsme, celle idéale de l'altruisme, il est vrai aussi qu'il y a une morale intermédiaire, car il est nécessaire qu'entre le commencement et la fin, pendant toute l'évotion sociale, il s'établisse entre elle une morale transactionnelle qu'on peut appeler morale ego-altruiste et qui dominera tant que l'altruisme ne sera pas généralisé. Bien plus, l'altruisme absolu est une absurdité si l'on réfléchit qu'il n'est praticable sur une grande échelle que s'il se trouve dans la même société une moitié égoïste à côté d'une moitié altruiste. Si chacun s'intéressait dûment aux

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autres, il n'y aurait personne pour accepter les sacrifices que tous seraient prêts à faire. D'où il ressort que l'altruisme pur, dans une société, implique une nature humaine qui rend l'altruisme pur impossible, faute de gens envers qui le pratiquer.

Sophisme. D'abord l'altruisme ne saurait être à ce point absolu ; ensuite il n'a pas seulement en vue les services matériels (dont l'utilité diminuera à mesure que s'étendra la justice dans les rapports sociaux), mais aussi et surtout ce que nous appellerions les services moraux, la bienveillance, la compatissance, la sympathie... Or de ce côté son champ d'action est illimité.

Spencer a raison, toutefois, de montrer le côté immoral de l'altruisme absolu (maladie rare) dans la société actuelle. Indubitablement, au delà de certaines limites, le sacrifice de soi-même est un mal pour tout le monde, pour ceux en faveur desquels il s'accomplit, aussi bien que pour ceux qui l'accomplissent. Pour que le renoncement soit pratiqué par un homme, il faut que l'égoïsme soit pratiqué par un autre. S'il est noble de procurer une jouissance à autrui, l'empressement à accepter cette jouissance est tout le contraire.

Les socialistes l'ont bien compris ainsi, lorsqu'ils ont dit que le communisme, cet altruisme légalisé et réalisé, devra être précédé d'une période éducative de justice économique.

L'altruisme absolu étant critiqué de la sorte, Spencer ne tarit point en éloges sur l'altruisme relatif dont il fait, et avec raison, non seulement un agent de jus-

tice, de bonté, mais encore un agent de bonheur (i) :

C'est aussi une vérité à ne pas négliger, que la somme des plaisirs esthétiques est plus considérable pour une nature égoïste. Les joies et les douleurs humaines forment un élément principal de la matière de l'art, et il est évident que les plaisirs dont l'art est la source s'accroissent à mesure que se développe la sympathie pour ces joies et ces douleurs.

Si nous comparons la poésie primitive, ruisselante de violence, à notre poésie actuelle consacrée à exciter chez les lecteurs la sympathie pour les faibles, nous croyons qu'avec le développement d'une nature plus instruite s'est ouverte une sphère de jouissances inaccessibles aux temps barbares.

Au même point de vue, un égoïsme illégitime se nuit à lui-même en produisant une incapacité d'éprouver le bonheur, car il se prive d'un grand nombre de jouissances sociales, et il manque de ces accroissements de plaisir et de ces adoucissements de la douleur que nous procurent ceux qui nous aiment et partagent nos sentiments. Ajoutons que les plaisirs purement égoïstes sont rendus moins vifs par la société même ; dans la première partie de la vie et dans la seconde ils disparaissent presque entièrement. L'égoïsme est donc un déprimant du bonheur (2).

(1) Les conditions du bonheur sont indiquées par lui dans cette belle formule : La vie complète dans la société complète.

(2) Le point sur lequel je me sépare de la doctrine de l'utilité, telle qu'elle est ordinairement comprise, dit Fouillée avec quelque raison, n'est pas le but à atteindre, mais la méthode à suivre pour atteindre ce but. J'admets qu'il faut envisager le bonheur comme la fin dernière; je n'admets pas qu'il soit posé comme la fin prochaine. Après avoir conclu que le bon-

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Voilà certes de l'utilitarisme puisé aux sources les plus profondes de la personne humaine améliorée. Hâtons-nous d'ajouter que Spencer tient à bien établir que si, dans une certaine mesure, il admet une sorte d'obligation morale, ce n'est pas le renoncement qu'il prêche :

Quelque étrange, dit-il, que la conclusion paraisse, c'est cependant une. conclusion qu'il faut tirer ici : l'accomplissement de toutes les fonctions est, en un sens, une obligation morale.

On pense d'ordinaire que la morale nous commande seulement de restreindre certaines activités vitales qui, dans notre état actuel, se développent souvent à l'excès, ou qui sont en opposition avec le bien-être spécial au général ; mais elle nous commande aussi de développer nos activités, jusqu'à leurs limites normales. Si on les comprend ainsi, toutes les fonctions animales, aussi bien que les fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire.

Sans doute, dans notre état actuel de transition caractérisé par une adaptation très imparfaite de notre constitution aux conditions d'existences, des obligations morales

heur est ce qu'il s'agit de réaliser, la philosophie de l'utilité suppose que la morale n'a pas d'autre affaire que de généraliser empiriquement les résultats de la conduite et de fournir, pour la direction de la vie, ses généralisations empiriques et rien de plus. La thèse que je soutiens est que la morale, proprement dite, la science de la droite conduite, a pour objet de déterminer comment et pourquoi certains modes de conduite sont funestes, certains autres modes avantageux. Ces bons et mauvais résultats ne peuvent être accidentels, mais doivent être les conséquences nécessaires de la nature des choses, et je conçois qu'il appartient à la science morale de déduire les lois de la vie et les conditions de l'existence, quels sont les actes qui tendent à produire le malheur. Gela fait, ces déductions doivent être reconnues comme lois de conduite, et l'on doit s'y conformer sans avoir égard à une évaluation directe du bonheur et du malheur.

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d'ordre suprême rendent souvent nécessaire une conduite préjudiciable au point de vue physique; mais nous devons reconnaître aussi que, laissant de côté les autres effets, il est immoral de traiter le corps de manière à diminuer la plénitude ou la vigueur de sa vitalité.

De même, pour lui, le but moral et social doit être une expansion de l'être humain dans la liberté, la solidarité et la justice, non un effacement de l'individu devant l'être collectif.

Ce que nous appelons la loi morale, dit-il, la loi de la liberté dans l'égalité, est la loi sous laquelle l'individuation devient parfaite. La faculté qui se développe encore aujourd'hui, et qui deviendra le caractère définitif de l'humanité, sera l'aptitude à reconnaître cette loi et à y obéir. L'affirmation toujours plus intense des droits de l'individu signifie une prétention toujours plus forte à faire respecter les conditions externes indispensables au développement de l'individualité. Non seulement on conçoit aujourd'hui l'individualité, et l'on comprend par quels moyens on peut la défendre, mais on sent qu'on peut prétendre à la sphère d'action nécessaire au plein développement de l'indivi-' dualité, et on veut l'obtenir. Quand le changement qui s'opère sous nos yeux sera achevé, quand chaque homme unira dans son cœur à un amour actif pour la liberté des sentiments actifs de sympathie pour ses semblables, alors les limites de l'individualité qui subsistent encore, entraves légales ou violences privées, s'effaceront ; personne ne sera plus empêché de se développer, car, tout en soutenant ses propres droits, chacun respectera les droits des autres. La loi n'imposera plus de restrictions ni de charges; elles seraient à la fois inutiles et impossibles. Alors, pour la première fois dans l'histoire du monde, il y aura des êtres dont l'individualité pourra s'étendre dans toutes les directions. La moralité, l'individuation parfaite et la vie parfaite seront en même temps réalisées dans l'homme définitif.

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Spencer ne doute pas d'ailleurs des sublimes destinées de l'humanité progressiste ; son évolutionnisme est un optimisme.

« Le progrès, dit-il, n'est point un accident, mais une nécessité (i). Loin d'être le produit de l'art, la civilisation est une phase de la nature, comme le développement de l'embryon ou Téclosion d'une fleur. Les modifications que l'humanité a subies et celle qu'elle subit de nos jours résultent de la loi fondamentale de la loi organique, et, pourvu que la race humaine ne périsse point et que la constitution des choses reste la même, ces modifications doivent aboutir à la perfection. Il est sûr que ce que nous appelons le mal et l'immortalité doit disparaître ; il est sûr que l'homme doit devenir parfait. »

Il serait fort désirable que les choses dussent se passer de la sorte et que le couronnement de l'évolution humaine fût, en effet, une société ayant maxime son bien-être matériel, sa 'félicité mentale., sa liberté et sa solidarité sociale, sa puissance intellectuelle, son excellence affective et morale, sa bienfaisante suprématie humaine ; — une société ayant substitué les mœurs aux lois, la fraternité aux antagonismes et ayant minime en elle et autour d'elle la souffrance et l'injustice. Malheureusement, tous les savants et tous les philosophes ne pensent pas de même ; ils doutent et peuvent douter, car combien, de par la nature des choses, le mal l'emporte sur le bien, les agents de

( i ) Avec cette réserve, toutefois, qu'il n'est pas démontré que l'humanité doit toujours progresser. Elle peut rétrograder, disparaître et l'évolution peut se constituer en dehors d'elle. En un mot, l'évolution nécessaire est universelle, non strictement planétaire ou humanitaire.

douleur sur les agents de plaisir, les agents de dépression sur les agents d'expansion ! Tout ce qui a grandi décroît et meurt !

Il n'en reste pas moins acquis qu'à de pareilles hauteurs, avec des intérêts comme S. Mill et Spencer (i), l'utilitarisme devient l'altruisme évolutionniste auquel nous nous rallierons à la fin de ce travail, en faisant ressortir les conséquences sociales.

Alexandre Bain, avec quelque timidité toutefois, a suivi les traces de ces illustres compatriotes. Mais il s'attaque davantage aux difficultés.

Après avoir indiqué que la morale repose sur deux branches des connaissances humaines : Y hédonisme ou science du bonheur, et la sociologie, Bain fait ressortir l'état d'obscurité dans lequel est encore la première et demande qu'on se préoccupe d'abord de l'établissement d'un code moral, d'un plan de réforme éthique, d'une classification des devoirs moraux.

Allons-nous revenir au kantisme ? Le philosophe anglais ne s'en préoccupe pas, il tient seulement à nous dire que si la loi générale de la volonté est de tendre au plaisir et de fuir la douleur, il y a des exceptions importantes à cette loi ; que ces exceptions sont: i° les idées fixes ; 2° les habitudes; 3° les actes désintéressés en vue d'autrui. Puis il pose en fait que, sous ces trois chefs, il y a des motifs qui font agir, sans rien qui se rapporte au plaisir et à la peine.

Conclusions identiques à celles de Spencer, puisqu'elles aboutissent à une sorte d'obligation morale. En résumé les psychologues anglais contemporains,

( i ) Ceci a été écrit en janvier 1884, avant qu'Herbert Spencer se soit déshonoré par la publication de la brochure Vlndividu contre l'Etat. (Note de Benoit Malon.)

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tout en se disant militaristes, ont assez gaillardement jeter l'utilitarisme par-dessus bord, pour se rapprocher du socialisme et de l'altruisme.

Ainsi n'a pas fait M. Y. Guyot dans sa Morale. Disciple intransigeant d'Helvétius, quelque peu même de La Mettrie, il doit trouver Bentham trop altruiste, il se prononce sans atténuation, pour l'intérêt bien entendu, comme motif moral.

Après avoir exécuté sommairement les morales théologiques et méthaphysiques, Guyot affirme, avec Buckle, que c'est du développement intellectuel seulement qu'il faut se préoccuper, non des sentiments moraux. Le bien individuel est social, provenant de la science, la sentimentalité ne pouvant avoir voix au chapitre (i).

Cela posé, il prêche Tanarchisme bourgeois, dans

Le progrès, dit-il, est en raison inverse de l'action coercitive de l'homme sur l'homme (2).

(1) Buckle, dans son célèbre ouvrage sur/1' Histoire de la civilisation en Angleterre, a adopté un point de vue laux, pour prouver que le progrès réel des mœurs, ainsi que la culture en général, dépend essentiellement du progrès intellectuel. Si l'on montre que certains principes simples de morale n'ont pas subi de modifications essentielles, depuis l'époque de la rédaction des Védas hindous jusqu'à nos jours, on peut aussi prouver que les simples éléments de la logique sont restés pareillement invariables. On pourrait même affirmer que les règles fondamentales de la connaissance sont restées les mêmes depuis un temps immémorial, et que l'emploi plus parfait de ces règles dans les temps modernes doit être attribué particulièrement à des causes morales. (Lange : Histoire du matérialisme.)

(2) C'est vrai, seulement ce n'est là que la forme négative du progrès, et il faudrait ajouter : le progrès est en raison directe de V intervention sociale, ou, pour mieux dire, de la préoc-

Il ne suffit pas de détruire les organisations théologiques; c'est encore faire acte de rétrograde que de vouloir les remplacer par l'action de l'Etat.

La justice commutative se substitue à la justice distributive. C'est là un résultat forcé, du moment que la décision personnelle fait place à l'action réflexe organisée par la théologie.

Soit, mais, pour en arriver là. il y a des monopoles oppresseurs et spoliateurs à détruire, et à détruire par l'intervention sociale, seule capable de mener à bonne fin l'œuvre réparatrice. Cependant l'auteur de la Morale prêche l'anarchisme politique, c'est-à-dire l'anéantissement de la puissance collective réduite, dans son système, à faire l'office de veilleur de nuit, c'est-à-dire, par la force des choses, à ne protéger que les monopoleurs et les spoliateurs légaux contre l'immense et laborieux peuple des asservis de la féodalité financière, dont la puissance, la richesse et la malfaisance ne peuvent que s'accroître en système d'anarchie politique.

L'homme que M. Guyot veut libre ne serait-il que le gros capitaliste régnant sur les plèbes affamées ? On le dirait, car contre ce dévorateur les résistances individuelles ou corporatives du prolétariat sont et seront impuissantes, car la féodalisation grandissante des forces productives ne pourra être vaincue que par les pouvoirs politiques, et le régime d'exploitation de l'homme par l'homme ne pourra être détruit que par une organisation solidaire du travail, sous le haut patronage social.

Aussi bien les nécessités de la production moderne

cupation des intérêts généraux dans l'administration des choses.

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font de l'association et de la division du travail une fatalité économique. Le travail individuel a subi, dans la lutte industrielle, le sort des organismes inférieurs dans la lutte pour la vie. Il ne peut plus subsister. Le travail moderne se fait en grand, par vastes agglomérations d'hommes et de capitaux : il ne peut donc être que féodalisé ou socialisé. Nous sommes pour la seconde alternative, pour l'épanouissement intellectuel, moral, physique de tous les êtres humains se mouvant librement dans la solidarité sociale. Ce que disant, nous sommes contre la première qui désarme la société, pour livrer, avec toutes ces richesses terrestres, la chair et le sang du prolétariat à quelques monopoleurs, succédant aux prédateurs du passé.

En rétrogradant de J.-S. Mill à J.-B. Say, M. Guyot a été mal inspiré; Ta-t-il été mieux en repoussant les atténuations altruistes que les derniers et les plus illustres utilitaires ont apporté à la doctrine ?

Nous soutenons le contraire. « L'égoïsme éclairé » ne peut être que le partage de quelques-uns. Dans l'état actuel, l'immense majorité ne verra dans la doctrine qu'un déchaînement de cet odieux égoïsme, fauteur de tous les crimes, de toutes les iniquités, de toutes les souffrances et que Schopenhauer a été autorisé à appeler « le motif antimoral par excellence ».

Cela est si vrai, qu'il suffit d'un spiritualiste sentimental pour embarrasser le matérialiste simpliste, sur le terrain étroit où il s'est placé. « D'abord, qui vous garantit, objecte ce spiritualiste, objet du mépris de M. Guyot, qui vous garantit que la généralité des hommes sauront toujours bien entendre leurs intérêts, surtout dans les cas où cet intérêt devrait être subordonné en apparence à celui de la société tout

5 I b LA MORALE SOCIALE

entière. Que de connaissances, que de lumières, que d'expériences, que de réflexions ? Quelle profondeur et quelle sagacité d'esprit ne faut-il pas pour embrasser tant d'objets divers, les examiner, les comparer et en tirer de chaque circonstance des règles de conduite appliquées à notre position. La morale ne sera donc que pour les philosophes, tout au plus. En effet, puisque notre intérêt bien entendu est le principe de toutes les obligations morales, il ne saurait exister d'obligations morales pour ceux qu'une cause quelconque met hors d'état de bien entreprendre leur intérêt. S'ils se trompent, c'est un malheur et non pas un crime. Il y a plus, le fripon qui croit, en me volant, bien entendre son intérêt, mérite des éloges et non pas un blâme... car comment lui prouverez-vous que vous entendez mieux que lui son intérêt? » L'argumentation est serrée et mérite qu'on s'y arrête. Lamennais continue :

Que, dans l'ardeur d'une violente passion, je sois maître de la satisfaire en secret, avec la certitude de n'être jamais découvert, direz-vous que mon intérêt me commande de repousser obstinément le plaisir qui s'offre à moi ? Sera-ce mon intérêt qui me fera renoncer à mes habitudes, à mes commodités, à mes biens, à ma patrie, à ma famille, à tout ce que j'ai de plus cher pour l'utilité de mes semblables ou de l'Etat à qui j'appartiens? En mille circonstances, l'intérêt commun exigera que je languisse dans la misère, que j'use mes forces, ma santé, dans des travaux dont d'autres recueilleront le prix. (Lamennais : De la Religion) (i).

(i) J.-S. Mill, Spencer, A. Bain ont victorieusement détourné l'objection, en ne reculant pas devant l'énoncé de certaines obligations altruistes. Y. Guyot a passé outre, en quoi il a été rétrograde dans sa propre doctrine.

Tout en étant aussi retardataire que M. Yves Guyot en éco-

Ainsi l'éthique matérialiste aboutit avec ses meilleurs représentants — et abstraction faite de quelques bourgeois rétrogrades ou intéressés à la défense de l'ordre capitaliste — à la théorie de la solidarité

nomie sociale, tout en voulant, comme lui, faire de la lutte pour la vie qui domine la nature la loi universelle d'une société encombrée de monopoles, Mme Clémence Royer {le Bien et la loi Morale) affirme un certain idéalisme moral ; idéalisme purement naturiste et nullement social, il est vrai.

L'erreur des philosophes, en éthique comme en téléologie, dit-elle, a été jusqu'ici de séparer le bien de l'espèce humaine du bien général du monde, de considérer l'homme comme le but unique et la fin suprême de l'univers, et de croire que toute la série organique, dont il occupe le sommet sur la terre, pouvait et devait être impunément sacrifiée en totalité à son égoïsme spécifique. Une philosophie plus large doit, au contraire, tenir compte de tous les éléments de la création; faire à chaque être sa place dans une juste mesure; reconnaître que l'homme n'a, dans l'échelle des organismes vivants, qu'une valeur relative, que s'il a des droits au bonheur il n'est pas seul à en avoir, et qu'il doit garder dans ses ambitions de jouissance une limite, proportionnelle à l'intensité même de ses facultés, qu'il ne peut dépasser sans en être aussitôt puni par un avertissement de souffrance et de mal.

D'après cela nous dirons que tout ce qui contribue à la multiplication des existences, de leurs variétés et de la somme des jouissances qu'elles peuvent se partager, est le bien ; que tout ce qui diminue ces quantités est le pnal, et que tout ce quitte les augmente ni ne les diminue est indifférent.

Nul ne peut se faire une idée de la souffrance ou de la jouissance en autrui, qu'à condition d'avoir expérimenté à quelque degré des jouissances ou des souffrances analogues ou, tout au moins, d'en avoir par sympathie, à l'occasion d'autrui, la révélation instinctive héréditaire, c'est-à-dire comme une prédisposition psycho-nerveuse à éprouver des dispositions semblables.

De là le défaut de sympathie des natures viles et brutales, pour les grandes souffrances morales, dont les natures supérieures sont seules susceptibles. De là le peu de pitié qu'inspirent le froissement de certains instincts, parmi les plus élevés de certains sentiments, parmi les plus délicats, à ceux qui sont dépourvus de ces sentiments et de ces instincts, ou qui ont des instincts et des sentiments tout contraires. Ce sont des cordes

humaine et de la bonté. En vertu de cette doctrine morale, tout ce qui vit a droit à notre pitié ; nous devons nous attacher à faire souffrir le moins possible les êtres que l'horrible nature des choses nous contraint à sacrifier sous peine de mort à l'humanité. Que si maintenant l'ensemble de nos semblables a plus spécialement droit à notre affection, à notre dévouement, notre complet devoir moral est de travailler à ce qu'il y ait le plus d'équité et le plus de solidarité appliquées dans les rapports des hommes entre eux, et le moins de souffrances possible parmi les êtres vivants sur lesquels nous avons action.

Les morales panthéistes que nous allons maintenant analyser vont nous fournir des aperçus plus vastes encore de la grande morale altruiste.

qui ne peuvent vibrer sympathiquement dans la gamme passionnelle de certaines organisations parce qu'elles y sont absentes. De là aussi cette cruauté froide et cependant innocente, de l'enfant qui tourmente un animal, sans avoir aucune conscience du mal qu'il lui fait, parce qu'il n'a pas l'idée d'un mal semblable.

La notion du bien et du mal est donc, en chaque être conscient, proportionnelle à l'expérience qu'a pu en faire sa sensibilité propre, et à l'expérience des autres êtres analogues qu'il a vu souffrir et jouir par les mêmes causes, ou qui lui ont communiqué leurs sensations par un moyen traditionnel quelconque.

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