‹ La morale socialeChapitre 57 sur 60 · HERACLITE, EMPÉDOCLE, XÉNOPHANE, ANAXAGORE · texte numérisé non relu

HERACLITE, EMPÉDOCLE, XÉNOPHANE, ANAXAGORE

Si nous avions eu à parler du panthéisme en général, c'est par une étude sur les mprales panthéistes que nous aurions commencé ce travail, car les plus antiques et les plus hautes religions ont un fond panthéiste. Il en est particulièrement ainsi des réalisations religieuses des Indous, des Egyptiens et des Perses. Mais nous avons dû subdiviser pour plus de clarté, et c'est ce qui nous a fait restreindre la présente étude au panthéisme philosophique, que nous voyons naître en Grèce et y acquérir immédiatement droit de cité, avec ses grands interprètes Heraclite, Anaxagore, Empédocle, Xénophane.

Anaxagore et Xénophane ne furent pas des panthéistes complets. Anaxagore se contenta d'allégo-

riser les dieux et de proclamer l'existence d'une âme universelle pénétrant tout et mère de tout mouvement.

Xénophane était avant tout monothéiste, puisque c'est de lui que procèdent les éléates. Il touche pourtant au panthéisme par l'universalité de son dieu. D'après sa doctrine, Dieu est tout l'être, il renferme tout l'être, il n'y a aucune place en dehors de lui, il est tout. Parménide conçut également un Etre Un, immense, immobile dans son ensemble, éternel, à la fois la substance et la pensée. Une chose doit être ou n'être pas, disent les disciples éléates de Xénophane, le devenir d'Heraclite n'est pas, c'est Y Être qui est. Zenon d'Elée accentue; pour lui, le mouvement est •tout relatif: il n'est pas. (On connaît la réponse du cynique qui se mit à marcher pour prouver le mouvement). Ce n'est là. qu'une forme panthéistique du spiritualisme que nous n'avions qu'à indiquer. Pour nous, les deux grands ancêtres du panthéisme antique sont Heraclite et Empédocle ; le premier plus profond, le second plus brillant.

Heraclite d'Ephèse a glorieusement attaché son nom à la conception évolutionniste des choses, fractions infinies du Grand Tout, modalités passagères, dans l'universel et éternel devenir.

L'élément primitif (Heraclite croyait que c'était le feu) n'est pas, selon l'Ephésien, un principe déterminé ; il se détermine constamment lui-même; il est quelque chose de vivant, de mouvant ; il devient tout, tout devient lui. Il y a ainsi un double mouvement, une émanation et une résorption perpétuelles. Dans toutes les métamorphoses la quantité demeure toujours identique : c'est une transformation réci-

LES MORALES PANTHEISTES 32 3

proque et un commerce continuel entre les choses.

Eternel est ce mouvement qui emporte les choses ; éternel est le monde qu'il produit. Les formes seules passent, mais elles ne passent que pour revenir et elles ne reviennent que pour passer encore. De là un rythme universel et une série de périodes en toutes choses.

Le monde, par conséquent, ce n'est ni un des dieux ni un des hommes qui l'a fait, mais il a été, il est, et il sera; feu toujours vivant, qui s'allume en mesure et s'éteint en mesure. Un jour 1' « embrasement » de l'Univers consumera tout; mais cet embrasement universel ne sera pas un terme dernier et un état définitif, car le mouvement n'a pas de fin; l'incendie du monde ne sera qu'une transition à un monde nouveau et ainsi de suite à l'infini.

Notre âme est une étincelle du feu divin, auquel elle emprunte la raison (i). Les sens sont trompeurs ; les yeux et les oreilles sont les témoins grossiers des hommes qui ont une âme informe et livrée à la matière. »En effet, tout est mobile dans les données de nos sens ; la sensation n'est qu'un rapport variable entre deux termes variables.

L'âme se manifeste dans le corps comme l'éclair qui perce le nuage ; elle n'a pas de survivance personnelle, mais elle retournera dans l'âme du Grand Tout , le feu humain ira se résorber dans le feu divin, c'est dire que nous vivons de la mort du divin et mourons de sa vie ; car, par la mort, nous lui rendons le principe que nous lui avions arraché en vivant.

Parties passagères du Grand Tout, nous devons nous incliner devant lui. Notre devoir bien compris consiste dans la conformité de nos actions à la raison générale.

(i) Comparez avec l'atomisme de Démocrite.

Nous devons être toujours soumis et résignés à la loi nécessaire et universelle. Pourquoi désirer le changement, puisque nous en serions aussitôt rassasiés ? Pourquoi changer, puisque changer c'est être encore le même ? Ii ne s'agit pas de se révolter, mais de comprendre. Le bien est le mal qui se détruit, le mal est le bien qui disparaît : le bien n'est pas sans le mal, ni le mal sans le bien. Pour Dieu, tout est beau et juste parce que tout est nécessaire; il a fait chaque chose pour l'harmonie du Tout où se confondent le mal et le bien, comme l'être et le non-être. La règle essentielle de la morale, c'est de purifier en nous le feu divin, de le rendre indépendant des sens et des passions, de le faire remonter sans cesse vers la flamme.

Si Heraclite n'eût pas participé à l'acquis philosophique et religieux des grands ancêtres indous, égyptiens et iraniens, il eût été à coup sûr un des plus pénétrants génies qu'ait vu le monde. Mais son maître, Hippase de Métaponte, disciple de Pythagore, dut lui communiquer les enseignements secrets de Pythagore, c'est-à-dire l'initiation, ce qui diminue son mérite en donnant à ses enseignements une nouvelle force. Des initiés de l'Inde, Heraclite ne prit pas, chose certaine, la douceur ; ce panthéiste s'isola de ses frères de souffrance qu'il méprisait et, singulière ironie du sort, il devint plus célèbre par sa misanthropie que par ses incomparables travaux philosophiques.

Autre fut Empédocle d'Agrigente, poète et législateur, thaumaturge même, dit-on, et adoré des peuples siciliens qu'il éclaira et gouverna. Il apporta à l'humanité pensante l'idée féconde du développement universel résultant de périodes alternatives d'intégration et de dissociation, comme feront, vingt-trois siècles après lui. Saint-Simon et (Spencer.

LES MORALES PANTHEISTES 325

Dans la langue poétique d'Empédocle, l'intégration, c'est V amour, la Philia ; la dissociation, c'est la haine.

Autrefois le monde se reposait dans l'amour immobile et la félicité infinie. Mais au temps marqué par la nécessité, Pinimitié pénétra la sphère universelle et en divisa les parties y introduisant les différences et la multiplicité. S'il n'y avait d'inimitié dans les choses, tout serait un. Tout vient de l'inimitié, excepté Dieu qui est l'amour, la charité qui unit.

Quand Y amour règne en maître absolu, tous les éléments réunis jouissent d'une paix harmonieuse et forment une sphère immense. Si la haine devient toute-puissante, tout est séparé et dispersé. Dans les deux hypothèses, il n'existe pas d'êtres isolés. La vie terrestre est suspendue tout entière aux alternatives qui conduisent l'univers sphérique, par la force progressive de la haine, à une dissolution croissante ou, par la force de Vamour, à une formation organique toujours plus complète et plus parfaite.

En nous aussi existe la lutte.

A l'amour correspond en nous la raison ; à la discorde, les sens. Notre connaissance est nécessairement imparfaite, à cause de l'inimitié qui s'y mêle : elle ne peut atteindre l'amour en sa parfaite unité, dans laquelle, cependant, consiste la vérité pure. La vraie unité des choses n'est donc visible que pour elle-même ; elle est réservée à la connaissance divine.

« Personne n'a vu l'amour dans l'universalité des choses; non, pas un mortel. » Le progrès consiste à revenir vers l'unité, soit par la connaissance, soit par l'action. Pour cela , il faut passer continuellement d'une forme à une autre, d'une existence à une autre, la métempsycose est la malheureuse condition des mortels ; car l'espèce mortelle provient de la discorde et des gémissements :

Les vivants se font avec les morts, par le changement des espèces !

Que le genre des mortels est misérable !

Hommes de combien de luttes et de gémissements vous êtes nés !

J'ai pleuré, j'ai versé des larmes, en voyant ce séjour inaccoutumé.

L'unique moyen de s'affranchir de notre exil consiste dans la purification de toute haine, et dans un abandon sans réserve à l'amour vivifiant ; il faut être bon envers tout être animé, car tous sont créatures de l'amour; on doit s'abstenir de tout aliment impur, car nous sommes parents de toutes choses par la nature, quoique nous ne reconnaissions plus cette parenté, à cause des transformations que la discorde a produites. Par la vertu, l'âme devient digne de revenir en Dieu^ et tout en rentrera à la fin dans l'unité primitive de l'amour4

En attendant, ne verse pas le sang, car dans le corps d'un animal peut habiter un parent, un ami ; interdis-toi la nourriture animale et, ne pouvant exclure de l'alimentation tous les végétaux, interdis-toi du moins la fève et le laurier (i). Les formes inférieures de la vie et de l'âme sont dues à nos déchéances, les supérieures à des retours aux bons principes.

La transmigration est véritable ; elle est, dans l'ordre moral, le châtiment et la récompense. Au reste, ni l'un ni l'autre ne sont éternels, et au bout de milliers d'années une grande victoire de l'amour mettra fin aux épreuves. Hâte l'avènement de ce jour par la vertu.

Quelle profonde conception du monde et quelle admirable morale, si elle eût été moins excessive en certains cas! Ce sont là, à n'en pas douter, des lueurs fugitives et épurées échappées du grand foyer de Yéso-

(i) Comparez avec Pythagore. Ces prohibitions sont exagérées, et, étant ultra-morales, n'ont aucune efficacité morale.

LES MORALES PANTHEISTES 327

térisme de l'Inde et de l'Orient, ésotérisme rayonnant qu'allait éteindre pour tant de siècles le triomphe prochain de la théurgie sémitique. Tandis que sur l'arbre plein de sève du philosophisme grec fleurissaient avec tant de force les trois grands rameaux de la conception humaine : spiritualisme,, matérialisme et panthéisme (dit aussi naturisme ou monisme) et que ce dernier pénétrait profondément et de plus en plus les deux premiers (i), les conceptions particulières, procédant de l'un ou l'autre des systèmes précédents, se donnaient carrière.

(i) Tous les philosophes, tous les poètes en témoignent. Dans le monde, selon Aristote, est une âme; selon Cléanthe, un feu ; selon Chrysippe, un esprit partout répandu et qui anime tout. Cicéron ne pense pas autrement : « Jupiter, de son âme divine, pénètre le ciel et la terre, les sens, la vie humaine, etc. » « Le monde est vraiment animé de Dieu,» ajoute t-il. Plutarque à son tour : « Le monde éternel créateur se gouverne lui-même. » Voici maintenant les poètes : Lucrèce : « Dieu est tout ce que tu vois, tout cet espace où tu te meus. » Pindare : « Autre est la race humaine, autre la race divine, mais une même mère (la Nature) les a enfantées. » — Ovide, après Pythagore et Hésiode : « Dieu et la natuure plus puissante séparèrent les germes du chaos. — La terre est un être animé, elle vit. — Tout change, rien ne périt... Tout s'écoule, toute chose prend forme. — Un dieu est en nous et nous anime.» Mêmes idées dans Tibulle, dans Virgile, qui, dans les Géorgiques, explique que l'âme divine est partout répandue et encore comment les éléments se dissolvent dans l'être éternel.

Un écrivain catholique (E. Loudun : les Deux Paganismes) termine comme suit une tirade contre le panthéisme : « En résumé, une matière sans figure, qui forme tout, qui se divise à l'infini, maintenue par une force sentante, naturâ sentiente, âme du monde, et de cette union naissant la nécessité ou, comme le dit Xénophane en peu de mots : Rien n'est créé, tout ce qui est existe et durera éternellement..., tout est un Dieu et l'univers réciproquement; voilà le système de toutes les sectes philosophiques, commun, de l'aveu de Cicéron, aux disciples d'Aristote et de Platon. »

La plus célèbre de ces écoles irrégulières est celle des sophistes, et Protagoras est sans contredit le plus éminent des sophistes.

Démocrite, se promenant un jour dans Abdère, vit un bûcheron qui rangeait son bois avec une intelligence particulière et une savante symétrie. Il s'approcha de lui, lui parla, l'emmena, l'instruisit : le bûcheron devint Protagoras. Le plébéien philosophe, moins prudent que beaucoup de ses contemporains, osa commencer ainsi un de ses livres : «Pour ce qui est des dieux, je ne sais s'ils existent ou n'existent pas, ni ne m'en préoccupe. » Une si audacieuse impiété fut punie de l'exil par les Athéniens. Le chef des sophistes n'en exprima pas moins sa pensée. Partant de l'idée de sensation, il aboutit à une sorte de relativisme en tant que les choses n'existent que par rapport à celui qui les perçoit et à la façon dont elles sont perçues (vérité incontestable, mais qui a besoin d'être expliquée), ce qui lui fait dire:

L'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas en tant qu'elles ne sont pas.

Les assertions diamétralement opposées sont également vraies.

Ce dernier point s'explique et n'est pas une affirmation sophistique, si l'on ajoute : « dans l'esprit de deux individus différents. »

En morale, Protagoras n'est pas à ce point relativiste :

Le plaisir est le mobile des actions, dit-il, mais il faut faire une différence entre les bons citoyens, les hommes généreux qui ne trouvent leur plaisir que dans le bien et

LES MORALES PANTHEISTES 3 29

la vertu, et les hommes méchants qui sont entraînés au mal.

D'habitude les disciples, gens à l'esprit servile, excellent à ressembler au maître par les mauvais côtés. Or nul ne fut, plus que Protagoras, malheureux en disciples. On ne chercha dans ses écrits que ce qui, arbitrairement interprété, pouvait paraître justifier les hypocrisies et les égoïsmes de la vie pratique. Il serait dès lors injuste de confondre Protagoras avec les Gorgias qui le suivirent (i).

Le doute systématique de Pyrrhon ou pyrrhonisme est célèbre. D'après ce système, aggravation de celui de Protagoras, la connaissance est fort sujette à caution ; elle est relative à l'animal qui perçoit, au sens qui est l'instrument de cette perception, à la disposition du sujet percevant, à la situation de l'objet perçu, aux circonstances où on le perçoit, à la quantité et à la constitution de ce même objet, à la rareté ou à la fréquence de la perception ; enfin aux maux, aux croyances, aux opinions de celui qui perçoit (2).

(1) A. Lefèvre dit de Gorgias : « Sa théorie du bonheur et de la justice aboutissait à l'égalité du vice et de la vertu, au culte du plaisir individuel, de la puissance et de la richesse à tout prix, transformant en maxime et en règle de conduite un fait antisocial : la force prime le droit. »

Protagoras eut d'ailleurs des disciples plus fidèles, entre autres l'éloquent Prodicos, l'auteur du sublime apologue d'Hercule choisissant entre la volupté et la vertu.

(2) Le doute méthodique, l'évidence, l'infinité du monde et les tourbillons de Descartes : le Dieu consubstantiel à l'univers, la cause immanente, la nature naturante et naturée de Spinoza ; les monades, les atomes, la circulation ascendante et descendante, l'harmonie préétablie, l'optimisme de Leibnitz ; l'identité de Schelling ; le minimum et le maximum de Hegel, sans compter la cause efficiente et finale, la volonté, l'inconscient, etc., tout cela est épars, en germe ou en fait, dans les ouvrages de Giordano Bruno. (Lefèvre).

Pyrrhon avait été un disciple des Mégariques, qui lui avaient appris à envisager toutes choses sous deux points de vue contraires (première conception de l'antinomie hégélienne); c'est en procédant ainsi qu'il en vint « à ne rien affirmer, à ne rien dire, pas plus une chose qu'une autre » ; à suspendre sagement son jugement en toute occasion.

Peu active et peu efficace est nécessairement la morale produite par un tel système :

La vertu [suprême est dans l'abstention. Qu'est-ce qui trouble les hommes ? — Les opinions qu'ils ont sur les biens et les maux ; le désir des premiers, la crainte des seconds. Aussi le sage s'abstient-il de juger sur le bien et sur le mal ; il suspend son jugement, prenant pour devise : pas plus une chose qu'une autre, et les événements extérieurs à sa volonté, même quand ils le frappent, le laissent impassible. La vertu seule lui paraît bonne et il la suit, pour arriver par elle à ïataraxie ou équanimité et absence de trouble.

C'est, on le voit, un reste de stoïcisme, déformé par le doute systématique et universel. — C'est pourquoi nous sommes fondés à mettre la morale des pyrrhoniens au-dessus de celle des sophistes et au niveau de celle des premiers épicuriens.

Page 1