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CHAPITRE III

Règles propres aux sentiments bienveillants.

L'existence propre des sentiments sympathiques et désintéressés n'est plus contestée par aucun observateur judicieux de la nature morale de l'homme ou de celle des animaux supérieurs.

Ces sentiments sont aussi naturels, aussi spon tanés, aussi impulsifs, que les instincts personnels ; nous cherchons à les satisfaire, comme ces derniers, par une inclination spéciale à laquelle la raison peut être aussi complètement étrangère qu'aux satisfactions de l'égoïsme.

C'est par eux que nous sommes inconsciemment enclins à sympathiser avec nos égaux et nos contemporains, avec nos supérieurs et nos ancêtres, avec nos inférieurs et nos descendants.

En réalité, nos sentiments bienveillants se manifestent sous trois formes distinctes : rattachement, la vénération, la bonté ou l'humanité, dont l'ensemble compose la sociabilité ou l'altruisme ; sous l'impulsion de ces instincts divers, nous nous associons au présent, au passé, à l'avenir humain, et nous sommes aptes à nous dévouer pour les autres,

OU, tout au moins, à vivre en bonne harmonie avec eux.

Mais les instincts altruistes n'ont pas habituellement la vigueur spontanée des instincts égoïstes ; souvent même, ils ont besoin de l'excitation primitive de ces derniers pour entrer en fonction.

Fort heureusement, une liaison naturelle existe entre ces deux grandes catégories d'instincts et des rapports, originellement provoqués par la personnalité, peuvent aboutira la sociabilité la plus active.

Par exemple, l'instinct de la conservation de l'individu excite l'attachement envers les compagnons, la vénération pour les chefs et pour ceux dont notre existence dépend ; l'instinct sexuel excite l'attachement, la vénération, la bonté ; l'instinct maternel excite puissamment cette dernière faculté ; l'instinct constructeur stimule le respect et les instincts de l'ambition mettent en mouvement les trois instincts altruistes.

L'instinct personnel institue ces divers ordres de rapports entre nos facultés morales distinctes ; mais l'instinct social les constitue et l'habitude les entretient, de telle sorte que, finalement, il devient difficile de distinguer, dans les actes qui résultent de ces corrélations, les inspirations de l'égoïsme des attributs de l'altruisme.

Néanmoins, la culture et le développement directs de l'altruisme sont le point d'appui le plus solide de toute la morale pratique.

La subordination de l'égoïsme est insuffisante pour

perfectionner l'homme. Un homme sans défauts peut parfaitement être un homme sans vertus, et inutile.

Aussi la morale positive ne se propose-t-elle pas seulement, comme la morale catholique, de comprimer les instincts personnels ; elle a surtout pour objet d'exciter, d'une manière continue, les affections sympathiques, parce que la mesure de la valeur morale de l'homme réside beaucoup plus dans son dévouement à autrui, que dans la modération de ses passions qui provient souvent du peu d'énergie de sa nature.

« Le plus vertueux des hommes est celui dont la vertu ne sert pas à lui-même, mais aux autres » (1).

Ce sont ces vertus, utiles aux autres, qu'il faut, de préférence, enseigner et acquérir, en premier lieu par l'accomplissement effectif de bonnes actions envers la famille et envers la société.

« Rien ne vaut, comme efficacité morale, la pratique immédiate du bien » (2).

C'est pourquoi, dans la loi du 27 brumaire an III, relative aux écoles primaires, la Convention nationale avait prescrit « non seulement que les élèves des écoles visiteraient, plusieurs fois l'année, avec leurs instituteurs et sous la conduite d'un magistrat du peuple, les hôpitaux les plus voisins » ; mais encore que « les mêmes jours, ils aideraient dans

(1) Aristote : La Morale, livre V, chap. 1.

(2) Auguste Comte : Politique Positive, II, p. 78.

leurs travaux domestiques et champêtres les vieillards et les parents des défenseurs de la patrie ».

A défaut de ces prescriptions que nous ne rappelons, d'ailleurs, qu'à titre d'indication précieuse des sentiments réels qui animaient les législateurs de cette époque, il faut, dans la pratique journalière de la vie, accoutumer les enfants et s'accoutumer soi-même à toujours rendre service aux autres et maintenir constamment ses sentiments bienveillants en éveil, en se montrant fraternel, respectueux, humain , en sympathisant avec tous les nobles cœurs, et en s'associant à toutes les entreprises généreuses. L'amour conjugal, l'amitié, la compassion pour les infortunés, la vie de famille et les rapports sociaux, nous fournissent continuellement l'occasion d'entretenir et de manifester nos bons sentiments.

A défaut d'actes réels, on entretient et on développe les inspirations altruistes par une sorte de culte privé, au moyen de commémorations historiques dont nous exposerons ailleurs le système et au moyen de lectures appropriées. Comme l'expression fortifie les sentiments, il est très légitime, en effet, de pratiquer, philosophiquement, ce que le Catholicisme avait institué sous le nom de lectures pieuses, en ne faisant d'autres lectures que celles qui élèvent le cœur et l'esprit et qui peuvent nous rendre meilleurs.

« La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs et même une con-

versation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées » (1).

Ce procédé d'éducation positive permet de substituer à la prière théologique qui, dans sa forme la plus noble, constituait une élévation de l'àme vers la providence divine à laquelle s'adressait alors l'adorateur, des méditations et des habitudes mentales qui contribuent bien plus certainement à l'amélioration de l'homme.

Enfin, il faut, malgré la mort, continuer à chérir les personnes que nous avons aimées vivantes, en rendant un culte à leur tombe, et nous abandonner, sans réserve, à l'affection que nous inspirent les animaux, les plantes, les lieux auxquels notre existence est attachée, et les souvenirs qu'ils renferment.

Rien de ce qui peut attendrir le cœur de l'homme n'est indifférent.

Il ne faut donc pas hésiter à éveiller et entretenir le fétichisme spontané des champs, des forêts, des montagnes, de la mer, de la terre et du ciel, qui, les premiers, ont dégagé l'homme de sa personnalité ; ils ont, maintenant, l'avantage, non seulement de nous faire sympathiser avec la nature sous tous ses aspects, mais encore de dissoudre l'excès de subjectivité qu'engendre le séjour des villes, et d'exciter notre sympathie pour la masse des populations rurales et maritimes, les plus nombreuses, les plus utiles à la société, les seules indispensables ; car on

(1) Descartes : Discours sur la Méthode. Première partie.

peut concevoir des sociétés, sans industriels ni commerçants. En fait, les premières sociétés humaines sédentaires ont été des sociétés de pécheurs ou d'agriculteurs se suffisant à eux-mêmes.

Le fétichisme nous rend toujours le service de nous faire aimer autre chose que nous; il a, de plus, le privilège d'éclairer notre esprit en lui permettant de comprendre l'état d'àme des populations encore soumises à son régime ou de celles qui, malgré leur évolution plus avancée, l'ont jadis longtemps subi.

En un mot, il ne faut négliger aucun procédé d'amélioration quand on veut sérieusement mettre en pratique la règle générale des instincts bienveillants et de toute la morale positive :

Vivre pour autrui : la Famille, la Patrie, l'Humanité.

Car ici, comme dans le règlement des instincts personnels, ce n'est pas par des actions d'éclat, mais par des efforts quotidiens et persévérants, que le perfectionnement moral doit être poursuivi.

« Les grands services sont comme de grosses pièces d'or et d'argent qu'on a rarement occasion d'employer ; mais les petites attentions sont une monnaie courante qu'on a toujours à la main » (1).

Les prescriptions de la morale altruiste n'ont, en tout cas, rien de mystique, puisque la nécessité de vivre, pour pouvoir se dévouer à autrui, suppose la réalisation de toutes les conditions matérielles en

(1) Diderot : Lettre sur les aveugles.

dehors desquelles la vie ne peut être ni observée, ni conçue.

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