CHAPITRE IV
Moralisation de l'Intelligence.
La morale positive, fondée sur l'observation et ne recourant qu'à des procédés humains, est souvent obligée d'invoquer la raison pour atteindre le cœur ; elle repose donc sur l'intelligence, autant que sur les bons sentiments, d'autant plus que la complexité des phénomènes sociaux et moraux défie l'empirisme le plus expert, que nous ne pouvons plus participer à la vie collective sans être éclairés, et que la détermination précise des devoirs de l'homme ne saurait être atteinte sans la connaissance des lois naturelles qui régissent ces phénomènes.
Mais l'homme lui-même est subordonné au monde ; la morale et la sociologie sont subordonnées à la biologie et à la cosmologie. Par conséquent, nous avons le devoir de nous instruire et d'acquérir des connaissances générales, sur le monde, sur la vie et sur la société, pour accomplir sagement notre destinée qui n'a rien de commun avec celle qui fut jadis promise aux pauvres d'esprit.
Au surplus, toute modification profonde des mœurs suppose une transformation préalable des idées et des croyances.
Malheureusement, la science développe la sécheresse du cœur et l'intelligence doit être réglée aussi sévèrement que les autres aspects de notre nature personnelle.
« L'intelligence a plus besom que la richesse d'être toujours ramenée au service de l'Humanité » (1).
En effet, nous nous instruisons, la plupart du temps, sans méthode, sans désintéressement, sans préoccupation philosophique et sociale, en obéissant aux impulsions de notre cupidité, de notre orgueil, de notre vanité surtout.
Nous nous spécialisons à outrance ; nous restons ignorants de tout ce qui est étranger à notre étroit domaine et nous chargeons notre mémoire d'un fatras de notions secondaires et prétentieuses, oubliant, comme le disait Swift, que « l'esprit a ses indigestions comme le corps » et que, faute de méditation et d'assimilation, « nous ne sommes que des ânes chargés de livres ».
Or, pour discipliner l'intelligence, pour l'empêcher de vagabonder, pour rendre son action féconde et moralisatrice, il suffit de l'astreindre à suivre les mêmes voies et les mêmes méthodes que l'Humanité a suivies, dans sa marche graduelle vers une connaissance positive du monde, de l'homme et de la
(1) Auguste Comte : Appel aux Conservateurs, p. 102.
société ; il suffit de la soumettre systématiquement à la culture scientifique instituée par la philosophie positive.
Le Positivisme donne, sous ce rapport, les satisfactions les plus complètes aux esprits les plus avides de savoir, puisqu'il les familiarise avec la notion de loi naturelle dans tous les ordres de phénomènes et développe en eux, en même temps que le bon sens et la rectitude d'esprit, l'aptitude à aborder avec méthode tous les sujets.
D'autre part, l'enseignement positiviste encyclopédique est le seul qui convienne à la moralisation de l'intelligence, parce que, comme nous l'avons montré dans un précédent opuscule (1), la morale est, pour lui, la science par excellence, la seule science complète ; toutes les autres études scientifiques ne sont que des études analytiques, préparatoires, qui ne doivent jamais perdre de vue ce but éminent en dessous duquel on ne peut jamais embrasser qu'un horizon restreint.
Le Positivisme n'est pas une doctrine de dilettante; ses disciples ne sont pas des philosophes de cabinet, se complaisant dans la recherche de la vérité pour la vérité. De même qu'ils attribuent tout au milieu social et à une Providence humaine, qui ne fonctionne que par des organes individuels, ils lui rapportent tout, aussi, dans le but de contribuer au perfectionnement continu de cette Providence par
(1) Bibliothèque Sociale et Philosophique : La Philosophie positive, par Emile Corra.
l'amélioration intellectuelle et morale de l'individu et des conditions sociales dans lesquelles il vit.
Ils disent à l'homme :
Connais-toi pour t'améliorer (1).
Le Positivisme, en résumé, subordonne l'intelligence, la science, la philosophie, à la morale sociale.
C'est pour cela que, faisant réagir la discipline des instincts personnels sur l'activité intellectuelle, il prescrit aux esprits vigoureux qui ont la disponibilité, le goût et la capacité nécessaires à la culture mentale, de vivre intellectuellement au grand jour, c'est-à-dire d'apprendre pour enseigner, comme le faisaient déjà les philosophes de l'antiquité et comme Sénèque, en particulier, le recommandait.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement par l'enseignement public qu'on instruit les autres ; on obtient souvent de meilleurs résultats dans la famille et même par les conversations privées, familières.
Mahomet a commencé par convertir sa propre famille à ses idées.
Il faut s'inspirer du noble exemple donné par Descartes (c qui était l'homme du plus facile accès du monde » et qui, tout en enseignant sa méthode et ses découvertes aux reines et aux princesses, aux savants et aux philosophes, en faisait profiter aussi ses propres serviteurs.
Il instruisait ses domestiques de telle manière que
(1) Auguste Comte : Politique Positive, III, p. 210.
l'un d'eux occupa une chaire de mathématiques à l'Université de Louvain ; qu'un autre enseigna la fortification, la navigation et la mécanique aux officiers de l'armée des Pays-Bas ; qu'un autre devint intendant de justice en Suède, un autre l'un des premiers astronomes de la Hollande.
« On ne pouvait assez admirer, dit son biographe, en parlant de l'un d'eux, l'attachement inconcevable du serviteur pour le maitre et la tendresse surprenante du maître pour le serviteur : si bien que, quand Descartes mourut, on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de a crever » sur son tombeau » (1).
Concluons donc qu'il faut s'instruire, non par passe-temps, par vanité, par pédantisme, par cupidité, pour s'enrichir et battre monnaie avec ses connaissances, pour acquérir des titres et des diplômes, ou pour se rendre simplement supérieur aux autres, mais pour perfectionner notre jugement, nos observations, nos idées et devenir un organe social, aussi complètement utile que possible.
Bref, la règle de la morale intellectuelle est la suivante :
Savoir pour prévoir, afin de pourvoir à notre perfectionnement matériel, biologique, social et moral.
Cette règle convient à toutes les manifestations du travail intellectuel ; mais il faut, de plus, soumettre
(1) Bertrand : Enseignement intégral, p. 83.
à une discipline particulière la faculté d'expression qui nous permet de traduire extérieurement nos sentiments, nos pensées et nos volontés, à l'aide des attitudes et des gestes, des sons articulés, des signes conventionnels et des divers genres de beaux-arts.
Cette discipline concerne d'abord la tenue qui est la forme la plus démonstrative de la dignité et de l'empire de l'homme sur lui-même, puis le langage proprement dit, c'est-à-dire la forme orale de cette faculté intellectuelle.
Le premier procédé de moralisation du langage articulé consiste à parler avec sincérité, avec franchise, et à répudier le mensonge, suivant le noble exemple des chevaliers du Moyen-àge.
Certes, comme le remarquait judicieusement M"* de Lambert, a il ne faut pas toujours dire ce que l'on pense ; mais il faut, du moins, toujours penser ce que l'on dit. »
Ensuite, il faut bannir de son vocabulaire, même dans les conversations privées et dans les méditations intimes, les expressions triviales ou grossières, dont on n'oserait pas se servir en public.
Enfin, on doit éviter le verbiage et ne parler qu'à propos et sûrement.
Nous abusons généralement de la parole et nous enseignons même systématiquement aux enfants à en abuser, en les écoutant trop complaisamment parler, en leur apprenant à réciter, à déclamer, à bavarder plutôt qu'à écouter et à penser.
Rappelons-nous que Pythagore, pour former ses
élèves, leur imposait le silence pendant deux ans au moins, et que, comme le faisait remarquer Zenon à un jeune homme qui l'assourdissait avec son bavardage, a nous avons deux oreilles et une seule bouche, pour écouter beaucoup et parler peu ».
Il faut nous accoutumer de bonne heure et nous astreindre toujours à réfléchir, à penser avant de parler, et à faire prévaloir la méditation sur l'expression.
Depuis l'institution de la liberté de parler, de se réunir et d'écrire, le verbiage est devenu une sorte de mal public ; chaque soir, à Paris surtout, on se livre à de véritables orgies oratoires, dont les auteurs ont souvent pour but principal de s'entendre parler eux-mêmes bien plutôt que d'instruire leurs auditeurs.
Ces habitudes se répercutent dans la vie pratique ; dans toutes les commissions et assemblées, on perd un temps énorme à écouter des propos incohérents, débités par des personnages solennels, qui agiraient beaucoup plus sagement en écoutant silencieusement ceux qui ont des choses utiles à dire.
En ce qui concerne la moralisation de l'esthétique des facultés d'expression, poésie, peinture, musique, sculpture, architecture, le règlement s'obtient aisément par la contemplation familière des véritables chefs-d'œuvre, et, comme il n'y a pas de bon goût sans dégoût, par la répudiation énergique de toutes les œuvres grossières et malsaines.
Le véritable but de l'art est d'idéaliser le vrai pour
nous améliorer (1). Toute œuvre d'art qui ne remplit pas cette double condition est méprisable et tout au moins inutile.
L'impuissance sociale de l'art moderne tient précisément à l'insuffisance morale des artistes ; leur éducation morale et l'éducation artistique du public doivent être profondément régénérées ; elles ne pourront l'être que par une doctrine positive capable de déterminer et de faire accepter sans aucune austérité morose, les devoirs sociaux qui, sous ce rapport, incombent aux uns et aux autres.
Heureusement, une réaction toute spontanée, contre les productions et les spectacles nauséabonds des grandes villes, commence à se manifester. Les hommes de bon sens apprécient de plus en plus la valeur éducative incomparable des grandes beautés naturelles dont nous signalions, il n'y a qu'un instant, l'excellence comme procédé de culture des sentiments délicats ; ils s'attachent à faire prédominer dans leurs plaisirs, sur le goût vulgaire des attractions bruyantes et passagères, la contemplation de l'éternelle splendeur du ciel, de la montagne, de la mer, des vallées, des forêts et des plaines qui nous met en communion avec l'ensemble des générations passées, présentes et futures.
Nos divertissements eux-mêmes, en effet, peuvent avoir une destination philosophique, et, sans ternir en rien le charme de vivre, la bonne humeur et la
(1) Auguste Comte.
saine gaieté, il est bien légitime de ne pas retomber dans la sauvagerie primitive et d'apporter quelque préoccupation sociale dans les distractions, les promenades, les voyages, lorsqu'on est convaincu que nos facultés d'expression, quelles qu'elles soient, doivent être, comme toutes les autres, subordonnées à la morale.
Au surplus, quelqu'opinion qu'on ait sur l'éducation propre aux facultés d'expression, on ne peut se refuser à reconnaître que la bienveillance rend l'homme plus intelligent parce qu'elle le rend plus vigilant, plus sympathique envers tous les autres êtres.
L'amour n'est aveugle que quand il prend la forme d'une passion exclusive et dominatrice qui étouffe les autres facultés ; mais quand il se borne à jouer le rôle de stimulant, il nous éclaire, au contraire, en écartant les préoccupations personnelles, en élargissant notre horizon mental et en nous disposant à mieux observer, à mieux comprendre, à mieux juger.