CHAPITRE V
Règlement de l'activité.
Les trois fonctions cérébrales, d'où notre activité résulte, et qui donnent, à la nature individuelle de chaque homme, sa physionomie propre, sont :
Le courage qui nous pousse à l'action ;
La prudence qui nous incite à la réserve ;
La fermeté, sous l'empire de laquelle nous exécutons les décisions que nous suggèrent nos sentiments, nos idées, et les deux facultés pratiques précédentes.
La morale la plus élémentaire a toujours stimulé le courage et combattu la paresse et l'oisiveté. Dans la vie primitive, l'homme n'a pu se maintenir que grâce à une vigilance et à une énergie continues ; mais la vie sociale impose aussi l'activité, comme une impérieuse nécessité, à l'immense majorité de ceux qui participent à son fonctionnement, et cette majorité peut, à bon droit, considérer les fainéants et les producteurs de fumier comme un fardeau superflu pour elle.
L'esprit positif consacre d'autant mieux cette manière de voir qu'il est lui-même une source d'énergie, parce qu'il enseigne à l'homme : qu'il est sa propre providence ; qu'aucun concours ne peut lui être
donné par aucune puissance surnaturelle : que toute prière théologique est vaine, par conséquent ; et que la modification de ses conditions d'existence, l'œuvre de son bonheur, ne peuvent résulter que des efforts individuels et collectifs de son espèce.
Cependant, s'il convient d'exciter l'activité, il n'est pas moins important de la soumettre aux règles de la prudence. Il ne faut pas se conduire en agité, en brouillon ; il faut éviter le surmenage, le nervosisme, les veilles nocturnes injustifiées, et se garder de la forfanterie et de la témérité autant que de la poltronnerie et de la lâcheté.
« Cette élévation d'àme qui se manifeste dans les périls et les dangers est blâmable, disait Cicéron (1), dès qu'elle n'a plus la justice pour compagne et combat non pour le salut public, mais pour son intérêt personnel. Aussi le courage est-il bien défini par les stoïciens, lorsqu'ils disent que c'est la vertu combattant pour l'équité ».
C'est pourquoi les Romains, bons juges en courage, punissaient, avec la dernière sévérité, les soldats et même les généraux qui combattaient et triomphaient sans ordres.
Il faut, en effet, cultiver, de préférence, les plus hautes facultés du caractère, la fermeté, la persévérance, le sang-froid, la patience, c'est-à-dire ce qu'on appelle communément la volonté, faute de laquelle l'homme est réduit à l'état d'épave agitée par les flots.
(1) Cicéron : De officiis, I, 63.
De même, au point de vue social, il faut donner à notre activité un but domestique et civique, et, spécialement, éviter l'instabilité dans les goûts, les entreprises fantastiques, l'activité industrielle désordonnée ; il faut se guérir enfin des ambitions maladives et de l'agitation révolutionnaire.
On doit surtout ne jamais oublier :
1° Que le progrès n'est que le développement de V ordre ;
2° Que la soumission aux lois naturelles est la base de tout perfectionnement : matériel, biologique, social et moral.
Donc, il faut nous résigner sagement aux fatalités que nous ne pouvons modifier, avec d'autant moins d'hésitation que les progrès inouïs de l'industrie moderne, qui n'est qu'une application de la science aux arts de la manufacture, attestent péremptoirement que cette subordination volontaire aux lois naturelles n'est nullement synonyme de passivité fataliste.
Au contraire, le développement de la capacité de prévoir, due à la science, en supprimant les tâtonnements de l'empirisme, a donné un essor prodigieux à l'audace et à l'esprit de décision dans toutes les branches de l'industrie.
Il importe seulement que notre activité puise son inspiration initiale, non dans l'égoïsme, mais dans le sentiment de nos devoirs envers autrui.
La règle générale des fonctions du caractère peut, par conséquent, être formulée ainsi :
Agir par affection, c'est-à-dire par sentiment social.
La morale positive combine ainsi l'énergie avec la tendresse, deux qualités qui ne sont nullement incompatibles ; la Chevalerie en a fourni longtemps la preuve, au Moyen-àge.