CHAPITRE I
La Famille est la source spontanée de notre éducation morale.
Toutes les règles de la morale personnelle, successivement établies dans le chapitre précédent, ne seraient, à vrai dire, que des formules stériles, sans la famille, leur première institutrice et leur plus vigilante gardienne.
La famille, en effet, sert spontanément d'intermédiaire entre l'égoïsme et l'altruisme ; elle dégage naturellement le cœur humain de sa personnalité native : en réglant, d'une manière affectueuse et continue, tous les instincts de la personnalité; d'autre part, en stimulant, avec la même persistance, les instincts bienveillants et en constituant une incomparable école de sociabilité, dans laquelle nous faisons graduellement l'apprentissage de tous nos devoirs.
Pour s'en rendre compte, il suffit de suivre, dans leur ordre de succession, les principales phases de notre éducation domestique.
Pendant l'enfance et la jeunesse, par exemple, la famille développe en nous le sentiment de la vénération, par suite du respect que nos parents nous
inspirent, et celui de l'attachement, qui résulte de l'affection que nous éprouvons pour nos frères et sœurs, cousins et cousines.
Toutefois, l'attachement ne se développe vigoureusement qu'avec l'amour, correspondant à l'union conjugale ; alors, seulement, ce sentiment mérite sa dénomination propre, parce qu'il établit une étroite liaison entre les deux êtres humains qui l'éprouvent l'un pour l'autre.
Et, comme il ne saurait y avoir d'amour profond et durable, sans estime et sans dévouement réciproques, l'union conjugale, qui donne d'ailleurs naissance à la plus puissante des affections domestiques, complète très heureusement la première éducation du cœur par le développement simultané de nos trois instincts sympathiques.
Enfin, la paternité, qui survient ensuite, stimule encore mieux notre bonté ; elle nous lie à l'avenir, comme l'union conjugale nous lie au présent et la filiation au passé, et nous montre clairement nos devoirs envers la postérité.
Car la famille nous initie simultanément à la morale théorique et à la morale pratique.
Dans l'intérieur de la famille, on vit nécessairement au grand jour ; on apprend à connaître, à la fois, les caractères fondamentaux de la nature humaine et les modifications que l'évolution leur fait subir. On est, de la sorte, expérimentalement instruit de l'état moral de l'enfance, de l'adolescence, de la maturité, de la vieillesse, avec bien plus de net-
teté que par la lecture prolongée des meilleurs traités. De l'ensemble de ces conditions domestiques, il résulte qu'à égalité d'organisation morale, l'homme marié vaut mieux que le célibataire, et le père de famille, mieux que l'homme marié sans enfants.
Suivant la belle remarque des livres sacrés de l'Inde, « l'homme n'est homme que quand il est triple, homme, femme, enfant», c'est-à-dire quand l'amour fraternel et filial, l'amour conjugal et l'amour paternel, ont successivement attendri son cœur.
Alors, les préoccupations de la famille, de ses besoins, de ses intérêts présents et futurs, de son opinion, subjuguent constamment ses instincts personnels ou aiguillonnent ses sentiments affectueux, tandis que le célibataire qui n'est pas retenu, dans la manifestation de ses penchants, par un pareil nombre de liens, obéit plus volontiers à leurs entraînements, dont les conséquences n'intéressent que lui-même.
Nos devoirs vont donc croissant, se multipliant et se compliquant, avec notre éducation familiale qui dure autant que notre vie, et, pour déterminer l'ordre de ces devoirs, il suffit encore de se reporter aux diverses phases de cette éducation.
On voit alors que la morale domestique comporte une division rationnelle, dont les trois éléments principaux sont :
Les devoirs filiaux et fraternels ; Les devoirs conjugaux ; Les devoirs maternels et paternels.