CHAPITRE II
Devoirs filiaux et fraternels.
Contrairement aux autres devoirs domestiques, auxquels nous pouvons, à la rigueur, échapper, nos devoirs envers nos parents sont inéluctables, puisqu'ils nous sont imposés par la naissance; ils consistent en soumission, reconnaissance et respect, pour les services incessants qu'ils nous rendent et pour la tendresse vigilante qu'ils nous témoignent, pendant notre enfance et notre jeunesse. C'est grâce à nos parents que nous vivons, que nous croissons, que nous» nous élevons, physiquement, intellectuellement, moralement surtout ; car c'est au contact de leur altruisme que le nôtre s'allume, s'entretient, se purifie, et, trop souvent, le cœur de ceux à qui la communication de cette chaleur initiale a fait défaut, demeure incurablement froid et dur.
L'acceptation volontaire des devoirs filiaux, qu'une ingratitude déshonorante peut seule méconnaître, ne doit pas seulement se traduire par un sentimentalisme verbal ; elle doit se manifester à l'aide de tous les services actifs que nous pouvons rendre à nos parents dans les affaires quotidiennes et, plus particulièrement, sous la forme d'une assistance décisive dans la vieillesse.
C'est le procédé normal auquel on a de tout temps recouru pour venir en aide aux vieillards ; rien ne démontre que son efficacité soit amoindrie. Les projets qui consistent à substituer l'État aux enfants dans l'accomplissement de ce devoir, ne doivent être accueillis qu'avec de nombreuses réserves, parce que le charlatanisme politique, seul, a transfiguré cette question en un mal public exigeant un remède immédiat. Le prolétariat ne s'est pas mépris sur cette urgence factice ; l'espérance vague, lointaine, souvent chimérique, d'une assistance sociale tardive, ne lui a pas fait perdre de vue les nécessités plus pressantes dont quelques législateurs complotent, peutêtre, de détourner ainsi son attention.
Dans tous les cas, la morale positive ne peut hésiter à préconiser, comme très supérieure, financièrement et socialement, la solution familiale de ce problème, chaque fois qu'il est possible de l'instituer (1).
Les enfants, qui ne restituent jamais qu'une faible partie de ce qu'ils ont reçu, doivent être, en efifet, considérés comme les premiers débiteurs envers leurs parents âgés ; en faisant pour eux des sacrifices, ils donnent, à leur propre descendance et à leurs concitoyens, un noble et salutaire exemple de moralité, dont les hommes d'État, soucieux de s'op-
(1) Dans son curieux livre : Mon pays ; la Chine d'aujourd'hui, le général Tcheng-ki-Tong insiste avec juste raison, (p. 27), sur ce fait capital que les maisons de retraite elles-mêmes et les hôpitaux pour les vieillards n'existent pas en Chine et ne peuvent y exister, parce que, depuis quatre mille ans, la famille en tient lieu et les remplace avantageusement.
poser à la désagrégation des familles, ont le devoir de ne pas les exempter, sans des raisons majeures, car les besoins des vieillards peuvent être aisément satisfaits.
La famille est, en outre, un excellent laboratoire pour réclusion et la culture des sentiments de fraternité qui sont toujours suspects de déclamation, quand ils ne se sont pas d'abord formés et développés dans ce milieu.
La comipunauté d'origine, d'éducation, d'habitudes, de condition sociale, de sentiments, de devoirs et d'intérêts, qui est propre aux frères et sœurs, ne se retrouve, nulle part, à un pareil degré ; seuls, les autres liens de parenté, puis l'amitié, les affinités de goûts et de croyances, peuvent ensuite provoquer une semblable union dont la nature a légitimement servi à caractériser la solidarité de tous les hommes vivant à une même époque.
La pratique habituelle de la fraternité naturelle, et des obligations qu'elle comporte, nous accoutume, en effet, aux devoirs de la fraternité civique ; elle en provoque l'initiative et nous les rend agréables.
Aussi, dans les familles dont la situation comporte l'adjonction d'auxiliaires, ce sentiment doit-il être étendu jusqu'aux domestiques; lorsqu'ils remplissent dignement leurs fonctions, ces derniers doivent être considérés, non comme des inférieurs, mais à l'égal de collaborateurs dévoués, sur lesquels on se repose pour la satisfaction des besoins multiples, incessants
et impérieux de la vie domestique, et grâce auxquels on peut vaquer librement à d'autres occupations.