CHAPITRE IV
Devoirs Paternels et Maternels.
Mais le vrai but du mariage, c'est l'enfant ; c'est la première des industries, disait Pierre Laffitte.
Or, « la morale spontanée, c'est-à-dire l'éducation des sentiments, celle qui, au fond, affecte le plus
l'ensemble de la vie, dépend essentiellement des mères » (1).
Toute l'éducation de la première enfance doit se faire dans la famille ; elle ne peut se faire avec fruit au dehors, parce que la morale est, à cet âge, pratique et non théorique ; elle est alors faite, non de raisonnements, mais de bons exemples, de bons conseils, et son principal objet est de déterminer l'éclosion des bons sentiments ; ce résultat ne peut être atteint que par l'influence affectueuse et vigilante des mères, qu'aucun éducateur public ne peut complètement suppléer.
Les crèches, les salles d'asile, les écoles maternelles, ne sont que des institutions provisoires et locales, correspondant à la désorganisation de la famille engendrée, dans les cités ouvrières, par la barbarie contemporaine du régime industriel ; la sociologie positive doit se garder de les consacrer et même de les considérer comme durables ; car, éclairée par toute la philosophie de l'histoire, elle peut affirmer que l'éducation du premier âge, depuis la naissance jusqu'à la septième année, doit se faire dans la famille, par l'intermédiaire de la mère, avec d'autant plus de raison que cette éducation est beaucoup moins intellectuelle que morale et sociale.
Vainement objecterait-on que cet ancien système d'éducation exige aujourd'hui des femmes très éclairées. Les femmes modernes remplissent de mieux en
(1) Auguste Comte : Politique positive, vol. I, p. 242.
mieux cette condition ; elles la rempliront toutes, ultérieurement, lorsqu'une véritable éducation philosophique, populaire, sera substituée au système rudimentaire encore usité. La puériculture, alors, pourra leur être entièrement confiée, avec le plus grand avantage, parce que leur tendresse leur permettra d'exercer sur l'esprit de l'enfant, même dans l'enseignement élémentaire de la lecture, de l'écriture, de l'arithmétique concrète, de la poésie, du chant et du dessin, une influence plus vive et plus protonde que les pédagogues de profession.
a L'esprit de l'enfant est un livre où le maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'elTaceront pas », disait Duruy. Cette remarque est bien plus vraie quand elle s'applique à la mère, à laquelle incombait jadis le premier enseignement de la foi, et qui doit maintenant devenir l'initiatrice à l'esprit positif.
Un exemple historique, bien décisif, en faveur de cette observation, est fourni par Jeanne d'Arc, qui, à tous les arguments des théologiens retors, acharnés à lui faire confesser l'autorité de l'Église, répondait avec simplicité : « Tout ce que je sais, je le tiens de ma mère. C'est elle qui m'enseigna toute ma croyance ».
Dans tous les cas, les femmes qui, dès maintenant, ont la bonne fortune de jouir de la santé, de l'intelligence et de la disponibilité nécessaires pour nourrir, élever et commencer à instruire leurs enfants, n'ont aucun motif honorable pour s'en dispenser ; il faut considérer celles qui, dans de semblables
conditions, recourent à des mercenaires, comme défaillant à leurs devoirs maternels et tarées moralement.
Toutefois, les mères ne sont pas seules responsables de l'éducation des enfants; les pères ont aussi des devoirs à cet égard, devoirs d'autant plus graves qu'ils sont chefs de famille et investis de l'autorité directrice.
a L'autorité du père sur les enfants est légitime, parce qu'il est père, parce qu'il commande avec amour, parce qu'il a la prééminence de l'âge » (1), enfin, « parce que l'enfant est un être incomplet » (2).
C'est une autorité spontanée qui s'impose, non dans l'intérêt de celui qui l'exerce, mais dans l'intérêt de celui qui la subit.
En effet, le père est, en premier lieu, la providence matérielle de ses enfants ; il doit pourvoir, pendant longtemps, à tous leurs besoins, quelquefois même, indéfiniment. De plus, il doit se préoccuper de leur avenir, autant que de leur présent, et s'efforcer communément de leur assurer un sort plus doux que le sien.
Mais, normalement, exception faite des cas d'infirmité ou d'incapacité, il ne doit à ses fils, — la situation sociale des filles étant très différente, — que les moyens d'entreprendre une carrière, de rem-
(1) Aristote : Politique. Livre I, chap. IX; 8.
(2) Idem. Parag. U.
plir eux-mêmes une fonction sociale et de fonder, à leur tour, une famille. Quelles que soient ses ressources, il doit se refuser à les encourager dans l'oisiveté, à satisfaire leurs goûts de dissipation, de prodigalité, d'ostentation et de plaisir, et se garder, comme d'une mauvaise action sociale, de justifier cette parole, à la fois plaisante et odieuse, d'un personnage de comédie : « Un père est un banquier donné par la nature ».
« Les fils d'hommes riches, dit M. Carnegie, sont comme les carlins gras, inutiles et poussifs, que des jeunes femmes traînent au bout d'une laisse ; mais ils ne sont pas responsables de leur état. Les jeunes femmes qui nourrissent trop leurs chiens et les pères qui gâtent leurs fils ne doivent s'en prendre
qu'à eux-mêmes Je laisserais plutôt à mon fils
ma malédiction que le tout-puissant dollar ».
Le père doit inculquer, de très bonne heure, à ses enfants, cette idée que les capitaux humains, si lentement et péniblement acquis, doivent être utilisés avec respect et sous l'inspiration du sentiment social.
C'est pour cette raison qu'Auguste Comte, s'inspirant d'une idée de l'économiste Dunoyer, dont, après lui, Le Play a fait la base de tout le système de réforme sociale qu'il a conçu, préconisait l'abrogation des dispositions actuelles du Code civil, en matière de succession, et le retour à la liberté de tester.
D'autre part, le père doit servir de providence
morale à ses enfants, par ses conseils et surtout par ses exemples.
« Ainsi le veut la Nature : les exemples domestiques nous corrompent bien plus vite, bien plus sûrement, quand le vice pénètre en nous par des modèles d'une imposante autorité
« Que rien de ce qui peut faire rougir les yeux ou les oreilles n'approche du toit où s'abrite le premier âge. Hors d'ici, les femmes perdues ! Silence aux chants nocturnes des parasites ! On ne saurait trop respecter l'enfance » (1).
Le père doit, au contraire, donner à ses enfants l'exemple : de la moralité privée et publique, notamment, de la frugalité, de l'ordre, de l'habitude du devoir, de la probité ; du respect et de la reconnaissance pour ses propres parents, quand ils sont encore vivants ; du culte de leur tombe et de tous leurs souvenirs, quand ils sont morts ; du dévouement à la famille ; du souci de la postérité ; du désintéressement et de la pratique effective de la bonté qui, dans aucune autre condition, ne peut trouver un pareil champ d'action.
Mais cette bonté même doit rester toujours vigilante, afin de ne pas dégénérer en un vague sentimentalisme et en faiblesse pernicieuse. Les pères doivent se garder d'admirer banalement leurs enfants, de les considérer comme parfaits, et de leur pardonner toutes leurs fautes. Il ne faut pas les trans-
(1) JuvÉNAL : Les Exemples.
former en petites idoles domestiques, dans leur propre intérêt, car cette opinion, rarement admise en dehors de la famille, expose les enfants à des déceptions douloureuses ou à une sotte fatuité.
Enfin, le père sert de providence intellectuelle et de guide à ses enfants, au moyen des conseils éclairés que son expérience lui suggère et des directions qu'il leur donne.
Il les prémunit contre le danger, contre les mauvaises fréquentations, contre les entreprises chimériques, contre les résolutions présomptueuses.
Mais la providence intellectuelle des pères trouve aujourd'hui sa plus haute expression dans l'initiation de leurs enfants au Positivisme et dans le souci avec lequel ils remplissent le devoir de les éclairer, de les élever au niveau des connaissances de notre temps, en leur épargnant les épreuves, dorénavant inutiles et rétrogrades, de la phase théologico-métaphysique.
L'unité mentale et morale du genre humain, à laquelle la philosophie positive a la légitime prétention d'aboutir, doit évidemment débuter par l'unité mentale et morale de la famille, et cette dernière doit être réalisée par les pères.
Bref, la paternité est une fonction sociale et les pères ont le devoir de préparer les enfants : à vivre en société ; à participer à l'évolution progressive des sociétés humaines ; à servir la famille, la patrie, l'Humanité.
Lorsque cet ensemble des conditions, dans lesquelles s'exerce la fonction sociale de la paternité, est
dignement compris, il produit des résultats d'une importance inappréciable, parce qu'il fournit des générations de jeunes gens bien mieux préparés que par aucun système d'éducation publique.