CHAPITRE III
Devoirs spéciaux de la richesse et des pouvoirs publics.
Tous nos capitaux matériels, intellectuels 'et moraux ont une origine sociale ; ils représentent une accumulation du travail séculaire et collectif, dont les résultats nous sont transmis par la société contemporaine, et notre devoir le plus strict est aussi de donner à leur emploi une destination sociale.
La science, l'industrie, les arts, toutes les manifestations de l'activité mentale, et, finalement, la richesse qu'elles engendrent, doivent, autant que la politique et le gouvernement, être subordonnés à la morale et mis au service de l'intérêt public.
Le règlement social de la richesse devient de la sorte l'objet le plus essentiel de la morale civique ; sa solution implique toutes les autres et repose, d'abord, sur une appréciation plus exacte du rôle des grands propriétaires, des chefs industriels, des grands commerçants, banquiers, financiers et autres, qui condensent, entre leurs mains, la plus grande partie du capital matériel de l'Humanité.
Ces personnages, qui se considèrent trop volontiers comme des conquérants, libres d'exercer une domination absolue sur des tribus soumises, doivent
bien plutôt être assimilés à des généraux ayant pour premier devoir d'assurer la sécurité et le bien-être de ceux dont le concours est indispensable à la réussite des opérations qu'ils conduisent.
Ce sont des fonctionnaires sociaux, ayant pour mission, non pas défaire fortune, le plus rapidement possible, en spéculant surtout sur la servitude de la masse humaine laborieuse, mais de donner à celle-ci l'exemple de la solidarité et du dévouement social, en lui garantissant, tout au moins, la possibilité de jouir du plus naturel de tous les bonheurs, celui de fonder et de faire prospérer une famille.
C'est pourquoi nous devons nous efforcer d'introduire, dans les mœurs, cette notion que la science sociale a depuis longtemps révélée : à savoir que le salaire doit être normalement considéré comme le moyen de remplir convenablement la fonction sociale dont on est chargé et que les fonctions domestiques ont, au moins, autant d'importance sociale que les fonctions industrielles ou administratives.
La théorie des économistes, qui représente le salaire comme l'évaluation du service rendu, n'est pas moins fausse scientifiquement que moralement ; car le compte réel de cette évaluation exigerait qu'on prît en considération : d'un côté, tout ce que ce service représente d'études, d'expérience, de connaissances, dues, pour la plupart, au passé ; de l'autre, les bénéfices ultérieurs que le fabricant, le commerçant, par exemple, retireront de la vente du produit
que, cependant, ils ne sauraient ordinairement ni créer, ni mettre, seuls, en valeur.
En bonne justice, le service rendu ne peut être évalué pécuniairement.
La fausseté de l'affirmation contraire éclate particulièrement quand on applique la théorie économiste aux industries insalubres ou dangereuses, où l'ouvrier risque sa santé et même sa vie, ou à une profession telle que la profession médicale, dans laquelle les honoraires ne rétribuent ni la science, chèrement acquise, ni le dévouement, ni l'importance, actuelle et future, que des soins éclairés ont pour les malades.
La proportionnalité du salaire aux exigences de la vie dans un milieu déterminé et aux charges de famille que le salarié supporte, constitue un mode d'évaluation beaucoup plus équitable ; il est pratiqué dans quelques grandes entreprises, telles que les compagnies de chemins de fer, et dans les services publics où, sous forme d'émoluments et d'indemnités spéciales de résidence, on adapte l'organe et la fonction au milieu domestique et social dans lequel ils sont placés.
Les capitalistes ne sont ni des sociologues, ni des moralistes, dira-t-on, et toute entreprise deviendrait irréalisable s'il fallait faire entrer ces considérations philanthropiques dans l'établissement du prix de revient des produits et dans la lutte contre les concurrents.
Évidemment ! Aussi le règlement moral de la
richesse s'applique-t-il rationnellement beaucoup moins à la richesse en voie de formation qu'à son emploi lorsqu'elle est acquise. Aucune subtilité économique ne s'oppose alors à ce que le chef industriel renonce volontairement à s'attribuer la masse intrinsèque des profits obtenus et à ce qu'il en fasse socialement usage pour améliorer, en premier lieu, le sort de tous ceux qui le secondent dignement dans sa tâche.
M. Carnegie, aux sentiments généreux de qui on ne peut que rendre hommage et dont les théories ne sont pas moins intéressantes que les actes, professe que « la richesse est comme un dépôt sacré qui doit être administré par le possesseur entre les mains de qui il afflue, pour le plus grand bien du peuple », et il n'hésite pas à déclarer que « le jour est proche où l'homme qui mourra en possession de millions inutilisés et disponibles, mourra déshonoré » (1) ; mais il croit « que le plus pauvre conviendra aisément que les grandes sommes amassées par quelques-uns de ses concitoyens, et dépensées pour le bien public, lui procurent de plus grands avantages que ne l'aurait fait sa part minime dans le cours de nombreuses années ». Or, il pourrait y avoir beaucoup d'égoïsme, d'ostentation, de duperie, de stérilité et même de rétrogradation, dans des dépenses faites avec une pareille indétermination, tandis que l'amélioration directe du sort du travailleur, devoir
(1) L'Empire des Affaires, pp. 159-160.
de justice, simple et précis, se répercute aussitôt sur la femme, sur les enfants, sur les vieux parents, et, par suite, sur le milieu social tout entier.
Cette solution est incomparablement supérieure à toutes celles que les diverses écoles socialistes préconisent, parce qu'elle suppose que les patrons et les ouvriers vivent en harmonie en se reconnaissant des devoirs réciproques, et de grands exemples historiques démontrent la possibilité de sa consécration pratique.
Jusqu'à ce jour, en effet, la richesse n'a jamais été sérieusement réglée et n'a reçu quelque destination sociale, effective et durable, que par l'intermédiaire de la morale.
Le Judaïsme, le Catholicisme, l'Islamisme, ont, à cet égard, obtenu, pendant de longs siècles, des résultats mémorables, et le premier effort de la morale rationnelle doit tendre à faire revivre au moins cette sympathie constante pour les subalternes, les opprimés, les malheureux, ce dévouement des forts aux faibles, dont les puissants et les riches éprouvaient les émotions salutaires, sous l'empire des croyances théologiques.
Un pareil but ne peut être atteint par des mesures législatives ; seule, la constitution de nouvelles croyances, ayant la science sociale pour flambeau, et d'une opinion publique, imbue de ces croyances, peut y conduire avec sécurité.
C'est aux capitalistes, sous leur responsabilité propre, et sous le contrôle de cette opinion, qu'il
appartient d'organiser un emploi judicieux et social de la richesse.
Chacun proclame que toutes les difficultés actuelles proviennent de ce que, depuis l'avènement de la grande industrie, les patrons et les ouvriers ne se connaissent plus, ne se fréquentent plus, ne se comprennent plus.
Le but essentiel est donc de rétablir la concorde entre ces deux facteurs du travail. Des rapports plus bienveillants, des conseils d'usine, de conciliation et d'arbitrage, propres à dissiper les malentendus, l'établissement d'échelles mobiles de salaires, peuvent contribuer à ce résultat ; mais tout sera vain, fugitif et caduc, sans le mutualisme des bons sentiments, c'est-à-dire sans une nouvelle moralité.
Aucune grande transformation sociale ne s'est encore opérée autrement. La transformation de l'esclavage en servage, à la fin de l'empire romain, l'émancipation des classes laborieuses au Moyenàge, la liberté moderne du travail, en sont un témoignage ; elles ont été précédées par une modification lente e^ séculaire des idées et des mœurs, et le législateur est intervenu, non pour provoquer cette modification, mais pour la consacrer, lorsqu'elle était généralement accomplie et ne rencontrait plus que des résistances individuelles qu'il importait de ne pas laisser subsister.
Les grands problèmes sociaux et même scientifiques, l'histoire l'atteste, ne peuvent être résolus que lorsqu'ils ont été nettement posés et lorsqu'ils
ont déjà reçu un certain nombre de solutions approximatives, préalables. En effet, « l'esprit humain, plus apte à perfectionner qu'à créer, ne peut bien asseoir ses spéculations que sur une première exécution de l'entreprise qu'il poursuit. Alors sa faiblesse lui permet d'étudier avec fruit cette œuvre spontanée, de manière à l'améliorer systématiquement » (1).
C'est pourquoi, tout en préconisant, comme règlement du capital, des devoirs volontaires, nous nous gardons bien de considérer comme absolument stériles les tentatives auxquelles la politique pratique recourt pour imposer aux forts l'accomplissement de leurs devoirs envers les faibles.
Nous applaudissons surtout à tous les efforts du prolétariat pour s'organiser, pour obtenir une réduction de ses heures de travail et une augmentation de ses salaires, pour maintenir, à l'ordre du jour, la question des devoirs sociaux de la richesse, et pour améliorer immédiatement son sort, spécialement au moyen des syndicats ; car nous voyons poindre, sous cette forme, la constitution de cette opinion publique, vigilante, bien informée, énergique et cohérente, qui, tôt ou tard, lorsqu'elle sera guidée par une doctrine sociale rationnelle, sera capable d'imposer aux riches tous les devoirs qui incombent à la providence matérielle de l'Humanité, dans le cas où ils refuseraient de les accomplir volontairement.
(1) Auguste Comte : Politique Positive, vol. III, p. 79.
D'une manière générale, en effet, la morale civique a pour objet l'organisation de la Providence humaine qu'on déjoue beaucoup moins aisément que les diverses providences fictives antérieurement imaginées, parce qu'elle a une existence réelle, parce qu'elle est représentée par des organes vivants, et que, de ce fait, elle a des yeux qui voient, des oreilles qui entendent, des membres qui frappent, et des volontés qui font respecter ses lois.
Jusqu'ici, la forme la moins équivoque de cette Providence terrestre est, dans chaque société, le gouvernement et ses divers agents.
Or, pour ceux-là, le caractère social de la moralité professionnelle ne saurait sérieusement être contesté ; leur fonction, leur devoir incessant, leur raison d'être, est la sauvegarde de l'intérêt public. Il faut donc juger très sévèrement et même contraindre impitoyablement à la retraite, surtout dans les rangs des chefs responsables et des hommes d'Etat, ceux qui se montrent inaptes au rôle lutélaire qui leur incombe et ne recherchent, dans l'exercice du pouvoir, que des satisfactions personnelles. Car, gouverner, c'est prévoir, et les fautes des incapables ont, dans cet ordre de phénomènes, des conséquences sociales d'une immense étendue. La Russie en a fait, dans sa guerre avec le Japon, une expérience cruelle que la France elle-même a chèrement payée en 1870.
Mais, plus manifestement encore que pour l'emploi de la richesse, ce contrôle indispensable des organes des pouvoirs publics et de leurs actes ne peut être
assuré que par une opinion éclairée, qui nous apparaît ainsi comme l'appareil régulateur le plus sûr de toutes les fonctions sociales.