CHAPITRE IV
Constitution d'une opinion publique homogène.
Pour aboutir rapidement à la formation définitive de cette opinion homogène, de cette coordination du prolétariat, faute de laquelle nous continuerons à nous agiter dans l'anarchie et l'obscurité, il faut organiser un enseignement de la philosophie et de la morale positivesqui soit, non plus le privilège d'un petit nombre, mais la ressource commune et gratuite de la masse entière.
Je me propose d'exposer, dans une autre brochure de notre Bibliothèque sociale et philosophique, consacrée à l'Éducation positive, le plan de cet enseignement populaire supérieur qui n'est, au fond, qu'une régénération systématique de l'enseignement des adultes, une organisation méthodique et philosophique des cours du soir, la réalisation enfin de l'idéal entrevu par les fondateurs des associations
Polytechnique, Philotechnique, Philomatique, Union de la jeunesse, et des Universités populaires.
Je me borne à indiquer ici que quarante leçons par an, soit une leçon par semaine, pendant dix mois, et pendant sept ans, suffiraient, d'après le plan d'Auguste Comte, à l'exposition des notions les plus essentielles de la philosophie des sciences et de la morale positive.
Les efforts personnels des élèves, efforts sans lesquels il n'y a pas d'enseignement, compléteraient l'œuvre des philosophes.
Dans tous les cas, la morale positive prescrit de démocratiser la science, de la socialiser, et de mettre ce trésor intellectuel, œuvre de toute l'Humanité, qui appartient à toute l'Humanité, à la disposition deTHumanité tout entière, attendu qu'il n'y a pas de procédé plus efficace pour réaliser l'unité mentale des hommes, base de toute la morale civique.
Toutefois, l'enseignement populaire de la philosophie positive, dans laquelle la morale théorique se trouve incorporée, n'est qu'un des éléments de vulgarisation de la morale civique ; les prescriptions usuelles de celle-ci peuvent, en outre, être très utilement rappelées par les philosophes, dans une série de fêtes publiques destinées à glorifier les principales institutions sociales, et, plus spécialement, à l'occasion de tous les événements importants de la vie.
Des devoirs spéciaux, en effet, incombent aux hommes à chacune des principales phases de leur
existence : dans la jeunesse ; quand vient l'heure de choisir une carrière ; au moment du mariage ; lors de la naissance de leurs enfants ; dans la vieillesse et aux approches de la mort.
De tout temps, en tous lieux, ces grandes époques de la vie individuelle ont été l'objet de cérémonies publiques, attestant leur importance sociale ; le Catholicisme a même fait intervenir la théologie dans chacune d'elles, en instituant autant de sacrements appropriés, et l'émancipation moderne a si peu fait disparaître ce besoin spontané de notre nature que les organisations les plus hostiles à l'ancien régime religieux, la Franc-Maçonnerie, les Maisons du Peuple créées par le parti socialiste, les Sociétés de Libre-pensée, ont imaginé des fêtes et tout un rituel, pour l'Adoption, la Jeunesse, le Mariage, les Funérailles.
Le sentiment social peut donc être cultivé sous cette forme d'une manière très efficace, et je me propose encore de faire connaître, dans la brochure consacrée à V Education positive, comment ce nouveau problème, qui s'impose à la morale civique, peut être résolu philosophiquement, sans aucune préoccupation fictive.