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QUATRIÈME PARTIE

La Morale Occidentale.

En morale, comme en science sociale, on s'élève logiquement de la Patrie à l'Humanité, à l'aide d'un intermédiaire que l'évolution historique, particulière à la majorité de la race blanche, a produit et dont la considération doit maintenant nous arrêter.

En effet, le développement de la civilisation ne s'est pas effectué, d'une manière uniforme et simultanée, à la surface de la terre. Envisagée à ce point de vue, l'espèce humaine peut être décomposée en deux masses immenses, bien distinctes, occupant, l'une, l'Extrême-Orient de l'hémisphère Nord, l'autre, l'Occident.

Cette dernière, dont la civilisation eut pour berceaux successifs, l'Egypte, la Chaldée, la Phénicie, la Palestine et la Grèce, s'est transformée, sous l'énergique impulsion de l'ancienne Rome, en une sorte de vaste organisme dans lequel la solidarité n'a cessé de s'accroître.

Le règne de Charlemagne, les Croisades, la monarchie papale des xi« et xii^ siècles, la Renaissance, le mouvement scientifique et philosophique des xvii" et xviiie siècles, commun à toutes les nations

européennes, le mouvement politique dont la Révolution Française a pris l'initiative, le développement contemporain de la grande industrie, marquent les étapes consécutives de cette évolution générale, dont Voltaire, l'un des premiers, révéla l'importance et les résultats dans cette belle page consacrée à l'étude « des beaux-arts en Europe, du temps de Louis XIV » :

« Jamais la correspondance ne fut plus universelle entre les philosophes. On a vu une république littéraire établie insensiblement en Europe, malgré les guerres et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous les arts ont reçu des secours mutuels ; les académies ont formé cette république. Les véritables savants dans chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits, répandue partout et partout indépendante.

« On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies, répandus en petit nombre dans quelques parties de l'Europe, presque tous longtemps obscurs, et souvent persécutés. Ils ont éclairé et consolé la terre pendant que les guerres la désolaient » (1).

Et, plus loin, il dit encore :

a On a, du fameux Arnaud, 104 volumes, dont presque aucun n'est aujourd'hui au rang de ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV et qui font la Bibliothèque des nations » (2).

(1) Voltaire : Siècle de Louis XIV, chap. XXXIV.

(2) Idem : chap. XXXVl.

Il est manifeste que, dans leur ensemble et comparativement aux autres, les nations Occidentales ne forment qu'une même société. C'est un peuple unique, dont les représentants divers ont les mêmes origines civilisatrices, la même histoire, le même mode d'évolution, les mêmes idées, les mêmes

mœurs.

Partout, actuellement, dans les diverses branches de cette grande société, qu'Auguste Comte propose de dénommer La République Occidentale, et qui se compose essentiellement de l'Europe centrale, des pays Scandinaves, de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne et de l'Italie, les institutions sociales permanentes, la propriété, la famille, le langage et les arts, le gouvernement, la religion, ont, au fond, un état identique. Partout, on trouve la même accumulation, la même diffusion des résultats les plus glorieux et les plus féconds du passé de l'Humanité, la même fermentation d'un avenir philosophique, social et moral, dont l'idéal confus entretient les espérances et les activités civiques.

Partout, les sciences et leurs applications, les connaissances théoriques et pratiques, la dissolution de l'ancien régime théologico-militaire, la préparation du nouveau régime positif, industriel et pacifique, ont atteint le même niveau ; car les nuances sont trèssecondaires et les ressemblances l'emportent

incomparablement sur les différences.

Or, tous ces peuples, grâce à une éducation graduelle de plus de trente siècles, qui ne s'est produite

nulle part, ailleurs, sont également à l'avant-garde de l'Humanité ; ils ont donc des devoirs communs à remplir et le philosophe se borne à constater une réalité quand il déclare qu'il existe une morale Occidentale, dont les prescriptions se dégagent, chaque jour, de plus en plus nettement, et qu'il importe de connaître et de respecter.

Cette morale commande, tout d'abord, de ne pas s'insurger follement contre les lois sociologiques qui ont déterminé la formation de la République Occidentale, et de systématiser ce qui est, au lieu de le méconnaître.

Puisque les nations Occidentales sont solidaires les unes des autres, puisqu'elles ont, géographiquement, historiquement,socialement,une existence commune, d'où dépend leur existence particulière, il faut développer de plus en plus la fraternité Occidentale, subordonner, à la notion d'Occidentalité, la notion même de patrie.

C'est pourquoi les esprits clairvoyants doivent contribuer, par tous leurs efforts et par tous les moyens, à l'établissement de l'unité intérieure, intellectuelle et morale, de l'Occident.

Cette unité peut être accélérée par l'adoption d'un système commun de monnaies, de poids et de mesures, de division du temps, d'échanges, et même d'éducation publique. Tous les éléments de ce dernier système se trouvent dans la philosophie positive, qui est seule susceptible d'universalité et de pérennité, parce qu'elle a la science pour fondement, et dans le

calendrier positiviste, élaboré par Auguste Comte, pour l'institution du culte des grands hommes ; ce calendrier dont l'adoption sera, sans doute, facilitée par l'usage préalable d'un calendrier purement civil, indifférent et neutre, comme le système métrique, dans le genre de celui dont M. Achille Faure a conçu l'ingénieuse idée (1), constitue une merveilleuse condensation de toute l'histoire politique, esthétique, industrielle, scientifique, philosophique et religieuse, de la République Occidentale ; les méditations qu'il suscite sont aptes à rendre aussi familière que possible la conception de cette République.

Mais, par dessus tout, il faut s'attacher : à conjurer les guerres occidentales ; à substituer le régime de l'arbitrage à celui des procédés militaires pour la solution des conflits ; à maintenir, au moins, le statu quo, jusqu'à ce qu'une répartition, plus rationnelle et plus favorable, des divers groupements, puisse être accomplie, d'un commun accord ; enfin, à provoquer, par des alliances successives, la confédération des États de l'Europe.

Certes, l'unité de l'Occident doit être philosophique et morale ; c'est aux philosophes et aux moralistes qu'il appartient de la réaliser, en créant une opinion commune et en consolidant cette grande société des esprits, entrevue déjà par Voltaire ; mais les hommes d'Etat peuvent aussi coopérer très efficacement à sa fondation, en conservant la paix, en éliminant gra-

(1) V. Revue Occidentale, 15 mai 1905, p. 389.

duellement les résidus de l'ordre ancien, en favorisant l'essor de l'ordre nouveau qui, seul, peut aboutir à la transformation dont nous venons de tracer le plan sommaire.

Dans ce grand mouvement qui se répercutera sur les destinées générales du monde, la France est appelée à jouer un rôle plus actif qu'aucune autre nation européenne, en raison de son émancipation philosophique et sociale plus avancée, qui la place, dans une certaine mesure, à l'avant-garde de la République Occidentale.

Dans ce pays surtout, la morale Occidentale doit donc être cultivée, avec le même soin que ce sentiment social, généreux et désintéressé, qui doit finalement, comme nous l'avons indiqué dans le précédent chapitre, se substituer à l'égoïsme national, de même que celui-ci s'est superposé à l'égoïsme collectif qui, primitivement, circonscrivait aux murailles de la cité, le domaine de la fraternité des hommes.

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