‹ La morale socialeChapitre 3 sur 27 · INSTmCTS DE LA CONSERVATION DE L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

INSTmCTS DE LA CONSERVATION DE L'INDIVIDU

Occupons-nous, d'abord, du plus intense de ces instincts, l'instinct nutritif ; il se manifeste avant tout autre ; il est plus impérieux que tous les autres et, sauf les cas de maladies, il a beaucoup moins besoin d'être excité que réfréné, relativement à la fréquence et à l'abondance des ingestions, sous la forme solide et liquide.

La sobriété est la première garantie de l'empire de l'homme sur lui-même, la première marque de son éducation morale, et Joseph de Maistre avait raison de dire que, « souvent, tel homme est capable de résister à une violente passion à trente ans, parce que sa mère l'a empêché de prendre du sucre, à discrétion, pendant son enfance ».

Tous les grands législateurs religieux, en parlicu-

lier, les législateurs Juifs, Mahomet, les fondateurs des institutions monastiques, l'ont compris ; ils ont, pour cette raison, frappé d'interdit certains aliments et institué le jeûne.

L'auteur de V Imitation de Jésus-Christ a vigoureusement formulé l'importance de ce règlement volontaire de l'instinct nutritif, en écrivant : Frena gulam et omnes excitationes carnis facilius frenabis.

Conformément à la maxime de Socrate, qui provoque si justement l'enthousiasme d'Harpagon, il faut boire et manger pour vivre et non vivre pour boire et manger.

La frugalité est, en effet, l'un des facteurs essentiels de la conservation de la santé physique et morale ; car les excès de table et de boisson n'ont pas seulement pour résultat l'obésité, la gastrite, la goutte, les névrites périphériques, les dégénérescences du foie et des reins, l'alcoolisme aigu et chronique avec tout son cortège de misères physiologiques ; ils sont encore la cause de la servitude de l'esprit et de la déchéance morale de riiomme qu'ils poussent, consécutivement, à toutes sortes de mauvaises actions.

C'est pourquoi la sobriété est, par dessus tout, un devoir social ; les fautes qu'on commet envers elle ne restent malheureusement pas des fautes personnelles ; tout au moins, elles retentissent sur la famille : d'une part, parce qu'elles la privent de ressources économiques qui pourraient recevoir un plus noble usage ; d'autre part, parce qu'elles lui imposent

les soins et le fardeau de maladies évitables ; enfin, parce qu'elles constituent un exemple déplorable pour les enfants et provoquent la désharmonie, la honte, le refroidissement, quelquefois l'extinction, de l'attachement et du respect.

Et ces conséquences domestiques immédiates du défaut de sobriété ne sont, hélas ! pas les seules ; ces fautes se répercutent encore sur la constitution physique des enfants pour qui l'hérédité alcoolique est la cause première de maux alïreux et divers.

A l'origine des tares nerveuses ou des grandes maladies nerveuses chroniques, hystérie, épilepsie, ataxie, maladies psychiques, on rencontre presque toujours l'alcoolisme paternel ou maternel ; il en est de même à l'origine de l'aliénation et de la criminalité.

Le règlementrationnelde l'instinct nutritif s'impose donc pour les raisons sociales les plus impérieuses, d'autant mieux que cet instinct se satisfait en commun et que sa satisfaction s'associe à tous les charmes de la sociabilité la plus délicate ; la table est devenue progressivement une merveilleuse école de morale, non seulement pour le plus énergique de nos instincts personnels, mais pour tous les autres, égoïstes et altruistes.

La décence des actes qui accompagnent la satisfaction de cet instinct, la modération dans l'usage des aliments, le partage courtois des mets, les prévenances et les égards réciproques, les gracieusetés envers les commensaux, sont autant de conquêtes

morales, très péniblement accomplies, qu'on ne saurait trop respecter et développer.

Le repas est d'autant plus propre à seconder la moralisation qu'à la table de famille, les deux sexes et tous les âges sont représentés, et qu'il réunit tous les éléments de la famille, principalement le soir, où, à la fin d'une journée de labeur, on aime, dans un épanchement intime, à échanger les impressions de la journée.

La table est, pour l'enfant surtout, une excellente école de sociabilité, non seulement parce qu'il y est instruit par la conversation familière, non seulement parce qu'on l'y accoutume sérieusement à se discipliner, sous tous les rapports, mais encore parce qu'il y apprend à rendre service à ses parents.

Au surplus, ce n'est pas seulement par ces procédés que le règlement de l'instinct nutritif peut contribuer à la moralisation de l'homme ; il la favorisera davantage encore, quand on généralisera l'habitude de penser et de se souvenir que le repas représente une sorte de synthèse.

C'est une synthèse de l'activité humaine, en raison de la multiplicité et de la variété d'origine de tous les produits agricoles, industriels et commerciaux, qui concourent aujourd'hui à sa réalisation. C'est une synthèse de toute l'évolution humaine, sous la forme de l'art de la cuisine, d'une part, et de la politesse, de l'autre, qui ne se manifeste, dans aucune autre relation sociale familière, avec autant d'importance.

La comparaison des mœurs alimentaires de

l'homme primitif, Fuégien ou Australien, avec celles d'un civilisé contemporain, permet de mesurer les progrès immenses accomplis dans l'éducation de l'instinct nutritif.

Tous ces faits sont propres à susciter des inspirations morales bien supérieures à celles du Benedicite et du Deo gratias catholiques, néanmoins dignes de respect, parce qu'ils avaient pour but de mitiger, par des pensées d'ordre philosophique, l'appétit bestial de l'homme,

La suppression du tabac, qui n'a d'autre propriété physiologique que de provoquer dans les organes du goût et de l'odorat des excitations factices, se rattache au règlement de l'instinct nutritif; elle se justifie par les mêmes motifs ; l'usage de cet excitant doit, dans tous les cas, être subordonné aux convenances de l'entourage.

Mais l'instinct nutritif n'est que la forme la plus caractéristique de l'instinct de la conservation personnelle ; cet instinct général se manifeste encore sous beaucoup d'autres formes qu'il n'est pas moins nécessaire de régler, comme le souci exagéré de la santé, la crainte déraisonnée du danger, de la douleur et delà mort, la cupidité, le jeu, l'avarice, l'instinct de propriété, en un mot, dont la vraie nature est bien représentée dans cette déclaration d'un médecin célèbre du xviii" siècle, qui disait : « Jamais mes héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu à l'amasser ».

Toutefois, les raisons sociales, aussi fortes que multiples, qui doivent présider au règlement volontaire de l'instinct de possession, seront plus utilement exposées lorsque nous traiterons de la morale civique ; nous les renvoyons donc à ce chapitre.

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