‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 10 sur 45 · LAROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LAROCHEFOUCAULD

On a vu dans le chapitre précédent à quel degré de perfection l'esprit rigoureux et scientifique de Hobbes porta la morale de l'égoïsme. Mais., comme Epicure, Hobbes s'occupe plutôt d'exposer dogmatiquement un système que de discuter avec des adversaires. Or, contre l'utilitarisme, tel qu'Epicure et Hobbes l'avaient conçu, se dressent en quelque sorte d'elles-mêmes deux graves objections.

Vous prétendez, peut-on leur dire, que l'homme ne cherche en toute circonstance que son intérêt ou son bonheur? Mais, en fait, la conduite de l'homme est souvent désintéressée. Les vertus ne sont autre chose que des manifestations habituelles de l'activité libre se déterminant par un motif tout autre que celui de l'égoïsme. Pour maintenir votre système, il faut donc nier la vertu.

Vous dites que l'intérêt personnel est la seule règle de la volonté ? Que faites- vous alors de cette notion absolue, universelle, innée, du bien et du juste ? Que devient cette loi évidente pour la raison, soleil des intelligences, la même chez tous les peuples et à toutes les époques, et dont Platon et Gicéron ont marqué si admirablement les caractères ?

94 LA MORALE UTILITAIRE AU XVIIe SIÈCLE.

A la première de ces objections, Larochefoucauld nous répond en montrant sous les affections les plus dévouées, sous les vertus les plus sublimes, un égoïsme déguisé ; Locke croit détruire la seconde en essayant d'établir qu'il n'existe aucune notion innée, universelle, immuable, du bien et du mal.

Larochefoucauld et Locke sont donc véritablement des utilitaires ; et, en conséquence, ils doivent trouver place dans notre exposition.

Entre Hobbes et Larochefoucauld, il y a cette analogie particulière que tous deux ont été victimes des luttes politiques, et n'ont été philosophes qu'à l'occasion et à la suite des malheurs de leur parti. Dans les guerres civiles, le déchaînement des ambitions personnelles, les rivalités, les trahisons, les excès de toutes sortes, mettent dans son joui' le plus triste le mauvais côté de la nature humaine ; est-il étonnant que ceux qui y ont joué un rôle actif, les partisans surtout des causes vaincues, soient portés à la misanthropie et fassent de l'homme un être essentiellement méchant, égoïste, insociable ? De là les tableaux peu flattés que Hobbes et Larochefoucauld nous présentent de notre espèce ; de là l'amertume, le découragement, la sécheresse de cœur, qui se font sentir à chaque page de leurs écrits.

Ajoutez que Larochefoucauld fut naturellement triste et chagrin. Il l'avoue dans le portrait qu'il a tracé de lui-même. « Pour parler de mon humeur, je suis mélancolique , et je le suis à un point que , depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. » — « J'ai de l'esprit, dit-il encore ; mats un esprit que la mélancolie gâte ; car encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai souvent une si forte application à mon chagrin, que souvent j'exprime assez

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mal ce que je veux dire. » Un tel homme ne pouvait pas voir ses semblables en beau, et il dut porter dans ses observations le chagrin qui ne le quittait pas.

Selon Larochefoucauld, l'intérêt est le mobile unique, universel, de toutes les actions humaines. Nos vertus les plus désintéressées en apparence ne sont que les formes diverses sous lesquelles, selon les circonstances, se cache l'intérêt. « Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. » Et qu'est-ce que l'intérêt ? « C'est, dit Larochefoucauld, l'âme de l' amour-propre. » Or, chacun n'aime que soi, ne pense qu'à soi, ne travaille en conséquence qu'à ses propres intérêts. « Un même homme qui parcourt la terre et les mers pour son propre intérêt devient subitement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires ; de là vient leur prompte résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque chose qui les regarde ; de sorte que nous voyons dans nos conversations et dans nos traités que, dans un même moment, un homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire L »

Mais Larochefoucauld ne se contente pas d'affirmer en général et d'une manière abstraite que l'homme n'agit que par son intérêt ; il prétend le montrer dans le détail, et, prenant l'une après l'autre toutes les vertus, il leur arrache le masque de désintéressement derrière lequel elles dissimulent leur égoïsme. Qu'est-ce que la modération ? « C'est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur ; c'est une vaine ostentation de la force de

1 Lettre à Mme de Sablé.

notre esprit. » Qu'est-ce que la clémence? « La clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble. » Qu'est-ce que la justice ? « La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on nous ôte ce qui nous appartient. L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la crainte de l'injustice. » — La reconnaissance? « Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands ; elle entretient le commerce, et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. » — « La reconnaissance de la plupart des gens n'est qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. »

La bonté , « c'est prêter à usure sous prétexte de donner ; c'est s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. » La générosité « est une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller cà de plus grands. » La libéralité, « c'est la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. »

Ainsi chaque vertu est tour à tour flétrie, chacune est convaincue de cacher un vice ; pour parler comme l'auteur, « nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. » L'intérêt se dissimule de même sous les sentiments les plus désintéressés en apparence. « La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui;... nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. »

Quant à l'amitié, Larochefoucauld en parle comme Hobbes et Epicure : « Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société , qu'un ménagement réci-

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