LAROCHEFOUCAULD
proque d'intérêts et qu'un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour -propre a toujours quelque chose à gagner. — Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. — Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
Devant des assertions aussi tranchantes , il n'y a qu'une réponse à faire à Larochefoucauld ; c'est qu'il a mal observé la nature humaine. Sans doute beaucoup de sentiments sont égoïstes ; beaucoup d'actions oui pour motif la recherche exclusive de l'intérêt personnel. Qui le nie ? L'erreur grossière consiste à prétendre que tous les sentiments, tous les actes, sont égoïstes. Sans être un héros de moralité, chacun de nous a conscience d'agir quelquefois, et surtout d'être capable d'agir d'une manière désintéressée. — Larochefoucauld dira peutêtre que les hommes s'abusent ; qu'ils se rendent mal compte de leurs intentions secrètes ; qu'ils croient de bonne foi ne pas se laisser guider par l'amour-propre ; mais qu'au fond, il est l'unique mobile. — Je réponds que si l'on ne s'aperçoit pas qu'on est égoïste, c'est qu'on ne l'est réellement pas ; l'intérêt suppose un calcul , et le calcul implique réflexion, connaissance fort nette du motif par lequel on se détermine. Agir avec la conviction sincère qu'on est désintéressé, c'est l'être en effet. Ensuite , la question n'est pas de savoir si l'égoïsme n'est pas, dans une faible mesure , mêlé aux affections les plus pures, aux vertus et aux dévouements les plus sublimes ; il est clair que l'homme ne peut se dépouiller absolument de tout amour de soi. La mère qui donne sa vie pour son enfant ; le héros, le martyr, qui meurent, l'un pour sa patrie, l'autre pour son Dieu, trouvent dans leur sacrifice les joies les plus intenses ;
98 LA MORALE UTILITAIRE AU XVIIe SIECLE.
l'extrême passion fait de son objet une partie de notre être, partie plus chère mille fois que l'autre; par là, il nous semble que, loin de perdre en nous immolant, nous ne faisons que continuer dans ce nous-même adoré une existence plus heureuse et plus pleine. — Mais ce n'est pas ainsi que l'on peut entendre la doctrine de Larochefoucauld. L'égoïsme dont il parle est celui qui renferme l'homme dans l'exclusif amour de sa propre personne, et lui ferait, sans hésiter, sacrifier amis, famille, patrie, aux tristes satisfactions de sa sensualité ou de son orgueil. Faire d'un tel principe l'unique fondement de tous nos sentiments, le mobile unique de tous nos actes, c'est insulter à la fois la vérité et le genre humain.
Il est d'ailleurs permis de se demander si l'auteur des Maximes, en composant son livre, a sincèrement voulu présenter le tableau de la nature humaine. Je soupçonne que Larochefoucauld eut quelque secrète intention de nous faire admirer ses hautes qualités politiques. L'homme d'Etat se pique de connaître les hommes ; il n'est pas dupe des apparences ; il sait au juste le taux de chaque dévouement, de chaque vertu. Il n'ignore pas que dans certains cercles d'intrigants et d'ambitieux qui s'agitent autour de lui, l'égoïsme est le suprême ressort : le grand art, c'est de savoir le faire jouer à propos. L'habile ministre, en vérité, que celui qui naïvement se laisserait prendre aux protestations du premier venu ! Larochefoucauld ne voudrait-il pas nous faire entendre que, malgré l'insuccès de la Fronde, il avait en lui l'étoffe d'un Mazarin ! La rancune ne fut peut-être pas non plus étrangère à la composition de ces Maximes chagrines : quelques-unes sont des portraits sous lesquels il est facile de mettre un nom. Chercher dans l'amour-propre blessé de Larochefoucauld le motif secret
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qui lui iuspire son livre, ce u'est pas le calomnier, c'est le juger d'après son système i .
1 Dans cette exposition des principaux systèmes utilitaires, il convient de rappeler la Fable des Abeilles , ou les Fripons devenus honnêtes gens , par Bernard Mandeville. L'auteur de cet ingénieux paradoxe indique lui-même en ces termes ce qu'il s'est proposé : « Mon but est de convaincre le lecteur, non-seulement que les bonnes et aimables qualités de l'homme ne sont pas celles qui le rendent plus sociable que les autres animaux, mais encore qu'il serait absolument impossible de rendre une nation peuplée, riche et florissante, ou de la soutenir dans cet état de prospérité, si l'on en bannissait ce que nous appelons mal, soit physique, soit moral. » (La Fable des Abeilles, ou les Fripons devenus honnêtes gens, avec commentaires où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public. Tr. franc., 4 vol., 1750, t. II. p. 17t.)