‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 18 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Paley est dans l'ordre des dates le prédécesseur immédiat de Bentham. Son influence fut, de son vivant, considérable. Il renouvela la tentative de Locke de fonder l'utilitarisme sur la volonté divine; avec cette différence pourtant que son système aboutit au principe de l'utilité générale, tandis que Locke ne considère pas au delà de l'utilité particulière. Aux yeux des Anglais, Paley partage avec Bentham la gloire d'avoir donné une constitution vraiment scientifique à la morale utilitaire.

Dans le premier livre de sa Philosophie morale et politique i , Paley discute avec méthode et profondeur la doctrine du sens moral, que défendaient alors, non sans éclat, ses contemporains Reid et Steward. Il ne se contente pas de reproduire les objections banales tirées de la diversité et de la contradiction des jugements moraux aux différentes époques et dans les différents pays : il explique avec plus de précision que ne l'avaient fait Locke et Hume, comment certaines actions peuvent être l'objet de l'approbation ou de la réprobation universelles. Soit, par exemple, l'action de dire la vérité. L'expérience a appris aux hommes qu'il leur était utile d'être véridiques ; en conséquence, ils ont approuvé

l Trad. franc, de Vincent, 1. I, ch. v, t. I, p. 9.

d'abord une telle conduite, parce qu'elle est utile ; puis, ils l'ont approuvée en toute circonstance, sans plus penser aux suites particulières de l'acte. C'est ainsi que l'amour de l'argent acquiert sa plus grande force dans la vieillesse, à l'âge où l'on songe le moins à s'en servir i .

Telle est, selon Paley, l'origine de l'approbation de certains actes: une fois né, le sentiment dont ils sont l'objet se perpétue par l'autorité, par l'éducation, par lous les usages de la bonne société. Quand une société tout entière s'est ainsi formé certaines idées morales, elle les imprime sûrement et irrésistiblement aux générations nouvelles 2.

Cette doctrine de Paley présente une assez grande analogie avec celle de Hartley sur la formation de la sympathie et du sens moral. Néanmoins Paley ne va pas jusqu'à reconnaître l'existence d'un motif véritablement distinct de l'égoïsme. C'est toujours l'intérêt qui détermine, selon lui, la conduite humaine ; seulement l'expérience utilitaire, qui a donné naissance aux règles pratiques généralement acceptées par tous les hommes, a cessé peu à peu d'être présente à leur esprit. Cette transformation s'explique en partie par l'habitude, en partie par l'influence tout extérieure de l'éducation et de l'imitation. Paley ne parle pas de la théorie de l'association de Hartley et ne paraît pas avoir aperçu tout le parti que l'utilitarisme en devait tirer.

Puisque l'homme ne peut obéir à un autre motif que l'intérêt, il s'ensuit que le but de son activité, c'est le bonheur. L'idée du bonheur est donc, semble-t-il, le principe suprême de la morale.

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Paley soumet l'idée du bonheur à une analyse plus rigoureuse qu'on ne l'avait fait avant lui i ; ee point est. à notre avis, le plus remarquable de son système.

Il définit le bonheur : l'excès du plaisir sur la peine.

Les plaisirs ne diffèrent entre eux que par la durée et l'intensité.

« C'est d'après une juste estimation de ces plaisirs, confirmée par ce que nous observons de la gaieté apparente, de la tranquillité et du contentement des hommes de différents goûts, tempéraments, positions et emplois, que doit se décider toute question qui concerne la félicité humaine 2. »

-Ceci posé, Paley, procédant par élimination, commence par énumérer les éléments qui, en dépit des préjugés populaires, ne sont pas, selon lui, partie intégrante et nécessaire du bonheur.

1. Ce sont d'abord les plaisirs des sens, quelles qu'en soient la profusion et la variété. Il faut y joindre les divertissements que donnent le développement de l'activité physique et des beaux- arts.

Pourquoi ? C'est que ces plaisirs ne durent que peu de temps. De plus, une jouissance fréquemment répétée leur enlève leurs charmes. Enfin, le vif désir que nous éprouvons pour les plaisirs qui sont violents et intenses enlève aux autres toute leur saveur.

2. Le bonheur ne consiste pas davantage dans l'exemption des soucis, des fatigues, des maux extérieurs. Une âme qui se trouverait affranchie de toutes ces causes de souffrances pourrait encore facilement devenir la proie du découragement, de l'inquiétude, de la mélan-

1 L. I, ch. vi, t. I, p. 20.

2 L. I, ch. vi, t. I, p. 22.

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colie. La peine, à un certain degré, devient même souvent un stimulant pour l'activité et une condition de bonheur.

3. Enfin, ni la grandeur, ni le rang, ni la position dans le monde ne nous rendent nécessairement heureux. « S'il était vrai, dit Paley, que toute supériorité dût apporter du plaisir, il s'ensuivrait que plus l'on serait élevé, c'est-à-dire plus on aurait de personnes au-dessous de soi, plus on serait heureux, en tant que le bonheur peut dépendre de cette cause. Mais, dans le fond, il n'est aucune supériorité qui nous procure quelque satisfaction. si ce n'est celle que nous avons ou que nous acquérons sur ceux avec lesquels nous nous comparons immédiatement i. Le berger ne trouve aucun plaisir dans la supériorité qu'il a sur son chien; le propriétaire, dans celle qu'il a sur le fermier ; le roi enfin, dans celle qu'il a sur le propriétaire. La supériorité sans rivale n'excite ni attention ni désir, et la plupart des hommes n'en tiennent pas compte.

» Mais si le même berger peut courir ou lutter mieux que les autres paysans de son village ; si le fermier peut montrer un plus beau troupeau; s'il tient de plus beaux chevaux, ou s'il passe pour avoir une bourse mieux garnie qu'aucun autre fermier du voisinage : si le propriétaire ou le lord a plus de faveur dans une élection, plus de crédit à la cour, une maison mieux montée, une fortune plus considérable qu'aucun autre noble de sa province; si le roi possède un territoire plus étendu, une flotte ou une armée plus puissante, une cour plus brillante, des sujets plus loyaux, plus d'influence et d'autorité dans l'arrangement des affaires des nations.

1 V. la démonstration de cette vérité psychologique dans Y Ethique de Spiuosa. 3e part., prop. 55. coroll.. tr. Saisset. p. 159.

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qu'aucun autre prince de l'Europe : dans tous ces cas, les uns et les autres éprouvent une satisfaction réelle de leur supériorité.

» La conclusion qui résulte de ces observations est toute claire. Les plaisirs de l'ambition, que l'on suppose propres aux rangs élevés, sont, dans le fait, communs à toutes les conditions. Le maréchal qui ferre son cheval avec plus de dextérité, et que son habileté rend fameux dix milles à la ronde, goûte, autant que je puis le voir, le plaisir de la distinction et de l'excellence aussi réellement que l'homme d'Etat, le guerrier et le littérateur qui ont rempli l'Europe du bruit de leur sagesse, de leur valeur ou de leur science i . »

Quels sont maintenant les éléments véritables du bonheur? Pour résoudre cette question, il faut, nous l'avons dit, déterminer par l'observation les conditions qui rendent la vie humaine aussi pleine que possible de contentement et de joie.

Ces conditions sont :

1° Le développement des affections sociales ;

2° L'exercice de nos facultés, soit physiques, soit mentales, en vue d'atteindre quelque but attrayant ;

3° La formation des habitudes selon les règles de la prudence. La prudence nous commande ici particulièrement la modération, un genre de vie simple, des désirs bornés que peu de chose puisse exciter et satisfaire.

4° La santé. « Par santé, dit Paley, j'entends non-seulement l'exemption de toute douleur physique, mais encore cette tranquillité, cette fermeté, cette sérénité d'esprit que nous appelons good spirits, et que l'on peut avec justesse renfermer sous l'idée de santé, comme dé-

pendant des mêmes causes et cédant aux mêmes traitements que notre constitution physique i . »

Telles sont, selon Paley, les conditions positives du bonheur. De tout ce qui précède résultent deux conclusions importantes :

La première, c'est que le bonheur est à peu près également réparti parmi les différentes classes de la société ;

La seconde, c'est que, relativement au bonheur terrestre, le vice ne vaut pas mieux que la vertu.

Cette dernière proposition est capitale , selon nous, dans la doctrine de Paley. En effet, Paley ne se croit pas autorisé par l'expérience à affirmer que la vertu donne toujours et nécessairement le bonheur en cette vie, ni même que l'homme obtienne par la vertu une part plus grande de bonheur que par tout autre moyen. Or, comme le désir du bonheur est le seul motif qui puisse déterminer l'activité, il s'ensuit qu'en dehors de la considération d'une autre vie, nous n'avons aucune raison décisive pour pratiquer la vertu.

La croyance aux peines et aux récompenses futures, voilà, pour Paley, la vérité fondamentale de la morale. Le bonheur terrestre n'est qu'une conséquence incertaine de la vertu : le bonheur céleste en est une conséquence assurée. L'homme sera donc vertueux pour être heureux dans une autre vie.

Ce bonheur éternel, qui en est le dispensateur? Dieu évidemment. Et à quelle condition Dieu nous le donnera-t-il? A la condition que nous obéirons à sa volonté. Le but suprême de la volonté humaine , c'est donc l'accomplissement de la volonté de Dieu.

Tout à l'heure, l'idée du bonheur nous semblait le

1 L. I, ch. vi, p. 38, 39.

principe de la morale. Sans doute, l'homme doit tendre et ne peut tendre qu'au bonheur ; mais le bonheur humain n'est pas le dernier terme de l'activité humaine ; c'est le bonheur céleste, bonheur promis par Dieu à ceux qui suivent sa loi. L'intérêt particulier, voilà le motif; la volonté divine, voilà la règle. Elle est aussi et nécessairement le fondement de l'obligation. L'obligation, pour Paley, ne réside pas dans l'idée du devoir, mais dans le commandement de Dieu. Il la définit : un violent désir d'agir, résultant d'une volonté étrangère L Nous n'obéirions pas à un magistrat sans la crainte des châtiments ou l'espoir des récompenses; de même, sans ces motifs, nous ne ferions pas le bien, ou , ce qui revient au même, nous n'obéirions pas à Dieu.

Mais de quelle manière se manifeste la volonté divine? Comment la connaître? Gomment en déterminer les prescriptions ? D'abord par les déclarations expresses de l'Ecriture sainte; ensuite par la lumière naturelle, qui n'est autre que la révélation des desseins do Dieu dans le monde. Ces desseins témoignent d'une bonté infinie. Dieu veut donc et désire le bonheur de ses créatures. Donc encore le moyen d'agir en chaque circonstance particulière, conformément à la volonté divine, c'est de considérer si les conséquences de l'acte tendent à augmenter ou à diminuer le bonheur général.

De là cette définition de la vertu : « La vertu consiste à faire du bien à l'humanité , en obéissance à la volonté de Dieu, et pour obtenir le bonheur éternel 2. »

Ce calcul des conséquences permet de résoudre une objection souvent faite au système utilitaire. Certaines actions, dit-on, sont utiles, et pourtant personne n'ac-

1 L. II, ch. 11, p. 57; ch. m, p. 59.

2 L. II, ch. vi, p. 71.

corde qu'elles soient bonnes. C'est, répond Paley, qu'on ne distingue pas entre les conséquences particulières et les conséquences générales. Un assassin fend la tête d'un scélérat opulent ; de son action résulte un bien immédiat et particulier. Mais accordez à chaque homme la liberté de tuer tous ceux qui lui semblent nuisibles à l'existence de la société ; vous rendez la vie humaine précaire; vous faites régner la terreur universelle. « Tout ce qui est utile est bien ; mais il s'agit de ce qui est utile universellement, pour un long temps; de ce qui est utile dans tous ses effets , directs et immédiats, indirects et éloignés. Quand on oppose l'honnête à l'utile, le terme honnête désigne les conséquences générales et lointaines ; le mot utile, les suites particulières et prochaines. »

Telle est, dans ses traits essentiels, la doctrine de Paley. Sans parler des difficultés inhérentes à tout système utilitaire, une objection se présente tout d'abord à l'esprit. Si d'une part l'homme doit obéir à la volonté divine ; si d'autre part le bonheur du genre humain est l'objet de cette volonté , il s'ensuit que le bonheur général est véritablement l'objet suprême de l'activité humaine, la fin dernière à laquelle elle doit tendre. Alors, à quoi bon faire intervenir la volonté divine ? Bentham débarrassera la morale utilitaire de cette conception métaphysique, et il aura raison.

Déplus, comment savons-nous que Dieu récompensera dans une vie future ceux qui lui ont obéi ici-bas? Gomment savons-nous qu'il y a une vie future ? Comment savons-nous que Dieu veut le bonheur de ses créatures ? Par la lumière naturelle, répond Paley. Alors c'est cettelumière naturelle, supérieure à l'expérience, qui nous fait connaître les vérités morales les plus essentielles : c'est elle qui nous révèle la règle de la vertu, s'il est vrai que

la vertu consiste à faire ce que Dieu veut. Mais la lumière naturelle ne diffère que par le nom de ce sens moral dont Paley combat si vivement les défenseurs.

Cette contradiction, Bentham saura l'éviter. Il accablera l'hypothèse de la lumière naturelle d'un ironique dédain , et, écartant toute conception à priori, n'admettant d'autre méthode que l'observation des faits et le raisonnement, il réduira la science des mœurs à un calcul dont il déterminera plus rigoureusement qu'on ne l'avait fait avant lui les éléments et les conditions.

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