MORALE DE BENTHAM
Nous reconnaissons volontiers avec Jouffroy que Bentham est moins original qu'il ne l'a cru lui-même. Quand il parut, les éléments du calcul utilitaire avaient été depuis longtemps déterminés par Epicurc et par Hobbes : Hume, Helvétius, Paley, Priestley, avaient déjà formulé, plus ou moins nettement, le principe de l'utilité générale ou du plus grand bonheur du plus grand nombre : néanmoins nul n'avait encore donné à la morale utilitaire la précision et les développements
1 Parler de Bentham, c'est parler de Dumont. L'éminent éditeur des Traités de législation , de la Théorie des peines et des récompenses , par son style net, incisif, coloré, souvent éloquent, par l'ordre lumineux qu'il a su mettre dans les fragments et les notes qu'il eut à sa disposition, a beaucoup fait, surtout en France, pour la gloire de Bcntham,
que lui donna Bentham : nul n'en avait déduit avec autant de rigueur un système complet de politique et de législation. C'est ce qui fait que Bentham doit être considéré comme le représentant le plus autorisé de l'utilitarisme, avec lequel son nom est aujourd'hui indissolublement associé. Aussi devons-nous présenter en entier son système, au risque de revenir sur quelques points de la doctrine utilitaire déjà exposés dans les chapitres précédents.
Comme Helvétius, mais avec plus d'énergie, Bentham reflète les qualités et les défauts de son époque. Il professe un naïf mépris pour la sagesse des anciens et pour la tradition chrétienne ; il prêche avec ardeur l'excellence de la méthode expérimentale, qu'il applique, du reste , imparfaitement ; il est animé d'un sincère amour pour le genre humain. Singulier mélange de l'esprit positif et de l'esprit de chimère, il croit nonseulement au progrès, au perfectionnement indéfini de l'espèce humaine, mais aussi au bonheur universel, dont il apporte l'infaillible recette , et dont il prétend soumettre la science à toute la rigueur du calcul.
En fait de méthode , Bentham est l'héritier direct de Locke et de Bacon. « Fiat experientia : cet axiome de Bacon a été reconnu comme le fondement de toute science véritable. Fiat obscrvatio : tel est l'axiome de Bentham. L'observation est pour le moraliste ce qu'est l'expérience pour le physicien 1 . » Observer ! le précepte est excel-
1 Déontologie, tr. franc., de Laroche, introd., t. I, p. 7. — St. Mill (Whewele, on moral philosophy, t. II, p. 463 des Dissertations and discussions; n'admet pas qu'on aille chercher dans la Déontologie la doctrine morale de Bentham, sous prétexte que cet ouvrage n'a pas été écrit par lui. Il nous semble cependant qu'il contient un développement très fidèle et très exact des principes posés dans l'introduction aux Traités de législation.
lent, mais il est bien vague et plus difficile à pratiquer qu'à formuler.
Au nom de l'observation, Bentham, comme Epicure, affirme et pose en principe que tous les hommes recherchent le plaisir et fuient la peine. Mais qu'est-ce que le plaisir et qu'est-ce que la peine ? Bentham répondra que chacun trouve en soi une connaissance suffisante de ces deux sentiments, et que la philosophie n'a que faire dans ce qui est d'expérience universelle. Mais c'est en invoquant ainsi le sens commun qu'on est conduit à prendre pour principes, sans les éclaircir, les notions les plus vagues : l'utile, l'intérêt, le bonheur. Bentham trouve obscurs les termes de justice et de vertu ; en vérité, ne sont-ils pas aussi clairs que les mots plaisir et bonheur? Si Bentham avait moins méprisé les philosophes antérieurs à lui , s'il avait daigné lire Platon et Descartes, il aurait vu que, pour une observation plus profonde que la sienne, les idées de plaisir et de peine sont confuses, indistinctes, qu'elles s'évanouissent en quelque sorte sous le regard de l'analyse , et ne peuvent aucunement fournir à la science les principes fixes dont elle a besoin.
Plus psychologue, il aurait compris également que le plaisir et la douleur ne sont que des effets , qu'ils n'ont pas leur explication en eux-mêmes , qu'ils expriment simplement les tendances satisfaites ou contrariées de la nature humaine. Ce sont donc ces tendances ou désirs que l'observation, si elle veut être vraiment scientifique, doit tout d'abord déterminer et étudier. Si Bentham eût fait cela , peut-être ne fût-il pas retombé dans la vieille erreur d'Epicure ; peut-être eùt-il reconnu que la recherche du plaisir, la fuite de la douleur, ne sont pas l'objet primitif, unique, de tous les actes humains.
Bentham, après avoir posé son principe , énumère les
différentes espèces de plaisirs et de peines simples. Elles sont au nombre de treize i ; ce sont :
1° Les plaisirs et les peines des sens, comprenant ceux du goût, de l'odorat, du toucher, de l'ouïe, de la vue ; ceux provenant de l'organisation sexuelle , de l'état de santé ou de maladie ; les plaisirs de la nouveauté et les peines de l'ennui ;
2° Les plaisirs de la richesse, plaisirs soit d'acquisition, soit de possession, dont les peines correspondantes constituent des peines de privation, et se réfèrent à une classe à part ;
3° Les plaisirs de la capacité et les peines de l'incapacité;
4° Les plaisirs de l'amitié et les peines de l'inimitié (le plaisir de l'amour est un plaisir mêlé de ceux de l'amitié et de ceux des sens) ;
5° Les plaisirs qui naissent d'une bonne réputation et les peines résultant d'une mauvaise renommée ;
6° Les plaisirs que procure l'exercice du pouvoir;
7° Les plaisirs de la piété ou les plaisirs religieux, avec leurs peines correspondantes; plaisirs provenant de la conviction où nous sommes de posséder la faveur de la Divinité ; peines résultant de la crainte où nous sommes de la réprobation ;
8° Les plaisirs et les peines de la sympathie et de la bienveillance ;
9° Ceux de la malveillance ;
10° Ceux de la mémoire ;
1 1° Ceux de l'imagination ;
12° Ceux de l'attente ;
13° Ceux de l'association des idées.
1 Déontologie, t. I, p. 79. La liste que l'on trouve dans les Traités de législation (t. I, en, vi, p. 39) e.-;t un peu différente.
Enfin, il est une classe générale de peines qui se rapportent à toutes les classes de plaisirs; ce sont les peines de simple privation, celles qui résultent de l'absence de jouissance.
Nous pouvons, sur cette nomenclature, présenter plusieurs critiques. D'abord elle n'est pas une véritable classification ; aucun principe général ne la domine ; nulle détermination scientifique, nulle subordination raisonnée des caractères qui distinguent les espèces les unes des autres. Ensuite, quelques-unes do ces distinctions ne sont aucunement fondées : n'y a-t-il pas , par exemple, identité entre les plaisirs de la capacité et ceux que procure l'exercice du pouvoir ? D'autre part , comment confondre en une même classe des choses aussi différentes que le plaisir purement physique de l'union sexuelle et le plaisir tout intellectuel de la nouveauté ? De plus, pourquoi la mémoire et l'imagination seraientelles les seules parmi les facultés intellectuelles à nous donner des jouissances? Pourquoi ne pas parler des plaisirs du jugement, du raisonnement i ? Enfin, qu'entend-on par les plaisirs de l'association des idées? Diffèrent-ils véritablement de ceux de l'imagination et de la mémoir. : ?
J'ajoute que Bentham, en considérant comme des peines la simple privation des jouissances, commet une grave erreur psychologique, erreur précisément inverse de celle que faisait Epicure en appelant volupté l'absence de douleur.
La liste des plaisirs et des peines simples nous fait connaître les éléments sur lesquels repose la science des mœurs ; nous n'avons plus qu'à énoncer un certain
1 On doit reconnaître qu'ils figurent dans la liste des Traités de législation.
nombre de propositions qui paraissent à Bentham découler nécessairement de ce qui précède.
« Tout plaisir est prima facie un Lien et doit être recherché ; de même toute peine est un mal et doit être évitée i. »
On comprend toute l'importance de cette proposition. Bentham, sans distinguer entre les différentes sortes de bien, fait du bien sensible le bien moral , en déclarant que le plaisir doit être recherché. Où a-t-il pris cette notion d'obligation qu'exprime le mot devoir? Et sur quelle preuve établit-il que le plaisir non-seulement est recherché généralement, mais encore doit l'être ? Admettons, ce qui n'est pas, que les hommes courent universellement après le plaisir : entre l'énoncé de ce fait et la prescription d'une règle obligatoire, il y a un abîme. Cet abîme, Bentham ne le soupçonne même pas. Tout son système tient dans cette proposition, que non-seulement le motif égoïste est le seul qui dirige la conduite humaine, mais qu'il est le seul légitime. Cette proposition était impliquée sans doute dans les principes d'Epicure et de Hobbes ; Bentham l'a mise en lumière et affirmée plus énergiquement qu'on ne l'avait fait avant lui. Il croit la rendre inattaquable par la réfutation dos deux doctrines qu'il regarde comme opposées à la sienne , la doctrine de l'ascétisme et celle de la sympathie. Quant à donner de son propre principe une preuve directe, l'idée ne lui est même pas venue de l'essayer. Tous ses efforts du reste y eussent échoué; on ne fera jamais sortir de l'aspiration, même universelle, vers le plaisir, l'obligation morale de rechercher le plaisir.
« On appelle bien, continue Bentham, tout plaisir ou cause de plaisir. » — Mais s'il y a un autre bien que la
1 Déont., t. I, p. 73.
raison seule conçoive, et dont la sensibilité ne soit pas la mesure, que devient le système de Bentham?
Poursuivons. « On appelle mal toute peine, douleur ou cause de douleur.
» Tout acte qui procure du plaisir est bon, toute conséquence à part.
» L'utilité est la propriété ou tendance d'une chose à préserver de quelque mal ou à procurer quelque bien.
» Chacun est non-seulement le meilleur, mais encore le seul juge compétent de ce qui lui est peine ou plaisir i. »
Cette dernière proposition est particulièrement subversive de toute morale. Comment, si chacun est seul juge compétent de ce qui lui est plaisir ou peine, serat-il possible d'interdire certaines actions, de combattre certaines tendances ? Ajoutez que vous n'avez même plus le droit d'établir une hiérarchie entre les plaisirs , de considérer les uns comme plus nobles que les autres. « En faisant abstraction, dit Bentham, de toutes conséquences de futurs contingents , la longue continuation, pour un individu, de l'exercice libre et habituel d'un acte, est une preuve que cet acte est, pour lui, productif d'un excédant de bien pur, et doit, par conséquent, être recherché. » De sorte que si je suis adonné à l'ivrognerie, que je n'aie nul souci de l'opinion et que mon tempérament soit assez robuste pour n'avoir rien à redouter des conséquences de l'ivresse , je dois rester ivrogne. — Et pour qu'on n'en ignore, Bentham, entraîné par la logique, fait d'un ton peu convenable l'apologie des plus grossiers plaisirs. « La vie de A est remplie par les plaisirs, tous ignobles, tous vifs, et sans
1 Déont., 1. I, p. 74.
alliage de peines. Dans la vie de B , les plaisirs sont de la plus noble espèce, mais tous entremêlés de peines par lesquelles ils sont plus que contre-balancés. Laquelle de ces deux destinées choisirait un homme de bon sens i ? » Ailleurs, Bentham nous propose, plus explicitement encore, le modèle de la vie heureuse et par conséquent vertueuse: c'est Johnson jouissant par avance du bon dîner qu'il va faire : le nez penché sur un bouquet de fleurs odorantes, il lit l'ouvrage d'un auteur favori ; il tient sur ses genoux l'une de ses maîtresses, tandis que l'autre le charme de ses chanls mélodieux ~. — En vérité. Bentham ne s'arrête même pas à Epicure : il semble ici descendre jusqu'à Aristippe.
Mais peut-être ne faut-il voir dans ce passage qu'une boutade contre l'ascétisme. Bentham ne peut méconnaître le rôle de la vertu pour l'achèvement de la vie heureuse. De là le calcul déontologique , ou calcul îles plaisirs et des peines, dont il détermine les éléments avec plus de rigueur et de précision qu'on no l'avait fait avant lui.
Ces éléments, ce sont les caractères qui modifient la valeur relative des plaisirs et des peines. Si tout plaisir considéré en soi et isolément est un bien et doit être recherché , comparé à d'autres plaisirs il peut valoir plus ou moins.
« La valeur des peines et des plaisirs peut être estimée par leur intensité, leur durée, leur proximité, leur certitude et leur étendue. Leur intensité, leur durée , leur proximité et leur certitude regardent les individus. Leur étendue concerne le nombre des personnes placées sous leur influence. Ce que certaines de ces qualités ont en
1 DéonL, t. I, p. 59.
2 Ibid., p. 99.
plus peut contre-balancer ce que certaines autres ont en moins 1. »
Voilà déjà d'importants éléments de calcul : notre principe que tout plaisir est un bien et doit être recherché, subsiste toujours ; mais il ne s'ensuit pas que tout plaisir doive être indistinctement choisi. Il faudra, dans la pratique, sacrifier souvent un plaisir moins intense à un autre plus intense, ou un plaisir plus intense, mais passager, à un autre moins vif, mais plus durable. On voit, sans qu'il soit besoin d'insister, quel devra être le rôle de la réflexion dans le choix et la poursuite des plaisirs, la fuite des peines.
Ce n'est pas tout. Un plaisir ou une peine peut être productif ou stérile. « Un plaisir peut être productif de plaisirs ou de peines ou de tous deux ; par contre, une peine peut être productive de plaisirs ou de peines ou de tous deux. » De là, deux nouveaux caractères dont il faut tenir grandement compte dans l'arithmétique morale : la fécondité et la pureté.
« Un plaisir fécond est celui qui a la chance d'être suivi de plaisirs du même genre.
» Une peine féconde est celle qui a la chance d'être suivie de peines du même genre.
>> Un plaisir pur est celui qui n'a pas la chance de produire des peines.
» Une peine pure est celle qui n'a pas la chance de produire des plaisirs 2. »
Au nom du principe suprême qu'il faut rechercher le plaisir, fuir la douleur, l'homme devra souvent choisir une peine légère et passagère suivie d'un plaisir durable , et sacrifier un plaisir éphémère dont
1 Déont., t. I, p. 77.
2 Traités de législation, t. I, p. 58, 3" éd. par Dumcmt.
une peine prolongée serait la conséquence inévitable.
La vie humaine n'est pas enfermée dans les limites étroites d'une seule sensation. Elle peut durer et dure ordinairement de longues années. Dans cet intervalle, plaisirs et peines se succèdent. En vertu du principe fondamental, il faut faire en sorte que, tout compensé, la balance soit en faveur des plaisirs.
Si donc l'on considère les plaisirs et les peines en tant que répartis sur une portion considérable de l'existence humaine, le mot bien-être désignera la balance en faveur des plaisirs ; mal-être, la balance en faveur des peines.
Le mot bonheur n'est pas toujours le mot propre : il représente le plaisir à un degré trop élevé ; il paraît se confondre avec l'idée de la jouissance au plus haut degré.
Ainsi l'homme doit tendre par le calcul moral et le développement réfléchi de son activité à la plus grande somme possible de bien-être pendant son existence ; ou, pour parler le bizarre mais expressif langage de Bentham, à la maximisation du bien-être.
On peut objecter que le calcul utilitaire, reposant sur la combinaison d'éléments aussi nombreux, sera fort difficile. Mais, répond Bentham. « il ne s'agit pas de recommencer ce calcul à chaque occasion : quand on s'est familiarisé avec ses procédés, quand on a acquis la justesse d'esprit qui en résulte, on compare la somme du bien et du mal avec tant de promptitude, qu'on ne s'aperçoit pas de tous les degrés du raisonnement. On fait de l'arithmétique sans le savoir. Cette méthode analytique redevient nécessaire lorsqu'il se présente quelque opération nouvelle ou compliquée , ou lorsqu'il s'agit d'éclaircir un point contesté L »
1 Traités de législ, t. I, p. 59.
L'homme, fût-il seul dans une île, comme Robinson, aurait encore à faire ce que Bentham appelle le calcul déontologique. Il devrait éviter la gourmandise, pour ne pas détruire sa santé; supporter les fatigues pour se bâtir un abri , se fabriquer des armes , assurer la subsistance du lendemain. Il est donc injuste de reprocher à Bentham, comme on l'a fait quelquefois, de ne pas laisser place dans son système à la morale individuelle. L'homme a des devoirs dès l'instant qu'il a la puissance d'augmenter la somme do ses plaisirs, de diminuer celle de ses peines.
Mais, peut-on demander encore à Bentham, suffit-il de recommander à l'homme la recherche du bien-être ? Est-il dans sa puissance de l'atteindre ? — Question redoutable ; car si par hasard le malheur ici-bas l'emportait, tout compte fait, sur le bonheur, à quoi servirait le calcul déontologique ? La nature, plus forte que la prévoyance et la sagesse , se jouera de vos combinaisons et vous accablera, malgré que vous en ayez, de maux dont le seul remède, peut-être, c'est le suicide.
Bentham et avec lui M. St. Mill répondent qu'en fait, et en prenant l'espèce humaine dans sa généralité. la balance incline du côté du bien-être. « L'existence est à elle seule une preuve concluante du bien-être ; car il ne faut qu'une bien faible quantité de peine pour terminer l'existence.... La rareté du suicide prouve d'une manière irrésistible que, somme toute, c'est un bien que la vie. » Et Bentham , que la logique rapproche ici des épicuriens, semble accepter le suicide même comme recette in extremis contre les maux de cette vie. Il en donne un exemple bien inattendu, véritablement sacrilège, celui de Jésus-Christ. « Son propre exemple démontre qu'à tout événement il peut exister des cas qui justifient le suicide; car, maître qu'il était d'échapper à
la mort, il s'y est néanmoins soumis volontairement * . » Il ne faudrait pas croire , poursuit Bentham , que ce malaise qui précède et accompagne toute action et nous pousse sans cesse vers une forme nouvelle de l'existence, soit une preuve que la vie de l'homme est malheureuse. Ce malaise, en effet, n'est pas un sentiment pénible; « c'est le pressentiment d'une aptitude à jouir dans un temps à venir d'un plaisir qui n'est pas actuellement présent. C'est le besoin de changement, de mouvement, d'action, besoin inhérent à l'action vitale. Le plaisir peut naître de mille causes diverses, et cependant l'imagination en peut faire entrevoir beaucoup d'autres encore. Le présent peut être brillant de jouissances, même au moment où nos regards plongent dans un avenir plus brillant encore , et aux plaisirs de la possession peuvent se joindre les plaisirs de l'espérance 2. »
Il est donc établi que le bien-être est non-seulement possible, mais se trouve à la portée de la plupart des hommes. Néanmoins toutes les objections ne sont pas écartées ; les moralistes de l'école ascétique s'en prennent au plaisir même pour démontrer que par sa nature il est incapable de donner le bonheur. Considérez, dit-on, les biens que le vulgaire poursuit avec le plus d'ardeur : les plaisirs des sens, les richesses, les honneurs ; sont-ils en notre pouvoir ? Non, ils dépendent du caprice de la fortune. Les plaisirs corporels sont fugitifs, les richesses sont instables et glissantes , les honneurs viennent et s'éloignent au souffle de la faveur populaire. Quel fonds bâtir sur un sol aussi mouvant ? Et comment le souverain bien serait-il à la merci de telles vicissitudes ?
Bentham traite avec un singulier mépris « les aveugles
1 Déont., t. I, p. 98.
2 Ibid., p. 99.
voyageurs sur la route des lieux communs » qui, depuis Aristote, débitent de pareilles absurdités. « La durée des plaisirs corporels est courte ? Fort bien. Et après ? Prenez chacun d'eux séparément : c'est peu de chose. Eh bien ! qu'allez-vous en conclure ? Tirez de votre poche une pièce d'or ; changez-la contre des francs et des centimes. Qui vaut le plus, de la pièce d'or ou de la monnaie ? Qui pèse le plus, d'une livre de plomb ou d'une livre de plume ? Quand vous aurez répondu à ces questions, on vous dira, si vous voulez, si dans l'objection relative à la durée il y a autre chose que des mots l. »
Quant aux richesses, il importe peu que leur possession soit glissante et instable. « La question est de savoir ce qu'elles valent, non pour celui qui ne les a pas, mais pour celui qui les a. Et, comme l'a fort bien observé A. Smith, en France ou en Angleterre, pour un homme qui a perdu ce qu'il avait, vous en avez mille autres qui non - seulement l'ont conservé, mais encore l'ont augmenté... Le même trésor qui dans les anciens jours comportait justement des idées d'incertitude et de mutabilité, peut aujourd'hui représenter à nos yeux la possession dans son maximum de sécurité. Au cœur de la Grèce, à Athènes où Aristote écrivait, une terre était achetée au prix de deux années de produit : elle vaut en Angleterre trente fois son revenu annuel '?. »
Même réponse en ce qui concerne les honneurs. Ils sont instables ? Soit : en sont-ils moins un bien, pour celui qui les convoitait et qui les a obtenus, pendant tout le temps qu'il les possède ?
Toutes ces objections écartées, Bentham croit avoir
1 Déonl., t. I, p. 61.
•I Ibid., p. 62, 63.
invinciblement établi les deux propositions maîtresses de sa doctrine, à savoir :
1° Que le plaisir est le bien ; la peine, le mal ; 2° Que l'homme doit rechercher la plus grande somme possible de plaisirs avec la somme la plus petite possible de peines, en calculant la valeur des uns et des autres d'après leur intensité, leur durée, leur certitude, leur proximité, leur étendue, leur fécondité et leur pureté.
Jusqu'ici, nous avons considéré l'homme isolé, sans rapports avec ses semblables. Il faut le replacer maintenant dans ses véritables conditions d'existence, au milieu de la société. Les mêmes principes seront-ils encore applicables ? La recherche du plaisir, ou, pour mieux dire, du bien-être, sera-t-elle toujours le but suprême de la volonté ?
Nous remarquons d'abord que dans la liste des plaisirs et des peines figurent ceux de la sympathie ou bienveillance, et ceux de la malveillance , qui visiblement se rapportent à autrui. Mais, en tant qu'ils sont des plaisirs et des peines, ils se rapportent à l'individu. « Le plaisir que j'éprouve à faire plaisir à mon ami, ce plaisir n'est-il pas à moi ? La peine que j'éprouve lorsque je suis témoin de la peine de mon ami, cette peine n'est-elle pas la mienne ? Et si je ne ressentais ni plaisir ni peine, où serait ma sympathie i ? ->
Il y a plus. La société étant un fait absolument indiscutable, il nous faut, bon gré, mal gré, tenir compte dans nos calculs du plaisir et de la peine que peuvent nous causer nos semblables. « Il pourrait arriver que l'acte qui nous promet un plaisir actuel fût préjudiciable à .ceux qui font partie de la société à laquelle nous appartenons ; et ceux-ci, ayant éprouvé un dommage de notre
I Déont., t. I, p. 102.
part, se trouveraient portés, par le sentiment seul de la conservation personnelle, à chercher les moyens de se venger de nous en nous infligeant une somme de peine égale ou supérieure à la somme de bonheur que nous aurions goûtée.
» En outre, l'acte en question pourrait produire du déplaisir dans la société générale, et il est possible que la perte de la bonne opinion de nos semblables, résultant de l'acte proposé, dépasse en valeur le plaisir produit. »
C'est donc notre propre intérêt qui nous commande non-seulement de ne pas nuire, mais de faire du bien à nos semblables. Nous nous procurons ainsi les plaisirs de la sympathie et nous nous ménageons de plus une bienveillance qui pourra nous être utile. En travaillant au bonheur des autres, nous travaillons à notre propre bonheur. Réciproquement, et par un calcul identique, notre bonheur devient une condition essentielle de celui des autres : c'est une quantité qu'ils ne peuvent négliger dans leur addition, sans diminuer la somme de bonheur qu'ils aspirent à posséder.
Loin que l'intérêt de chacun soit opposé à l'intérêt de tous, il y a entre le bonheur de l'individu et celui de l'espèce une relation nécessaire : celle de la cause à l'effet, de la partie au tout. « Gomment obtiendra-t-on le bonheur de tous dans la plus grande proportion possible, si ce n'est à la condition que chacun en obtiendra la plus grande quantité possible? De quoi se composera la somme du bonheur total, si ce n'est des unités individuelles i? »
Si l'homme était seul sur la terre, la loi morale serait pour lui de désirer et de poursuivre le bonheur. Etre social, il doit chercher sou bonheur dans le bonheur d'autrui.
f Déotit., 1. I, p. 26.
182 BF.NTHAM.
Ce principe, poursuit Bentham, est éminemment philanthropique et bienfaisant. Car comment un homme pourra- t-il. être heureux, si ce n'est en obtenant l'affection de ceux dont dépend son bonheur? Et comment pourra-t-il obtenir leur affection , si ce n'est en les convainquant qu'il leur donne la sienne en retour? Et cette conviction, comment la leur communiquer, si ce n'est en leur portant une affection véritable ? Et si cette affection est vraie, la preuve s'en trouvera dans ses actions et dans ses paroles.
Mais, une fois éveillée, la bienveillance s'alimente elle-même, s'étend comme une flamme propice et aspire; à créer le bonheur partout où existe un être capable de le goûter. Les animaux n'en sont pas exclus ; « la chaîne de la vertu enserre la création sensible tout entière ; le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la race humaine, et celui de la race humaine est inséparable du nôtre. »
Puisqu'il y a rapport intime entre le bonheur général et le bonheur individuel , qu'ils sont réciproquement condition essentielle, cause et effet l'un de l'autre, la formule complète et définitive de la loi morale est celleci : Agis en sorte que ta conduite produise la plus grande somme possible de bien-être , et la somme la plus petite possible de mal-être, non-seulement pour toi, mais poulies autres hommes, ou le plus grand nombre possible des autres hommes. Il sera même convenable de ne pas exclure de tes calculs les êtres sensibles, jusqu'aux plus humbles des animaux.
Telle est la loi de la maximisation du bonheur ; tel est le but suprême que la morale assigne à l'activité réfléchie de l'homme.
L'éditeur de la Déontologie nous apprend après quels tâtonnements Bentham arriva à la formule qui seule le
satisfit pleinement. Il s'était d'abord contenté de dire : le plus grand bonheur du plus grand nombre ; mais il lui sembla que ces mots : du plus grand nombre, entraînaient l'idée d'une simple majorité. Or, il ne suffit pas de se proposer pour but le bonheur de la majorité simple : calcul, d'ailleurs, qui serait souvent fort difficile à faire, et qui pourrait même, dans certains cas, aboutir à un excédant de malheur. Il s'agit du plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible : the greatest happiness of the greatest number ; expression qui indique clairement la maximisation poussée à sa dernière limite , laquelle n'est autre chose que la totalité i.
Mais il ne suffit pas de proposer à l'homme le but suprême de son activité ; il faut encore rechercher quels sont pour lui les moyens les plus efficaces de l'atteindre « Ces moyens se présentent dans les stimulants qui opèrent sur la conduite. Ils amènent la conduite et ses conséquences dans la région des espérances et des craintes ; des espérances qui offrent une balance de plaisirs ; des craintes qui prévoient par anticipation une balance de peines. Ces stimulants peuvent convenablement s'appeler sanctions ~. »
L'esprit méthodique de Bentham classe les sanctions selon un double point de vue , selon leur nature et selon leurs sources. « Selon leur nature , elles sont ou punitoires, par les peines ou la perte des plaisirs ; ou rémunératoires, par le plaisir ou l'exemption des peines. » Selon leurs sources , elles sont physiques, sociales, morales, politiques et religieuses.