La sanction physique se rapporte à la constitution
i Déont., t. I, p. 388. 2 Ibid., p. 107. 108.
physique de l'homme en général i . Elle se trouve modifiée par la sensibilité particulière de l'individu. Elle existerait seule, si l'homme était entièrement isolé du reste du monde, sans communication avec ses semblables, sans foi dans le gouvernement de la Providence. Elle est le principe de toutes les autres sanctions; car ce n'est que par l'influence qu'ont celles-ci sur l'organisation physique de l'homme, par la puissance qu'elles ont de produire des souffrances ou des jouissances dans l'individu , qu'elles peuvent devenir des motifs d'action.
2. La sanction sociale ou sympathique est celle qui résulte des relations domestiques ou personnelles de l'individu. C'est une sorte de mélange de l'intérêt personnel et social. Cette sanction, chacun la crée, en quelque sorte, autour de lui, pour en subir ensuite le contrecoup. Ainsi un père fait aisément partager à ses enfants ses idées sur le bien et sur le mal , et c'est d'après ces mêmes idées que ceux-ci approuveront plus tard ou blâmeront sa conduite. Son opération est plus directe et plus immédiate, mais parfois moins éclairée que celle de la sanction populaire; toutes deux agissent et réagissent l'une sur l'autre, « la sanction populaire n'étant par le fait que le grand récipient de toutes les sanctions sociales. »
3. La sanction morale ou populaire est celle qu'on appelle communément opinion publique ; c'est la décision de la société sur la conduite , décision reconnue et qui fait loi.
Bentham divise la sanction populaire en deux branches : l'une démocratique, l'autre aristocratique.
1 Bentham entend par physique ce qui se rapporte à la nature de l'individu, corps ou âme.
Elles attribuent aux mêmes actes une somme fort inégale de punition ou de récompense ; elles sont souvent en complète opposition.
La sanction populaire dispose en souveraine de choses qui, tout en n'ayant pas d'existence réelle, n'en exercent pas moins une influence puissante sur le bonheur et le malheur : ainsi, la réputation, l'honneur, la célébrité, la gloire, les dignités. Ce sont de véritables biens, et l'on accorde généralement qu'on ne peut trop les désirer et les poursuivre. Mais il est possible d'en mal user, et de là, parfois, des maux incalculables : chez les individus, un sentiment faux et exagéré de l'honneur peut conduire au duel ; chez les gouvernements et les peuples, il mène aux usurpations de pouvoir, à la guerre, aux ravages, à la destruction. Un souverain recherche l'honneur, la gloire, la renommée : si c'est aux dépens de ses sujets, il viole les libertés du pays, fait régner l'arbitraire, déchaîne, en cas de résistance, la guerre civile ; si c'est aux dépens des autres peuples, il provoque la guerre, « ce maximisateur de tous les crimes, » et ruine à la fois ses sujets et ses ennemis. Quand donc sera détruit dans l'opinion publique ce lamentable préjugé qui attache la gloire aux plus grands do tous les crimes, à ceux qui plongent dans la mort, le deuil, la misère, des milliers d'hommes? « Que faire, s'écrie Bentham, sinon de peindre sous leurs véritables couleurs ces malfaiteurs près desquels un incendiaire ordinaire est aussi inférieur, dans l'échelle du crime, qu'une petite quantité de mal, sous une seule forme, est inférieure à cette masse immense de fléaux de toutes sortes que vomit sur un peuple la guerre civile ou étrangère i ? »
Il faut donc en finir avec ces colifichets, la gloire,
1 Déonl., t. I, p. 117.
18fi BENTHAM.
l'honneur, la dignité t : sacrifier l'intérêt à la gloire, la prudence à l'honneur! Funestes déclamateurs, ceux qui parlent ainsi! Dira-t-on qu'une acquisition de territoire, fruit d'une guerre heureuse , est utile? Oui, pour quelques particuliers, mais non pour le public ; or, c'est vers l'utilité générale que le moraliste doit tourner sans cesse ses regards, « comme le tournesol vers le soleil. »
Toutes ces paroles sont certainement animées d'un sincère accent de philanthropie. Bentham n'oublie qu'une chose, c'est qu'il faut distinguer entre la guerre juste et la guerre injuste. On ne saurait trop flétrir, sans doute, celle qui n'a d'autre motif que l'ambition et la conquête; mais celle qui a pour objet la défense du territoire et de l'honneur est sacrée. Et quand Bentham appelle colifichets la gloire, la dignité, il n'a pas l'air de comprendre que les nations sont , pour ainsi dire , des personnes morales; qu'on ne peut les insulter sans qu'elles ressentent l'offense, sans que chacun des citoyens qui les composent ne se considère comme blessé au plus intime de soimême. Vous voulez qu'on habitue les hommes à traiter de chimère l'honneur national? Supposons que vous y soyez parvenu : ne voyez-vous pas que vous avez porté une grave atteinte au sentiment même de l'honneur? Pourquoi voulez-vous qu'ensuite ces mêmes hommes se soucient de l'honneur de la famille ? N'est-ce pas encore là un préjugé funeste ? Et ce sentiment qui rend tous les membres d'une même corporation solidaires les uns des autres , qui fait qu'un homme est porté à se respecter soi-même par la raison qu'il appartient à un corps où les traditions d'honneur se sont maintenues intactes . il faudra le traiter aussi de chimère ? Mais où s'arrêter ?
1 « Arrière le réel . donnez-nous l'imaginaire ! c'est le cri du patriotisme et de la nationalité. » P. 118.
Pourquoi ne pas en finir tout de suite avec le sentiment même de l'honneur, quels qu'en soient la source et l'objet? Et une fois cette pointe délicate émoussée, que devient la conscience , que devient même cette sanction morale qui résulte des jugements de l'opinion publique, et à laquelle Bentham attache tant de prix? En détruisant ainsi le sentiment de l'honneur national, vous détruisez de proche en proche , que vous le vouliez ou non, le sentiment même de l'honneur; et vous rendez l'homme insensible au blâme et à la louange, à tout ce qui n'agit pas directement sur lui par un plaisir ou une peine physique. Voilà la conséquence inévitable d'une morale qui ne calcule en toutes choses que le profit.
La sanction populaire, en raison même de sa puissance, doit être dirigée et rendue de plus en plus conforme au principe suprême de la morale. Ce progrès est parallèle à celui de l'intelligence. Aux époques de barbarie, l'homme est le jouet presque passif d'impressions soudaines; la réflexion ne le gouverne pas; l'expérience du passé n'a pas d'enseignements pour lui. La sanction morale ne peut alors qu'imprimer fortement dans les âmes une seule vertu, celle du courage, indispensable au milieu des dangers de toutes sortes qui menacent l'existence précaire de l'humanité. Plus tard, d'autres vertus s'introduisent sous le patronage de l'opinion publique : telles sont la véracité, l'intégrité. La tolérance ne vient qu'en dernier lieu.
Ces observations de Bentham, sans être peut-être d'une parfaite justesse, n'en sont pas moins remarquables. Elles nous ouvrent une perspective sur la manière dont il comprenait la philosophie de l'histoire ; elles nous montrent l'humanité obéissant dans son développement historique au grand principe de l'utilité et se faisant ses vertus à mesure qu'elle en a besoin. Bentham
déduiL une loi qu'il formule ainsi: « Plus une nation est éclairée, plus a de force l'influence de la sanction morale. »
La sanction morale peut être considérée d'une manière générale comme infaillible : seule , elle est capable d'assigner à chacun le degré de louange ou de blâme qu'il mérite. Laissez à l'offensé le soin de punir son injure ; la vengeance l'entraînera trop loin. Confiez le droit de punir à un seul individu : fùt-il désintéressé, il restera en deçà ou il ira au delà de la juste mesure, selon ses dispositions particulières, selon l'influence du moment ; et ainsi le châtiment sera insuffisant ou excessif; une portion de bonheur aura été détruite en pure perte. Au contraire, quand tout le monde est constitué juge des actions de chacun, on arrive plus facilement aux preuves que l'action elle-même fournit. Pour expliquer une action, on évoque toutes les actions de la vie d'un homme ; on examine tous les témoins, compétents ou incompétents. Sans doute on n'atteint pas infailliblement la conscience elle-même, l'intention, le for intérieur; mais rien n'est plus inutile en théorie ni plus dangereux dans la pratique que de s'enquérir des intentions. « Les actions sont une assez bonne interprétation des sentiments, quand c'est l'observation qui nous en fournit la clé. »
La sanction publique se livre donc à un calcul analogue, sinon identique à celui auquel l'agent moral a dû lui-même obéir ; et c'est là une confirmation nouvelle de la loi générale posée plus haut, que plus une nation est éclairée, plus a de force l'influence de la sanction morale. Développez l'intelligence par l'instruction ; et en même temps que vous rendez l'individu capable de calculer conformément au principe du bonheur, vous mettez la société tout entière en état déjuger équitablement
la conduite de chacun, et de prononcer sur des tendances dont l'efficacité va toujours croissant.
Mais pour que ces verdicts de l'opinion soient éclairés, l'intelligence des juges ne suffit pas ; il faut encore que l'investigation soit possible. Elle l'est d'autant plus que les individus dépendent davantage du public et qu'il y a plus d'égalité parmi eux. « La liberté de la presse met tous les hommes en présence du public. La liberté de la presse est le plus puissant levier que possède la sanction inorale. Placés sous une telle influence, il serait étrange que les hommes ne devinssent pas chaque jour plus vertueux. Il est certain qu'ils le deviennent et qu'ils continueront à s'améliorer jusqu'à ce que leur nature ait atteint sa perfection. S'arrêteront-ils dans cette voie ? Rétrograderont-ils? Autant vaudrait demander si les fleuves suspendront leur cours ou reflueront vers leurs sources L »
La quatrième sorte de sanction, selon Bentham, c'est la sanction politique ou légale. Elle a deux branches: judiciaire et administrative. La sanction judiciaire a pour principal objet la punition: la sanction administrative, la récompense. L'une s'applique à ces vices qui, étant considérés comme crimes ou délits, tombent sous le coup des dispositions pénales ; l'autre s'applique à ces vertus que l'Etat juge dignes d'être récompensées par lui. La nature et la quantité de plaisirs ou de peines que la société peut infliger ou décerner à titre de récompenses ou de punitions doivent être déterminées conformément au grand principe de la maximisation du bonheur. — Nous touchons ici au domaine de la législation ; nous exposerons plus loin les idées de Bentham sur ce sujet.
! Déont.. t. I, p. 123.
Une dernière sanction nous reste à examiner, c'est la sanction religieuse ou surhumaine.
Bentham avoue que de toutes les sanctions celle-là devrait être la plus forte. Seule, elle enlève au coupable toutes les chances d'échapper au châtiment, chances qui diminuent l'efficacité de toutes les autres sanctions. Elle le place en la présence immédiate d'un juge suprême qui voit tout et rétribue chacun selon ses œuvres.
Il serait donc à désirer que le prêtre fût d'accord avec le moraliste pour attacher la sanction religieuse aux mêmes actes et fortifier le calcul de l'intérêt par l'espoir des récompenses et la crainte des peines de l'autre vie. Malheureusement, selon Bentham , la superstition et l'ascétisme ont tout gâté. Le prêtre ne veut pas que le bonheur soit le but suprême de la vie ; il ordonne d'inutiles sacrifices de plaisir ; il prononce des peines éternelles contre des actes qui sont par eux-mêmes innocents. On affaiblit l'horreur que doivent inspirer les crimes véritables en la prodiguant pour des crimes imaginaires ; on confond les idées de bien et de mal.
Les protestations de Bentham contre la superstition rappellent parfois les accents irrités de Lucrèce. Tous deux , au nom du bonheur humain , maudissent ces vagues terreurs que la religion fait peser sur les esprits faibles. Sans doute, Bentham ne va pas aussi loin que le grand poète romain ; il accepterait volontiers les secours d'une religion qui se plierait avec docilité aux exigences du calcul déontologique ; il regrette que la croyance en une Providence spéciale exerce si peu d'influence sur ceux-là mêmes qui la proclament ; il déplore le peu d'efficacité de la sanction religieuse. — Mais estelle donc tellement inefficace ? Et si quelque chose peut en affaiblir l'influence sur l'esprit des hommes, n'est-ce pas une morale qui n'a d'autre méthode que l'expérience,
et qui prétend nous attacher exclusivement à la poursuite d'une félicité toute terrestre ? Il faut le reconnaître : la morale utilitaire n'a que faire de jouissances et de souffrances qui ne représentent rien que nous puissions rapporter à nos idées de peine et de plaisir. « Leur distance étant éloignée, leur application à une action particulière étant incertaine , leur caractère indéfini , leur opération invisible, il ne faut pas s'étonner qu'il leur arrive souvent de perdre leur pouvoir en présence d'influences immédiates, certaines, palpables. Des événements placés si fort au delà des limites de la vie et de la science ne sont pas, il faut en convenir, susceptibles de faire sur notre esprit une impression aussi vive que ce qui est placé à notre portée. Lorsque nous laissons derrière nous les objets les plus élevés et les plus sublimes, bien qu'ils soient substantiels, nous les voyons par degrés décroître, puis enfin disparaître dans l'éloignement. Il en est ainsi des craintes et des espérances solennelles que la religion fait briller à notre vue : leur influence s'affaiblit et finit par se perdre dans le lointain de l'éternité L »
Quel fonds bâtir sur une sanction aussi fragile ? Le mieux est de savoir s'en passer. — Mais, dit-on, les autres sanctions sont insuffisantes. — Eh bien ! répond Bentham, il faut les perfectionner. Il faut, par l'éducation, l'instruction, la liberté, éclairer et développer de telle sorte la sanction publique, qu'elle devienne de plus en plus efficace, de moins en moins facile à égarer. Helvétius avait déjà signalé cette importance de l'éducation, et il l'avait exagérée jusqu'à l'absurde ; mais il était dans la logique de la morale utilitaire : Bentham et St. Mill sont sur ce point d'accord avec lui.
1 Déont.. t. I, p. 130.
Le principe de la morale est posé; des peines et des récompenses suffisantes sont attachées par la nature et la société à la pratique ou à la violation de ce principe. Il s'agit maintenant de passer à l'application et de rechercher quelle doit être la conduite d'un homme qui se dirige en tout d'après la considération du plus grand bonheur possible.
Une telle conduite est évidemment vertueuse : qu'estce donc que la vertu ?
Bentham ne croit pas qu'on puisse rigoureusement définir le mot vertu : on peut néanmoins l'expliquer par le moyen de ses dérivés. On dit : une action vertueuse, une habitude vertueuse, une disposition vertueuse, pour désigner une disposition, une habitude, un acte, qui méritent approbation.
Mais l'approbation elle-même, sur quoi se fondera-t-elle? « L'approbation sera déterminée par la tendance d'une action à accroître le bonheur; la désapprobation, par la tendance d'une action à diminuer le bonheur '. »
On se tromperait pourtant si l'on prenait l'approbation pour la mesure exacte de la vertu. « Toutes les fois, en effet, qu'il y aura une portion de bonheur, quelque petite qu'elle soit, sans aucun mélange de mal, il y aura lieu à approbation, quoiqu'il n'y ait pas nécessairement évidence de vertu. La vertu suppose un effort, la conquête d'un obstacle ayant une somme de bonheur pour résultat. Il peut y avoir en effet beaucoup de bien dans le monde qui n'est le résultat d'aucune vertu; mais il n'y a pas de vertu là où il n'y a pas un excédant de bonheur définitif ?. »
Si donc on voulait à toute force donner une définition .
1 Déont.. t. I, p. 169.
1 Ibid.. p. 170.
on dirait : un acte est vertueux quand il produit une certaine quantité de bonheur, et qu'il coûte un effort à celui qui l'accomplit.
On voit par là que la notion de vertu se déduit rigoureusement du principe moral, le principe de maximisation du bonheur. L'acquisition d'un plaisir immédiatement présent n'est pas vertu, parce qu'elle ne suppose ni réflexion ni effort ; il faut, pour qu'il y ait vertu, que deux plaisirs au moins soient en présence, l'un plus grand, l'autre plus petit; le plus petit grossi par la proximité, le plus grand diminué par l'éloignement, Dans de telles circonstances, la vertu sera le sacrifice de l'inclination présente à une jouissance personnelle éloignée.
Mais l'homme est un être social; son propre bonheur est partie intégrante, cause et effet du bonheur général. Il peut avoir à sacrifier une partie de son plaisir, pour obtenir, en servant l'intérêt d'autrui, une plus grande somme de plaisir pour lui-même. Dans ce cas encore, il y a effort pour produire un excédant de bonheur ; il y a donc vertu.
De là une division très simple et très rationnelle de la vertu en deux vertus principales , la prudence et la bienveillance : l'une qui a pour objet notre propre bonheur, sans aucune considération du bonheur d'autrui ; l'autre qui a pour objet notre bonheur encore, mais avec le bonheur d'autrui comme instrument.
Nous ne dirons rien de la prudence ; nous ne pourrions que répéter ce que nous avons déjà dit du calcul de l'intérêt. Rappelons seulement que la prudence ne demande pas à l'homme de sacrifice définitif. Il cherche le bonheur: elle l'approuve et déclare cette recherche sage, honorable, vertueuse ; mais elle le conjure de ne pas se tromper dans ses calculs. « Elle sait que le présent sera bientôt le passé, que les opinions de l'heure
194 BENTHA.M.
actuelle seront bientôt modifiées par l'expérience de l'heure qui suivra. » Aussi veut-elle qu'on tienne grand compte de ce qui doit être dans le calcul de ce qui est. « Elle n'a rien à objecter aux plaisirs qui ne sont pas associés à une portion de peiue plus qu'équivalente. En un mot, elle régularise l'égoïsme, et, comme un intendant actif et sage, elle administre notre revenu de félicité, de manière à nous en faire retirer le plus d'avantage possible i. »
Considérée comme vertu première, la prudence engendre les vertus secondaires de la continence et de la tempérance. Il est inutile de montrer comment le calcul de l'intérêt établit la nécessité de ces deux vertus. Tout ce qui a été dit de la prudence s'applique exactement à elles.
La prudence n'est pas seulement personnelle : elle peut être encore extrapersonnelle ou relative à autrui. Il faut entendre par là que l'homme est dans la dépendance de ses semblables, et qu'il ne peut bien ou mal agir sans mériter leur sympathie ou leur antipathie. Ces sentiments, selon que nous sommes l'objet de l'un ou de l'autre, nous causent plaisir ou peine, et selon que nous les provoquons par nos actes, nous pouvons augmenter ou diminuer la somme de notre bien-être.
La seconde des vertus principales et maîtresses, c'est la bienveillance effective. On appelle ainsi une disposition à faire des actes de bienfaisance. Elle se divise en deux branches: l'une, la bienveillance effective positive, qui confère des plaisirs à autrui; l'autre, la bienveillance effective négative, qui s'abstient de leur infliger des peines.
La bienveillance négative arrêtera toute parole, toute
i Déont.. t. I. p. 193.
action, qui infligerait du mal à autrui : s'il est possible, elle ira jusqu'à réformer la pensée même qui pourrait donner naissance à de telles paroles ou à de tels actes.
Pour acquérir toute son efficacité , la bienveillance négative doit triompher de certains obstacles qui sont :
1° L'intérêt personnel qui, parfois, mais rarement, se trouve en opposition avec les dispositions bienveillantes. Il est clair qu'alors celles-ci doivent céder, l'homme ne pouvant, ne devant rien aimer plus que lui-même.
2° La paresse et l'insouciance. — On craint de se déranger ; on ne veut de mal à personne, mais on ne prend pas la peine d'épargner une peine à autrui. On parle, on agit au hasard; on blesse sans s'en douter quelquefois, faute d'un peu de réflexion : insouciance qui peut être plus funeste par ses résultats que l'intention formelle de nuire.
3° L'orgueil, la vanité, étouffent souvent la voix de la bienveillance. Vous donnez un conseil, vous adressez une réprimande ; mais vous savez que conseil ou réprimande seront inutiles et qu'ils causeront une peine sans profit. Quel a donc été votre but ? Vous procurer à vous-même la petite et puérile satisfaction de montrer votre supériorité : léger plaisir, qui ne balance pas le mal que vous avez fait.
Enfin, il faut écarter encore le mauvais vouloir, l'antipathie, produits tantôt par la rivalité de position, tantôt par la différence des goûts.
Supposez réunies toutes ces causes diverses de malveillance ; supposez qu'un homme ait obligé votre paresse à se déranger; qu'il ait blessé votre orgueil ou votre vanité, nui à votre ami, calomnié vos opinions politiques ou religieuses : ce n'est pas une raison pour lui faire du mal. La morale et votre propre intérêt exigent que vous vous en absteniez. « Pesez les résultats : les peines
du mauvais vouloir, le plaisir de la vengeauce, puis la réaction de la vengeance sur vous-même et peut-être sur autrui ; vous trouverez qu'en ce qui concerne votre intérêt personnel, la balance est contre vous ; et quant à ce qui concerne l'individu qui est l'objet de votre mauvais vouloir, il y a une somme de souffrance sans déduction aucune i . »
Les vertus secondaires qui se rattachent à la bienveillance négative sont celles de la politesse et du savoirvivre. Elles constituent ce qu'on appelle aussi quelquefois la petite morale.
La bienveillance négative s'abstient ; la bienveillance positive agit. Celle-ci est le complément obligé de cellelà ; mais son domaine est beaucoup plus restreint, parce que nous avons moins de pouvoir pour rendre heureux nos semblables que pour leur faire du mal. Il est providentiel qu'il en soit ainsi : l'homme est l'artisan et le gardien de son propre bonheur. Nulle bienveillance, quelque dévouée qu'elle soit, nulle tendresse, si active et si éclairée qu'on la suppose , ne peut remplacer l'intérêt personnel dans l'œuvre sacrée du bonheur individuel.
On voit par là que la bienveillance doit toujours être subordonnée à la prudence; elle reçoit d'elle toute son efficacité. C'est la prudence qui est la cause principale du progrès du bien-être humain. « Le transfert des richesses, la circulation des moyens de subsistance, la production de l'abondance, en tant que ces choses ont été faites par nous en vue du bonheur d'autrui, sont peu de chose, comparées à la somme de ce que nous faisons en vue de nous-mêmes. Il serait donc très funeste, si la chose était possible, que l'homme aimât le bonheur des
1 Déont.. t. I, p. 222.
autres plus que le sien propre. » La bienveillance qui ne reposerait pas sur la prudence et l'amour de soi serait bientôt languissante, et nul n'étant plus excité par un motif suffisant à l'acquisition ou à la conservation de son bien-être, la société ne tarderait pas à s'anéantir dans l'inertie et la mort universelles.
Ainsi chacun doit compter avant tout sur soi pour être heureux; chacun doit faire de son propre bonheur la grande affaire de sa vie .
Et cela n'est nullement contraire aux préceptes de la bienveillance; car celle-ci n'exclut pas le calcul. « Supposons qu'un homme confère à autrui une portion de bonheur moindre que celle qu'il sacrifie; en d'autres termes, supposons que, pour procurer à quelqu'un une somme de plaisir, il renonce pour lui-même à une somme de plaisir plus considérable ; ce ne serait pas là de la vertu, mais de la folie ; ce ne serait pas de la bienveillance effective, mais un faux calcul ; la somme de bonheur général s'en trouverait diminuée i . »
Et que deviennent alors les grands et sublimes sacrifices, les dévouements qui vont jusqu'à l'abandon volontaire de la vie ? La morale utilitaire les condamné-telle? — Loin de là ; elle les approuve et les explique. Elle les approuve, à condition que la quantité de bonheur général se trouve accrue dans une proportion plus grande que la souffrance qui accompagne le sacrifice. Elle les explique , en signalant chez le héros , chez le martyr, quelque plaisir plus puissant que celui de vivre : assurer le salut ou le bonheur d'autrui, conquérir pour soi-même une gloire immortelle.
Mais ce sont là des exceptions que les progrès du genre humain vers la félicité rendront de plus en plus rares.
1 Déont., t. I, p. 230-231.
D'ordinaire, la bienveillance ne coûte pas si cher. On peut rendre aux autres de signalés services, sans s'imposer de notables privations. « La bienveillance et la bienfaisance sont maximisées lorsqu'aux moindres frais possibles pour lui-même, un homme produit pour autrui la plus grande quantité de bonheur i . »
Loin de nous ce sentiment étroit et funeste, qui fait considérer à certains hommes tous les services rendus à autrui comme une perte pour eux-mêmes ! Il est si facile, il est si doux d'être bienfaisant ! Un empereur romain avait promis une récompense à celui qui inventerait un nouveau plaisir ; voici un plaisir inépuisable, aux formes infinies, toujours grandissant à mesure qu'on le goûte, à portée de tous, et que bien peu connaissent; il mérite mille fois la récompense promise : c'est le plaisir de faire du bien !
Nous sommes suffisamment instruits par la déontologie de Bentham; nous connaissons le but suprême de l'activité, les différentes sortes de sanctions, l'efficacité relative de chacune d'elles, les vertus que produit dans l'âme l'application du principe moral. Formé à l'aimable école du bonheur, l'homme est en paix avec lui-même et avec autrui. Tous les plaisirs que ne suivent pas des peines plus grandes, il les goûte avec reconnaissance pour l'indulgent auteur de toutes choses. Son âme, bien réglée, ne connaît plus les passions imprudentes, les voluptés excessives, mères de cuisants regrets. Il a tourné son intelligence au calcul du bien-être ; il jouit du passé, tout plein d'heureux souvenirs ; il anticipe l'avenir, tout peuplé de gracieuses espérances. Les chagrins qui l'ont frappé ou qui le menacent, il les atténue en n'y pensant pas; il sait même trouver dans les impressions dou-
1 Déont.. t. I, p. 230.
loureuses que lui retrace sa mémoire, je ne sais quelle douceur secrète, plaisir mélancolique et délicat. Il s'est fait, dans son intérieur, les occupations les plus conformes à son caractère ; et la tempérance qui de bonne h aire a fortifié son tempérament ne permet guère à la maladie d'interrompre ses travaux. En quelque lieu qu'il aille, dans les rues, à la promenade, en voyage, il emporte une pensée sereine, toujours attachée aux objets les plus agréables, aux idées de bonheur et de philanthropie.
Nul homme n'est moins seul; sa bienveillance, qu'il a développée conformément au calcul de l'intérêt, lui a conquis de fidèles amis. Il sait éviter tout ce qui choque ses semblables ; il n'a pas en conversation le ton tranchant et dogmatique ; il n'affecte pas de vouloir dominer. S'il est d'avis contraire à celui de la personne qui parle, il emploie les formules les plus adoucies pour soutenir ce qu'il croit être la vérité. Il complète son propre bienêtre en travaillant, selon ses forces, à celui des autres : par sa plume, par ses discours, par ses exemples, dans une sphère vaste ou étroite, il combat les préjugés, redresse l'opinion, répand la bienveillance qui l'anime, forme les intelligences au calcul de l'intérêt, et convie les hommes à être vertueux pour être heureux. La vieillesse ralentit à peine son apostolat; elle vient pour lui, non morose, exempte d'infirmités, rendue souriante par la reconnaissance publique et le zèle de l'amitié ; il s'endort enfin doucement, dans l'espoir des récompenses célestes et dans la joie d'avoir hâté selon ses forces l'avènement du genre humain à la félicité.
Tel serait le sage selon Bentham; tel fut peut-être Bentham lui-même. Si le tableau que nous venons de tracer est fidèle, la doctrine du bonheur s'est singulièrement agrandie et ennoblie depuis Epicure ; nous
sommes loin de l'égoïsme étroit et solitaire que prêchait le sage grec. Et pourtant nous n'avons encore passé en revue que la moindre partie des applications que peut recevoir le principe d'utilité.